TRAIT
DU CHEVAL
jourd'hui sur tous ceux des pays voisins ; au lieu qu'on trouvait, il y a environ un siècle, d'aussi bons chevaux dans tout le reste de la Barbarie. L'excellence de ces chevaux barbes consiste, dit-il, à ne s’abattre jamais, et à se tenir tranquilles lorsque le cavalier descend ou laisse tomber la bride ; ils ont un grand pas et un gaiop rapide, mais on ne les laisse point trotter ni marcher l'amble : les habitants du pays regardent ces allures du cheval comme des mouvements grossiers et ignobles. Il ajoute que les chevaux d'Égypte sont supérieurs à tous les autres pour la taille et pour la beauté; mais ces chevaux d'Égypte, aussi bien que la plupart des chevaux de Barbarie, viennent des chevaux arabes, qui sont, sans contredit, les premiers et les plus beaux chevaux du monde.
Selon Marmol!, ou plutôt selon Léon-l'Africain?, car Marmol l'a ici copié presque mot à mot, les chevaux arabes viennent des chevaux sauvages des déserts d'Arabie, dont on a fait très-anciennement des haras , qui les ont tant multipliés , que toute l'Asie et l'Afrique en sont pleines; ils sont si légers, que quelques-uns d'entre eux devancent les autruchies à la course. Les Arabes du désert et les peuples de Libye élèvent une grande quantité de ces chevaux pour la chasse; ils ne s’en servent ni pour voyager ni pour combattre ; ils les font pâturer lorsqu'il y a de l'herbe: et lorsque l'herbe manque, ils ne les nourrissent que de dattes et de lait de chameau, ce qui les rend nerveux, légers et maigres. Ils tendent des piéges aux chevaux sauvages , ils en mangent la chair, et disent que celle des jeunes est fort délicate : ces chevaux sauvages sont plus petits que les autres ; ils sont communément de couleur cendrée , quoiqu'il y en ait aussi de blanes, et ils ont le crin et le poil de la queue fort court et hérissé. D'autres voyageurs * nous ont donné sur les chevaux arabes des relations curieuses , dont nous ne rapportons ici que les principaux faits.
Il n'y a point d'Arabe, quelque misérable qu'il soit, qui n'ait des chevaux. Ils montent ordinairement les juments, l'expérience leur ayant appris qu'elles résistent mieux que les chevaux à la fatigue, à la faim et à la soif : elles sont aussi moins vicieuses , plus douces,
1 Voyez l'Afrique, de Marmol, tome LE. page 50.
3 Vide Leonis Afric. de Africæ descript. t, Il, 750 et 751.
3 Voyez le Voyage de M. de la Roque, fait par ordre de
Louis XIV ; Paris, 1714, page 194 et suiv. ; et aussi l'Histoire générale des voyages ; Paris, 4746, tome II, page 626.
et hennissent moins fréquemment que les chevaux : ils les accoutument si bien à être ensemble, qu'elles demeurent en grand nombre, quelquefois des jours entiers, abandonnées à elles-mêmes, sans se frapper les unes les autres, et sans se faire aucun mal. Les Tures, au contraire, n'aiment point les juments, et les Arabes leur vendent les chevaux qu'ils ne veulent pas garder pour étalons. Ils conservent avec grand soin, et depuis très-longtemps, les races de leurs chevaux; ils en connaissent les générations , les alliances et toute la généalogie ; ils distinguent les races par des noms différents , et ils en font trois classes. La première est celle des chevaux nobles, de race pure et ancienne des deux côtés; la seconde est celle des chevaux de race ancienne ; mais qui se sont mésalliés; et la troisième est celle des chevaux communs. Ceux-ci se vendent à bas prix : mais ceux de la première classe , et même ceux de la seconde , parmi lesquels ils’en trouve d'aussi bons que ceux de la première , sont excessivement chers ; ils ne font jamais couvrir les juments de cette première classe noble que par des étalons de la même qualité; ils connaissent par une longue expérience toutes les races de leurs chevaux et de ceux de leurs voisins ; ils en connaissent en particulier le nom, le surnom , le poil, les marques, ete. Quand ils n'ont pas des étalons nobles , ils en empruntent chez leurs voisins, moyennant quelque argent, pour faire couvrir leurs juments, ce qui se fait en présence de témoins qui en donnent une attestation signée et scellée par-devant le secrétaire del’émir, ou quelque autre personne publique ; et dans cette attestation , le nom du cheval et de la jument est cité, et toute leur génération exposée. Lorsque la jument a pouliné, on appelle encore des témoins, et l'on fait une autre attestation dans laquelle on fait la description du poulain qui vient de naïtre, et on marque le jour de sa naissance. Ces billets donnent le prix aux chevaux, et on les remet à ceux qui les achètent. Les moindres juments de cette première classe sont de cinq cents éeus, et il y en a beaucoup qui se vendent mille écus, et même quatre, cinq et six mille livres. Comme les Arabes n'ont qu'une tente pour maison, cette tente leur sert aussi d'écurie. La jument, le poulain , le mari, la femme, etles enfants couchent tous pêle-mêle les uns avec les autres : on y voit les petits enfants sur le corps, sur le cou
de la jument et du poulain, sans que ces animaux les blessent ni les incommodent. On dirait qu'ils n'osent se remuer, de peur de leur faire du mal : ces juments sont si accoutumées à vivre dans cette familiarité, qu'elles souffrent toute sorte de badinage. Les Arabes ne les battent point, ils les traitent doucement, ils parlent et raisonnent avec elles; ils en prennent un très-grand soin , ils les laissent toujours aller au pas , et ne les piquent jamais sans nécessité ; mais aussi dès qu'elles se sentent chatouiller le flanc avec le coin de l’étrier , elles partent subitement et vont d'une vitesse incroyable; elles sautent les haies et les fossés aussi légèrement que des biches ; et si leur cavalier vient à tomber, elles sont si bien dressées, qu'elles s’arrêtent tout court, même dans le galop le plus rapide. Tous les chevaux des Arabes sont d'une taille médiocre , fort dégagés , et plutôt maigres que gras; ils les pansent soir et matin fort régulièrement et avec tant de soin, qu'ils ne leur laissent pas la moindre crasse sur la peau; ils leur lavent les jambes, le crin et la queue qu'ils laissent toute longue et qu'ils peignent rarement pour ne pas rompre le poil ; ils ne leur donnent rien à manger de tout le jour, ils lenr donnent seulement à boire deux ou trois fois ; et au coucher du soleil, ils leur passent un sac à la tête, dans lequel il y a environ un demi-boisseau d'orge biennette: ces chevaux ne mangent done que pendant la nuit, et on ne leur te le sac que le lendemain matin lorsqu'ils ont tout mangé. On les met au vert au mois de mars, quand l'herbe est assez grande ; c'est dans cette même saison que l'on fait couvrir les juments , et on a grand soin de leur jeter de l’eau froide sur la croupe immédiatement après qu'elles ont été couvertes. Lorsque la saison du printemps est passée , on retire les chevaux du pâturage, et on ne leur donne ni herbe ni foin de tout le reste de l'année, ni même de paille que trèsrarement; l'orge est leur unique nourriture. On ne manque pas de couper aussi les crins aux poulains dès qu'ils ont un an ou dix-huit mois, afin qu'ils deviennent plus touffus et plus longs ; on les monte dès l’âge de deux ans ou deux ans et demi tout au plus tard; on ne leur met la selle et la bride qu'à cet âge ; et tous les jours, du matin jusqu'au soir, tous les chevaux des Arabes demeurent sellés et bridés à la porte de la tente.
La race de ces chevaux s'est étendue en Bar-
HISTOIRE NATURELLE
barie, chez les Maures, et même chez les Nègres de la rivière de Gambie et du Sénegal, Les seigneurs du pays en ont quelques-uns qui sont d'une grande beauté; au lieu d'orge ou d'avoine on leur donne du maïs concassé ou réduit en farine, qu'on mêle avec du lait lorsqu'on veut les engraisser, et dans ce elimat si chaud on ne les laisse boire que rarement‘. D'un autre côté les chevaux arabes ont peuplé l'Égypte, la Turquie , et peut-être la Perse, où il y avait autrefois des haras très-considérables. Mare Paul * cite un haras de dix mille juments blanches, et il dit que dans la province de Balascie il y avait une grande quantité de chevaux grands et légers , avec la corne du pied si dure , qu’il était inutile de les ferrer.
Tous les chevaux du Levant ont, comme ceux de Perse et d'Arabie, la corne fort dure; on les ferre cependant, mais avec des fers minces , légers, et qu'on peut clouer partout : en Turquie, en Perse et en Arabie, on a aussi les mêmes usages pour les soigner, les nourrir, et leur faire de la litière de leur fumier, qu'on fait auparavant sécher au soleil pour en ôter l'odeur , et ensuite on le réduit en poudre et'on en fait une couche, dans l'écurie ou dans la tente, d'environ quatre ou cinq pouces d'épaisseur. Cettelitière sert fortlongtemps: car quand elle est infectée de nouveau, on la relève pour la faire sécher au soleil une seconde fois, et cela lui fait perdre entièrement sa mauvaise odeur.
J1 y a en Turquie des chevaux arabes, des chevaux tartares, des chevaux hongrois et des chevaux de race du pays. Ceux-ci sont beaux et très-fins Ÿ; ils ont beaucoup de feu, de vitesse, et même d'agrément ; mais ils sont trop délicats, ils ne peuvent supporter la fatigue, ils mangent peu, ils s'échauffent aisément, et ont la peau si sensible qu'ils ne peuvent supporter le frottement de l'étrille : on se contente de les frotter avec l'époussette et de les laver. Ces chevaux , quoique beaux, sont, comme l’on voit, fort audessous des arabes; ils sont même au-dessous des chevaux de Perse, qui sont, après les arabes *, les plus beaux et les meilleurs chevaux
1 Voyez l'HisL. génér. des voyages, tome III, page 297.
2 Voyez la Description géograp. de l'Inde , par Mare Paul, vénitien, Paris, 1566, tome I, page A4, et liv. 4, page 21.
3 Voyez le Voyage de Dumont. La Haye, 4699, Loue HEX, p. 255 et suivantes.
4 Voyez les Voyages de Thévenot; Paris, 4664, t. H1, p. 220;
de Chardin; Amst , 1741, t. IL, p.24 et suiv.; d'Adam Olearius; Paris, 4656, t. J, p. 860 et suiv.
ni
DU CHEVAL
de l'Orient. Les pâturages des plaines de Médie, de Persépolis , d'Ardebil, de Derbent , sont admirables ; et on y élève, par les ordres du gouvernement, une prodigieuse quantité de chevaux , dont la plupart sont très-beaux , et presque tous excellents. Pietro della Valle!
préfère les chevaux communs de Perse aux chevaux d'Italie, et même, dit-il, aux plus excellents chevaux du royaume de Naples. Communément ils sont de taille médiocre ?; il y en a même de fort petits Ÿ, qui n'en sont pas moins bons ni moins forts : mais il s'en trouve aussi beaucoup de bonne taille , et plus grands que les chevaux de selle anglais‘. Ils ont tous la tête légère , l'encolure fine, le poitrail étroit, les oreilles bien faites et bien placées, les jambes menues , la croupe belle et la corne dure ; ils sont dociles , vifs, légers , hardis, courageux et capables de supporter une grande fatigue ; ils courent d'une très-grande vitesse , sans jamais s'abattre ni s’affaisser ; ils sont robustes et très-aisés à nourrir. On ne leur donne que de l'orge mêlée avec de la paille hachée menu, dans un sac qu'on leur passe à la tête, et on ne les met au vert que pendant six semaines, au printemps. On leur laisse la queue longue ; on ne sait ce que c’est que de les faire hongres ; on leur donne des couvertures pour les défendre des injures de l'air; on les soigne avec une attention particulière ; on les conduit avec un simple bridon et sans éperon, et on en transporte une très-grande quantité en Turquie , et surtout aux Indes. Ces voyageurs, qui font tous l'éloge des chevaux de Perse, s'accordent cependant à dire que les chevaux arabes sont encore supérieurs pour l’agilité, le courage et la force, et même la beauté; et qu'ils sont beaucoup plus recherchés , en Perse même, que les plus beaux chevaux du pays.
Les chevaux qui naissent aux Indes ne sont pas bons*. Ceux dont se servent les grands du pays y sont transportés de Perse et d'Arabie ; on leur donne un peu de foin le jour , et le soir
4 Voyez les Voyages de Pietro della Valle. Rouen , 1743, in- 12, tome V, pag. 284 et suivantes.
? Voyez les Voyages de Tayeruier. Rouen, 4743, tome I, p.19 et 20.
5 Voyez les Voyages de Thévenot, tome IT, p. 220.
4 Vayez les Voyages de Chardin , tome 11, page 25 et sui. yantes.
5 Voyez le Voyage de la Boullaye-le-Gouz, Paris, 1657, page 256; et le recueil des Voyages qui ont servi à l'établissement de la Compagnie des Indes, Amst., 1702, tome IV, page 424.
on leur fait cuire des pois avec du sucre et du beurre, au lieu d'avoine ou d'orge, Cette nourriture les soutient et leur donne un peu de force; sans cela ils dépériraient en très-peu de temps, le climat leur étant contraire. Les chevaux naturels du pays sont en général fort petits; il y en a même de si petits que Tavernier rapporte que le jeune prince du Mogol, âgé de sept ou huit ans , montait ordinairement un petit cheval très-bien fait, dont la taille n'excédait pas celle d’un grand lévrier !. Il semble que les climats excessivement chauds soient contraires aux chevaux. Ceux de la Côte-d'Or, de celle de Juida, de Guinée, ete., sont, comme ceux des Indes, fort mauvais ; ils portent la tête et le cou fort bas; leur marche est si chancelante, qu'on les croit toujours prêts à tomber ; ils ne se remueraient pas si on ne les frappait continuellement; et la plupart sont si bas, que les pieds de ceux qui les montent touchent presque à terre ?; ils sont de plus fort indociles, et propres seulement à servir de nourriture aux Nègres, qui en aiment la chair autant que celle des chiens * : ce goût pour la chair du cheval est donc commun aux Nègres et aux Arabes; il se trouve en Tartarie, et même à la Chine*. Les chevaux chinois ne valent pas mieux que ceux des Indes ?; ils sont faibles , lâches, mal faits , et fort petits ; ceux de la Corée n’ont que trois pieds de hau
teur. A la Chine, presque tous les chevaux sont hongres, et ils sont si timides qu'on ne peut s’en servir à la guerre : aussi peut-on dire que ce sont les chevaux tartares qui ont fait la conquête de la Chine : ces chevaux sont trèspropres pour la guerre, quoique communément ils ne soient que de taille médiocre; ils sont forts, vigoureux, fiers, ardents , légers et grands coureurs ; ils ont la corne du pied fort dure, mais trop étroite; la tête fort légère, mais trop petite ; l'encolure longue et raide, les jambes trop hautes. Avec tous ces défauts, ils peuvent passer pour de très-bons chevaux ; ils sont infatigables et courent d’une vitesse extrême. Les Tartares vivent avec leurs chevaux à peu près
! Voyez les Voyages de Tavernier, tome IIE, page 554.
2 Voyez Histoire générale des voyages, tome IV, page 228.
5 Idem, tome IV, page 555.
4 Voyez le Voyage de M. Le Genty. Paris , 1725, tome, page 24.
5 Voyez les anciennes relations des Indes et de la Chine, traduites de l'arabe, Paris, 1718, page 204; l'Histoire générale des Voyages, tome VI, pages 492 et 535; l'Histoire de la con-
1 quête de la Chine, par Palafox, Paris, 4670, page 426,
comme les Arabes. Ils les font monter dès l’âge de sept ou huit mois par de jeunes enfants, qui les promènent et les font courir à petites reprises : ils les dressent ainsi peu à peu, et leur font souffrir de grandes diètes ; mais ils ne les montent pour aller en course que quand ils ont six ou sept ans, et ils leur font supporter alors des fatigues incroyables ! , comme de marcher deux ou trois jours sans s'arrêter , d'en passer quatre ou cinq sans autre nourriture qu'une poignée d'herbe de huit heures en huit heures, et d'être en même temps vingt-quatre heures sans boire, ete. Ces chevaux, qui paraissent , et qui sont en effet si robustes dans leur pays, dépérissent dès qu'on les transporte à la Chine et aux Indes ; mais ils réussissent assez en Perse eten Turquie. Les Petits-Tartares ont aussi une race de petits chevaux dont ils font tant de cas, qu'ils ne se permettent jamais de les vendre à des étrangers. Ces chevaux ont toutes les bonnes etmauvaises qualités de ceux dela Grande- Tartarie, ce qui prouve combien les mêmes mœurs et la même éducation donnent le même naturel et la même habitude à ces animaux, II y à aussi en Circassie et en Mingrélie beaucoup de chevaux qui sont même plus beaux que les chevaux tartares : on trouve encore d'assez beaux chevaux en Ukraine, en Valachie, en Pologne et en Suède ; mais nous n'avons pas d'observations particulières de leurs qualités et de leurs défauts.
Maintenant, si l'on consulte les anciens sur la nature et les qualités des chevaux des différents pays, on trouvera * que les chevaux de Grèce, et surtout ceux de la Thessalie et de l'Épire, avaient de la réputation, et étaient très-bons pour la guerre; que ceux de l'Achaïe étaient les plus grands que l'on connût ; que les plus beaux de tous étaient ceux d'Égypte, où il y en avait une très-srande quantité , et où Salomon envoyait en acheter à un très-grand prix ; qu’en Éthiopie les chevaux réussissaient mai à cause de la trop grande chaleur du climat ; que l'Arabie et l'Afrique fournissaient les chevaux les mieux faits, et surtout les plus légers et les plus propres à la monture et à la course; que ceux de l'Italie, et surtout de la
Voyez Palafox, page 427; le recueil des voyages du Nord, Rouen, 1716, tome LI, page 156; Tavernier, tome 1, page 472 et suiv.; Histoire générale des Voyages, tome VI, page 605, et lome VII, page 244.
? Voyez Aldrovand, Histoire naturelle des Solipèdes, pag. 13—65.
Pouille, étaient aussi très-bons ; qu'en Sicile, Cappadoce, Syrie, Arménie, Médie et Perse, il y avait d'excellents chevaux , et recommandables par leur vitesse et leur légèreté ; que ceux de Sardaigne et de Corse étaient petits, mais vifs et courageux ; que ceux d'Espagne ressemblaient à ceux des Parthes et étaient excellents pour la guerre; qu'il y avait aussi en Transylvanie et en Valachie des chevaux à tête légère, à grands crins pendants jusqu'à terre et à queue touffue, qui étaient très-prompts à la course ; que les chevaux danois étaient bien faits et bons sauteurs ; que ceux de Scandinavie étaient petits, mais bien moulés et fort agiles ; que les chevaux de Flandre étaient forts ; que les Gaulois fournissaient aux Romains de bons chevaux pour la monture et pour porter des fardeaux ; que les chevaux des Germains étaient mal faits et si mauvais, qu'ils ne s'en servaient pas ; que les Suisses en avaient beaucoup et de très-bons pour la guerre; que les chevaux de Hongrie étaient aussi fort bons; et enfin, que les chevaux des Indes étaient fort petits et très-faibles.
Il résulte de tous ces faits, que les chevaux arabes ont été de tous temps et sont encore les premiers chevaux du monde, tant pour la beauté que pour la bonté; que c’est d'eux que l'on tire, soit immédiatement, soit médiatement par le moyen des barbes , les plus beaux chevaux qui soient en Europe, en Afrique et en Asie ; que le climat de l'Arabie est peut-être le vrai climat des chevaux, et le meilleur de tous les climats, puisqu'au lieu d’y croiser les races par des races étrangères, on a grand soin de les conserver dans toute leur pureté; quesi ce climat n'est pas par lui-même le meilleur climat pour les chevaux, les Arabes l'ont rendu tel par les soins particuliers qu'ils ont pris, de tous temps, d'anoblir les races , en ne mettant ensemble que les individus les mieux faits et de la première qualité; que par cette attention suivie pendant des siècles ils ont pu perfectionner l'espèce audelà de ce que la nature aurait fait dans le meilleur climat. On peut encore en conclure que les climats plus chauds que froids , et surtout les pays secs , sont ceux qui conviennent le mieux à la nature de ces animaux; qu’en général les petits chevaux sont meilleurs que les grands ; que le soin leur est aussi nécessaire à tous que la nourriture ; qu'avec de la familiarité et des caresses on en tire beaucoup plus que
DU CHEVAL
par la force et les châtiments ; que les chevaux des pays chauds ont les os, la corne, les muscles , plus durs que ceux de nos climats , que, quoique la chaleur convienne mieux que le froid à ces animaux, cependant le chaud excessif ne leur convient pas; que le grand froid leur est contraire ; qu'enfin leur habitude et leur naturel dépendent presqu’en entier du climat, de la nourriture , des soins et de l'éducation.
En Perse, en Arabie et dans plusieurs autres lieux de l’orient, on n’est pas dans l’usage de hongrer les chevaux, comme on le fait si généralement en Europe et à la Chine. Cette opération leur Ôte beaucoup de force, de courage, de fierté, ete. ; mais leur donne de ÿa douceur, de la tranquillité, de la docilité. Pour la faire, on leur attache les jambes avec des cordes, on les renverse sur le dos , on ouvre les bourses avec un bistouri, on en tire les testicules , on coupe les vaisseaux qui y aboutissent et les ligaments qui les soutiennent, et après les avoir enlevés on referme la plaie, eton a soin de faire baigner le cheval deux fois par jour, pendant quinze jours, ou de l’étuver souvent avec de l’eau fraiche, et de le nourrir pendant ce temps avec du son détrempé dans beaucoup d’eau, afin de le rafraichir. Cette opération se doit faire au printemps ou en automne; le grand chaud et le grand froid y étant également contraires. A l’égard de l’âge auquel on doit la faire, il y a des usages différents : dans certaines provinces on hongre les chevaux dès l’âge d’un an ou dix-huit mois, aussitôt que les testicules sont bien apparents au-dehors ; mais l’usage le plus général et le mieux fondé est de ne les hongrer qu’à deux et même trois ans , parce qu’en les hongrant tard ils conservent un peu plus des qualités attachées au sexe masculin. Pline! dit que les dents de lait ne tombent point à un cheval qu’on fait hongrer avant qu’elles soient tombées : j'ai été à portée de vérifier ce fait, et il ne s’est pas trouvé vrai. Les dents de lait tombent également aux jeunes chevaux hongres et aux jeunes chevaux entiers, et il est probable que les anciens n'ont hasardé ce fait que parce qu'ils l’ont cru fondé sur l’analogie de la chute des cornes du cerf, du chevreuil, ete., qui, en effet, ne tombent point lorsque l'animal a été coupé. Au reste, un cheval hongre n’a plus la
4 Voy. Pline, Histoire naturelle, in-8o, Paris, 4685, tome II, liv. 11, parag. Lxx1Y, page 558.
puissance d'engendrer, mais il peut encore s’accoupler, et l’on en a vu des exemples.
Les chevaux , de quelque poil qu'ils soient, muent comme presque tous les autres animaux couverts de poil, et cette mue se fait une fois l'an, ordinairement au printemps, etquelquefois enautomne. Ils sont alors plus faibles que dans les autres temps; il faut les ménager, les soiguer davantage, et les nourrir un peu plus largement. Il y a aussi des chevaux qui muentde corne; cela arrive surtout à ceux qui ont été élevés dans des pays humides et marécageux, comme en Hollande.
Les chevaux hongres et les juments hennissent moins fréquemment que les chevaux entiers: ils ont aussi la voix moins pleine etmoins grave. On peut distinguer dans tous cinq!
sortes de hennissements différents , relatifs à différentes passions : le hennissement d’allégresse, dans lequel la voix se fait entendre assez longuement, monte et finit à des sons plus aigus ; le cheval rue en même temps, mais légerement , et ne cherche point à frapper; le hennissement du désir, soit d'amour, soit d’attachement, dans lequel le cheval ne rue point, et la voix se fait entendre longuementet finit par des sons plus graves : le hennissement de la colère , pendant lequel le cheval rue et frappe dangereusement , est très-court et aigu. Celui de la crainte, pendant lequel il rue aussi, n’est guère plus long que celui de la colère ; la voix est grave, rauque, et semble sortir en entier des naseaux : ce hennissement est assez semblable au rugissemgnt d'un lion ; celui de la douleur est moins un bennissement qu’un gémissement ou ronflement d’oppression qui se fait à voix grave, et suit les alternatives de la respiration. Au reste, on a remarqué que les chevaux qui hennissent le plus souvent, surtout d'allégresse et de désir, sont les meilleurs et les plus généreux : les chevaux entiers ont aussi la voix plus forte que les hongres et les juments. Dès Ja naïssance le mâle a la voix plus forte que la femelle; à deux ans ou deux ans et demi , c’est-à-dire à l’âge de puberté, la voix des mâles et des femelles devient plus forte et plus grave , comme dans l'homme et dans la plupart des autres animaux. Lorsque le cheval est passionné d'amour, de désir, d’appétit, il montreles dents et semble rire ; il les montre aussi dans la colère et lors-
1 Vide Cardan, de Rerum Varietate, lib, XIF, cap. 32.
qu'il veut mordre; il tire quelquefois la langue pour lécher, mais moins frequemment que le bœuf, qui lèche beaucoup plus que le cheval, et qui cependant est moins sensible aux caresses : le cheval se souvient aussi beaucoup plus longtemps des mauvais traitements, et il se rebute bien plus aisément que le bœuf. Son naturel ardent et courageux lui fait donner d'abord tout ce qu'il possède de forces ; et lorsqu'il sent qu'on exige encore davantage, il s'indigne et refuse, au lieu que le bœuf, qui de sa nature estlentet paresseux, s'excède et se rebute moins aisément.
Le cheval dortheaucoup moins que l'homme.
Lorsqu'il se porte bien il ne demeure guère que deux ou trois heures de suite couché ; il se relève ensuite pour manger, et lorsqu'il a été trop fatigué ilse couche une seconde fois, après avoir mangé ; mais en tout il ne dort guère que trois ou quatre heures en vingt-quatre. Il y a même des chevaux qui ne se couchent jamais et qui dorment toujours debout; ceux qui se couchent dorment aussi quelquefois sur leurs pieds : on a remarqué que les hongres dorment plus souvent et plus longtemps que les chevaux entiers.
Les quadrupèdes ne boivent pas tous de la même manière , quoique tous soient également obligés d'aller chercher avec la tête la liqueur qu'ils ne peuvent saisir autrement, à l'exception du singe, du maki et de quelques autres , qui ont des mains , et qui par conséquent peuvent boire comme l'homme, lorsqu'on leur donne un vase qu'ils peuvent tenir ; car ils le portent à la bouche, l'inclinent, versent la liqueur , et l'avalent par le simple mouvement de la déglutition : l’homme boit ordinairement de cette manière, parce que c’est en effet la plus commode; mais il peut encore boire de plusieurs autres façons, en approchant les lèvres et les contractant pour aspirer la liqueur, ou bien en y enfoncant lenez et la bouche assez profondément pour que la langue en soit environnée et n'ait d'autre mouvement à faire que celui qui est nécessaire pour la déglutition; ou encore en mordant, pour ainsi dire, la liqueur avec les lèvres, owenfin, quoique plus difficilement, en tirant la langue, l'élargissant , et formant une espèce de petit godet quirapporte un peu d'eau dans la bouche : la plupart des quadrupèdes pourraient aussi chacun boire de plusieurs manières, mais ils font comme nous, ils choisissent celle qui leur est la plus commode et la
“ HISTOIRE NATURELLE
suivent constamment. Le chien, dont la gueule est fort ouverte et la langue longue et mince, boit en lapant, c'est-à-direen léchant laliqueur, et formant avec la langue un godet qui se remplit à chaque fois et rapporte une assez grande quantité de liqueur ; il préfère cette façon à celle de se mouiller le nez : le cheval au contraire, qui a la bouche plus petite et la langue trop épaisse et trop courte pour former un grand godet, et qui d'ailleurs boit encore plus avidement qu'il ne mange, enfonce la bouche et le nez brusquement et profondément dans l'eau, qu'il avale abondamment par le simple mouvement de la déglutition ; mais cela même le force à boire tout d'une haleine, au lieu que le chien respire à son aise pendant qu'il boit: aussi doit-on laisser aux chevaux la liberté de boire à plusieurs reprises, surtout après une course, lorsque le mouvement de la respiration est court et pressé. On ne doit pas non plus leur laisser boire de l'eau trop froide, parce qu'indépendammentdes coliques que l’eau froïde cause souvent, il leur arrive aussi , par la nécessité où ils sont d'y tremper les naseaux, qu'ils se refroidissent le nez, s’enrhument, et prennent peut-être les germes de cette maladie à laquelle on a donné le nom de morve, la plus formidable de toutes pour cette espèce d’animaux : car on sait depuis peu que le siége dela morve est dans la membrane pituitaire!; que c'est par conséquent un vrai rhume, qui à la longue cause une inflammation dans cette membrane. Et d'autre côté, les voyageurs, qui rapportent dans un assez grand détail les maladies des chevaux dans les pays chauds, comme l'Arabie, la Perse, la Barbarie, ne disent pas que la morve y soit aussi fréquente que dans les climats froids : ainsi je crois être fondé à conjecturer que l’une des causes de cette maladie est la froideumde l’eau, parce que ces animaux sont obligés d'y enfoncer et d'y tenir le nez et les naseaux pendant un temps considérable, ce que l'on préviendrait en ne leur donnant jamais d’eau froide , et en leur essuyant toujours les naseaux après qu'ils ont bu. Les ânes, qui craignent le froid beaucoup plus que les chevaux, et qui leur ressemblent si fort par la structure intérieure, ne sont cependant pas si sujets à la morve, ce qui ne vient peut-être que
‘M. dela Fosse, maréchal du roi, a le premier démontré
que le premier siége de la morve est dans la membrane pituitaire ; ét il a essayé de guérir des chevaux en les trépanant,
DU
de ce qu'ils boivent différemment des chevaux : car au lieu d’enfoncer profondément la bouche et le nez dans l’eau, ils ne font presque que l’atteindre des lèvres.
Je ne parlerai pas des autres maladies des chevaux. Ce serait trop étendre l'histoire nafurelle que de joindre à l'histoire d’un animal celle de ses maladies ; cependant je ne puis terminer l’histoire du cheval sans marquer quelques regrets de ce que la santé de cet animal utile et précieux a été jusqu'à présent abandonnée aux soins et à la pratique, souvent aveugles, de gens sans connaissance et sans lettres. La médecine que les anciens ont appelée médecine. vétérinaire n'est presque connue que de nom : je suis persuadé que si quelque médecin tournait ses vues de ce côté-là, et faisait de cette étude son principal objet, il en serait bientôt dédommagé par d’amples succès ; que non-seulement il s'enrichirait, mais même qu'au lieu de se dégrader il s’illustrerait beaucoup, et cette médecine ne serait pas si conjecturale et si difficile que l’autre : la nourriture, les mœurs , l'influence du sentiment , toutes les causes en un mot étant plus simples dans l’animal que dans l’homme, les maladies doivent aussi être moins compliquées, et par conséquent plus faciles à juger et à traiter avec succes; sans compter la liberté qu’on aurait tout entière de faire des expériences, de tenter de nouveaux remèdes , et de pouvoir arriver sans crainte et sans reproches à une grande étendue de connaissances en ce genre, dont on pourrait même , par analogie, tirer des inductions utiles à l’art de guérir les hommes.