‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 41 sur 186 · DU SENS DE LA VUE · texte numérisé non relu

DU SENS DE LA VUE

Après avoir donné la description des différentes parties qui composent le corps humain, examinons ses principaux organes ; voyons le développement et les fonctions des sens, cherchons à reconnaitre leur usage dans toute son étendue , et marquons en même temps les erreurs auxquelles nous sommes, pour ainsi dire, assujettis par la nature.

Les yeux paraissent être formés de fort bonne heure dans le fœtus ; ce sont même, des parties doubles, celles qui paraissent se développer les premières dans le petit poulet; et j'ai observé sur des œufs de plusieurs espèces d'oiseaux , et sur des œufs de lézards, que les yeux étaient beaucoup plus gros et plus avancés dans leur développement que toutes les autres parties doubles de leur corps. Il est vrai que dans les vivipares , et en particulier dans le fœtus humain , ils ne sont pas à beaucoup près aussi gros à proportion qu'ils le sont dans les embryons des ovipares; mais cependant ils sont plus formés et ils paraissent se développer plus promptement que toutes les autres parties du corps. Il en est de même de l'organe de l’ouie; les osselets de l'oreille sont entièrement formés dans le temps que d’autres os, qui doivent devenir beaucoup plus grands que ceux-ci, n’ont pas encore acquis les premiers degrés de leur grandeur et de leur solidité.

Dès le cinquième mois les osselets de l'oreille sont solides et durs ; il ne reste que quelques petites parties qui sont encore cartilagineuses dans le marteau et dans l'enelume; l'étrier achève de prendre sa forme au septième mois, et dans ce peu de temps tous ces osselets ont entièrement acquis dans le fœtus la grandeur, la forme et la dureté qu'ils doivent avoir dans l'adulte.

DE L'HOMME

It parait done que les parties auxquelles il aboutitune plus grande quantité de nerfs sont les premières qui se développent. Nous avons dit que la vésicule qui contient le cerveau , le cervelet et les autres parties simples du milieu de latète, est ce qui parait le premier , aussi bien que l'épine du dos, ou plutôt la moelle allongée qu'elle contient ; cette moelle allongée, prise dans toute sa longueur, est la partie fondamentale du corps, et celle qui est la première formée. Les nerfs sont done ce qui existe le premier, et les organes auxquels il aboutit un grand nombre de différents nerfs, comme les oreilles , ou ceux qui sont eux-mêmes de gros nerfs épanouis, comme les yeux, sont aussi ceux qui se développent le plus promptement et les premiers.

Si l'on examine les yeux d'un enfant quelques heures ou quelques jours après sa naissance, on reconnait aisément qu'il n’en faitencore aucun usage; cet organe n'ayant pas éncore assez de consistance, les rayons de la lumière ne peuvent arriver que confusément sur la rétine : ce n’est qu'au bout d’un mois ou environ qu'il parait que l'œil a pris de la solidité et le degré de tension nécessaire pour transmettre ces rayons dans l'ordre que suppose la \ision. Cependant alors même, c’est-à-dire au bout d'un mois , les yeux des enfants ne s’arrêtent encore sur rien; ils les remuent et les tournent indifféremment, sans qu'on puisse remarquer siquelques objets les affectent réellement ; mais bientôt, c'est-à-dire à six ou sept semaines, ils commencentà arrêter leursregards sur les choses les plus brillantes, à tourner souvent les yeux et à les fixer du côté du jour, des lumières ou des fenêtres. Cependant l'exercice qu'ils donnent à cet organe ne faitque le fortifier sans leur donner encore aucune notion exacte des différents objets; car le premier défaut du sens de la vue est de représenter tous les objets renversés : les enfants, avant que de s'être assurés par le toucher de la position des choses et de celle de leur propre corps, voient en bas tout ce qui est en haut, et en haut tout ce qui est en bas; ils prennent donc par les yeux une fausse idée de la position des objets. Un second défaut, et qui doit induire les enfants dans une autre espèce d'erreur ou de faux jugement, c'est qu'ils voient d'abord tous les objets doubles, parce que dans chaque œil il se forme une image du même objet; cenepeutencore être

que par l'expérience du toucher qu'ils ac uièrent la connaissance nécessaire pour rectifier cette erreur, et qu'ils apprennent en effet à juger simples les objets qui leur paraissent doubles. Cette erreur de la vue, aussi bien que la première, est dans la suite si bien rectifiée par la vérité du toucher, que quoique nous voyions en effet tous les objets doubles et renversés, nous nous imaginons cependant les voir réellement simples et droits , et que nous nous persuadons que cette sensation par laquelle nous voyons les objets simples et droits, qui n’est qu'un jugement de notre âme occasionné par le toucher, est une appréhension réelle produite par le sens de la vue. Si nous étions privés du toucher, les yeux nous tromperaient donc nonseulement sur la position , mais aussi sur le nombre des objets.

La première erreur est une suite de ia conformation de l'œil, sur le fond duquel les objets se peignent dans une situation renversée, parce que les rayonslumineux, qui forment les images de ces mêmes objets, ne peuvent entrer dans l'œil qu'en se croisant dans la petite ouverture de la pupille. On aura une idée bien claire de la manière dont se fait ce renversement des images, si l'on fait un petit trou dans un lieu fort obscur; on verra que les objets du dehors se peindront sur la muraille de cette chambre obseure dans une situation renversée, parce que tous les rayons qui partent des différents points de l'objet, ne peuvent pas passer par le petit trou dans la position et dans l'étendue qu'ils ont en partant de l'objet, puisqu'il faudrait alors que le trou fût aussi grand que l'objet même; mais comme ehaque partie, chaque point de l’objet renvoie des images de tous côtés , et que les rayons qui forment ces images partent de tous les points de l'objet comme d'autant de centres, il ne peut passer par le petit trou que ceux qui arrivent dans des directions différentes; le petit trou devient un centre pour l'objet entier auquel les rayons de la partie d'en baut arrivent aussi bien que ceux de la partie d'en bas, sous des directions convergentes ; par conséquent, ils se croisent dans ce centre, et peignent ensuite les objets dans unesituation renversée.

Il est aussi fort aisé de se convaincre que nous voyons réellement tous les objets doubles, quoique nous les jugions simples : il ne faut pour cela que regarder le mème objet; d'abord

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avec l'œil droit, on le verra correspondre à quelque point d'une muraille ou d'un plan que nous supposons au-delà de l'objet ; ensuite en le regardant avec l'œil gauche, on verra qu'il correspond à un autre point de la muraille ; et enfin enle regardant des deux yeux on le verra dans le milieu entre les deux points auxquels il correspondait auparavant. Ainsi il se forme une image dans chacun de nos yeux : nous voyonsl'objet double, c'est-à-dire, nous voyons une image de cet objet à droite et une image à gauche ; et nous le jugeons simple et dans le milieu , parce que nous avons rectifié par le sens du toucher cette erreur de la vue. De même si l’on regarde des deux yeux deux objets qui soient à peu près dans la même direction par rapport à nous, en fixant ses yeux sur le premier, qui est le plus voisin, on le verra simple , mais en même temps on verra double celui qui est le plus éloigné; et au contraire, si l'on fixe ses yeux sur celui-ci qui est le plus éloigné, on le verra simple, tandis qu'on verra double en mème temps l’objet le plus voisin. Ceci prouve encore évidemment que nous voyons en effet tous les objets doubles, quoique nous les jugions simples, et que nous les voyons où ils ne sont pas réellement, quoique nous les jugions où ils sont en effet. Si le sens du toucher nerectifiait donc pas le sens dela vue dans toutes les occasions, nous nous tromperions sur la position des objets, sur leur nombre et encore sur leur lieu ; nousles jugerions renversés, nous les jugerions doubles, et nous les jugerions à droite et à gauche du lieu qu'ils occupent réellement; et si au lieu de deux yeux nous en avions cent, nous jugerions toujours les objets simples, quoique nous les vissions multipliés cent fois.

Il se forme donc dans chaque œil une image de l'objet; et lorsque ces deux images tombent sur les parties de la rétine qui sont correspondantes , c'est-à-dire qui sont toujours affectées en même temps, les objets nous paraissent sirnples, parce que nous avons pris l'habitude de les juger tels; mais si les images des objets tombent sur des parties de la rétine qui ne sont pas ordinairement affectées ensemble et en même temps, alors les objets nous paraissent doubles, parce que nous n'avons pas pris l'habitude de rectifier cettesensation, qui n’est pas ordinaire; nous sommes alors dans le cas d’un enfant qui commence à voir et qui juge en effet d'abord

les objets doubles. M. Cheselden rapporte dans son Anatomie, page 324, qu'un homme étant devenu louche par l'effet d'un coup à la tête, vit les objets doubles pendant fort longtemps ; mais que peu à peu il vint à juger simples ceux qui lui étaient les plus familiers, et qu'enfin après bien du temps, il les jugea tous simples comme auparavant , quoique ses yeux eussent toujours la mauvaise disposition que le coup avait occasionnée. Cela ne prouve-t-il pas encore bien évidemment que nous voyons en effet les objets doubles, et que ce n'est que par l'habitude que nous les jugeons simples? et si l'on demande pourquoi il faut si peu de temps aux enfants pour apprendre à les juger simples, et qu'il en faut tant à des personnes avancées en âge, lorsqu'il leur arrive par accident de les voir doubles, comme dans l’exemple que nous venons de citer, on peut répondre que les enfants n'ayant aucune habitude contraire à celles qu'ils acquièrent, il leur faut moins de temps pour rectifier leurs sensations; mais que les personnes qui ont pendant vingt, trente ou quarante ans vu les objets simples, parce qu'ils tombaient sur deux parties correspondantes de la rétine, et qui les voient doubles, parce qu'ils ne tombent plus sur ces mêmes parties, ont le désavantage d'une habitude contraire à celle qu'ils veulent acquérir, et qu'il faut peut-être un exercice de vingt, trente ou quarante ans pour effacer les traces de cette ancienne habitude de juger ; et l’on peut croire que s’il arrivait à des gens âgés un changement dans la direction des axes optiques de l'œil, et qu'ils vissent les objets doubles, leur vie ne serait plus assez longue pour qu'ils pussent rectifier leur jugement en effacant les traces de la première habitude, et que par conséquent ils verraient tout le reste de leur vie les objets doubles.

Nous ne pouvons avoir par le sens de la vue aucuneidée des distances : sans le toucher tous les objets nous paraîtraient être dans nos yeux, parce que les images de ces objets y sont en effet; et un enfant qui n'a encore rien touché, doit être affecté comme si tous ces objets étaient en lui-même; il les voit seulement plus gros ou plus petits, selon qu'ils s’approchent ou qu'ils s'éloignent de ses yeux; une mouche qui s'approche de son œil doit lui paraître un animal d'une grandeur énorme; un cheval ou un bœuf qui en est éloigné lui paraît plus petit que la

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mouche. Ainsi il ne peut avoir par ce sens aucune connaissance de la grandeur relative des objets, parce qu'il n'a aucune idée de la distance à laquelle il les voit; ce n'est qu'après avoir mesuré la distance en étendant la main ou en transportant son corps d'un lieu à un autre, qu'il peut acquérir cette idée de la distance et de la grandeur des objets; auparavant il ne connait point du tout cette distance, et il ne peut juger de Ja grandeur d’un objet que par celle de l'image qu'il forme dans son œil. Dans ce cas, le jugement de la grandeur n’est produit que par l'ouverture de l'angle formé par les deux rayons extrêmes de la partie supérieure et de la partie inférieure de l’objet; par conséquent il doit juger grand tout ce qui est près, et petit tout ce qui est loin de lui; mais après avoir acquis par le toucher ces idées de distance, le jugement de la grandeur des objets commence à se rectifier; on ne se fie plus à la première appréhension qui nous vient par les yeux, pour juger de cette grandeur, on tâche de connaitre la distance , on cherche en même temps à reconnaitre l'objet par sa forme, et ensuite on juge de sa grandeur.

Il n'est pas douteux que dans une file de vingt soldats, le premier, dont je suppose qu'on soit fort près, ne nous parüt beaucoup plus grand que le dernier, si nous en jugions seulement par les yeux, et si par le toucher nous n'avions pas pris l'habitude de juger également grand le même objet, ou des objets semblables, à différentes distances. Nous savons que le dernier soldat estun soldat comme le premier; dès lors nous le jugeons de la même grandeur, comme nous jugerions que le premier serait toujours de la même grandeur, quand il passerait de la tête à la queue de la file : et comme nous avons l'habitude de juger le même objet toujours également grand à toutes les distances ordinaires auxquelles nous pouvons en reconpaitre aisément la forme, nous ne nous trompons jamais sur cette grandeur que quand la distance devient trop grande , ou bien lorsque l'intervalle de cette distance n'est pas dans la direction ordinaire; car une distance cesse d’étre ordinaire pour nous toutes les fois qu'elle devient trop grande, ou bien qu'au lieu de la mesurer horizontalement nous la mesurons du haut.en bas ou du bas en haut. Les premières idées de la comparaison de grandeur entre les objets nous sont venues en mesurant, soit avec

la main, soit avec le corps en marchant, la distance de ces objets relativement à nous et entreeux; toutes ces expériences, par lesquelles nous avons rectifié les idées de grandeur que nous en donnait le sens de la vue, ayant été faites horizontalement, nous n'avons pu acquérir la même habitude de juger de la grandeur des objets élevés ou abaissés au - dessous de nous, parce que ce n'est pas dans cette direction que nous les avons mesurés par le toucher; et c’est par cette raison et faute d'habitude à juger les distances dans cette direction, que lorsque nous nous trouvons au-dessus d’une tour élevée, nous jugeons les hommes et les animaux qui sont au-dessous beaucoup plus petits que nous ne les jugerions en effet à une distance égale qui serait horizontale, c’est-àdire dans la direction ordinaire. Il en est de même d’un coq ou d’une boule qu'on voit audessus d’un clocher ; ces objets nous paraissent être beaucoup plus petits que nous ne les jugerions en effet, si nous les voyons dans la direction ordinaire età la même distance horizontalement à laquelle nous les voyons verticalement.

Quoique avec un peu de réflexion il soit aisé de se convaincre de la vérité de tout ce que nous venons de dire au sujet du sens de la vue, il ne sera cependant pas inutile de rapporter ici les faits qui peuvent la confirmer. M. Cheselden, fameux chirurgien de Londres, ayant fait l'opération de la cataracte à un jeune homme de treize ans, aveugle de naissance, et ayant réussi à lui donner le sens de la vue, observa la manière dont ce jeune homme commencait à voir, et publia ensuite dans les Transactions philosophiques, #° 402, et dans le 55° article du Tattler, les remarques qu'il avait faites à ce sujet. Ce jeune homme, quoique aveugle, ne l'était pas absolument et entièrement; comme la cécité provenait d’une cataracte , il était dans le cas de tous les aveugles de cette espèce, qui peuvent toujours distinguer le jour de la nuit; il distinguait même à une forte lumière le noir, le blane et le rouge vif qu'on appelle écarlate; mais il ne voyait ni n'entrevoyait en aucune facon la forme des choses. On ne lui fit l'opération d'abord que sur l'un des yeux. Lorsqu'il vit pour la première fois , il était si éloigné de pouvoir juger en aucune façon des distances, qu'il croyait que tous les objets indifféremment touchaient ses yeux

(ce fut r'expression dont i! se servit), comme les choses qu'il palpait touchaient sa peau. Les objets qui lui étaient le plus agréables étaient ceux dont la forme était unie et la figure régulière, quoiqu'il ne pût encore former aucun jugement sur leur forme, ni dire pourquoi ils lui paraissaient plus agréables que les autres : il n'avait eu pendant le temps de son aveuglement que des idées si faibles des couleurs qu'il pouvait distinguer alors à une forte lumière, qu'elles n'avaient pas laissé des traces suffisantes pour qu'il püût les reconnaitre, lorsqu'il les vit en effet; il disait que ces couleurs qu'il voyait, n'étaient pas les mêmes que celles qu'il avait vues autrefois; il ne connaissait la forme d'aucun objet, et il ne distinguait aucune chose d'une autre , quelque différentes qu'elles pussent être de figure ou de grandeur. Lorsqu'on lui montrait Ics choses qu'il connaissait auparavant par le toucher, il les regardait avec attention , et les observait avec soin pour les reconnaître une autre fois ; mais comme il avait trop d'objets à retenir à la fois, il en oubliait la plus grande partie, et dans le commencement qu'il apprenait (comme il disait) à voir et à connaitre les objets, il oubliait mille choses pour une qu'il retenait. Il était fort surpris que les choses qu'il avait le mieux aimées, n'étaient pas celles qui étaient le plus agréables à ses yeux, et il s'attendait à trouver les plus belles les personnes qu'il aimait le mieux. Il se passa plus de deux mois avant qu'il pût reconnaitre que les tableaux représentaient des corps solides ; jusqu'alors il ne les avait considérés que comme des plans différemment colorés, et des surfaces diversifiées par la variété des couleurs; mais lorsqu'il commenca à reconnaitre que ces tableaux représentaient des corps solides , il s'attendait à trouver en effet des corps solides en touchant la toile du tableau , et il fut extrèmement étonné, lorsqu’en touchant les parties qui par la lumière et les ombres lui paraissaient rondes et inégales, il les trouva plates et unies comme le reste; il demandait quel était donc le sens qui le trompait , si c'était la vue, ou si c’était le toucher. On lui montra alors un petit portrait de son père, qui était dans la boite de la montre de sa mère; il dit qu'il connaissait bien que c'était la ressemblance de son père, mais il demandait avec un grand étonnement comment il était possible qu'un visage aussi large püt tenir dans un si petit lieu , que cela

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lui paraissait aussi impossible que de faire tenir un boisseau dans une pinte. Dansles commencements il ne pouvait supporter qu’une trèspetite lumière, et il voyait tous les objets extrêmement gros; mais à mesure qu'il voyait des choses plus grosses en effet, il jugeait les premières plus petites. 11 croyait qu'il n’y avait rien au-delà des limites de ce qu'il voyait; ilsavait bien que la chambre dans laquelle il était ne faisait qu'une partie de la maison, cependant il ne pouvait concevoir comment la maison pouvait paraitre plus grande que sa chambre.

Avant qu'on lui eût fait l'opération, il n'espérait pas un grand plaisir du nouveau sens qu'on lui promettait, et il n’était touché que de l’avantage qu'il aurait de pouvoir apprendre à lire et à écrire. Il disait, par exemple , qu'il ne pouvait pas avoir plus de plaisir à se promener dans le jardin, lorsqu'il aurait ce sens, qu'il en avait, parce qu'il s'y promenait librement et aisément, et qu'il en connaissait tous les différents endroits; il avait même très -bien remarqué que son état de cécité lui avait donné un avantage sur les autres hommes, avantage qu’il conserva longtemps après avoir obtenu le ‘sens de la vue, qui était d'aller la nuit plus aisément et plus sûrement que ceux qui voient. Mais lorsqu'il eut commencé à se servir de ce nouveau sens , il était transporté de joie ; il disait que chaque nouvel objet était un délice nouveau, et que son plaisir était si grand qu'il ne pouvait l'exprimer. Un an après on le mena à Epsom, où la vue est très-helle et très-étendue; il parut enchanté de ce spectacle , et il appelait ce paysage une nouvelle facon de voir. On lui fit la même opération sur l'autre œil plus d'un an après la première, et elle réussit également; il vit d’abord de ce second œil les objets beaucoup plus grands qu'il ne les voyait de l’autre, mais cependant pas aussi grands qu'il les avait vus du premier œil; et lorsqu'il regardait le même objet des deux yeux à la fois, il disait que cet objet lui paraissait une fois plus grand qu'avec son premier œil tout seul; mais il ne le voyait pas double, ou du moins on ne put pas s’assurer qu'il eût vu d'abord les objets doubles, lorsqu'on lui eut procuré l'usage de son second «il.

M. Cheselden rapporte quelques autres exemples d'aveugles qui ne se souvenaient pas d'avoir jamais vu, etauxquels il avait faitla même opération; et il assure que lorsqu'ils commençaient à apprendre à voir, ils avaient dit les

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mêmes choses que le jeune homme dont nous venons de parler, mais à la vérité avee moins de détail, et qu'il avait observé sur tous que comme ils n'avaient jamais eu besoin de faire mouvoir leurs yeux pendant le temps de leur cécité, ils étaient fort embarrassés d'abord pour leur donner du mouvement, et pour les diriger sur un objet en particulier, et que ce n'était que peu à peu, par degrés et avec le temps qu'ils apprenaient à conduire leurs yeux, et à les diriger sur les objets qu'ils désiraient considérer !.

Lorsque, par des circonstances particulières, nous ne pouvons avoir une idée juste de la distance , et que nous ne pouvons juger des objets que par la grandeur de l'angle ou plutôt de l'image qu'ils forment dans nos yeux , nous nous trompons alors nécessairement sur la grandeur de ces objets ; tout le monde a éprouvé qu'en voyageant la nuit on prend un buisson dont on est près pour un grand arbre dont on est loin, ou bien on prend un grand arbre éloigné pour un buisson qui est voisin. De même si on ne connait pasles objets par leur forme, et qu'on ne puisse avoir par ce moyen aucune idée de distance, on se trompera encore nécessairement; une mouche qui passera avec rapidité à quelques pouces de distance de nos yeux nous paraitra , dans ce cas, être un oiseau qui en serait à une très-grande distance; un cheval qui serait sans mouvement dans le milieu d'une campagne, et qui serait dans une attitude semblable , par exemple , à celle d’un mouton, ne nous paraitra pas plus gros qu'un mouton, tant que nous ne reconnaitrons pas que c'est un cheval; mais dès que nous l'aurons reconnu, il nous paraïtra dans l'instant gros comme un cheval, et nous rectifierons sur-le-champ notre premier jugement.

Toutes les fois qu’on se trouvera donc la nuit dans des lieux inconnus où l’on ne pourra juger de la distance , et où l'on ne pourra reconvaitre la forme des choses à cause de l’obseurité, on sera en danger de tomber à tout instant dans l'erreur au sujet des jugements que l’on fera sur les objets qui se présenteront; c'est

* On trouvera un grand nombre de faits très-iuléressants, au sujet des aveugles-nés, dans nn petit ouvrage qui vient de paraître et qui a pour titre : Lettres sur les aveugles, à l'ue sage de ceux qui voient. L'auteur y a répandu partout uné métaphysique très-fine et très-vraie, par laquelle il rend raison de toutes les différences que doit produire daos l'esprit d'un homme la privation absolue du seas de la vue.

de là que vient la frayeur et l'espèce de crainte intérieure que l'obscurité de la nuit fait sentir à presque tous les hommes; c'est sur cela qu'est fondée l'apparence des spectres et des figures gigantesques et épouvantables que tant de gens disent avoir vues. On leur répond communément que ces figures étaient dans leur imagination : cependant elles pouvaient être reeilement dans leurs yeux, et il est très-possible qu'ils aient en effet vu ce qu'ils disent avoir vu; car il doit arriver nécessairement, toutes les fois qu'on ne pourra juger d'un objet que par l'angle qu'il forme dans l'œil, que cet objet inconnu grossira et grandira à mesure qu'on en sera plus voisin, et que s'il a paru d'abord au spectateur qui ne peut connaitre ce qu'il voit, ni juger à quelle distance ille voit, que s'il a paru , dis-je, d'abord de la hauteur de quelques pieds lorsqu'il était à la distance de vingt ou trente pas, il doit paraitre haut de plusieurs toises lorsqu'il n'en sera plus éloigné que de quelques pieds, ce qui doiten effet l’étonner el l’effrayer, jusqu'à ce qu'enfin il vienne à toucher l’objet ou àle reconnaitre; car dans l'instantméme qu'il reconnaitra ce que c’est, cetobjet qui lui paraissait gigantesque diminuera tout à coup, et ne lui paraîtra plus avoir que sa grandeur réelle; mais si l’on fuit, ou qu'on n'ose approcher, il est certain qu'on n'aura d'autre idée de cet objet que celle de l'image qu'il formait dans l'œil, et qu'on aura réeliement vu une figure gigantesque ou épouvantable par la grandeur et par la forme. Le préjugé des spectres est donc fondé dans la nature; et ces apparences ne dépendent pas, comme le croient les philosophes, uniquement de l'imagination.

Lorsque nous ne pouvons prendre une idée de la distance par la comparaison de l'intervalle intermédiaire qui est entre nous et les objets, nous tâchons de reconnaitre la forme de ces objets pour juger de leur grandeur; mais lorsque nous connaissons cette forme et qu'en mème temps nous voyons plusieurs objets semblables et de cette même forme , nous jugeons que ceux qui sont les plus éclairés sont les plus voisins, et que ceux qui nous paraissent les plus obscurs sont les plus éloignés; et ce jugement produit quelquefois des erreurs et des apparences singulières. Dans une file d'objets disposés sur une ligne droite, comme le sont, par exemple , les lanternes sur le chemin de

Versailles en arrivant à Paris, de la proximité ou de l'éloignement desquelles nous ne pouvons juger que par le plus ou le moins de lumière qu'elles envoient à notre œil, il arrive souvent que l'on voit toutes ces lanternes à droite au lieu de les voir à gauche où elles sont réellement , lorsqu'on les regarde de loin, comme d'un demi-quart de lieue. Ce changement de situation de gauche à droite est une apparence trompeuse, et qui est produite par la cause que nous venons d'indiquer ; car comme le spectateur n'a aucun autre indice de la distance où il est de ces lanternes, que la quantité de lumière qu'elles lui envoient, il juge que la plus brillante de ces lumières est la première et celle de laquelle il est le plus voisin : or, s’il arrive que les premières lanternes soient plus obscures, ou seulement si dans la file de ces lumières il s'en trouve une seule qui soit plus brillante et plus vive que les autres, cette lumière plus vive paraïtra au spectateur comme si elle était la première de la file, etil jugera dès lors que les autres , qui cependant la précèdent réellement, la suivent au contraire; or cette transposition apparente ne peutse faire, ou plutôt se marquer, que par le changement de leur situation de gauche à droite; car juger devant ce qui est derrière dans une longue file, c'est voir à droite ce qui est à gauche, ou à gauche ce qui est à droite.

Voilà les défauts principaux du sens de la vue, et quelques-unes des erreurs que ces défauts produisent; examinons à présent la nature, les propriétés et l'étendue de cet organe admirable, par lequel nous communiquons avec les objets les plus éloignés. La vue n’est qu'une espèce de toucher, mais bien différente du toucher ordinaire ; pour toucher quelque chose avec le corps ou avec la main, ou il faut quenous nous approchions de cette chose ou qu’elle s’approche de nous, afin d’être à portée de pouvoir la palper ; mais nous la pouvons toucher des yeux à quelque distance qu'elle soit, pourvu qu'elle puisse renvoyer une assez grande quantité de lumière pour faire impression sur cet organe, ou bien qu'elle puisse s'y peindre sous un angle sensible. Le plus petit angle sous lequel les hommes puissent voir les objets est d'environ une minute ; il est rare de trouver des yeux qui puissent apercevoir un objet sous un angle plus petit. Cet angle donne pour la plus grande distance à laquelle les meilleurs yeux peuvent

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apercevoir un objet, environ trois mille quatre cent trente-six fois le diamètre de cet ohjet : par exemple , on cessera de voir à trois mille quatre cent trente-six pieds de distance un objet haut et large d'un pied; on cessera de voir un homme haut de cinq pieds à la distance de dix-sept mille cent quatre-vingts pieds ou d'une lieue et d’un tiers de lieue , en supposant même que ces objets soient éclairés du soleil. Je crois que cette estimation, que l’on a faite de la portée des yeux, est plutôt trop forte que trop faible, et qu'il y a en effet peu d'hommes qui puissent apercevoir les objets à d'aussi grandes distances.

Mais il s’en faut bien qu'on ait par cette estimation une idée juste de la force et de l’étendue de la portée de nos yeux ; car il faut faire attention à une circonstance essentielle dont la considération prise généralement a , ce me semble, échappé aux auteurs qui ont écrit sur l'optique, c’est que la portée de nos yeux diminue ou augmente à proportion de la quantité de lumière qui nous environne, quoiqu'on suppose que celle de l'objet reste toujours Ja même; en sorte que si le même objet, que nous voyons pendant le jour à la distance de trois mille quatre cent trente-six fois son diamètre, restait éclairé pendant la nuit de la même quantité de lumière dont il l'était pendant le jour, nous pourrions l'apercevoir à une distance cent fois plus grande, de la même facon que nous apercevons la lumière d’une chandelle pendant la nuit à plus de deux lieues, c’est-à-dire en supposant le diamètre de cette lumière égal à un pouce, à plus de trois cent seize mille huit cents fois la longueur de son diamètre, au lieu que pendant le jour, et surtout à midi, on n'apercevra pas cette lumière à plus de dix ou douze mille fois la longueur de son diamètre , c'est-à-dire à plus de deux cents toises, si nous * la supposons éclairée aussi bien que nos yeux par la lumière du soleil. II en est de même d'un objet brillant sur lequel la lumière du soleil se réfléchit avec vivacité, on peut l’apercevoir pendant le jour à une distance trois ou quatre fois plus grande que les autres objets ; mais si cet objet était éclairé pendant la nuit, de la même lumière dont il l'était pendant le jour , nous l’apercevrions à une distance infiniment plus grande que nous n’apercevons les autres objets. On doit done sonelure que la portée de vos veux est beaucoup plus grande que nous

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ne l'avons supposé d'abord, et que ce qui empèche que nous ne distinguions les objets éloignés est moins le défaut de lumière, ou la petitesse de l'angle sous lequel ils se peignent dans notre œil, que l'abondance de cette lumière dans les objets intermédiaires et dans ceux qui sont les plus voisins de notre œil, qui causent une sensation plus vive et empêchent que nous nous apercevions de la sensation plus faible que causent en même temps les objets éloignés. Le fond de l'œil est comme une toile sur laquelle se peignent les objets : ce tableau a des parties plus brillantes, plus lumineuses , plus colorées que les autres parties. Quand les objets sont fort éloignés, ils ne peuvent se représenter que par des nuances très-faibles qui disparaissent lorsqu'elles sont environnées de la vive lumière avec laquelle se peignent les objets voisins ; cette faible nuance est donc insensible et disparait dans le tableau : mais si les objets voisins et intermédiaires n’envoient qu’une lumière plus faible que celle de l’objet éloigné, comme cela arrive dans l'obscurité, lorsqu'on regarde une lumière, alors la nuance de l'objet éloigné étant plus vive que celle des objets voisins, elle est sensible et paraît dans le tableau, quand même elle serait réellement beaucoup plus faible qu'auparavant. De là il suit qu'en se mettant dans l'obscurité, on peut avec un long tuyau noirci faire une lunette d'approche sans verre, dont l'effet ne laisserait pas que d'être fort considérable pendant le jour. C’est aussi par cette raison que du fond d’un puits ou d’une cave profonde, on peut voir les étoiles en plein midi, ce qui était connu des anciens, comme il parait par ce passage d’Aristote : Manu enim admotà aut per fistulam longiüs cernet. Quidam ex foveis puteisque interdüm stellas conspiciunt.

On peut done avancer que notre œil a assez de sensibilité pour pouvoir être ébranlé et affecté d'une manière sensible par des objets qui ne formeraient un angle que d’une seconde, et moins d'une seconde, quand ces objets ne réfléchiraient ou n'enverraient à l'œil qu'autant de lumière qu'ils en réfléchissaient lorsqu'ils étaient aperçus sous un angle d’une miaute, et que par conséquent la puissance de cet organe est bien plus grande qu’elle ne parait d'abord; mais si ces objets, sans former un plus grand angle, avaient une plus grande intensité de lumière , nous les apercevrions en-

core de beaucoup plus loin. Une petite lumière fort vive, comme celle d’une étoile d'artifice, se verra de beaucoup plus loin qu'une lumière plus obseure et plus grande , comme celle d'un flambeau. Il y a donc trois choses à considérer pour déterminer la distance à laquelle nous pouvons apercevoir un objet éloigné : la première est la grandeur de l'angle qu'il formedans notre œil; la seconde, le degré de lumière des objets voisins et intermédiaires que l'on voit en même temps; et la troisième, l'intensité de lumière de l’objet lui-même; chacune de ces causes influe sur l'effet de la vision, et ce n’est qu'en les estimant et en les comparant qu'on peut déterminer dans tous les cas la distance à laquelle on peut apercevoir tel ou tel objet particulier. On peut donner une preuve sensible de cette influence qu'a sur la vision l'intensité de lumière. On sait que les lunettes d'approche etles microscopessontdes instruments de même genre , qui tous deux augmentent l'angle sous lequel nous apercevons les objets, soit qu'ils soient en effet très-petits, soit qu'ils nous paraissent être tels à cause de leur éloignement : pourquoi donc les lunettes d'approche font-elles si peu d’effet en comparaison des microscopes, puisque la plus longue et la meilleure lunette grossit à peine mille fois l’objet, tandis qu’un bon microscope semble le grossir un million de fois et plus? Il est bien clair que cette différence ne vient que de l'intensité de la lumière, et que si l’on pouvait éclairer les objets éloignés avec une lumière additionnelle, comme on éclaire les objets qu'on veut observer au microscope , on les verrait en effet infiniment mieux, quoiqu'on les vit toujours sous le même angle, et que les lunettes feraient sur les objets éloignés le même effet que les microscopes font sur les petits objets. Mais ce n’est pas ici le lieu de m'étendre sur les conséquences utiles et pratiques qu'on peut tirer de cette réflexion.

La portée de la vue, ou la distance à laquelle on peut voir le même objet, est assez rarement la même pour chaque œil; il y a peu de gens qui aient les deux yeux également forts: lorsque cette inégalité de force est à un certain degré, on ne se sert que d’un œil, c’est-à-dire de celui dont on voit le mieux : c’est cette inégalité de portée de vue dans les yeux qui produit le regard louche comme je l'ai prouvé dans ma Dissertation sur le Strabisme. ( Voyez les Mémoires de l Académie, année 1743.) Lors-

que les deux yeux sont d'égale force, et que l'on regarde le même objet avec les deux yeux , il semble qu'on devrait le voir une fois mieux qu'avec un seul œil; cependant la sensation qui résulte de ces deux espèces de vision parait être la même : il n'y a pas de différence sensible entre les sensations qui résultent de l’une et de l’autre façon de voir, et après avoir fait sur cela des expériences, on a trouvé qu'avec deux yeux égaux en force on voyait mieux qu'avec un seul œil, mais d'une treizième partie seulement! , en sorte qu'avec les deux yeux on voit l'objet comme s'il était éclairé de treize lumières égales , au lieu qu'avec un seul œil on ne le voit que comme s'il était éclairé de douze lumières. Pourquoi y a-t-il si peu d'augmentation? pourquoi ne voit-on pas une fois mieux avec les deux yeux qu'avee un seul? comment se peut-il que cette cause qui est double produise un effet simple ou presque simple? J'ai cru qu'on pouvait donner une réponse à cette question , en regardant la sensation comme une espèce de mouvement communiqué aux nerfs. On sait que les deux nerfs optiques se portent au sortir du cerveau vers la partie antérieure de la tète où ils se réunissent, et qu'ensuite ils s'écartent l'un de l’autre en faisant un angle obtus avant que d'arriver aux yeux : le mouvement communiqué à ces nerfs par l'impression de chaque image formée dans chaque œil en même temps ne peut pas se propager jusqu'au cerveau, où je suppose que se fait le sentiment, sans passer par la partie réunie de ces deux nerfs, dès lors ces deux mouvements se composent et produisent le même effet que deux corps en mouvement sur les deux côtés d’un carré produisent sur un troisième corps auquel ils font parcourir la diagonale; or si l'angle avait environ centquinze ou cent seize degrés d'ouverture , la diagonale du losange serait au côté comme treize à douze, c'est-à-dire comme la sensation résultante des deux yeux est à celle qui résulte d’un seul œil. Les deux nerfs optiques étant donc écartés l'un de l’autre à peu près de cette quantité, on peut

attribuer à cette position la perte de mouve- | ment ou de sensation qui se fait dans la vision

des deux yeux à la fois, et cette perte doit être d'autant plus grande que l'angle formé par les deux nerfs optiques est plus ouvert.

‘Voyez le traité de M. Jurin qui a pour titre : Essay on distinct and indistinct vision.

HISTOIRE NATURELLE

Il y a plusieurs raisons qui pourraient faire penser que les personnes qui ont la vue courte voient les objets plus grands que les autres hommes ne les voient; cependant c’est tout le contraire , ils les voient certainement plus petits. J’aila vue courte, et l'œil £auche plus fort que l'œil droit; j'ai mille fois éprouvé qu'en regardant le même objet, comme les lettres d'un livre, à la même distance successivement avec l’un et ensuite avec l’autre æil, celui Gont je vois le mieux et le plus loin est aussi celui avec lequel les objets me paraissent les plus grands, et, en tournant l’un des yeux pour voir le même objet double, l'image de l'œil droit est plus petite que celle de l'œil gauche; ainsi je ne puis pas douter que plus on a la vue courte, et plus les objets paraissent être petits. J'ai interrogé plusieurs personnes dont la force ou la portée de chacun de leurs yeux était fort inégale ; elles m'ont toutes assuré qu'elles voyaient les objets bien plus grands avee le bon qu'avec le mauvais œil. Je crois que comme les gens qui ont la vue courte sont obligés de regarder de très-près, et qu'ils ne peuvent voir distinctement qu'un petit espace ou un petit objet à la fois, ils se font une unité de grandeur plus petite que les autres hommes, dont les yeux peuvent embrasser distinctement un plus grand espace à la fois, et que par conséquent ils jugent relativement à cette unité tous les objets plus petits que les autres hommes ne les jugent. On explique la cause de la vue courte d’une manière assez satisfaisante par le trop grand renflement des humeurs réfringentes de l'œil: mais cette cause n’est pas unique , et l'on a vu des personnes devenir tout d'un coup myopes par accident, comme le jeune homme dont parle M. Smith dans son Optique, page 10 des notes, tome IT, qui devint myope tout à coup en sortant d’un bain froid, dans lequel cependant il ne s'était pas entièrement plongé ; et depuis ce temps-là il fut obligé de se servir d’un verre concave. On ne dira pas que le cristallin et l'humeur vitrée aient pu tout d’un coup se renfler assez pour produire cette différence dans la vision; et quand même on voudrait le supposer, comment concevra-t-on que ce renflement considérable , et qui a été produit en un instant, ait pu se conservertoujours au même point ? En effet la vue courte peut provenir aussi bien de la position respective des parties de l'œil, et surtout de Ja rétine,

que de la forme des humeurs réfringentes; elle peut provenir d'un degré moindre de sensibilité dans la rétine, d'une ouverture moindre dans la pupille, ete.; mais il est vrai que, pour ces deux dernières espèces de vues courtes, les verres concaves seraient inutiles et même nuisibles. Ceux qui sont dans les deux premiers cas peuvent s’en servir utilement : mais jamais ils ne pourront Voir avec le verre concave, qui leur convient le mieux, les objets aussi distinctement ni d'aussi loin que les autres hommes les voient avec les yeux seuls, parce que, comme nous venons de le dire, tous les gens qui ont la vue courte voient les objets plus petits que les autres; et lorsqu'ils font usage du verre concave, l’image de l'objet diminuant encore, ils cesseront de voir dès que cette image deviendra trop petite pour faire une trace sensible sur la rétine; par conséquent ils ne verront jamais d'aussi loin avec ce verre que les autres hommes voient avec les yeux seuls. Les enfants, ayantles yeux plus petits que les personnes adultes, doivent aussi voir les objets plus petits, parce que le plus grand angle que puisse faire un objet dans l'œil est proportionné à la grandeur du fond de l'œil; et si l’on suppose que le tableau entier des objets qui se peignent sur la rétine est d'un demi-pouce

pour les adultes, il ne sera que d’un tiers ou |

d'un quart de pouce pour les enfants ; par conséquent ils ne verront pas non plus d'aussi loin que les adultes : puisque les objets leur paraissant plus petits, ils doivent nécessairement disparaitre plus tôt; mais comme la pupille des enfants est ordinairement plus large, à proportion du reste de l'œil, que la pupille des personnes adultes, cela peut compenser en partie l'effet que produit la petitesse de leurs yeux, et leur faire apercevoir les objets d'un peu plus loin. Cependant il s'en faut bien que la compensation soit complète ; car on voit par expérience que les enfants ne lisent pas de si loin, et ne peuvent pas apercevoir les objets éloignés d'aussi loin que les personnes adultes. La cornée étant très-flexible à cet âge, prend trèsaisément la convexité nécessaire pour voir de plus près ou de plus loin, et ne peut par conséquent être la cause de leur vue plus courte, et il me parait qu’elle dépend uniquement de ce que leurs yeux sont plus petits.

Il n’est donc pas douteux que si toutes les parties de l'œil souffraient en même temps une di-

minution proportionnelle, par exemple, de moitié, on ne vit tous les objets une fois plus petits. Les vieillards, dont les yeux, dit-on, se dessèchent, devraient avoir la vue plus courte; cependant c’est tout le contraire, ils voientde plus loin et cessent de voir distinctement de près : cette vue plus longue ne provient donc pas uniquement de la diminution où de l’aplatissement des humeurs de l'œil , mais plutôt d'un changement de position entre les parties de l'œil, comme entre la cornée et le cristallin, ou bien entre l'humeur vitrée et la rétine, ce qu'on peut entendre aisément en supposant que la cornée devienne plus solide à mesure qu'on avance en âge; car alors elle ne pourra pas prêter aussi aisément, ni prendre la plus grande convexité qui est nécessaire pour voir les objets qui sont près, etelle se sera un peu aplatie en se desséchant avec l’âge, ce qui suffit seul pour qu'on puisse voir de plus loin les objets éloignés.

On doit distinguer dans la vision deux qualités qu'on regarde ordinairement comme la même : on confond mal à propos la vue claire avec la vue distincte, quoique réellement l’une soit bien différente de l’autre; on voit clairement un objet toutes les fois qu'il est assez éclairé pour qu’on puisse le reconnaitre en gé-

| néral, on ne le voit distinctement que lorsqu'on

approche d’assez près pour en distinguer toutes les parties. Lorsqu'on aperçoit une tour ou un clocher de loin, on voit clairement cette tour ou ce clocher dès qu’on peut assurer que c’est une tour ou un clocher, mais on ne les voit distinctement que quand on est assez près pour reconnaître non-seulement la hauteur, la grosseur , mais les parties mêmes dont l'objet est composé, comme l’ordre d'architecture, les matériaux, les fenêtres, ete. On peut donc voir clairement un objet, sans le voir distinetement, et on peut le voir distinetement sans le voir en même temps clairement, parce que la vue distincte ne peut se porter que successivement sur les différentes parties de l'objet. Les vieillards ont la vue claire et non distincte: ils apercoivent de loin les objets assez éclairés ou assez gros pour tracer dans l’œil une image d’une certaine étendue ; ils ne peuvent au contraire distinguer les petits objets, comme les caractères d'un livre, à moins que l'image n'en soit augmentée par le moyen d'un verre qui grossit.

Les personnes qui ont la vue courte voient au contraire tres-distinctement les petits objets. et

244 HISTOIRE NATURELLE

pe voient pas clairement les grands pour peu qu'ils soient éloignés, à moins qu'ils n’en diminuent l’image par le moyen d'un verre qui rapetisse. Une grande quantité de lumière est nécessaire pour la vue claire, une petite quantité de lumière suffit pour la vue distincte : aussi les personnes qui ont la vue courte voient-elles à proportion beaucoup mieux la nuit que les autres.

Lorsqu'on jette les yeux sur un objet trop éclatant, ou qu'on les fixe et les arrête trop longtemps sur le même objet, l'organe en est blessé et fatigué, la vision devient indistincte ; et l'image de l’objet ayant frappé trop vivement ou occupé trop longtemps la partie de la rétine sur laquelle elle se peint, elle y forme une impression durable que l'œil semble ‘porter ensuite sur tous les autres objets. Je ne dirai rien ici des effets de cet accident de la vue, on en trouvera l'explication dans ma Dissertation sur les couleurs accidentelles. (Voyez les Mémoires de l’Académie, année 1743.) Il me suffira d'observer que la trop grande quantité de lumière est peut-être tout ce qu'il y a de plus nuisible à l'œil, que c'est une des principales causes qui peuvent occasionner la cécité. On en a des exemples fréquents dans les pays du nord, où la neige, éclairée par le soleil, éblouit les yeux des voyageurs au point qu'ils sont obligés de se couvrir d’un crêpe pour n'être pas aveuglés. Il en est de même des plaines sablonneuses de l'Afrique : la réflexion de la lumière y estsi vive qu'il n’est pas possible d'en soutenir l’effet sans courir le risque de perdre la vue. Les personnes qui écrivent ou qui lisent trop longtemps de suite, doivent done, pour ménager leurs yeux , éviter de travailler à une lumière trop forte : il vaut beaucoup mieux faire usage d'une lumière trop faible , l'œil s'y accoutume bientôt; on ne peut tout au plus que le fatiguer en diminuant la quantité de lumière, et on ne peut manquer de le blesser en la multipliant.

ADDITION

A l'article du sens de la vue, sur la cause du strabisme ou des yeux louches.

Le strabisme est non-seulement un défaut, mais une difformité qui détruit la physionomie et rend désagréables les plus beaux visages ; cette difformité consiste dans la fausse direction

de l’un des yeux : en sorte que quand un œil pointe à l’objet, l'autre s'en écarte et se dirige vers un autre point. Je dis que ce défaut consiste dans la fausse direction de l'un des yeux, parce qu’en effet les yeux n’ont jamais tous deux ensemble cette mauvaise disposition, et que si on peut mettre les deux yeux dans cet état en quelque cas, cet état ne peut durer qu'un instant et ne peut pas devenir une habitude.

Le strabisme ou le regard louche ne consiste done que dans l'écart de l’un des yeux, tandis que l’autre parait agir indépendamment de celui-là.

On attribue ordinairement cet effet à un défaut de correspondance entre les muscles de chaque œil; la différence du mouvement de chaque œil vientde la différence du mouvement de leurs muscles, qui , n’agissant pas de concert, produisent la fausse direction des yeux louches. D’autres prétendent, et cela revient à peu près au même , qu'il y a équilibre entre les muscles des deux yeux, que cette égalité de force est la cause de la direction des deux yeux ensemble vers l'objet, et que c’est par le défaut de cet équilibre que les deux yeux ne peuvent se diriger vers le même point.

M. de la Hire, et plusieurs autres après lui, ont pensé que Le strabisme n’est pas causé par le défaut d'équilibre ou de correspondance entre les muscles, mais qu’il provient d’un défaut dans la rétine ; ils ont prétendu que l’endroit de la rétine qui répond à l'extrémité de l'axe optique était beaucoup plus sensible que toutle reste de la rétine. Les objets, ont-ils dit, ne se peignent distinetement que dans cette partie plus sensible ; et si cette partie ne se trouve pas correspondre exactement à l'extrémité de l’axe optique , dans l’un ou l’autre des deux yeux, ils s’écarteront et produiront le regard louche, par la nécessité où l’on sera dans ce cas de les tourner de facon que leurs axes optiques puissent atteindre cette partie plus sensible et mal placée de la rétine. Mais cette opinion a été réfutée par plusieurs physiciens , et en particulier par M. Jurin!. En effet, il semble que M. de la Hire n'ait pas fait attention à ce qui arrive aux personnes louches lorsqu'elles ferment le bon œil; car alors l'œil louche ne reste pas dans la même situation,

! Essay upon distinct and indistinct vision, etc. Optique de Smith, à la fin du second volume,

DE L'HOMME

comme cela devrait arriver si cette situation était nécessaire pour que l'extrémité de l'axe optique atteignit la partie la plus sensible de la rétine ; au contraire, cet œil se redresse pour pointer directement à l'objet et pour chercher à le voir ; par conséquent l'œil ne s'écarte pas pour trouver cette partie prétendue plus sensible de la rétine, et il faut chercher une autre cause à cet effet. M. Jurin en rapporte quelques causes particulières, et il semble qu'il réduit le strabisme à une simple mauvaise habitude dont on peut se guérir dans plusieurs cas; il fait voir aussi que le défaut de correspondance ou d'équilibre entre les muscles des deux yeux ne doit pas être regardé comme la cause de cette fausse direction des yeux ; et en effet, ce n’est qu'une circonstance qui même n'accompagne ce défaut que dans de certains cas.

Mais la cause la plus générale, la plus ordipaire du strabisme , et dont personne, que je sache, n’a fait mention, c'est l'inégalité de force dans les yeux. Je vais faire voir que cette inégalité, lorsqu'elle est d'un certain degré , doit nécessairement produire le regard louche, et que dans ce cas, qui est assez commun , ce défaut n’est pas une mauvaise habitude dont on puisse se défaire, mais une habitude nécessaire qu'on est obligé de conserver pour pouvoir se servir de ses yeux.

Lorsque les yeux sont dirigés vers le même objet, et qu'on regarde des deux yeux cet objet, si tous deux sont d'égale force , il parait plus distinct et plus éclairé que quand on le regarde avec un seul œil. Des expériences assez aisées à répéter ont appris à M. Jurin ‘ que cette différence de vivacité, de l'objet vu de deux yeux égaux en force ou d’un seul œil, est d'environ une treizième partie ; c'est-à-dire qu'un objet vu des deux yeux parait comme s’il était éclairé de treize lumières égales , et que objet vu d'un seul œil paraît comme s'il était éclairé de douze lumières seulement, les deux yeux étant supposés parfaitement égaux en force ; mais lorsque les yeux sont de force inégale, j'ai trouvé qu'il en était tout autrement : un petit degré d'inégalité fera que l'objet vu de l'œil le plus fort sera aussi distinctement aperçu que s’il était vu des deux yeux; un peu plus d'inégalité rendra l'objet, quand il sera vu des deux yeux , moins distinct que

Essay upon distinct and indistinct vision, etc.

s'il est vu äu seul œil le plus fort; et enfin une plus grande inégalité rendra l'objet vu des deux yeux si confus, que pour l'apercevoir distinctement on sera obligé de tourner l'œil faible, et de ie mettre dans une situation où il ne puisse pas nuire.

Pour être convaineu de ce que je viens d'avancer, il faut observer que les limites de la vue distincte sont assez étendues dans la vision de deux yeux égaux. J'entends par limites de lo vue distincte les bornes de l'intervalle de distance dans lequel un objet est vu distinctement: par exemple , si une personne qui à les yeux ésalement forts peut lire un petit caractère d'impression à huit pouces de distance, à vingt pouces et à toutes les distances intermédiaires, et si en approchant plus près de huit ou en éloignant au-delà de vingt pouces, elle ne peut lire avec facilité ce même caractère; dans ce cas les limites de la vue distincte de cette personne seront huit et vingt pouces, et l'intervalle de douze pouces sera l'étendue de la vue distincte. Quand on passe ces limites, soit au-dessus, soit au-dessous, il se forme une pénombre qui rend les caractères confus et quelquefois vacillants. Mais avec des yeux de force inégale , ces limites de la vue distincte sont fort resserrées : Car supposons que l'un des yeux soit de moitié plus faible que l’autre , c’est-àdire que quand avec un œil on voit distinctement depuis huit jusqu’à vingt pouces , on ne puisse voir avec l’autre œil que depuis quatre pouces jusqu’à dix; alors la vision opérée par les deux yeux sera indistincte et confuse depuis dix jusqu'à vingt, et depuis huit jusqu’à quatre; en sorte qu'il ne restera qu'un intervalle de deux pouces, savoir, depuis huit jusqu'à dix, où la vision pourra se faire distinctement , parce que dans tous les autres intervalles la netteté de l’image de l’objet vu par le bon œil est ternie par la confusion de l’image du même objet vu par le mauvais œil : or, cet intervalle de deux pouces de vue distincte, en se servant des deux yeux, n’est que la sixième partie de l'intervalle de douze pouces, qui est l'intervalle de la vue distincte en ne se servant que du bon œil; donc il y a un avantage de cinq contre un à se servir du bon œil seul, et par conséquent à écarter l’autre.

On doit considérer les objets qui frappent nos yeux comme placés indifféremment et au hasard à toutes les distances différentes aux-

946 HISTOIRE NATURELLE

quelles nous pouvons les apercevoir ; dans ces distances différentes il faut distinguer celles où ces mêmes objets se peignent distinctement à nos yeux, et celles où nous ne les voyons que confusément. Toutes les fois que nous n'apercevons que confusément les objets, les yeux font effort pour les voir d'une manière plus distincte, et quand les distances ne sont pas de beaucoup trop petites ou trop grandes, cet effort ne se fait pas vainement. Mais en ne faisant attention ici qu'aux distances auxquelles on aperçoit distinetement les objets , on sent aisément que plus il y a de ces: points de distance, plus aussi la puissance des yeux , par rapport aux objets, est étendue ; et qu'au contraire plus ces intervalles de vue distincte sont petits, et plus la puissance de voir nettement est bornée ; et lorsqu'il y aura quelque cause qui rendra ces intervalles plus petits, les yeux feront effort pour les étendre, car il est naturel de penser que les yeux, comme toutes les autres parties d'un corps organisé, emploient tous les ressorts de leur mécanique pour agir avec le plus grand avantage. Ainsi dans le cas où les deux yeux sont de force inégale , l'intervalle de vue distincte se trouvant plus petit en se servant des deux yeux qu'en ne se servant que d’un œil, les yeux chercheront à se mettre dans la situation la plus avantageuse, et cette situation la plus avantageuse est que l'œil le plus fort agisse seul, et que le plus faible se détourne.

Pour exprimer tous les cas , supposons que a—e exprime l'intervalle de la vision distincte pour le bon œil, et b —#%© l'intervalle de la vision distincte pour l'œil faible, b —c exprimera l'intervalle de la vision distincte des deux yeux ensemble et l'inégalité de force des yeux sera

be

a ar servira du bon œil sera & —b, et lenombre des cas où l'on se servira des deux yeux sera b— c; égalant ces deux quantités, on aura a —b—b— a+c

et le nombre des cas où l’on se

. Substituant cette valeur de b

cou b—

dans l'expression de l'inégalité, on aura 1 — r € $aXc—$axc. a a—c 1aXe = es € a—c 24a l'inégalité, lorsqu'il y a autant d'avantage à se servir des deux yeux qu'à ne se servir que du

bon œil tout seul. Si l'inégalité est plus grande

pour la mesure de

que —, on doit contracter l'habitude de nese a

servir que d'un œil; et si cette inégalité est plus petite, on se servira des deux yeux. Dans l'exemple précédent, 4a—20, e—8; ainsi l'inégalité des yeux doit être — +; au plus, pour qu'on puisse se servir ordinairement des deux yeux; si cette inégalité était plus grande, on serait obligé de tourner l'œil faible pour ne se servir que du bon œil seul.

On peutobserver que dans toutesles vues dont les intervalles sont proportionnels à ceux de cet exemple, le degré d'inégalité sera toujours =. Par exemple, si au lieu d'avoir un intervalle de vue distincte du bon œil depuis huit pouces jusqu'à vingt pouces, cet intervalle n'était que depuis six pouces à quinze pouces , ou depuis quatre pouces à dix , ou, ete.; ou bien encore si cer inter"alle était depuis dix pouces à vingt-cinq, ou depuis douze pouces à trente, ou etc., le degré d'inégalité qui fera tourner l'œil faible sera toujours +. Mais si l'intervalle absolu de la vue distincte du bon œil augmente des deux côtés, en sorte qu'au lieu de voir depuis six pouces jusqu'à quinze , ou de-

puis huit jusqu'à vingt, ou depuis dix jusqu’à .

vingt-cinq, ou ete., on voie distinctement depuis quatre pouces et demi jusqu’à dix-huit, ou depuis six pouces jusqu'à vingt-quatre, ou depuis sept pouces et demi jusqu'à trente, ou etc., alors il faudra un plus grand degré d’inégalité pour faire tourner l'œil. Ontrouve par la formule que cette inégalité doit être pour tous ces cas +.

Il suit de ce que nous venons de dire qu'il y a des cas où un homme peut avoir la vue beaucoup plus courte qu'un autre, et cependant être moins sujet à avoir les yeux louches, parce qu'il faudra une plus grande inégalité de force dans ses yeux que dans ceux d’une personne qui aurait la vue plus longue ; cela paraît assez paradoxe, cependantcela doit être: parexemple, à un homme qui ne voit distinctement du bon œil que depuis un pouce et demi jusqu'à six pouces, il faut ? d'inégalité pour qu'il soit forcé de tourner le mauvais œil, tandis qu'il ne faut que -; d'inégalité pour mettre dans ce cas un homme qui voit distinctement depuis huit pouces jusqu'à vingt pouces. On en verra aisément la raisou si l'on fait attention que dans toutes les vues, soit courtes, soit longues, dont les intervalles sont proportionnels à l'intervalle de huit pouces à vingt pouces, la mesure réelle de cet intervalle est ;: ou +, au lieu

DE L'HOMME

que dans toutes les vues dontlesintervallessont proportionnels à l'intervalle de six pouces à vingt-quatre, ou d'un pouce et demi à six pouces, la mesure réelle est +, et c'est cette mesure réelle qui produit celle de l'inégalité, car

£ - “ celledel'iné-

< a—ce , ; galité est ——— , comme on l’a vu ci-dessus.

cette mesure étant toujours

Pour avoir la vue parfaitement distincte, il est done nécessaire que les yeux soient absolument d'égale force : car si les yeux sont inégaux,

on ne pourra pas se servir des deux yeux dans | un assez grand intervalle, et même dans l'in- |

tervalle de vue distincte qui reste en employant

les deux yeux, les objets seront moinsdistinets. |

On a remarqué au commencement de ce mé-

moire, qu'avec deux yeux égaux on voit plus |

distinetement qu'avec un œil d'environ une treizième partie; mais au contraire dans l'intervalle de vue distincte de deux yeuxinégaux, les objets, au lieu de paraitre plus distincts en employant les deux yeux, paraissent moins

nets et plus mal terminés que quand on ne se |

sert que d'un seul œil; par exemple, si l’on voit distinctement un petit caractère d'impression depuis huit pouces jusqu'à vingt avec l'œil le plus fort, et qu'avec l'œil faible on ne voie distinctement ce même caractère que depuis huit jusqu'à quinze pouces , on n'aura que sept pouces de vue distincte en employant les deux yeux ; mais comme l’image qui se formera dans le bon œil sera plus forte que celle qui se formera dans l'œil faible, la sensation commune qui résultera de cette vision ne sera pas aussi nette que si on n'avait employé que le bon œil : j'aurai peut-être occasion d'expliquer ceci plus

au long ; mais il me suffit à présent de faire sentir que cela augmente encore le désavantage |

des yeux inégaux.

Mais , dira-t-on, il n’est pas sûr que l'inégalité de force dans les yeux doive produire le strabisme; il peut se trouver des louches dont les deux yeux soient d’égale force. D'ailleurs cette inégalité répand à la vérité de la confusion sur les objets, mais cette confusion ne doit pas faire écarter l'œil faible; car de quelque côté qu'on le tourne, il reçoit toujours d’autres images qui doivent troubler la sensation autant que la troublerait l'image indistincte de l'objet qu'on regarde directement.

Je vais répondre à la première objection par des faits. J'ai examiné la force des yeux de

plusieurs enfants et de plusieurs personnes louches; et comme la plupart des enfants ne sa.

vaient paslire, j'ai présenté à plusieurs distances à leurs yeux des points ronds, des points triangulaires et des points carrés, et en leur fermant alternativement l'un des yeux, j'ai trouvé que tous avaient les yeux de force inégale: j'en aitrouvé dont les yeux étaient inégaux au point de ne pouvoir distinguer à quatre pieds avec l'œil faible la forme de l'objet qu'ils voyaient distinctement à douze pieds avec le bon œil.

D'autres à la vérité n'avaient pasles yeux aussi inégaux qu'il est nécessaire pour devenir Jouches, mais auçeun n'avait les yeux égaux , et il y avait toujours une différence très-sensible dans la distance à laquelle ils apercevaient les objets, et l'œil louche s’est toujours trouvé le plus faible. J'ai observé constammentquequand on couvre le bon œil, et que ces louches ne peuvent voir que du mauvais, cet œil pointe et se dirige vers l'objet aussi régulièrement et aussi directement qu'un œil ordinaire; d'où il est aisé de conclure qu'il n'y a point de défaut dans les muscles; ce qui se confirme encore par l'observation tout aussi constante que j'ai faite en examinant le mouvement de ce mauvais œil , et en appuyant le doigt sur la paupière du bou œil qui était fermé, et par lequel j'ai reconnu que le bon œii suivait tous les moüvements du mauvais œil, ce qui achève de prouver qu'il n'y a point de défaut de correspondance ou d'équilibre dans les muscles des yeux.

La seconde objection demande un peu plus de discussion. Je conviens que, de quelque côté qu'on tourne le mauvais œil, il ne laisse pas d'admettre des images qui doivent un peu troubler la netteté de l’image reçue par le bon œil; mais ces images étant absolument différentes, et n'ayant rien de commun ni par la grandeur ni par la figure, avec l'objet sur lequel est fixé le bon œil, la sensation qui en résulte est, pour ainsi dire, beaucoup plus sourde que ne serait celle d’une image semblable. Pour le faire voir bien clairement, je vais rapporter un exemple qui ne m'est que trop familier. J'ai le défaut d'avoir la vue fort courte et les yeux un peu inégaux, mon œil droit étant un peu pius faible que le gauche; pour lire de petits caraetères ou une mauvaise écriture, et même pour voir bien distinctement les petits objets à une Inmière faible, je ne me sers que d'un œil; j'ai observé

mille et mille fois qu'en me servant.de mes deux yeux pour lire un petit caractère, je vois toutes les lettres mal terminées, et en tournant l'œil droit pour ne me servir que du gauche, je vois l'image de ces lettres tourner aussi et se séparer de l'image de Fœil gauche, en sorte que ces deux images me paraissent dans différents plans; celle de l'œil droit n'est pas plus tôt séparée de celle de l'œil gauche, que celle-ci reste très-nette et très-distincte ; et si l'œil droit reste dirigé sur un autre endroit du livre, cet endroit étant différent du premier, il me parait dans un différent plan, et n'ayant rien de commun, il ne m'affecte point du tout, et ne trouble en aucune façon la vision distincte de l'œil gauche : cette sensation de l'œil droit est encore plus insensible si mon œil, comme cela m'arrive ordinairement en lisant, se porte audelà de la justification du livre, et tombe sur la marge, car dans ce cas l’objet de la marge étant d'un blanc uniforme, à peine puis-je m'apercevoir, en y réfléchissant, que mon œil droit voit quelque chose. Il parait ici qu’en écartant l'œil faible , l’objet prend plus de netteté. Mais ce qui va directement contre l’objection, c’est que les images qui sont différentes de celle de l'objet ne troublent point du tout la sensation, tandis que les images semblables à l'objet la troublent beaucoup, lorsqu'elles ne peuvent pas se réunir entièrement. Au reste, cette impossibilité de réunion parfaite des images des deux yeux dans les vues courtes comme Ja mienne vient souvent moins de l'inégalité de force dans les yeux que d'une autre cause; c'est la trop grande proximité des deux prunelles, ou, ce qui revient au même, l'angle trop ouvert des deux axes optiques, qui produit en partie ce défaut de réunion. On sent bien que plus on approche un petit objet des yeux, plus aussi l'intervalle des deux prunelles diminue: mais comme il y a des bornes à cette diminution, et que les yeux sort posés de façon qu'ils ne peuvent faire un angle plus grand que de soixante degrés tout au plus par les deux rayons visuels, il suit que toutes les fois qu'on regarde de fort près avec les deux yeux, la vue est fatiguée et moins distincte qu'en ne regardant que d’un seul œil; mais cela n'empêche pas que l'inégalité de force dans les yeux ne produise le même effet, et que par conséquent il n'y ait beaucoup d'avantage à écarter l'œil faible, et à l'écarter de facon qu'il recoive

HISTOIRE NATURELLE

une image différente de celle dont l'œil le plus fort est occupé.

S'il reste encore quelques scrupules à cet égard, il est aisé de les lever par uneexpérience très- facile à faire. Je suppose qu'on aitles yeux égaux ou à peu près égaux : il n'y a qu'à prendre un verre convexe et le mettre à un demipouce de l’un des veux, on rendra par là cet œil fort inégal en force à l’autre ; si l'on veut lire avec les deux yeux, on s'apercevra d'une confusion dans les lettres causée par cette inégalité, laquelle confusion disparaitra dans l’instant qu'on fermera l'œil offusqué par le verre, et qu'on ne regardera plus que d’un œil.

Je sais qu'il ya des gens qui prétendent que, quand même on a les yeux parfaitement égaux en force, on ne voit ordinairement que d’un œil; mais c'est une idée sans fondement, qui est contraire à l'expérience : on a vu ci-devant qu'on voit mieux des deux yeux que d’un seul lorsqu'on les a égaux, il n’est donc pas naturel de penser qu'on chercherait à mal voir en ne se servant que d'un œil lorsqu'on peut voir mieux en se servant des deux. Il y a plus, c’est qu'on a un autre avantage très-considérable à se servir des deux yeux lorsqu'ils sont de force égale ou peu inégale; cet avantage consiste à voir une plus grande etendue, une plus grande partie de l’objet qu'on regarde; si on voit un globe d’un seul œil, on n'en apercevra que la moitié; si on le regarde avec les deux yeux, on en verra plus de la moitié, et il est aisé de donner pour les distances ou les grosseurs différentes la quantité qu'on voit avec les deux yeux de plus qu'avec un seul œil; ainsi on doit se servir, et on se sert en effet dans tous les cas des deux yeux lorsqu'ils sont égaux ou peu inégaux.

Aureste, je ne prétends pas que l'inégalité de force dans les yeux soit la seule cause du regard louche : il peut y avoir d’autres causes de ce défaut: mais je les regarde comme des causes accidentelles, et je dis seulement que l'inégalité de force dans les yeux est une espèce de strabisme inné, la plus ordinaire de toutes, et si commune , que tous les louches que j'ai examinés sont dans le cas de cette inégalité. Je dis de plus que c'est une cause dont l'effet est nécessaire, de sorte qu'il n’est peut-être pas possible de guérir de ce défaut une personne dont les yeux sont de force trop inégale. J'ai observé, en examinant la portée des yeux de plusieurs enfants qui n'étaient pas louches,

qu'ils ne voient pas si loin à beaucoup près que les adultes, et que, proportion gardée, ils ne peuvent voir distinetement d'aussi près : de sorte qu’en avançant en âge, l'intervalle absolu de la vue distincte augmente des deux côtés, et c’est une des raisons pourquoi il y a parmi les enfants plus de louches que parmi les adultes, parce que s'il ne leur faut que ;; ou même beaucoup moins d'inégalité dans les yeux pour les rendre louches , lorsqu'ils n'ont qu’un petit intervalle absolu de vue distincte, il leur faudra une plus grande inégalité, comme + ou davantage, pour les rendre louches quand l'intervalle absolu de vue distincte sera augmenté; en sorte qu'ils doivent se corriger de ce défaut en avançant en âge.

Mais quand les yeux, quoique de force inégale , n’ont pas cependant ie degré d'inégalité que nous avons déterminé par la formule ci-dessus , on peut trouver un remède au strabisme ; il me parait que le plus simple, le plus naturel et peut-être le plus efficace de tous les moyens, est de couvrir le bon œil pendant un temps : l'œil difforme serait obligé d’acir et de se tourner directement vers les objets, et prendrait en peu de temps ce mouvement habituel.

J'ai oui dire que quelques oculistes s'étaient servis assez heureusement de cette pratique ; mais avant que d’en faire usage sur une personne, il faut s'assurer du degré d’inégalité des yeux, parce qu'elle ne réussira jamais que sur des yeux peu inégaux. Ayant communiqué cette idée à plusieurs personnes, et entre autres à M. Bernard de Jussieu , à qui j'ai lu cette partie de mon mémoire, j'ai eu le plaisir de voir mon opinion confirmée par une expérience qu'il m'indiqua, et qui estrapportée par M.Allan, médecin anglais, dans son Synopsis universæ medicine.

Il suit de tout ce qae nous venons de dire que, pour avoir la vue parfaitement bonne, il faut avoir les yeux absolument égaux en force; que de plus, il faut que l'intervalle absolu soit fort grand, en sorte qu'on puisse voir aussi bien de fort près que de fort loin: ce qui dépend de la facilité avec laquelle les yeux se contractent ou se dilatent, et changent de figure selon le besoin; car si les yeux étaient solides , on ne pourrait avoir qu'un très-petit intervalle de vue distincte. Il suit aussi de nos observations, qu'un borgne à qui il reste un bon œil voit mieux et plus distinctement que le commun des hommes, parce qu'il voit mieux que tous ceux qui ont les

| yeux un peu inégaux , et défaut pour défaut, il vaudrait mieux être borgne que louche, si ce premier défaut n'était pas accompagné d’une plus grande difformité et d’autres incommodités. Il suit encore évidemment de tout ce que nous avons dit, que les louches ne voient jamais que d'un œil,etqu'ils doivent ordinairement tourner le mauvais œil tout près de leur nez, parce que dans cette situation , la direction de ce mauvais œil est aussi écartée qu'elle peut l'être de la direction du bon œil. A la vérité, en écartant ce mauvais œil du côté de l’angle externe , la direction serait aussi éloignée que dans le premier cas; mais il y a un avantage de tourner l'œil du côté du nez, parce que le nez fait un gros objet qui, à cette très-petite distance de l'œil, paraît uniforme et cache la plus grande partie des ob= jets qui pourraient être aperçus du mauvais œil, et par cogsequent cette situation du mauvais œil est la moins désavantageuse de toutes.

On peut ajouter à cette raison, quoique suffisante, une autre raison tirée de l'observation que M. Winslow a faite sur l'inégalité de la largeur de l'iris !: il assure que l'iris est plus étroite du côté du nez et plus large du côté des tempes, en sorte que la prunelle n’est point au milieu de l'iris, mais qu’elle est plus près de la circonférence extérieure du côté du nez; la prunelle pourra donc s'approcher de l'angle interne, et il y aura par conséquent plus d’avantage à tourner l'œil du côté du nez que de l’autre côté, et le champ de l'œil sera plus petit dans cette situation que dans aucune autre.

Je ne vois donc pas qu’on puisse trouver de remède aux yeux louches, lorsqu'ils sont tels à cause de leur trop grande inégalité de force; la seule chose qui me parait raisonnable à proposer scrait de raccourcir la vue de l'œil le plus fort , afin que les yeux se trouvant moins inégaux, on füt en état de les diriger tous deux vers le même point, sans troubler la vision autant qu'elle l'était auparavant ; il suffirait, par exemple, à un homme qui a - d’inégalité de force dans les yeux , auquel cas il est nécessairement louche , il suffirait , dis-je, de réduire cette inégalité à; , pour qu'il cessât de l'être. On y parviendrait peut-être en commencant par couvrir le bon œil pendant quelque temps, afin de rendre au mauvais œil la direction et toute

‘ Voyez les Mémoires de l'Académie des Sciences, année 1721.

la force que le défaut d'habitude à s’en servir peut lui avoir ôtée , et ensuite en faisant porter des lunettes dont le verre opposé au mauvais œil sera plan , et le verre du bon œil serait convexe : insensiblement cet œil perdrait de sa force, et serait par conséquent moins en état d'agir indépendamment de l'autre.

En observant les mouvements des yeux de plusieurs personnes louches, j'ai remarqué que, dans tousles cas, les prunelles des deux yeux ne laissent pas de se suivre assez exactement, et que l'angle d’inclinaison des deux axes de l'œil est presque toujours le même; au lieu que dans les yeux ordinaires , quoiqu'ils se suivent trèsexactement, cet angle est plus petit ou plus grand , à proportion de l'éloignement ou de la proximité des objets; cela seul suffirait pour prouver que les louches ne voient que d'un œil.

Mais il est aisé de s'en convaincre entièrement par une épreuye facile : faites placer la personne louche à un beau jour, vis-à-vis une fenêtre ; présentez à ses yeux un petit objet, comme une plume à écrire, et dites-lui de la regarder; examinez ses yeux, vous reconnaitrez aisément l'œil qui est dirigé vers l'objet ; couvrez cet œil avec la main, et sur-le-champ la personne, qui croyait voir des deux yeux, sera fort étonnée de ne plus voir la plume , et elle sera obligée de redresser son autre œil et de le diriger vers cet objet pour l'apercevoir. Cette observation est générale pour tous les louches : ainsi il est sûr qu'ils ne voient que d'un œil.

Il y a des personnes qui, sans être absolument louches, ne laissent pas d'avoir une fausse direction dans l’un des yeux, qui cependant n'est pas assez considérable pour causer une grande difformité; leurs deux prunelles vont ensemble, mais les deux axes optiques, au lieu d'être inclinés proportionnellement à la distance des objets, demeurent toujours un peu plus ou un peu moins inelinés, ou même presque parallèles. Ce défaut qui est assez commun, et qu'on peut appeler wn faux trait dans les yeux à souvent pour cause l'inégalité de force dans les yeux; et s'il provient d'autre chose, comme de quelque accident ou d’une habitude prise au berceau, on peut s'en guérir facilement. Il est à remarquer que ces espèces de louches ont dû voir les objets doubles dans le commencement qu'ils ont contracté cette habitude, de la même façon qu'en voulant tourner les yeux

comme les louches , on voit les objets doubles avec deux bons yeux.

En effet, tous les hommes voient les objets doubles, puisqu'ils ont deux yeux, dans chacun desquels se peint une image, et ce n’est que par expérience et par habitude qu'on apprend à les juger simples , de la même facon que nous jugeons droits les objets qui cependant sont renversés sur la rétine; toutes les fois que les deux images tombent sur les points correspondants des deux rétines, sur lesquels elles ont coutume de tomber, nous jugeons les objets simples; mais dès que l’une ou l'autre des images tombe sur un autre point, nous les jugeons doubles. Un homme qui a dans les yeux la fausse direction ou le faux trait dont nous venons de parler a dû voir les objets doubles d'abord, et ensuite par l'habitude il les a jugés simples, tout de même quenous jugeonsles objets simples , quoique nous les voyions en effet tous doubles : ceci est confirmé par une observation de M. Folkes, rapportée dans les notes de M. Smith !; il assure qu'un homme, étant devenu louche par un coup violent à la tête, vit les objets doubles pendant quelque temps, mais qu'enfin il était parvenu à les voir simples comme auparavant, quoiqu'il se servit de ses deux yeux à la fois. M. Folkes ne dit pas si cet homme étaitentièrement louche : il est à croire qu'il ne l'était que légèrement, sans quoi il n'aurait pas pu se servir deses deux yeux pour regarder le même objet. J'ai fait moi-même une observation à peu près pareille sur une dame qui, à la suite d’une maladie accompagnée de grands maux de tête, a vu les objets doubles pendant près de quatre mois; et cependant elle ne paraissait pas être louche, sinon dans des instants; car comme cette double sensation l’incommodait beaucoup, elle était venue au point d'être louche tantôt d’un œil et tantôt de l’autre, afin de voir les objets simples; mais peu à peu ses yeux se sont fortifiés avec sa santé, et actuellement elle voit les objets simples, et ses yeux sont parfaitement droits.

Parmi le grand nombre de personnes louches que j'ai examinées, j'en ai trouvé plusieurs dont le mauvais œil, au lieu de se tourner du côté du nez, comme cela arrive le plus ordinairement , se tourne au contraire du côté des tempes. J'ai observé que ces louches n’ont pas

UA complete system of optiks, vol, F1.

DE L'HOMME

les yeux aussi inégaux en force que les louches dont l'œil est tourné vers le nez; cela m'a fait penser que c’est là le cas de la mauvaise habitude prise au berceau, dont parlent les médecins : et en effet, on conçoit aisément que si le berceau est tourné de facon qu'il présente le côté au grand jour des fenêtres, l'œil de l’enfant qui sera du côté de ce grand jour tournera du côté des tempes pour se diriger vers la lumière; au lieu qu'il est assez difficile d’imaginer comment il pourrait se faire que l'œil se tournât du côté du nez, à moins qu'on ne dit que c'est pour éviter cette trop grande lumière; Quoi qu’il en soit, on peut toujours remédier à ce défaut dès que les yeux ne sont pas de force trop inégale, en couvrant le bon œil pendant une quinzaine de jours.

Il est évident par tout ce que nous avons dit ci-dessus qu'on ne peut pas être louche des deux yeux à la fois ; pour peu qu'on ait réfléchi sur la conformation de l'œil et sur les usages de cet organe , on sera persuadé de l'impossibilité de ce fait, et l'expérience achèvera d’en convaincre : mais il y a des personnes qui, sans être louches des deux yeux à la fois, sont alternativement quelquefois louches de l’un et ensuite de l’autre œil, et j'ai fait cette remarque sur trois personnes différentes. Ces trois personnes avaient les yeux de force inégale; mais il ne paraissait pas qu'il y eût plus de -; d’inégalité de force dans les yeux de la personne qui les avait le plus inégaux. Pour regarder les objets éloignés, elles se servaient de l'œil le plus fort, et l’autre œil tournait vers le nez ou vers les tempes; et, pour regarder les objets trop voisins, comme des caractères d'impression, à une petite distance, ou des objets brillants, comme la lumière d’une chandelle , elles se servaient de l'œil le plus faible, et l'autre se tournait vers l’un ou l’autre des angles. Après les avoir examinées attentivement, je reconnus que ce défaut provenait d'une autre espèce d'inégalité dans les yeux; ces personnes pouvaient lire très-distinctement à deux et à trois pieds de distance avec l'un des yeux, et ne pouvaient pas lire plus près de quinze ou dix-huit pouces avec ce même œil, tandis qu'avec l'autre œil elles pouvaient lire à quatre pouces de distance et à vingt et trente pouces ; cette espèce d’inégalité faisait qu'ellesnese servaient quedel'œil le plus fort toutes les fois qu'elles voulaient apercevoir des objets éloignés, et qu'elles

étaient forcées d'employer l'œil le plus faible pour voir les objets trop voisins. Je ne crois pas qu'on puisse remédier à ce défaut, si ce n'est en portant des lunettes dont l'un des verres serait convexe et l’autre concave, proportionnellement à la force ou à la faiblesse de chaque œil: mais il faudrait avoir fait sur cela plus d'expériences que je n’en ai fait, pour être sûr de quelque succès.

J'ai trouvé plusieurs personnes qui, sans être louches , avaient les yeux fort inégaux en force: lorsque cette inégalité est très-considérable, comme, par exemple, de + ou de , alors l'œil faible ne se détourne pas, parce qu'il ne voit presque point, et on est dans le cas des borgnes, dont l'œil obseurei ou couvert d'une taie ne laisse pas de suivre les mouvements du bon œil. Ainsi, dès que l'inégalité est trop petite ou de beaucoup trop grande, les yeux ne sont pas louches; ou s'ils le sont, on peut les rendre droits, en couvrant, dans les deux cas, le bon œil pendant quelque temps. Mais si l'inégalité est d'un tel degré que l'un des veux ne serve qu’à offusquer l'autre et en troubler la sensation, on sera louche d'un seul œil sans remède; et si l'inégalité est telle que l’un des yeuxsoitpresbyte, tandis quel'autre estmyope, on sera louche des deux yeux alternativement, et encore sans aucun remède.

J'ai vu quelques personnes que tout le monde disait être louches, qui le paraissaient en effet, et qui cependant ne l’étaient pas réellement, mais dont les yeux avaient un autre défaut, peut-être plus grand et plus difforme: les deux yeux vont ensemble, ce qui prouve qu'ils ne sont pas louches ; mais ils sont vacillants, et ils se tournent si rapidement et sisubitement qu'on ne peut jamais reconnaitre le point vers lequel ils sont dirigés. Cette espèce de vue égarée n'empêche pas d'apercevoir les objets, mais c'est toujours d'une manière indistincte. Ces personnes lisent avec peine, et lorsqu'on les regarde, l'on est fort étonné de n'apercevoir quelquefois que le blanc des yeux, tandis qu'elles disent vous voir et vous regarder; mais ce sont des coups d'œil imperceptibles, par lesquelsellesapercoivent ; et quandonles examine de près, ondistingue aisément tousles mouvements dont les directions sont inutiles , et tous ceux qui leur servent à reconnaitre les objets.

Avant de terminer ce Mémoire, il est bon d'observer une chose essentielle au jugement

qu'on doit porter sur le degré d'inégalité de force dans les yeux louches; j'ai reconnu dans toutes les expériences que j'ai faites que l'œillouche, qui est toujours le plus faible, acquiert de la force par l'exercice, et que plusieurs personnes dont je jugeais le strabisme incurable, parce que par les premiers essais j'avais trouvé un trop grand degré d'inégalité, ayant couvert leur bon œil seulement pendant quelques minutes, et ayant par conséquent été obligées d'exercer le mauvais œil pendant ce petit temps, elles étaient elles-mêmes surprises de ce que ce mauvais œil avait gagné beaucoup de force; en sorte que, mesure prise après cet exercice de la portée de cet œil, je la trouvais plus étendue, et je jugeais le strabisme curable. Ainsi, pour prononcer avec quelque espèce de certitude sur le degré d’inégalité des yeux, et sur la possibilité de remédier au défaut des yeux louches, il faut auparavant couvrir le bon œil pendant quelque temps, afin d’obliger le mauvais œil à faire de l'exercice et reprendre toutes ses forces; après quoi on sera bien plus en état de juger des cas où l’on peut espérer queleremèdesimpleque nous proposons pourra réussir.

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