CHAPITRE V
Exposition des systèmes sur la génération.
Platon, dans le Timée, explique non-seulement la génération de l'homme, des animaux, des plantes, des éléments, mais même celle du
ciel et des dieux, par des simulacres réfléchis,
et par des images extraites de la divinité créatrice, lesquelles par un mouvement harmonique se sont arrangées selon les propriétés des nombres dans l’ordre le plus parfait. L'univers, selon lui, est un exemplaire de la divinité; le temps, l'espace, le mouvement, la matière , sont des images de ses attributs; les causes secondes et particulières sont des dépendances des qualités numériques etharmoniques de ces simulacres. Le monde est l'animal par excellence, l'être animé le plus parfait; pour avoir la perfection complète, ilétait nécessaire qu'ilcontint tous lesautres animaux, c'est-à-dire toutes lesreprésentations possibles ettoutesles formes imaginaires de la faculté créatrice : nous sommes l’une de ces formes, L'essence de toute génération consiste dans l’unité d'harmonie du nombretrois, ou du triangle: celui qui engendre, celui dans lequel on engendre, et celui qui est engendré. La succession des individus dans les espèces n’est qu'une image fugitive de l'éternitéimmuable decetteharmonie triangulaire, prototype universel de toutes les existences etde toutesles générations; c'estpour cela qu'il a fallu deux individus pour en produire un troisième, c'est là ce qui constitue l’ordre essentiel du père et dela mère, et la relation du fils.
Ce philosophe est un peintre d'idées, c’est une âme qui, dégagée de la matière, s'élève dans le pays des abstractions, perd de vue les
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objets sensibles, n'apercoit, ne contemple et ne rendque l'intellectuel. Une seule cause, un seul but, un seul moyen, font le corps entier de ses perceptions, Dieu comme cause, la perfection comme but, les représentations harmoniques comme moyens; quelle idée plus sublime ! quel plan de philosophie plus simple ! quelles vues plus nobles ! mais quel vide ! quel désert de spéculations ! Nousne sommes pas en effet de pures intelligences, nousn'avonspas la puissance de donner une existence réelle aux objets dont otre âme est remplie; liés à la matière, ou plutôt dépendants de ce qui cause nos sensations, le réel ne sera jamais produit par l’abstrait. Je réponds à Platon dans sa langue : Le Créateur réalisetout ce qu’ilconcoil, ses perceptions engendrent l'existence ; l'être créé n’aperçoit au contraire qu’en retranchant à la réalité, et le néant est la production de ses idées.
Rabaissons-nous donc sans regret à une philosophie plus matérielle, eten nous tenant dans la sphère où la nature semble nous avoir confinés, examinons les démarches téméraires et le vol rapide de ces esprits qui veulent en sorür. Toute cette philosophie pythagoricienne, purement intellectuelle, ne roule que sur deux principes, dont l’un est faux et l’autre précaire; ces deux principes sont la puissance réelle des abstractions , et l'existence actuelle des causes finales. Prendre les nombres pour des êtres réels, dire que l'unité numérique est un individu général, qui non-seulement représente en effet tous les individus, mais même qui peut leur communiquer l'existence, prétendre que cette unité numérique a de plus l'exercice actuel de la puissance d’engendrer réellementune autre unité numérique à peu près semblable à elle-même , constituer par là deux individus, deux côtés d’un triangle, qui ne peuvent avoir de lien et de perfection que par le troisième côté de ce triangle, par un troisième individu qu'ils engendrent nécessairement; regarder les nombres, les lignes géométriques, les abstractions métaphysiques, comme des causes efficientes , réelles et physiques , en faire dépendre la formation des éléments, la génération des animaux et des plantes, et tous les phénomenes de la nature, me parait être le plus grand abus qu’on püt faire de la raison et le plus grand obstacle qu'on püt mettre à l'avancement de nos connaissances. D'ailleurs, quoi de plus faux que de pareilles suppositions? J'accorderai, si
l'on veut, au divin Platon, et au presque divin Malebranche (car Platon l'eût regardé conime son simulacre en philosophie), que la matière n'existe pas réellement, que les objets extérieurs ne sont que des effigies idéales de la faculté créatrice, que nous voyons tout en Dieu; en peut-il résulter que nos idées soient du mème ordre que celles du Créateur, qu'elles puissent en effet produire des existences? ne sommes-nous pas dépendants de nossensations?
que les objets qui les causentsoient réels ou non, que cette cause de nos sensations existe au dehors où au dedans de nous, que ce soit dans Dieu ou dans la matière que nous voyons tout, que nous importe ! en sommes-nous moins sûrs d'être affectés toujours de la même façon par de certaines causes, et loujours d’une autre façon par d’autres? les rapports de nos sensations n'ont-ils pas une suite, un ordre d'existence, et un fondement de relation nécessaire entre eux? c’est done cela qui doit constituer les principes de nos connaissances, c’est là l’objet de notre philosophie, et tout ce qui ne se rapporte point à cet objet sensible est vain, inutile, et faux dans l'application. La supposition d’une harmonie triangulaire peut-elle faire la substance des éléments? la forme du feu est-elle, comme le dit Platon, un triangle aigu, etla lumière et la chaleur des propriétés de ce triangle? l’air et l’eau sont-ils des triangles rectangles et équilatéraux? et la forme de l'élément terrestre est-elle un carré, parce qu'étant le moins parfait des quatre éléments, il s'éloigne du triangle autant qu’il est possible, sans cependant en perdre l'essence? Le père et la mère n’engendrent-ils un enfant que pour terminer un triangle ? Ces idées platoniciennes, grandes au premier coup d'œil, ont deux aspects bien différents : dans la spéculation, elles semblent partir de principes nobles et sublimes ; dans l'application, ellesne peuvent arriver qu'à des conséquences fausses et puériles.
Est-il bien difficile, en effet, de voir que nos idées ne viennent que par les sens, que les choses que nousregardons comme réelles et comme existantes, sont celles dont nos sens nous ont toujours rendu le même témoignage dans toutes les occasions; que celles que nous prenons pour certaines, sont celles qui arrivent et qui se présentent toujours de la même façon; que cette facon dont elles se présentent ne dépend pas de nous, non plus que la forme sous laquelle elles se présentent; que par conséquent
uos idées, bien loin de pouvoir être les causes des choses, n'en sont que les effets, et des effets très-particuliers, des effets d'autant moins semblables à la chose particulière , que nous les généralisons davantage; qu'enfin nos abstractions mentales ne sont que des êtres négatifs, qui n'existent, même intelleciuellement, que par le retranchement que nous faisons des qualités sensibles aux êtres réeis ?
Dès lors ne voit-on pas que les abstractions ne peuvent jamais devenir des principes ni d’existences ni de connaissances réelles; qu'au contraire ces connaissances ne peuvent venir que des résultats de nos sensations comparés , ordonnés et suivis; que ces résultats sont ce qu'on appelle l'expérience , source unique de toute science réelle; que l'emploi de tout autre principe est un abus, ei que tout édifice bâti sur des idées abstraites est un temple élevé à l'erreur ?
Le faux porte en philosophie une signification bien plus étendue qu'en morale. Dans la morale une chose est fausse uniquement parce qu’elle n'est pas de la façon dont on la représente ; le faux métaphysique consiste non-seulement à n'être pas de la facon dont on le représente, mais même à ne pouvoir être d’une façon quelconque ; c’est dans cette espèce d'erreur du premier ordre que sont tombés les platoniciens, les sceptiques et les égoistes, chacun selon les objets qu'ils ont considérés; aussi leurs fausses suppositions ont-elles obseurci la lumière nakurelle de la vérité, offusqué la raison, et retardé l'avancement de la philosophie.
Le second principe employé par Platon et par la plupart des spéculatifs que je viens de citer, principe même adopté du vulgaire et de quelques philosophes modernes, sont les causes finales: cependant, pour réduire ce principe à sa juste valeur, il ne faut qu'un moment de réflexion ; dire qu’il y a de la lumière parce que nous avons des yeux , qu’il y a des sons parce que nous avons des oreilles, ou dire que nous avons des oreilles et des yeux parce qu’il y à de la lumière et des sons , n'est-ce pas dire la même chose, ou plutôt que dit-on? trouverat-on jamais rien par cette voie d'explication? ne yoit-on pas que ces causes finales ne sont que des rapports arbitraires et des abstractions morales, lesquelles devraient encore imposer moins que les abstractions métaphysiques? car leur origine est moins noble et plus mal imaginée
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et quoique Leïbnitz les ait élevées au plus haut point sous le nom de raison suffisante, et que Platon les ait représentées par le portrait le plus flatteur sous le nom de la perfection, cela ne peut pas leur faire perdre à nos yeux ce qu'elles ont de petit et de précaire : en connaïiton mieux la nature et ses effets quand on sait que rien ne se fait sans une raison suffisante, ou que tout se fait en vue de la perfection?
Qu'est-ce que la raison suffisante? qu'est-ce que la perfection? ne sont-ce pas des êtres moraux créés par des vues purement humaines? ne sont-ce pas des rapports arbitraires que nous avons généralisés ?sur quoi sont-ils fondés? sur des convenances morales, lesquelles bien loin de pouvoir rien produire de physique et de réel, ne peuvent qu'altérer la réalité et confondre les objets de nos sensations, de nos perceptions et de nos connaissances avec ceux de nos sentiments, de nos passions et de nos volontés.
Il y aurait beaucoup de choses à dire à ce sujet, aussi bien que sur celui des abstractions métaphysiques; mais je ne prétends pas faire” ici un traité de philosophie, et je reviens à la physique que les idées de Platon sur la génération universelle m’avaient fait oublier. Aristote, aussi grand philosophe que Platon, et bien meilleur physicien, au lieu de se perdre comme lui dans la région des hypothèses, s'appuie au contraire sur des observations, rassemble des faits et parle une langue plusintelligible; la matière, qui n’est qu'une capacité de recevoir les formes , prend dans la génération une forme semblable à celle des individus qui la fournissent; et à l’égard de la génération particulière des animaux qui ont des sexes, son sentiment est que le mâle fournit seul le principe prolifique, et que la femelle ne donne rien qu'on puisse regarder comme tel. Voy. Arist. de gener., lib.1,cap.20; et lib. 2, cap. 4. Car, quoiqu'il dise ailleurs, en parlant des animaux en général, que la femelle répand une liqueur séminale au-dedans de soimême, il parait qu'il ne regarde pas cette liqueur séminale comme un principe prolifique, et cependant, selon lui, la femelle fournit toute la matière nécessaire à la génération ; cette matière est le sang menstruel qui sert à la formation, au développement et à la nourriture du fœtus; mais le principe efficient existe seulement dans la liqueur séminale du mâle, laquelle n'agit pas comme matière, mais comme cause.
Averroès, Avicenne, et plusieurs philosophes
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qui ont suivi le sentiment d’Aristote, ont cherché des raisons pour prouver que les femelles n'avaient point de liqueur prolifique; ils ont dit que comme les femelles avaient la liqueur menstruelle, et que cette liqueur était nécessaire et suffisante à la génération, il ne paraissait pas naturel de leur en accorder une autre, et qu'on pouvait penser que ce sang menstruel est en effet la seule liqueur fournie par les femelles pour là génération, puisqu'elle commençait à paraitre dans le temps de la puberté, comme la liqueur séminale du mäle commence aussi à paraitre dans ce temps : d’ailleurs, disent-ils, si la femelle a réellement une liqueur séminale et prolifique, comme celle du mäle, pourquoi les femelles ne produisent-elles pas d’elles-mêmes et sans l'approche du mâle, puisqu'elles contiennent le principe prolifique, aussi bien quela matière nécessaire pour la nourriture et pour le développement de l'embryon? Cette dernière raison me semble être la seule qui mérite quelque attention. Le sang menstruel parait être en effet nécessaire à l’accomplissement de la génération, c’est-à-dire à l'entretien, à la nourriture et au développement du fœtus; maisil peut bien n'avoir aueune part à la première formation, qui doit se faire par le mélange de deux liqueurs également prolifiques ; les femelles peuvent done avoir, comme les mâles, une liqueur séminale prolifique pour la formation de l'embryon, et elles auront de plus ce sang menstruel pour la nourriture et le développement du fœtus; mais ilest vrai qu'on serait assez porté à imaginer que Ja femelle, ayant en effet une liqueur séminale qui est un extrait, comme nous l'avons dit, de toutes les parties de son corps, et ayant de plus tous les moyens nécessaires pour le développement, elle devrait produire d'elle-même des femelles sans communication avec le mâle; il faut mième avouer que cette raison métaphysique, que donnent les aristotéliciens pour prouver que les femelles n'ont point de liqueur prolifique, peut devenir l’objection la plus considérable qu’on puisse faire contre tous les systèmes de la génération, eten particulier contre notre explication : voici cette objection.
Supposons, me dira-t-on, comme vous croyez l'avoir prouvé, que ce soit le superflu des molécales organiques semblables à chaque partie du corps, qui, ne pouvant plus être admis dans ces parties pour les développer, en est renvoyé dans
les testicules et les vésicules séminales du |
mâle, pourquoi, par les forces d'affinité que vous avez supposées, ne forment-elles pas là de petits êtres organiques semblables en tout aa mâle ? et de même, pourquoi les molécules organiques renvoyées de toutes les parties du corps de la femelle dans les testicules ou dans la matrice de la femelle, ne forment-elles pas aussi des corps organisés semblables en tout à la fe. melle? et si vous me répondez qu'il y a apparence que les liqueurs séminales du mâle et de la femelle contiennent en effet chacune des embryons tout formés, que la liqueur du mäle ne contient que des mâles, que celle de la femelle ne contient que des femelles, mais que tous ces petits êtres organisés périssent faute de développement, et qu'il n'y a que ceux qui se forment actuellement par le mélange des deux liqueurs séminales qui puissent se développer et venir au monde, n’aura-t-on pas raison de vous demander pourquoi cette voie de génération qui est la plus compliquée, la plus difficile et la moins abondante en productions, est celle que la nature a préférée et préfère d'une manière si marquée, que presque tous les animaux se multiplient par cette voie de la communication du mâle avec la femelle? car, à l'exception du puceron, du polype d’eau douce et des autres animaux qui peuvent se multiplier d'eux-mêmes ou par la division et la séparation des parties de leur corps, tous les autres animaux ne peuvent produire leur semblable que par la communication des deux individus.
Je me contenterai de répondre à présent que la chose étant en effet telle qu’on vient de le dire, les animaux, pour la plus grande partie, ne se produisant qu'au moyen du concours du mâle et de la femelle, l'objection devient une question de fait, à laquelle, comme nous l'avons dit dans le chapitre LL, il n'y à d’autre solution à donner que celle du fait même. Pourquoi les animaux se produisent-ils par le concours des deux sexes? la réponse est, parce qu'ils se produisent en effet ainsi; mais, insistera-t-on, c’est la voie de reproduction la plus compliquée même suivant votre explication. Je l'avoue; mais cette voie la plus compliquée pour nous est apparemment la plus simple pour la nature; et si, comme nous l'avons remarqué, il faut regarder comme le plus simple dans la nature ce qui arrive le plus souvent, cette voie de génération sera dès lors la plus simple, ce qui n'empêche pas que nous ne devions la juger comme la plus
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composée, parce que nous ne la jugeons pas en elle-même, mais seulement par rapport à nos idées et suivant les connaissances que nos sens et nos réflexions peuvent nous en donner.
Au reste, il est aisé de voir que ce sentiment particulier des aristotéliciens, qui prétendaient que les femelles n'avaient aucune liqueur prolifique, ne peut pas subsister, si l'on fait attention aux ressemblances des enfants à la mère, des mulets à la femelle qui les produit, des métis et des mulâtres qui tous prennent autant et souvent plus de la mère que du père; si d’ailleurs on pense que les organes de la génération des femelles sont, comme ceux des mâles, conformés de façon à préparer et recevoir la liqueur séminale, on se persuadera facilement que cette liqueur doit exister, soit qu’elle réside dans les vaisseaux spermatiques, ou dans les testicules, ou dans les cornes de la matrice, ou que ce soit cette liqueur qui, lorsqu'on la provoque, sort par les lacunes de Graaf, tant aux environs du col de la matrice qu'aux environs de l’orifice externe de l'urètre.
Mais il est bon de développer ici plus en détail les idées d’Aristote au sujet de la génération desanimaux, parce que ce grand philosophe est celui de tous les anciens qui a le plus écrit sur cette matière, et qui l’a traitée le plus généralement. 11 distingue les animaux en trois espèces : les uns qui ont du sang, et qui, à l’exception, dit-il, de quelques-uns, se multiplient tous par la copulation; les autres, qui n’ont point de sang, qui, étant mâles et femelles en même temps, produisent d'eux-mêmes et sans copulation; et enfin ceux qui viennent de poarriture, et qui ne doivent pas leur origine à des parents de même espèce qu'eux. À mesure que j'exposerai ce que dit Aristote, je prendrai la liberté de faire les remarques nécessaires, et la première sera qu'on ne doit point admettre cette division; car, quoique en effet toutes les espèces d'animaux qui ont du sang soient composées de mâles et de femelles, il n’est peut-être pas également vrai que les animaux qui n'ont point de sang soient pour la plupart en même temps mâles et femelles; car nous ne connaissons guère que le limacon sur la terre, et les vers, qui soient dans ce cas, et qui soient en effet mâles et femelles, et nous ne pouvons pas assurer que tous les coquillages aient les deux sexes à la fois aussi bien que tous les au-
que l'on verra dans l’histoire particulière de ces animaux; et à l'égard de ceux qu'il dit provenir de la pourriture, comme il n’en fait pas l’énumération , il y aurait bien des exceptions à faire, car la plupart des espèces que les anciens croyaient engendrées par la pourriture, viennent ou d’un œuf ou d’un ver, comme les observateurs modernes s’en sont assurés.
1] fait ensuite une seconde division des animaux, savoir, ceux qui ont la faculté de se mouvoir progressivement, comme de marcher, de voler, de nager, et ceux qui ne peuvent se mouvoir progressivement. Tous ces animaux, qui se meuventet quiont du sang, ont des sexes ; mais ceux qui, comme les huitres, sont adhérents, ou qui ne se meuvent presque pas, n’ont point de sexe, et sont à cet égard comune les plantes : ce n’est, dit-il, que par la grandeur ou par quelque autre différence qu'on les a distingués en mäles et femelles. J'avoue qu’on n’est pas encore assuré que les coquillages aient des sexes, il ya dans l'espèce des huitres des individus féconds,
et d'autres individus qui ne le sont pas; les indi-
vidus féconds se distinguent à cette bordure déliée qui environne le corps de l’huitre, et on les appelle les mâles ‘. I|nous manque sur cela beaucoup d'observations qu'Aristote pouvait avoir, mais dont il me parait qu'il donne ici un résultat trop général.
Mais suivons. Le mâle, selon Aristote, renferme le principe du mouvement génératif, etla femelle contient lematériel de la génération. Les organes quiservent à la fonction qui doit les précéder , sont différents suivant les différentes espèces d'animaux : les principaux sont les testicules dans les mâles, etla matrice dans les femelles. Les quadrupèdes, les oiseaux et les cétacées ont des testieules, les poissons et les serpents en sont privés; mais ils ont deux conduits propres à recevoir la semence et à la préparer; et de même que ces parties essentielles sont doubles dans les mâles, les parties essentielles à la génération sont aussi doubles dans les femelles ; ces parties servent dans les mâles à arrêter le mouvement de la portion du sang qui doit former la semence; il le prouve par l'exemple des oiseaux, dont les testicules se gonflent considérablement dans la saison de leurs amours, et qui, après cette saison, diminuent si fort qu’on a
{ peine à les trouver.
1 Voyez l'observation de M. Leslandes, dans son Trailé de
tres animaux qui n'ont point de sang, c'est CE laMarine. Paris, 1747.
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Tous les animaux quadrupèdes, comme les chevaux, les bœufs, ete., qui sont couverts de poil, et les poissons cétacées, comme les dauphins et les baleines, sont vivipares; mais les animaux carlilagineux et les vipères ne sont pas vraiment vivipares, parce qu'ils produisent d’abord un œuf au dedans d'eux-mêmes, et ce n’est qu'après s'être développés dans cet œuf que les petits sortent vivants. Les animaux ovipares sont de deux espèces, ceux qui produisent des œufs parfaits, comme les oiseaux, les lézards, les tortues, etc.; les autres, qui ne produisent que des œufs imparfaits, comme les poissons, dont les œufs s’augmentent et se perfectionnent après qu'ils ont été répandus dans l’eau par la femelle; et à l'exception des oiseaux , dans les autres espèces d'animaux ovi- ‘ pares, les femelles sont ordinairement plus grandes que les mäles, comme dans les poissons, les lézards, etc.
Après avoir exposé ces variétés générales dans les animaux, Aristote commence à entrer en matière, et il examine d’abord le sentiment des anciens philosophes qui prétendaient que la semence, tant du mâle que de la femelle, provenait de toutes les parties de leur corps, et il se déclare contre ce sentiment, parce que, dit-il, quoique les enfants ressemblent assez souvent à leurs pères et mères, ils ressemblent aussi quelquefois à leurs aieux, et que d’ailleurs ils ressemblent à leur père et à leur mère par la voix, par les cheveux, par les ongles, par leur maintien et par leur manière de marcher : or la semence, dit-il, ne peut pas venir des cheveux, de la voix, des ongles ou d’une qualité extérieure, comme est celle de marcher ; done les enfants ne ressemblent pas à leurs parents parce que la semence vient de toutes les parties de leur corps, mais par d’autres raisons. Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d’avertir ici de quelle faiblesse sont ces dernières raisons que donne Aristote pour prouver que la semence ne vient pas de toutes les parties du corps : j'observerai seulement qu'il m'a paru que ce grand homme cherchait exprès les moyens de s'éloigner du sentiment des philosophes qui l'avaient précédé; et je suis persuadé que quiconque lira son traité de la génération avec attention, reconnaitra que le dessein formé de donner un système nouveau et différent de celui des anciens, l'oblige à préférer toujours, et dans tous les cas, les raisons les moins probables, et à éluder, au-
tant qu'il peut, la force des preuves, lorsqu'elles sont contraires à ses principes généraux de philosophie; car les deux premiers livres semblent n'être faits que pour tâcher de détruire ce sentiment des anciens, et on verra bientôt que celui qu'il veut y substituer, est beaucoup moins fondé.
Selon lui, la liqueur séminale du mâle est un excrément du dernier aliment, c'est-à-dire, du sang, et les menstrues sont dans les femelles un excrément sanguin, le seul qui serve à la génération; les femelles, dit-il, n'ont point d'autre liqueur prolifique, il n’y a done pointde mélange de celle du mâle avec celle de la femelle, et il prétend le prouver, parce qu'il y a des femmes qui concoivent sans aucun plaisir, que ce n’est pas le plus grand nombre de femmes qui répandent de la liqueur à l'extérieur dans la copulation; qu’en général celles qui sont brunes et qui ont l’air hommasse ne répandent rien, dit-il, et cependant n’engendrentpas moins que celles qui sont blanches et dont l'air est plus féminin, qui répandent beaucoup; ainsi, conelut-il , la femme ne fournit rien pour la génération que le sang menstruel : ce sang est la matière de la génération, et laliqueurséminale du mâlen’y contribue pas comme matière, mais comme forme; c'est la cause efficiente, c'estle principe du mouvement, elle est à la génération ce que le sculpteur est au bloc de marbre, la liqueur du mâle est le sculpteur, le sang menstruel le marbre, et le fœtus est la figure. Aucune partie de la semence du mâle ne peut donc servir comme matière, à la génération, mais seulement comme cause motrice, qui communique le mouvement aux menstrues qui sont la seule matière; ces menstrues recoivent de la semence du mâle une espèce d'âme qui donne la vie, cette âme n’est ni matérielle ni immatérielle; elle n’est pas immatérielle, parce qu'elle ne pourrait agir sur la matière; elle n’est pas matérielle, parce qu'elle ne peut pas entrer comme matière dans la génération, dont toute la matière sont les menstrues; c’est, dit notre philosophe, un esprit dont la substance est semblable à celle de l'élément des étoiles. Le cœur est le premier ouvrage de cette âme, il contient en lui-même le principe de son accroissement, etilala puissance d’arranger lesautres membres; lesmenstrues contiennenten puissance toutes les parties du fœtus; l'âme ou l'esprit de la semence du mâle commence à réduire à l'acte, à l'effet, le cœur, et lui communique le pouvoir de ré-
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duire aussi à l'acte ou à l'effet les autres viscères, et de réaliser ainsi successivement toutes les parties de l'animal. Tout cela paraît fort clair à notre philosophe; il luireste seulement un doute, c'est de savoir si le cœur est réalisé avant le sang qu'il contient, ou si le sang, qui fait inouvoir le cœur, est réalisé le premier, et il avait en effet raison de douter ; car, quoiqu'il ait adopté le sentiment que c'est le cœur qui existe le premier, Harvey a depuis prétendu par des raisons de la même espèce quecelles que nous venons de donner d'après Aristote, que ce n’était pas le cœur, mais le sang qui le premier se réalisait.
Voilà quel est le système que ce grand philosophe nous a donné sur la génération. Je laisse à imaginer si celui des anciens qu'il rejette, et contre lequel il s'élève à tout moment, pouvait être plus obscur, où même, si l’on veut, plus absurde que celui-ci : cependant ce même système, que je viens d'exposer fidèlement, a été suivi par la plus grande partie des savants, et on verra tout à l'heure qu'Harvey non-seulement avait adopté les idées d’Aristote, mais même qu'ily enaencoreajoutéde nouvelles, et dans le mêmecsenre, lorsqu'il a voulu expliquer le mystère de la génération; comme ce système fait corps avec le reste de la philosophie d’Aristote, où la forme et la matière sont les grands principes, où les âmes végétatives et sensitives sont les êtres actifs de la nature, où les causes finales sont des objets réels, je ne suis point étonné qu'il ait été reçu par tous les auteurs scolastiques ; mais il est surprenant qu'un médecin et un bon observateur, tel qu'était Harvey, ait suivi le torrent, tandis que dans le même temps tous les médecins suivaient le sentiment d'Hippocrate et de Galien, que nous exposerons dans la suite.
Au reste, ilne faut pas prendreune idée désavantageuse d’Aristote par l'exposition que nous venons de faire de sonsystème sur la génération, c'est comme si l’on voulait juger Descartes par son traité de l’homme; les explications que ces deux philosophes donnent de la formation du fœtus ne sont pas des théories ou des systèmes au sujet de la génération seule, ce ne sont pas des recherches particulières qu'ils ont faites sur cet objet, ce sont plutôt des conséquences qu'ils ont voulu tirer chacun de leurs principes philosophiques. Aristote admettait, comme Platon, les causes finales eteflicientes; ces causes efficientes sont les âmes sensitives et végétatives,
les quelles donnent la forme à la matière, qui
d’elle-mème n'est qu'une capacité de recevoir les formes; et comme dans la génération la femelle donne la matière la plus abondante, qui est celle des menstrues, et que d'ailleurs il répugnait à son système des causes finales , que ce qui peut se faire par un seul soit opéré par plusieurs, il a voulu que la femelle contint seule la matière nécessaire à la génération; et ensuite, comme un autre de ses principes était que la matière d'elle-même est informe, et que la forme est un être distinct et séparé de la matière, il a dit que le mâle fournissait la forme, et que par conséquent il ne fournissait rien de matériel.
Descartes, au contraire, qui n’admettait en philosophie qu'un petit nombre de principes mécaniques, a cherché à expliquer la formation du fœtus par ces mêmes principes, et il a cru pouvoir comprendre et faireentendreaux autres comment, par les seules lois du mouvement, il pouvait se faire un être vivant et organisé; il différait, comme l’on voit, d'Aristote dans les principes qu'il employait; mais tous deux, au lieu de chercher à expliquer la chose en ellemême, au lieu de l'examiner sans prévention et sans préjugés, ne l'ont au contraire considérée que dans le point de vue relatif à leur système de philosophie et aux principes généraux qu'ils avaient établis, lesquels ne pouvaient pas avoir une heureuse application à l'objet présent de la génération, parce qu'elle dépend en effet, comme nous l'avons fait voir, de principes tout différents. Je ne dois pas oublier de dire que Descartes différait encore d’Aristote, en ce qu'il admet le mélange des liqueurs séminales des deux sexes, qu'il croit que le mâle et la femelle fournissent tous deux quelque chose de matériel pour la génération, et que c’est par la fermentation occasionnée par le mélange de ces deux liqueursséminales quese faitla formation du fœtus.
I] parait que si Aristote eût voulu oublier son système général de philosophie, pour raisonner sur la génération comme sur un phénomène particulier et independant de son système, il aurait été capable de nous donner tout ce qu’on pou vait espérer de meilleur sur cette matière; car il ne faut que lire son traite pourreconnaître qu'il n'isnorait aucun des faits anatomiques, aucune observation, et qu’il avaitdes connaissancestrèsapprofondies sur toutes les parties accessoires à ce sujet, et d’ailleurs, un génie élevé tel qu'il le faut pour rassembler avantageusement les observations et généraliser les faits.
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Hippocrate, qui vivaitsous Perdiccas, c'est-àdire environ cinquante ou soixante ans avant Aristote, a établi une opinion qui a été adoptée par Gaiien, et suivie en tout ou en partie par le plus grand nombre des médecins jusque dans les derniers siècles; son sentiment était que le mâle et la femelle avaient chacun une liqueur prolifique. Hippocrate voulait même de plus que aans chaque sexe il y eût deux liqueurs séminales, l'une plus forte et plus active, l'autre plus faible et moins active. Voyez Hippocrates, lib. de Genituré, p.129 ; et lib. de Dita, p. 198. Lugd. Bat. 1665, tom. I. La plus forte liqueur séminale du mâle, mêlée avec la plus forte liqueur séminale de la femelle, produit un enfant mäle; et la plus faible liqueur séminale du mâle, mêlée avec la plus faible liqueur séminale de la femelle, produit une femelle; de sorte que le mâle et la femelle contiennent chacun, selon lui, une semence mâle et une semence femelle. II appuie cette hypothèsesur le fait suivant, savoir: que plusieurs femmes qui d’un premier mari n'ont produit que des filles, d'un second ont produit des garcons; et que ces mêmes hommes dont les premières femmesn'avaientproduit que des filles, ayant pris d’autres femmes , ont engendré des garçons. Il me parait que quand même ce fait serait bien constaté, il ne serait pas nécessaire, pour en rendre raison, de donner au mâle et à la femelle deux espèces de liqueur sémiuale, l’une mâle et l’autre femelle; car on peut concevoir aisément que les femmes qui de leur premier mari n’ont produit que des filles, et avec d'autres hommes ont produit des garçons, étaient seulement telles, qu'elles fournissaient plus de parties propres à la génération avec leur premier mari qu'avec le second , ou que le second mari étaittel, qu'il fournissait plus de parties propres à la génération avec la seconde femme qu'avec la première; car lorsque dans l'instant de la formation du fœtus les molécules organiques du mäle sont plus abondantes que celles de la femelle, il en résulte un mäle, et lorsque ce sont les molécules organiques de la femelle qui abondent le plus, il en résulte une femelle ; et il n'est point étonnant qu'avec certaines femmes un homme ait du désavantage à cet égard , tandis qu'il aura de la supériorité ayec d'autres femmes.
Ce grand médecin prétend que la semence du mäle est une sécrétion des parties les plus
a d'humide dans le corps humain; il explique même d'une manière assez satisfaisante comment se fait cette sécrétion : Ven el nervi, dit-il, «b omni corpore in pudendum vergunt, quibus dum aliquantulim teruntur etcaleseunt ac implentur, velut pruritus incidit, ex hoc lolè corpori voluplus ac caliditas accidit, quüm verû pudendum terilur et homo movetur, lumidum in corpore calescit ac diffunditur, et à moluconquassalur ac spurneseut, quemadmodu ulii kumores omnes conquassati spumescunt.
Sie «ulemin homine ab lumidospumescente id quod robustissimum est ac pinquissimum secernilur, et ad medullam spinalem venit ; tendunt enim in hance ex omni corpore viæ, et diffundunt ex cerebro in lumbos ae in totum corpus etin medullam .et ex ipsa meduliä procedunt viæ, ut el ad 1psam humidum per-
Jeratur et ex ips secedal; postquam autem ad
hanc medullam genitura pervenerit , procedit ad renes, hac enim vit tendit per venas : et si renes fuerint exulcerati, aliquando etiam sanguis defertur : à renibus autem transit per medios lestes in pudendum , procedit autem non qué urina, verèm alia ipst via est illi contigua, ete. Voyez la traduction de Fæsius, page 129, tom I. Les anatomistes trouverontsans doute qu'Hippocrate s'égare dans cette route qu'il trace à la liqueur séminale; mais cela ne fait rien à son sentiment, qui est que lasemence vient de toutes les parties du corps, et qu'il en vient en particulier beaucoup de la tête, parce que, dit-il, ceux auxquels on a coupé les veines auprès des oreilles, ne produisent plus qu'une semence faible et assez souvent inféconde. La femme a aussi une liqueur séminale qu’ elle répand, tantôt en dedans et dans l’intérieur de la matrice, tantôt en dehors et à l'extérieur, lorsque l'orifice interne de la matrice s'ouvre plus qu'il ne faut. La semence du mâle entre dans la matrice où elle se mêle avec celle de la femelle, et comme l'unetl’autreontchacun deux espèces de semences, l'une forte et l’autre faible, si tous deux ont fourni leur semence forte, il en résulte un mâle , si au contraire ils n’ont donné tous deux que leur semence faible, il n’en résulte qu'une femelle; et si dans le mélange il y a plus de parties de la liqueur du père que de celles de la liqueur de la mère, l'enfant vessemblera plus au père qu'à la mère, et au contraire : on pou-
fortes et les plus essentielles de tout ce qu'il y | vait lui demander qu'est-ce qui arrive lorsque
32 HISTOIRE NATURELLE
l'un fournit sa semence faible et l’autre sa semence forte? je ne vois pas ce qu'il pourrait répondre , et cela seul suffit pour faire rejeter cette opinion de l'existence de deux semences dans chaque sexe.
Voici comment se fait, selon lui, la formation du fœtus: les liqueurs séminales se mélent d’abord dans la matrice, elles s'y épaississent par la chaleur du corps de la mère, le mélange reçoit et tire l’esprit de la chaleur, et lorsqu'il en est tout rempli, l'esprit trop chaud sort au dehors; mais, par la respiration de la mère, il arrive un esprit froid, et alternativement il entre un esprit froid et il sort un esprit chaud dans le mélange , ce qui lui donne la vie et fait naître une pellicule à la surface du mélange qui prend une forme ronde, parce que les esprits, agissant du milieu comme centre, étendent également de tous côtés le volume de cette matière. J'ai vu, dit ce grand médecin, un fœtus de six jours; c'était une bulle de liqueur enveloppée d’une pellicule, la liqueur était rougeâtreet la pellicule était semée de vaisseaux, les uns sanguins, les autres blancs, au milieu de laquelle était une petite éminence que j'ai cru être les vaisseaux ombilicaux par où le fœtus reçoit l'esprit de la respiration de la mère, et la nourriture: peu à peu ilse formeune autre enveloppe, delamême façon que la première pellicule s’est formée. Le sang menstruel qui est supprimé, fournit abondamment à la nourriture; et ce sang, fourni par la mère au fœtus, se coagule par degrés et devient chair; cette chair s'articule à mesure qu'elle croit, et c’est l'esprit qui donne cette forme à la chair. Chaque chose va prendre sa place, les parties solides vont aux parties solides, celles humides vont aux parties humides; chaquechose cherche celle qui lui est semblable, et le fœtus estenfin entièrement formé par ces causes etces moyens.
Ce système est moins obseur et plus raisonnable que celui d’Aristote , parce qu'Hippocrate cherche à expliquer la chose particulière par des raisons particulières, et qu'il n'emprunte de la philosophie de son temps qu'un seul principe général, savoir, que le chaud et lefroid produisent des esprits, et que ces esprits ont la puissance d’ordonner et d’arranger la matière; il a vu la génération plus en médecin qu'en philosophe , Aristote l'a expliquée plutôt en métaphysicien qu'en naturaliste, c'est ce qui fait que les défauts du système d'Hippocrate sont particuliers
et moins apparents, au lieu que ceux du système d’Aristote sont des erreurs générales et évidentes.
Ces deux grands hommes ont eu chacun leurs sectateurs; presque tous les philosophes scolastiques, en adoptant la philosophie d’Aristote, ont aussi reçu son système sur la génération; presque tous les médecins ont suivi le sentiment d'Hippocrate, et il s’est passé dix-sept ou dixhuit siècles sans qu'il ait rien paru de nouveau sur ce sujet. Enfin, au renouvellement des sciences, quelques anatomistes tournèrent leurs vues sur la génération, et Fabrice d’Aquapendente fut le premier qui s'avisade faire des expériences et des observations suivies sur la fécondation et le développement des œufs de poule : voici en substance le résultat de ses observations.
Il distingue deux parties dans la matrice de la poule, l’une supérieure et l’autre inférieure, et il appelle la partie supérieure l'ovaire; ce n’est proprement qu'un assemblage d’un trèsgrand nombre de petits jaunes d'œufs de figure ronde, dont la grandeur varie depuis la grosseur d’un grain de moutarde jusqu’à celle d’une grossenoix ou d’une nèfle; ces petits jaunes sont attachésles uns aux autres ; ils forment un corps qui ressemble assez bien à une grappe de raisin; ils tiennent à un pédicule commun comme les grains tiennent à la grappe. Les plus petits de ces œufs sont blancs, etils prennent de la couleur à mesure qu'ils grossissent.
Ayant examiné ces jaunes d'œufs après la communication du coq avec la poule, il n’a pas apercu de différence sensible, il n’a vu de semence du mâle dans aucune partie de ces œufs; il croit que tous les œufs, et l'ovaire lui-même, deviennent féconds par une émanation spiritueuse qui sort de la semence du mâle, et il dit que c’est afin que cet esprit fécondant se conserve mieux, que la nature a placé à l’orifice externe de la vulve des oiseaux uneespèce de voile ou de membrane qui permet, comme une valvule, l'entrée de cet esprit séminal dans les espèces d'oiseaux, comme les poules, où il n'y a point d’intromission, et celle du membre génital dans les espèces où il y a intromission ; mais en même temps cette valvule, quine peut pas s'ouvrir de dedans en dehors, empêche que cette liqueur et l'esprit qu'elle contient ne puisse ressortir ou s'évaporer.
Lorsque l'œuf s’est détaché du pédieule commu , il descend peu à peu par un conduit tor-
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tueux dans la partie inférieure de la matrice; ce conduit est rempli d'une liqueur assez semblable à celle du blanc d'œuf, et c'est aussi dans cette partie que les œufs commencent à s'envelopper de cette liqueur blanche, de la membrane quila contient, des deux cordons (chalazæ) qui traversent le blancetse jaignentau jaune , etmême de la coquille qui se forme la dernière en fort peu de temps, et seulement avant la ponte. Ces cordons, selon notre auteur, sont la partie de l'œuf qui est fécondée par l'esprit séminal du mâle, et c'est là où le fœtus commence à se corporifier. L'œuf est non-seulement la vraie matrice, c'est-à-dire le lieu de la formation du poulet, mais c’est de l'œuf que dépend aussi toute la génération; l'œuf la produit comme agent, il y fournit comme matière, comme organe et comme instrument; la matière des cordons est la substance de la formation, le blanc et le jaune sont la nourriture, et l'esprit séminal du mâle est la cause efficiente. Cet esprit communique à la matière des cordons d’abord une faculté altératrice, ensuite une qualité formatrice, et enfin une qualité augmentatrice, etc.
Les observations de Fabrice d'Aquapendente ne l'ont pas conduit, comme l'on voit, à une explication bien claire de la génération. Dans le même temps à peu près que cet anatomiste s'occupait à ces recherches, c’est-à-dire vers le milieu et la fin du seizième siècle, le fameux Al-
drovande (voyez son Ornithologie) faisait aussi |
des abservations sur les œufs ; mais, comme dit fort bien Harvey, page 43, il paraît avoir suivi l'autorité d’Aristote beaucoup plus que l’expérience; les descriptions qu'il donne du poulet dass l'œuf ne sont point exactes. Volcher Coiter, l'un de ses disciples, réussit mieux que son maitre, et Parisanus, médecin de Venise, ayant travaillé aussi sur la même matière, ils ont donné chacun une description du poulet dans l'œuf, qu'Harvey préfère à toutes les autres.
Ce fameux anatomiste, auquel on est redevable d'avoir mis hors de doute la question de la cisculation du sang, que quelques observateurs avaient à la vérité soupconnée auparavant et même annoncée, a fait un traité fort étendu sur la génération. IL vivait au commencement et vers le milieu du dernier siècle, et il était médecin du roid’Angleterre, Charles I”. Comme il fut obligé de suivre ce prince malheureux dans le temps de sa disgrâce, il perdit, avec ses meubles et ses autres papiers, ce qu'il
Ir,
avait fait sur la génération des insectes; et il parait qu'il composa de mémoire ce qu'il nous a laissé sur la génération des oiseaux et des quadrupèdes. Je vais rendre compte de ses observations, de ses expériences et de son système.
Harvey prétend que l'homme et tous les animaux viennent d’un œuf; que lepremier produit de laconception dans les vivipares est une espèce d'œuf, et que la seule différence qu'il y ait entre les vivipares et les ovipares, c’est que les fœtus des premiers prennent leur origine, acquièrent leur accroissement, et arrivent à leur développement entier dans la matrice, au lieu que les fœtus des ovipares prennent à la vérité leur première origine dans le corps de la mère, où ils ne sont encore qu'œufs, et que ce n’est qu'après être sortis du corps de la mère, et au dehors, qu'ils deviennent réellement des fœtus ; et il faut remarquer, dit-il, que dans les animaux ovipares, les uns gardent leurs œufs au dedans d'eux-mêmes jusqu’à ce qu'äs soient parfaits, comme les oiseaux, les serpents et les quadrupèdes ovipares; les autres répandent ces œufs avant qu'ils soient parfaits, comme les poissons à écailles, les crustacées, les testacées et les poissons mous. Les œufs que ces animaux répandent au dehors ne sont que les principes des véritables œufs; ils acquièrent du volume et de la substance des membranes et du blane, en attirant à eux la matière qui les environne, et ils la tournent en nourriture. Il en est de même, ajoute-t-il, des insectes, par exemple, des chenilles, lesquelles, selon lui, ne sont que des œufs imparfaits qui cherchent leur nourriture , et qui, au bout d’un certain temps, arrivent à l'état de chrysalide, qui est un œuf parfait; etil y a encore une autre différence dans les ovipares, c'est que les poules et les autres oiseaux ont des œufs de différente grosseur , au lieu que les poissons, les grenouilles, ete., qui les répandent avant qu'ils soient parfaits, les ont tous de la même grosseur. Seulementilobserve que, dansles pigeons, qui ne pondent que deux œufs, tous les petits œufs qui restent dans l'ovaire sont de la même grandeur, et qu'il n’y a que les deux qui doivent sortir qui soient beaucoup plus gros que les autres, au lieu que dans les poules il y en a de toute grosseur, depuis le plus petit atome presque invisible, jusqu'à la grosseur d'une nèfle. Il observe aussi que dans les poissons
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cartilagineux, comme la raie, il n’y a que deux œufs qui grossissent et mürissent en même temps; ils descendent des deux cornes de la matrice, et ceux qui restent dans l’ovaire sont, comme dans les poules , de différente grosseur : il dit en avoir vu plus de cent dans l'ovaire d'une raie.
I fait ensuite l'exposition anatomique des parties de la génération de la poule, et il observe que dans tous les oiseaux la situation de l'orifice de l’anus et de la vulve est contraire à la situation de ces parties dans les autres animaux ; les oiseaux ont en effet l'anus en devant et la vulve en arrière !; et à l'égard de celles du coq, il prétend que cet animal n’a point de verge, quoique les oies et les canards en aient de fort apparentes; l’autruche surtout en a une de la grosseur d’une langue de cerf ou de celle d'un petit bœuf, il dit done qu'il n’y a point d’intromission , mais seulement un simple attouchement, un frottement extérieur des parties du coq et de la poule, et il croit que dans tous les petits oiseaux qui, comme les moineaux , ne se joignent que pour quelques moments, il n’y a point d’intromission ni de vraie copulation.
Les poules produisent des œufs sans coq, mais en plus petit nombre, et ces œufs, quoique parfaits, sont inféconds; il ne croit pas, comme c’est lesentiment des gens de la campagne, qu’en deux ou trois jours d'habitude avec le coq, la poule soit fécondée au point que tous les œufs qu'elle doit produire pendant toute l'année soient tous féconds; seulement il dit avoir fait cette expérience sur une poule séparée du coq depuis vingt jours, dont l'œuf se trouva fécond comme ceux qu’elle avait pondus auparavant.
Tant que l’œuf est attaché à son pédicule, c’està-dire à la grappe commune, il tire sa nourriture par les vaisseaux de ce pédicule commun; mais dès qu'il s’en détache, il la tire par intus-susception de la liqueur blanche qui remplit les conduits dans lesquels il descend , et tout, jusqu'à la coquille , se forme par ce moyen.
Les deux cordons (c.alazæ) qu'Aquapendente regardait comme le #erme ou la partie produite par la semence du mâle, se trouvent aussi bien dans les œufs infécon@s que la poule produit sans communication avec le coq, que dans les œufs féconds, et Harvey remarque très-bien que ces parties de l'œuf ne viennent pas du
‘ La plupart de ces faits sont tirés d'Aristote,
mäle, et qu’elles ne sont pas celles qui sont fécondées. La partie de l'œuf qui est fécondée est très-petite, c'est un petit cercle blanc qui est sur la membrane du jaune, qui y forme une petite tache semblable à une cicatrice de la grandeur d’une lentille environ , c’est dans ce petit endroit que se fait la fécondation, c'est là où le poulet doit naîtré et croître, toutes les autres parties de l'œuf ne sont faites que pour celle-ci. Harvey remarque aussi que cette cicatricule se trouve dans tous les œufs féconds ou inféconds, et il &it que ceux qui veulent qu’elle soit produite par la semence du mâle, se trompent; elle est de la même grandeur et de la même forme dans les œufs frais et dans ceux qu'on a gardés longtemps; mais dès qu’on veut les faire éclore et que l'œuf recoit un degré de chaleur convenable, soit par la poule qui le couve, soit par le moyen du fumier ou d’un four, on voit bientôt cette petite tache s'augmenter et se dilater à peu près comme la prunelle de l'œil : voilà le premier changement qui arrive au bout
de quelques heures de chaleur ou d’incubation. :
Lorsque l'œuf a été échauffé pendant vingtquatre heures, le jaune, qui auparavant était au centre du blane, monte vers la cavité qui est au gros bout de l'œuf; la chaleur faisant évaporer à travers la coquille la partie la plus liquide du blanc, cette cavité du gros bout devient plus grande, et la partie la plus pesante du blanc tombe dans la cavité du petit bout de l'œuf; la cicatricule ou la tache qui est au milieu de la tunique du jaune s'élève avec le jaune, et s'applique à la membrane de la cavité du gros bout, cette tache est alors de la grandeur d’un petit pois , et on y distingue un point blanc dans le milieu, et plusieurs cercles concentriques dont ce point parait être le centre.
Au bout de deux jours ces cercles sont plus visibles et plus grands, et la tache parait divisée concentriquement par ces cercles en deux, et quelquefois, en trois parties de différentes couleurs; il y a aussi un peu de protubérance à l'extérieur , et elle a à peu près la figure d'un petit œil dans la pupille duquel il y aurait un point blanc ou une petite cataracte. Entre ces cercles est contenue par une membrane très-délicate une liqueur plus claire que le cristal, qui parait être une partie dépurée du blanc del’œuf, la tache, qui est devenue une bulle, paraît alors comme si elle était placée plus dans le blanc que
dans la membrane du jaune. Pendant le troi-
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