‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 73 sur 186 · LE CHEVAL · texte numérisé non relu

LE CHEVAL

Ordre des pachydermes , famille des solipèdes, genre Cheval, ( Guvres. )

La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats ; aussi intrépide que son maitre, le cheval voit le péril et l’affronte; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche et s'anime de la même ardeur; il

partage aussi ses plaisirs; à la chasse, aux tour- |

nois, à la course, il brille, il étincelle; mais |

docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu, il sait réprimer ses mouvements ; non-seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs, et obéissant toujours aux impressions qu'il en recoit, il se précipite, se modère ou s’arrète, et n’agit que pour y satisfaire; c’est une créature qui renonce à son être pour n’exister que par la volonté d'un autre, qui sait même la prévenir; qui, par la promptitude et la précision de ses mouvements, l’exprime et l'exéeute; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut ; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces , s'excède et même meurt pour mieux obéir.

Voilà le cheval dont les talents sont développés, dont l’art a perfectionné les qualités naturelles , qui dès le premier âge a été soigné et ensuite exercé, dressé au service de l'homme. C'est par la perte de sa liberté que commence son éducation, et c’est par la contrainte qu’elle s'achève : l'esclavage ou la domesticité de ces animaux est même si universelle, si ancienne, que nous ne les voyons que rarement dans leur état naturel ; ils sont toujours couverts de harnais dans leurs travaux; on ne les délivre jamais de tous leurs liens, même dans les temps du repos ; et si on les laisse quelquefois errer en liberté dans les pâturages, ils y portent toujours les marques de la servitude, et souvent les empreintes cruelles du travail et de la douleur. La bouche est déformée par les plis que le mors a produits; les flancs sont entamés par des plaies, ou sillonnés de cicatrices faites par l’éperon : la corne des pieds est traversée par des clous; l'attitude du corps est encore géuée par l'impression subsistante des

entraves habituelles. On les en délivrerait en vain, ils n'en seraient pas plus libres; ceux même dont l'esclavage est le plus doux, qu'on ne nourrit, qu'on n'entretient que pour le luxe etla magnificence, et dont les chaines dorées servent moins à leur parure qu'à la vanité de leur maitre, sont encore plus déshonorés par l'élégance de leur toupet, par les tresses de leurs crins, par l'or et la soie dont on les couvre, que par les fers qui sont sous leurs pieds.

La nature est plus belle que l’art; et dans un être animé, la liberté des mouvements fait la belle nature. Voyez ces chevaux qui se sont multipliés dans les contrées de l'Amérique espagnole, et qui y vivent en chevaux libres :

leur démarche, leur course, leurs sauts, ne sont ni gênés ni mesurés; fiers de leur indépendance,

| ils fuientla présence de l'homme, ils dédaignent

ses soins, ils cherchent et trouvent eux-mêmes la nourriture qui leur convient, ils errent, ils bondissent en liberté dans des prairies immenses où ils cueillent les productions nouvelles d'un printemps toujours nouveau; sans habitation fixe, sans autre abri que celui d'un ciel serein, ils respirent un air plus pur que celui de ces palais voütés où nous le renfermons en pressant les espaces qu'ils doivent occuper; aussi ces chevaux sauvages sont-ils beaucoup plus forts, plus légers, plus nerveux, que la plupart des chevaux domestiques; ils ont ce que donne la nature, la force et la noblesse; les autres n’ont que ce que l’art peut donner, l’adresse et l'agrément.

Le naturel de ces animaux n’est point féroce; ils sont seulement fiers et sauvages : quoique supérieurs par la force à la plupart des autres animaux, jamais ils ne les attaquent; et s'ils en sont attaqués, ils les dédaignent, les écartent ou les écrasent,; ils vont aussi par troupes et se réunissent pour le seul plaisir d'être ensemble, car ils n’ont aucune crainte, mais ils prennent de l'attachement les uns pour les autres : comme l'herbe et les végétaux suffisent à leur nourriture, qu'ils ont abondamment de quoi satisfaire leur appétit, et qu'ils n'ont aucun goût pour la chair des animaux, ils neleur font point la guerre, ils nese la font point entre eux, ils ne se disputent pas leur subsistance, ils n'ont jamais occasion de ravir une proie ou de s'arracher un bien, sources ordinaires de querelles et de combats parmi les autres animaux carnassiers; ils vivent donc en paix, parce que

leurs appétits sont simples et modérés, et qu'ils |

ont assez pour ne se rien envier.

Tout cela peut se remarquer dans les jeunes chevaux qu'on élève ensemble et qu'on mène en troupeaux ; ils ont les mœurs douces et les qualités sociales. Leur force etleur ardeur ne se marquent ordinairement que par des signes d'émulation; ils cherchent à se devancer à la course, à se faire et même s'animer au péril en se défiant à traverser une rivière, sauter un fossé ; et ceux qui dans ces exercices naturels donnent l'exemple, ceux qui d’euxmêmes vont les premiers, sont les plus généreux, les meilleurs, et souvent les plus dociles et les plus souples lorsqu'ils sont une fois domptés.

Quelques anciens auteurs parlent des chevaux sauvages, et citent même les lieux où ils se trouvaient. Hérodote dit que sur les bords &e l'Hypanis en Scythie, il y avait des chevaux sauvages qui étaient blancs, et que dans la partie septentrionale de la Thrace, au-delà du Danube, il y a en avait d’autres qui avaient le poil long de cinq doigts par tout le corps. Aristote cite la Syrie, Pline les pays du nord, Strabon les Alpes et l'Espagne, comme des lieux où l’on trouvait des chevaux sauvages. Parmi les modernes , Cardan dit la même chose de l'Écosse et des Oreades ‘, Olaus de la Moscovie, Dapper de l'ile de Chypre, où il y avait, dit-il ?, des chevaux sauvages qui étaient beaux et qui avaient de la force et de la vitesse; Struys * de l'ile de May au cap Vert, où il y avait des chevaux sauvages fort petits. Léon-l'Africain rapporte * aussi qu'il y avait des chevaux sauvages dans les déserts de l'Afrique et de l'Arabie , et il assure qu'il a vu lui-même dans les solitudes de Numidie un poulain dont le poil était blanc et la crinière crépue. Marmol * confirme ce fait, en disant qu'il y en a quelquesuns dans les déserts de l'Arabie et de la Libye, qu'ils sont petits et de couleur cendrée, qu'il y en a ausside blancs, qu'ils ont la crinière et les crins fort courts et hérissés , et que les chiens niles chevaux domestiques ne peuvent les atteindre à la course. On trouve aussi dans les

4 vid. Aldervand. de Quadrupedib soliped. lib. 4, pag. 19.

3 Voyez la Description des iles de l'Archipel, page 50.

# Voyez les Voyages de Jean Struys. Rouen, 1719, tome, page 11.

+ De Africæ Descriptione, part, 11, vol. 11, p. 750 et 751.

» Voyez l'Afrique de Marmol. Paris, 1967, tom. {, pag. 50.

HISTOIRE NATURELLE

Lettres édifiantes ! qu'à la Chine il y a des chevaux sauvages fort petits.

Comme toutes les parties de l'Europe sont aujourd'hui peuplées et presque également habitées , on n'y trouve plus de chevaux sauvages; et ceux que l'on voit en Amérique sont des chevaux domestiques et européens d'origine, que les Espagnols y ont transportés, et qui se sont multipliés dans les vastes déserts de ces contrées inhabitées ou dépeuplées; car cette espèce d'animaux manquait au Nouveau-Monde.

L'étonnement et la frayeur que marquèrentles habitants du Mexique et du Pérou à l’aspect des chevaux et des cavaliers firent assez voir aux Espagnols que ces animaux étaient absolument inconnus dans ces climats; ils en transportèrent done un grand nombre, tant pour leur service et leur utilité particulière , que pour en propager l'espèce; ils en lâchèrent dans plusieurs iles, et même dans le continent, où ils se sont multipliés comme les autres animaux sauvages. M. de la Salle ? en a vu en 1685 dans l'Amérique septentrionale, près de la baie de Saint-Louis; ces chevaux paissaient dans les prairies , et ils étaient si farouches, qu'on ne pouvait les approcher. L'auteur * de l’histoire des aventuriers flibustiers dit : « qu'on voit « quelquefois dans l'île Saint-Domingue des « troupes de plus de cinq cents chevaux qui « courent tous ensemble, et que, lorsqu'ils aper- « coivent un homme, ils s'arrêtent tous; que « l'un d'eux s'approche à une certaine distance, « souffle des naseaux, prend la fuite, et que « tous les autres le suivent; » il ajoute qu’il ne sait si ces chevaux ont dégénéré en devenant sauvages, mais qu'il ne les a pas trouvés aussi beaux que ceux d'Espagne, quoiqu'ils soient de cette race; «ils ont, dit-il, la tête fort grosse « aussi bien que les jambes, qui de plus sont « raboteuses: ils ont aussi les oreilles et le cou « longs ; les habitants du pays les apprivoisent « aisément et les font ensuite travailler; les « chasseurs leur font porter leurs cuirs; on se « sert pour les prendre de lacs de corde, qu'on « tend dans les endroits où ils fréquentent ; ils «s'y engagent aisément; et s’ils se prennent

1 Voyez les Lettres édifian(es, recueil xxv1, pag. 571.

2 Voyez les dernières découvertes dans l'Amérique septentrionale de M. De la Salle, mises au jour par M. le chevalier Tonti, Paris, 1697, page 250. .

: Voyez l'Histoire des aventuriers flibustiers, par Oexmelin. Paris, 1686, tom. 4, pag. 410 et 444,

DU CHEVAL

« par le cou, ils s'étranglent eux-mêmes à moins « qu'on n'arrive assez tôt pour les secourir; on « les arrête par le corps et les jambes, et on « les attache à des arbres, où on les laisse pen- « dant deux jours sans boire ni manger : cette « épreuve suffit pour commencer .à les rendre « dociles, et avec le temps ils le deviennent au- « tant que s'ils n'eussent jamais été farouches; « et même si par quelque hasard ils se retrou- « vent en liberté, ils ne deviennent passauvages « uneseconde fois, ils reconnaissent leurs mai- « tres, et se laissent approcher et reprendre ai- « sément". »

Cela prouve que ces animaux sont naturellement doux et très-disposés à se familiariser avec l'homme et à s'attacher à lui : aussi n’arrive-t-il jamais qu'aucun d'eux quitte nos maisons pour se retirer dans les forêts ou dans les déserts; ils marquent au contraire beaucoup d'empressement pour revenir au gite, où cependant ils ne trouvent qu'une nourriture grossière, toujours la même, et ordinairement mesurée sur l'économie beaucoup plus que sur leur appétit; mais la douceur de l'habitude leur tient lieu de ce qu'ils perdent d’ailleurs ; après avoir été excédés de fatigue, le lieu du repos est un lieu de délices; ils le sentent de loin, ils savent le reconnaitre au milieu des plus grandes villes, et semblent préférer en tout l'esclavage à la liberté; ils se font même une seconde nature des habitudes auxquelles on les a forcés ou soumis, puisqu'on a vu des chevaux, abandonnés dans les bois, hennir continuellement pour se faire entendre, accourir à la voix des hommes, et en même temps maigrir et dépérir en peu de temps, quoiqu'ils eussent abondamment de quoi varier leur nourriture et satisfaire leur appétit.

1 M. de Garsault donne un autre moyen d'apprivoiser les chevaux farouches : « Quand on n'a point apprivoisé, dit-il, « les poulains dès leur tendre jeunesse, il arrive souvent que « l'approche et l'attouchement de l'homme leur causent tant « de frayeur, qu'ils s'en défendent à coups de deuts et de pied, « de facon qu'il est presque impossible de les panser et deles « ferrer; si la patience et la douceur ne suffisent pas , il faut, « pour les apprivoiser , se servir du moyen qu'ou emploie en « fauconnerie pour priver un oiseau qu'on vient de prendre « et qu'on veut dresser au vol, c'est de l'empêcher de dormir s jusqu'à ce qu'il tombe de faiblesse. Il faut en nser de même « à l'égard d'un cheval farouche, et pour cela il faut le tourner « à sa place le derrière à la mangeoire , et avoir un homme « toute la nuit et tout le jour à sa tête, qui lui donne de temps « en temps une poignée de foin et l'empêche de se coucher, “on verra avec étonnement comme il sera subitement « adouci ; il y a cependant des chevaux qu'il faut veiller ainsi « pendant huit jours, » Voyez le nouveau Parfait Maréchal, page 9.

Leurs mœurs viennent donc presque en entier de leur éducation, et cette éducation suppose des soins et des peines que l'homme ne prend pour aucun autre animal, mais dont il est dédommagé par les services continuels que lui rend celui-ci. Dès le temps du premier âge on a soin de séparer les poulains de leur mère; on les laisse teter pendant cinq, six ou tout au plus sept mois: car l'expérience a fait voir que ceux qu'on laisse teter dix ou onze mois ne valent pas ceux qu'on sèvre plus tôt, quoiqu'ils prennent ordinairement plus de chair et de corps. Après ces six ou sept mois de lait on les sèvre; pour leur faire prendre une nourriture plus solide que le lait, on leur donne du son deux fois par jour et un peu de foin, dont on augmente la quantité à mesure qu'ils avancent en âge, et on les garde dans l'écurie tant qu'ils marquent de l'inquiétude pour retourner à leur mère : mais lorsque cette inquiétude est passée, on les laisse sortir par le beau temps, et on les conduit aux pâturages, seulement il faut prendre garde de les laisser paitre à jeun. Il faut leur donner le son etles faire boire une heure avant de les mettre à l'herbe, et ne jamais les exposer au grand froid ou à la pluie ; ils passent de cette facon le premier hiver, Au mois de mai suivant, non-seulement on leur permettra de pâturer tous les jours, mais on les laissera coucher à l'air dans les pâturages pendant tout l'été et jusqu'à la fin d'octobre, en observant seulement de ne leur pas laisser paitre les regains; s'ils s'accoutumaient à cette herbe trop fine , ils se dégoüteraient du foin, qui doit cependant faire leur principale nourriture pendant le second hiver, avec du son mêlé d'orge ou d'avoine moulus; on les conduit de cette facon en les laissant pâturer le jour pendant l'hiver, et la nuit pendant l'été jusqu’à l’âge de quatre ans, qu'on les retire du pâturage pour les nourrir à l'herbe sèche. Ce changement de nourriture demande quelques précautions ; on neleur donnera pendant les premiers huit jours que de la paille, et on fera bien de leur faire prendre quelques breuvages contre les vers, que les mauvaises digestions d'une herbe trop crue peuvent avoir produits. M. de Garsault ?, qui recommande cette pratique, est sans doute fondésur l'expérience ; cependant on verra qu'à

1 Voyez le nouveau Parfait Maréchal, par M. de Garsault. Paris, 1746, page 84 ct 85,

tout âge et dans tous les temps l'estomac de tous les chevaux est farci d’une si prodigieuse quantité de vers, qu'ils semblent faire partie de leur constitution. Nous les avons ! trouvés dans les chevaux sains comme dans les chevaux malades, dans ceux qui paissaient l'herbe comme dans ceux qui ne mangeaient que de l’avoine et du foin; et les ânes, qui de tous les animaux sont ceux qui approchent le plus de la nature du cheval, ont aussi cette prodigieuse quantité de vers dans l’estomac, et n'en sont pas plus incommodés: ainsi l'on ne doit pas regarder les vers, du moins ceux dont nous parlons , comme une maladie accidentelle, causée par les mauvaises digestions d'une herbe crue, mais plutôt comme un effet dépendant de la nourriture et de la digestion ordinaire de ces animaux.

11 faut avoir attention, lorsqu'on sèvre les jeunes poulains, de les mettre dans une écurie propre, qui ne soit pas trop chaude, crainte de les rendre trop délicats et trop sensibles aux impressions de l'air; on leur donnera souvent de la litière fraiche, on les tiendra propres en les bouchonnant de temps en temps: mais il ne faudra ni les attacher ni les panser à la main, qu'à l’âge de deux ans et demi ou trois ans. Ce frottement trop rude leur causerait de la douleur; leur peau est encore trop délicate pour le souffrir, et ils dépériraient au lieu de profiter ; il faut aussi avoir soin que le râtelier et la mangeoire ne soient pas trop élevés; la nécessité de lever la tête trop haut pour prendre leur nourriture pourrait leur donner l'habitude de la porter de cette facon, ce qui leur gâterait l’envolure. Lorsqu'ils auront un an ou dix-huit mois, on leur tondra la queue, les crins repousseront et deviendront plus forts et plus touffus. Dès l’âge de deux ans, il faut séparer les poulains, mettre les mâles avec les chevaux, et les femelles avecles juments; sans cette précaution les jeunes poulains se fatigueraient autour des poulines , et s’énerveraient sans aucun fruit.

A l'âge de trois ans ou de trois ans et demi, on doit commencer à les dresser et à les rendre dociles. On leur mettra d'abord une selle légère et aisée, et on les laissera sellés pendant deux ou trois heures chaque jour; on les accoutumera de même à recevoir un bridon dans la |

‘Voyez ci-après , dans ce volume, la description de l'estomac du cheval, et la planche qui y a rapport,

HISTOIRE NATURELLE

bouche et à 5e laisser lever les pieds, sur lesquels on frappera quelques coups comme pour les ferrer; et si ce sont des chevaux destinés au carrosse ou au trait, on leur mettra un harnais sur le corps et un bridon. Dans les commencements il ne faut point de bride, ni pour les uns ni pour les autres; on les fera trotter ensuite à la longe avec un cavecon sur le nez, sur un terrain uni, sans être montés , et seulement avec la selle ou le harnais sur le corps; et lorsque le cheval de selle tournera facilement et viendra volontiers auprès de celui qui tient la longe, on le montera et descendra dans la même place et sans le faire marcher, jusqu'à ce qu'il ait quatre ans, parce qu'avant cet âge il n’est pas encore assez fort pour n'être pas, en marchant, surchargé du poids du cavalier; mais à quatre ans on le montera pour le faire marcher au pas ou au trot, et toujours à petites reprises !. Quand le cheval de carrosse sera accoutumé au harnais, on l’attellera avec un autre cheval fait, en lui mettant une bride, et on le conduira avec une longe passée dans la bride, jusqu’à ce qu'il commence à être sage au trait; alors le cocher essaierade le faire reculer, ayant pour aide un homme devant, qui le poussera en arrière avec douceur, et même lui donnera de petits coups pour l'obliger à reculer : tout cela doit se faire avant que les jeunes chevaux aient changé de nourriture ; car quand une fois ils sont ce qu’on appelle engrainés, c'est-à-dire lorsqu'ils sont au grain et à la paille, comme ils sont plus vigoureux, onaremarqué qu'ils étaient aussi moins dociles, et plus difficiles à dresser ?.

Le mors et l'éperon sont deux moyens qu'on a imaginés pour les obliger à recevoir lecommandement, le mors pour la précision, et l'éperon pour la promptitude des mouvements. La bouche ne paraissait pas destinée par la nature à recevoir d'autres impressions que celles du goût et de l'appétit; cependant elle est d’une si grande sensibilité dans le cheval, que c’est à la bouche, par préférence à l'œil et à l'oreille, qu'on s'adresse pour transmettre au cheval les signes de la volonté. Le moindre mouvement ou la plus petite pression du mors suffit pour avertir et déterminer l'animal, et cet organe de

4 Voyez les Éléments de cavalerie de M. de fa Guérinière. Paris, 4744, tome 4, page 142 et suivantes, 2 Voyez le nouveau Parfait Maréchal, par M. de Garsault,

|! page 86.

DU CHE VAL

sentiment n'a d'autre défaut que celui de sa perfection même; sa trop grande sensibilité veut être ménagée, car, si on en abuse, on gâte la bouche du cheval en la rendant insensible à l'impression du mors : les sens de la vue et de l’ouie ne seraient pas sujets à une telle altération et ne pourraient être émoussés de cette façon; mais apparemment on a trouvé des inconvénients à commander aux chevaux par ces organes, et il est vrai que les signes transmis par le toucher font beaucoup plus d'effet sur les animaux en général, que ceux qui leur sont transmis par l'œil ou par l'oreille. D'ailleurs, la situation des chevaux, par rapport à celui qui les monte ou qui les conduit, rend les yeux presque inutiles à cet effet, puisqu'ils ne voient que devant eux, et que ce n'est qu'en tournant la tête qu'ils pourraient apercevoir les signes qu'on leur ferait ; et quoique l'oreille soit un sens par lequel on les anime et on les conduit souvent, il parait qu'on a restreint et laissé aux chevaux grossiers l'usage de cet organe, puisqu'au manége, qui est le lieu de la plus parfaite éducation, l'on ne parle presque point aux chevaux, et qu'il ne faut pas même qu'il paraisse qu'on les conduise : en effet, lorsqu'ils sont bien dressés, la moindre pression des cuisses, le plus léger mouvement du mors suffit pour les diriger ; l’éperon est même inutile, ou du moins on ne s’en sert que pour les forcer à faire des mouvements violents; et lorsque, par l'ineptie du cavalier , il arrive qu'en donnant de l'éperon il retient ;a bride, le cheval se trouvant excité d'un côté et retenu de l’autre, ne peut que se cabrer en faisant un bond-sans sortir de sa place.

On donne à la tête du cheval , par le moyen de la bride, un air avantageux et relevé ; on la place comme elle doitêtre , et le plus petit signe ou le plus petit mouvement du cavalier suffit pour faire prendre au cheval ses différentes allures; la plus naturelle est peut-être le trot ; mais le pas et même le galop sont plus doux pour le cavalier, et ce sont aussi les deux allures qu'on s'applique le plus à perfectionner. Lorsque le cheval lève la jambe de devant pour marcher, il faut que ce mouvement soit fait avec hardiesse et facilité , et que le genou soit assez plié; la jambe levée doit paraitre soutenue un instant, et lorsqu'elle retombe, le pied doit être ferme et appuyer également sur la terre, sans que la tête du cheval reçoive aucune

impression de ce mouvement : car lorsque la jambe retombe subitement , et que la tête baisse en même temps, c'est ordinairement pour soulager promptement l'autre jambe qui n'est pas assez forte pour supporter seule tout le poids du corps. Ce défaut est très-grand, aussi bien que celui de porter le pied en dehors ou en dedans, car ilretombe dans cette même direction : l’on doit observer aussi que lorsqu'il appuie sur le talon, c'est une marque de faiblesse; et que, quand il pose sur la pince, c'est une attitude fatigante et forcée que le cheval ne peut soutenir longtemps.

Le pas , qui est la plus lente de toutes les allures , doit cependant être prompt; il faut qu'il ne soit ni trop allongé ni trop accourei et que la démarche du cheval soit légère. Cette légèreté dépend beaucoup de la liberté des épaules, et se reconnait à la manière dont il porte la tête en marchant; s’il la tient haute et ferme, il est ordinairement vigoureux et léger : lorsque le mouvement des épaules n’est pas assez libre, la jambe ne selève point assez, et le cheval est sujet à faire des faux paset à heurter du pied contre les inégalités du terrain ; et lorsque les épaules sont encore plus serrées, et que lemouvement des jambes en paraît indépendant, le cheval se fatioue, fait des chutes, et n’est capable d’aueun service : le cheval doit être sur la hanche, c'est-à-dire hausser les épaules et baisser la hanche en marchant; il doit aussi soutenir sa jambe et la lever assez haut; mais s’il la soutient trop longtemps, s’il la laisse retomber trop lentement, il perd tout l'avantage de la légèreté , il devient dur, et n’est bon que pour l'appareil et pour piaffer.

Il ne suffit pas que les mouvements du cheval soient légers, il faut encore qu'ils soient égaux etuniformes dans le train du devant et dans celui du derrière : car si la croupe balance tandis que les épaules se soutiennent , le mouvement se fait sentir au cavalier par secousses et lui devient incommode ; la même chose arrive lorsque le cheval allonge trop de la jambe de derrière et qu'il la pose au-delà de l'endroit où ie pied de devant a porté. Les chevaux dont le corps est court sont sujets à ce défaut; ceux dont les jambes se croisent ou s’atteignent n’ont pas la démarche sûre ; et en général ceux dont le corps est long sont les plus commodes pour le cavalier, parce qu'il se trouve plus éloigné des deux centres de mouvement, les épaules et

les hanches, et qu'il en ressent moins les impressions et les secousses.

Les quadrupèdes marchent ordinairement en |

portant à la fois en avant une jambe de devant

et une jambe de derrière; lorsque la jambe |

droite de devant part, la jambe gauche @e derrière suit et avance en même temps, et ce pas étant fait, la jambe gauche de devant part à son tour conjointement avec la jambe droite de derrière , et ainsi de suite. Comme leur corps porte sur quatre points d'appui qui forment un carré long, la manière la plus commode de se mouvoir est d'en changer deux à la fois en diagonale, de façon que le centre de gravité du corps de l'animal ne fasse qu'un petit mouvement et reste toujours à peu près dans la direction des deux points d'appui qui ne sont pas en mouvement; dans les trois allures naturelles du cheval, le pas, le trot et le galop, cette règle de mouvement s’observe toujours, mais avec des différences. Dansle pas, il y a quatre temps dans le mouvement : si la jambe droite de devant part la première , la jambe gauche de derrière suit un instant après ; ensuite la jambe gauche de devant part à son tour pour être suivie un instant après de la jambe droite de derrière; ainsi le pied droit de devant pose à terre le premier , le pied gauche de derrière pose à terre le second , le pied gauche de devant pose à terre le troisième, et le pied droit de derrière pose à terre le dernier; ce qui fait un mouvement à quatre temps et à trois intervalles , dont le premier et le dernier sont plus courts que celui du milieu. Dans le trot, il n'y a que deux temps dans le mouvement : si la jambe droite de devant part, la jambe gauche de derrière part aussi en même temps, et sans qu'il y ait aucun intervalle entre le mouvement de l'une et le mouvement de l’autre; ensuite la jambe gauche de devant part avec la droite de derrière aussi en même temps, de sorte qu'il n'y a dans ce mouvement du trot que deux temps et un intervalle ; le pied droitde devant et le pied gauche de derrière posent à terre en même temps, et ensuite le pied gauche de devant et le droit de derrière posent aussi à terre en même temps.

Dans le galop il y a ordinairement trois temps : mais comme dans ce mouvement, qui est une espèce de saut, les parties antérieures du cheval ne se meuvent pas d'abord d'elles-mêmes, et qu'elles sont chassées par la force des hanches et des parties postérieures, si des deux

HISTOIRE NATURELLE

jambes de devant la droite doit avancer plus que la gauche, il faut auparavant que le pied gauche de derrière pose à terre pour servir de point d'appui à ce mouvement d'élancement :

ainsi c’est le pied gauche de derrière qui fait le premier temps du mouvement et qui pose à terre le premier, ensuite la jambe droite de derrière se lève conjointement avec la gauche de devant et elles retombent à terre en même temps; et enfin la jambe droite de devant, qui s’est levée un instant après la gauche de devant et la droite de derrière, se pose à terre la dernière, ce qui fait le troisième temps: ainsi dans ce mouvement du galop, il y a trois temps et deux intervalles, et dans le premier de ces intervalles, lorsque le mouvement se fait avec vitesse, il y a un instant où les quatre jambes sont en l'air en même temps, et où l’on voit les quatre fers du cheval à la fois. Lorsque le cheval a les hanches et les jarrets souples, et qu'il les remue avec vitesse et agilité, ce mouvement du galop est plus parfait , et la cadence s’en fait à quatre temps; il pose d’abord le pied gauche de derrière qui marque le premier temps; ensuite le pied droit de derrière retombe le premier et marque le seconä temps; le pied gauche de devant tombant un instant après , marque le troisième temps, etenfin le pied droit de devant qui retombe le dernier marque le quatrième temps.

Les chevaux galopent ordinairement sur le pied droit; de la même manière qu'ils partent de la jambe droite de devant pour marcher et pour trotter, ils entament aussi le chemin en galopant par la jambe droite de devant, qui est plus avancée que la gauche; et de même la jambe-droite de derrière, qui suit immédiatement la droite de devant, est aussi plus avancée que la gauche de derrière, et cela constamment tant que le galop dure. De là il résulte que la jambe gauche, qui porte tout le poids et qui pousse les autres en avant, est la plus fatiguée ; en sorte qu'il serait bon d'exercer les chevaux à galoper alternativement sur le pied gauche aussi bien que sur le droit ; ils suftiraient plus longtemps à ce mouvement violent, et c'est aussi ce que l'on fait au manége; mais peut-

être par une autre raison , qui est que, comme

on les fait souvent changer de main, c'est-àdire décrire un cercle dont le centre est tantôt à droite, tantôt à gauche, on les oblige aussi à galoper tantôt sur le pied droit, tantôt sur le gauche.

DU CHEVAL

Dans le pas, les jambes du cheval ne se lèvent qu'à une petite hauteur, et les pieds rasent la terre d'assez près; au trot elles s'élèvent davantage, et les pieds sont entièrement détachés de terre. Dans le galop les jambes s'élèvent encore plus haut, et les pieds semblent bondir sur la terre. Le pas, pour être bon, doit être prompt, léger, doux et sûr; le trot doit être ferme, prompt et également soutenu ; il faut que le derrière chasse bien le devant; le cheval, dans cette allure, doit porter la tête haute et avoir les reins droits : car si les hanches haussent et baissent alternativement à chaque temps du trot; si la croupe balance et si le cheval se berce, il trotte mal par faiblesse ; s'il jette en dehors les jambes de devant, c'est un autre défaut; les jambes de devant doivent être sur la mème ligne que celles de derrière, et toujours les effacer. Lorsqu'une des jambes de derrière se lance, si la jambe de devant du même côté

reste en place un peu trop longtemps , le mouvement devient plus dur par cette résistance ; et c’est pour cela que l'intervalle entre les deux temps du trot doit être court : mais, quelque court qu'il puisse être, cette résistance suffit pour rendre cette allure plus dure que le pas et le galop; parce que dans le pas le mouvement est plus liant, plus doux , et la résistance moins forte , et que dans le galop il n'y a presque point de résistance horizontale , qui est la seule incommode pour le cavalier, la réaction du mouvement des jambes de devant se faisant presque toute de bas en haut dans la direction perpendiculaire.

Le ressort des jarrets contribue autant au mouvement du galop que celui des reins. Tandis que les reins font effort pour élever et pousser en avant les parties antérieures, le pli du jarret fait ressort, rompt le coup et adoucit la secousse: aussi plus ce ressort du jarret est liant et souple, plus le mouvement du galop est doux; il est aussi d'autant plus prompt et plus rapide, que les jarrets sont plus forts ; et d'autant plus soutenu , que le cheval porte plus sur les hanches, et que les épaules sont plus soutenues par la force des reins. Au reste, les chevaux qui dans le galop lèvent bien haut les jambes de devant, ne sont pas ceux qui galopent le mieux; ils avancent moins que les autres et se fatiguent davantage , et cela vient ordinairement de ce qu'ils n’ont pas les épaules assez libres.

Le pas, le trot et le galop sont done les allu-

res naturelles les plus ordinaires : mais il y a quelques chevaux qui ont naturellement une autre allure qu'on appelle l'amble , qui est trèsdifférente des trois autres , et qui du premier coup d'œil parait contraire aux lois de la mécanique et très-fatigante pour l'animal, quoique dans cette allure la vitesse du mouvement ne soit pas si grande que dans le galop ou dans le grand trot. Dans cette allure le pied du cheval rase la terre encore de plus près que dans le pas, et chaque démarche est beaucoup plus allongée; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que les deux jambes du même côté, par exemple celles de devant et de derrière du côté droit, partent en même temps pour faire un pas, et qu'ensuite les deux jambes du côté gauche partent aussi en mème temps pour en faire un autre, et ainsi de suite ; en sorte que les deux côtés da corps manquent alternativement d'appui, et qu'il n'y a point d'équilibre de l'un à l’autre; ce qui ne peut manquer de fatiguer beaucoup le cheval , qui est obligé de se soutenir dans un balancement forcé, par la rapidité d'un mouvement qui n’est presque pas détaché de terre; car s’il levait les pieds dans cette allure autant qu'il les lève dans le trot ou même dans le bon pas, le balancement serait si grand , qu'il re pourrait manquer de tomber sur le côté ; et ce n’est que parce qu'il rase la terre de très-près, etpar des alternatives promptes de mouvement, qu'il se soutient dans cette allure, où la jambe de derrière doit, non-seulement partir en même

; temps que la jambe de devant du même côté,

mais encore avancer sur elle et poser un pied ou un pied et demi au-delà de l'endroit où celleci a posé : plus cet espace dont la jambe de derrière avance de plus que la jambe de devant est grand , mieux le cheval marche l’amble , et plus le mouvement total est rapide. Il n'y a done dans l’amble, comme dans le trot, que deux temps dans le mouvement, et toute la différence est que dans le trot les deux jambes qui vont ensemble sont opposées en diagonale; au lieu que dans l’amble ce sont les deux jambes du même côté qui vont ensemble. Cette allure , qui est très-fatigante pour le cheval, et qu'on ne doit lui laisser prendre que dans les terrains unis, est fort douce pour le cavalier. Elle n'a pas la dureté du trot, qui vient de la résistance que fait la jambe de devant lorsque celle de derrière se lève, parce que dans l'amble cette jambe de devantselèveen même temps

que celle de derrière du même côté ; au lieu que dans le trot cette jambe de devant du même côté demeure en repos, et résiste à l'impulsion pendant tout le temps que se meut celle de derrière. Lesconnaisseurs assurentque les chevaux qui naturellement vont l'amble ne trottent jamais et qu'ils sont beaucoup plus faibles que les autres : en effet, les poulains prennent assez souvent cette allure, surtout lorsqu'on les force à aller vite, et qu'ils ne sont pas encore assez forts pour trotter ou pour galoper; et l'on observe aussi que la plupart des bons chevaux, qui ont été trop fatigués et qui commencent à s’user, prennent eux-mêmes cette allure lorsqu'on les force à un mouvement plus rapide que celui du pas".

L'amble peut donc être regardé comme une allure défectueuse, puisqu'elle n’est pas ordinaire et qu'elle n'est naturelle qu'à un petit nombre de chevaux, que ces chevaux sont presque toujours plus faibles que les autres, et que ceux qui paraissent les plus forts sont ruinés en moins de temps que ceux qui trottent et galopent : mais il y a encore deux autres allures, l'entrepas et l’aubin , que les chevaux faibles

ou excédés prennent d'eux-mêmes, qui sont |

beaucoup plus défectueuses que l’'amble. On a appelé ces mauvaises allures des trains rompus, désunis ou composés. L'entrepas tient du pas et de l'amble, et l’aubin tient du trot et du galop; l’un et l’autre viennent des excès d’une longue fatigue ou d’une grande faiblesse de reins; les chevaux de messagerie, qu'on surcharge, commencent à aller l’entrepas au lieu du trot à mesure qu'ils se ruinent; et les chevaux de poste ruinés , qu'on presse de galoper, vont l'aubin au lieu du galop.

Le cheval est de tous les animaux celui qui, avec une grande taille, a le plus de proportion et d'élégance dans les parties de son corps; car en lui comparant les animaux qui sont immédiatement au-dessus et au-dessous, on verra que l'âne est mal fait, que le lion a la tête trop grosse, que le bœuf a les jambes trop minces et trop courtes pour la grosseur de son corps, que le chameau est difforme , et que les plus gros animaux, lerhinocéros et l'éléphant, ne sont, pour ainsi dire , que des masses informes. Le grand allongemeut des mâchoires est la principale cause de la différence entre la tête des quadru-

4 Voy. l'École de cavalerie de M. de la Guériniére. Paris , 1751, in-folio, page 77.

HISTOIRE NATURELLE

pèdes et celle de l'homme , c’est aussi le caractère leplus ignoble detous. Cependant, quoique les mâchoires du cheval soient fort allongées . il n'a pas , comme l'âne, un air d'imbécillité, ou de stupidité comme le bœuf; la régularité des proportions de sa tête lui donne au contraire un air de légèreté qui est bien soutenu par la beauté de son encolure. Le cheval semble vouloir se mettre au-dessus de son état de quadrupède en élevant sa tête; dans cette noble attitude il regarde l'homme face à face; ses yeux sont vifs et bien ouverts , ses oreilles sont bien faites et d'une juste grandeur, sans être courtes comme celles du taureau, ou trop longues comme celles de l'âne; sa crinière accompagne bien sa tête, orne son cou, et lui donne un air de force et de fierté; sa queue trainante et touffue couvre ettermine avantageusement l'extrémité de son corps : bien différente de la courte queue du cerf, de l'éléphant , ete., et de la queue nue de l'âne, du chameau , du rhinocéros, etc., la queue du cheval est formée par des erins épais et longs qui semblent sortir de la croupe, parce que le tronçon dont ils sortent est fort court. I] ne peut relever sa queue comme le lion, mais elle lui sied mieux quoique abaissée ; et comme il peut la mouvoir de côté, il s’en sert utilement pour chasser les mouches qui l'incommodent; car quoique sa peau soit très-ferme, et qu'elle soit garnie partout d’un poil épais et serré , elle est cependant très-sensible.

L'attitude de la tête et du cou contribue plus que celle de toutes les autres parties du corps à donner au cheval un noble maintien. La partie supérieure de l’encolure, dont sort la crinière , doit s'élever d’abord en ligne droite en sortant du garrot, et former ensuite, en approchant de la tête, une courbe à peu près semblable à celle du cou d'un cygne ; la partie inférieure de l'encolure ne doit former aucune courbure ; il faut que sa direction soit en ligne droite depuis le poitrail jusqu'à la ganache, et un peu penchée en avant ; si elle était perpendiculaire l’encolure serait fausse. 11 faut aussi que la partie supérieure du cou soit mince , et qu'il y ait peu

| de chair auprès de la crinière, qui doit être

médiocrement garnie de crins longs et déliés : une belle encolure doit être longue et relevée, et cependant proportionnée à la taille du cheval; lorsqu'elle est trop longue et trop menue, les chevaux donnent ordinairement des coups de tête ; et quand elle est trop courte et trop char-

DU CHEVALA

aué, ils sont pesants à la main ; et pour que la tête soit le plus avantageusement placée, il faut que le front soit perpendiculaire à l'horizon.

La tête doit être sèche et menue sans être trop longue ; les oreilles peu distantes , petites, droites, immobiles, étroites, déliées et bien plantées sur le haut de la tête; le front étroit et un peu convexe, les salières remplies , les paupières minces , les yeux clairs, vifs, pleins de feu , assez gros et avancés à fleur de tête, la prunelle grande , la ganache décharnée et peu épaisse ; le nez un peu arqué , les naseaux bien ouverts et bien fendus, la cloison du nez mince ; les lèvres déliées , la bouche médiocrement fendue; le garrot élevé et tranchant, les épaules sèches, plates et peu serrées ; le dos égal, uni, insensiblement arqué sur la longueur , et relevé des deux côtés de l’épine, qui doit paraitre enfoncée; les flancs pleins et courts, la crouperonde et bien fournie, la hanche bien garnie , le tronçon de la queue épais et ferme, les bras et les cuisses gros et charnus, le genou rond en devant, le jarret ample et évidé, les canons minces sur le devant et larges sur les côtés, le nerf bien détaché , le boulet menu, le fanon peu garni , le paturon gros et d’une médiocre longueur, la couronne peu élevée, la corne noire, unie et luisante , le sabot haut , les quartiers ronds , les talons larges et médiocrement élevés , la fourchette menue et maigre, et la sole épaisse et concave.

Mais il y a peu de chevaux dans lesquels on trouve toutes ces perfections rassemblées. Les

yeux sont sujets à plusieurs défauts, qu'il est.

quelquefois difficile de reconnaitre. Dans un œil sain on doit voir à travers la cornée deux ou trois taches couleur de suie au-dessus de la prunelle : car pour voir ces taches, il faut que la cornée soit claire, nette et transparente : si elle parait double ou de mauvaise couleur, l'œil n'est. pas bon ; la prunelle petite, longue et étroite ou environnée d'un cercle blanc , désigne aussi un mauvais œil; et lorsqu’ elle a ne couleur de bleu verdâtre, l'œil est certainement mauvais et la vue trouble. - Je renvoie à l’article des descriptions l’énumération détaillée des défauts du cheval, et je me contenterai d'ajouter encore quelques remarques par lesquelles, comme par les précédentes, on pourra juger de la plupart des perfections ou des imperfections d'un cheval. On juge assez bien du naturel et de l’état actuel LP

de l'animal par le mouvement des oreilles ; il doit, lorsqu'il marche, avoir la pointe des oreilles en avant; un cheval fatigue a les oreilles basses ; ceux qui sont colères et malins portent alternativement l'une des oreilles en avant et l'autre en arrière; tous portent les oreilles du côté où ils entendent quelque bruit; et lorsqu'on les frappe sur le dos ou sur la croupe, ils tournent les oreilles en arrière. Les chevaux qui ont les yeux enfoncés où un œil plus petit que l’autre , ont ordinairement la vue mauvaise; ceux dont la bouche est sèche ne sont pas d’un aussi bon tempérament que ceux dont la bouche est fraiche et devient écumeuse sous la bride. Le cheval de selle doit avoir les épaules plates, mobiles et peu chargées ; le cheval de trait au contraire doit les avoir grosses, rondes et charnues : si cependant les épaules d'un cheval de selle sont trop sèches, et que les’ os paraissent trop avancer sous la peau, c’est un défaut qui désigne que les épaules ne sont pas libres, et que par conséquent le cheval ne pourra supporter la fatigue. Un autre défaut pour le cheval de selle est d’avoir le poitrail trop avancé et les jambes de devant retirées en arrière, parce qu'alors il est sujet à s'appuyer sur la main en galopant, et même à broncher et à tomber. La longueur des jambes doit être proportionnée à la taille du cheval ; lorsque celles de devant sont trop longues, il n’est pas assuré sur ses pieds; si elles sont trop courtes, il est pesant à la main. On a remarqué que les juments sont plus sujettes que les chevaux à être basses du devant, et que les chevaux entiers ont le cou plus gros que les juments et les hongres.

Une des choses les plus importantes à connaitre, c’est l’âge du cheval. Les vieux chevaux ont ordinairement les salières creuses: mais cet indice est équivoque, puisque de jeunes chevaux, engendrés de vieux étalons, ont aussi les salières creuses : c’est par les dents qu'on peut avoir une connaissance plus certaine de l'âge. Le cheval en a quarante, vingt-quatre mâchelières, quatre canines et douze incisives ; les juments n'ont pas de dents canines , ou les ont fort courtes : les mâchelières ne servent point à la connaissance de l'âge, c'est par les dents de devant et ensuite par les canines qu’on en juge. Les douze dents de devant commencent à pousser quinze jours après la naissance du poulain; ces premières dents sout rondes,

courtes, peu solides , et tombent.en différents temps pour être remplacées pard'autres. A deux ans et demi, les quatre de devantdu milieu tombent les premières, deux en haut , deux en bas ; un an après , il en tombe quatre autres, une de chaque côté des premières qui sont déjà remplacées ; à quatre ans et demi environ il en tombe quatre autres, toujours à côté de celles qui sont tombées et remplacées. Ces quatre dernières dents de lait sont remplacées par quatre autres, qui ne croissent pas à beaucoup près aussi vite que celles qui ont remplacé les huit premières ; et ce sont ces quatre dernières dents, qu'on appelle les coins, et qui remplacent les quatre dernières dents de lait, qui marquent l’âge du cheval. Elles sont aisées à reconnaitre, puisqu'elles sont les troisièmes tant en haut qu'en bas, à les compter depuis le milieu de l'extrémité de la mâchoire. Ces dents sont creuses et ont une marque noire dans leur concavité; à quatre aus et demi ou cinq ans elles ne . débordent presque pas au-dessus de la gencive, et le creux est fort sensible ; à six ans et demi il commence à se remplir, la marque commence aussi à diminuer et à se rétrécir, et toujours de plus en plus jusqu'à sept ans et demi ou huit ans, que le creux est tout à fait rempli et la marque noire effacée. Après huit ans, comme ces dents ne donnent plus connaissance de l'âge, on cherche à en juger par les dents canines ou crochets; ces quatre dents sont à côté de celles dont nous venons de parler : ces dents canines, non plus que les mâchelières , ne sont pas précédées par d’autres dents qui tombent ; les deux de la mâchoire inférieure poussent ordinairement les premières à trois aus et demi; et les deux de la mâchoire supérieure à quatre ans ; et jusqu’à l’âge de six ans, ces dents sont fort pointues. A dix ans celles d'en haut paraissent déjà émoussées, usées et longues, parce qu'elles sont déchaussées, la gencive se retirant avec l’âge; et plus elles le sont, plus le cheval est âgé : de dix jusqu’à treize ou quatorze ans, il y a peu d'indice de l’âge, mais alors quelques poils des soureils commencent à devenir blancs ; cet indice est cependant aussi équivoque que celui qu'on tire des salières creuses, puisqu'on a remarqué que les chevaux engendrés de vieux étalons et de vieilles juments ont des poils blanes aux sourcils dès l’âge de neuf ou dix ans. Il y a des chevaux dont les dents sont si dures qu'elles ne s’usent point, et sur lesquelles la

HISTOIRE NATURELLE

marque noire subsiste et ne s’efface jamais ; mais ces chevaux, qu'on appelle béquts, sont aisés à reconnaitre par le creux de la dent qui est absolument rempli, et aussi par la longueur des dents canines ‘ : au reste, on a remarqué qu'il y a plus de juments que de chevaux béguts. Onpeut aussi connaitre, quoique moins précisément, l'âge d’un cheval, par les sillonsdu palais, qui s'effacent à mesure que le cheval vieillit. Dès l’âge de deux ans ou deux ans et demi le chevalesten étatd’engendrer; et les juments, comme toutes les autres femelles , sont encore plus précoces que les mâles; mais ces jeunes chevaux ne produisent que des poulains mal conformés ou mal constitués. Il faut que le cheval ait au moins quatre ans ou quatre ans et demi avant que de lui permettre l’usage de la jument , et encore ne le permettra-t-on de si bonne heure qu'aux chevaux de trait, et aux gros chevaux , qui sont ordinairement formés plus tôt que les chevaux fins : car pour ceux-ci il faut attendre jusqu’à six ans, et même jusqu’à sept pour les beaux étalons d'Espagne; les

juments peuvent avoir un an de moins. Elles

sont ordinairement en chaleur au printemps depuis la fin de mars jusqu’à la fin de juin;

mais le temps de la plus forte chaleur ne dure -

guère que quinze jours ou trois semaines, et il faut être attentif à profiter de ce temps pour leur donner l'étalon : il doit être bien choisi, beau, bien fait, relevé du devant, vigoureux, sain par tout le corps, et surtout de bonne race et de bon pays. Pour avoir de beaux chevaux de selle fins et bien faits, il faut prendre des étalons étrangers ; les arabes, les turcs, les barbes et les chevaux d’Andalousie sont ceux qu'on doit préférer à tous les autres ; et à leur défaut on se servira de beaux chevaux anglais, parce que ces chevaux viennent des premiers, et qu'ils n’ontpas beaucoup dégénéré, la nourriture étant excellente en Angleterre , où l'on a aussi trèsgrand soin de renouveler les races. Les étalons d'Italie, surtout lesmapolitains, sont aussi fort bons, et ils ont le double avantage de produire des chevaux fins de monture , lorsqu'on leur donne des juments fines, et de beaux chevaux de carrosse avecdes juments étoffées et debonne taille. On prétend qu’en France, en Angleterre, ete., les chevaux arabes et barbes engendrent

! Voyez l'École de cavalerie, de M. de la Guérinière pag. 35 et suivantes.

DU.CHE VAL

ordinairement des chevaux plus grands qu'eux, et qu'au contraire les chevaux d'Espagne n’en produisent que de plus petits qu'eux. Pour avoir de beaux chevaux de carrosse il faut se servir d'étalons napolitains, danois, ou dechevaux de quelques endroits d'Allemagne et de Hollande, comme du Holstein et de la Frise. Les étalons doivent être de belle taille, c'est-à-dire de quatre pieds huit, neuf et dix pouces pour les chevaux deselle, et de cinq pieds au moins pour les chevaux de carrosse : il faut aussi qu'un étalon soit d'un bon poil, comme noir de jais, beau gris, bai, alezan, isabelle doré avec la raie de mulet, les erins et les extrémités noires; tous les poils qui sont d'une couleur lavée et qui paraissent mal teints doivent être bannis des haras , aussi bien que les chevaux qui ont les extrémités blanches. Avec un très-bel extérieur, l'étalon doitavoir encore toutes les bonnes qualités intérieures , du courage, de la docilité, de l'ardeur, de l’agilité, de la sensibilité dans la bouche , de la liberté dans les épaules, de la sûreté dans les jambes, de la souplesse dans les hanches, du ressort par tout le corps, et surtout das les jarrets; et même il doit avoir été un peu dressé et exercé au manége. Le cheval est, de tous les animaux, celuiqu'on a le plusobservé, et on a remarqué qu’il communique, par la sénération, presque toutes ses bonnes et mauvaises qualités naturelles et acquises : un cheval natureliement hargneux , ombrageux , rétif, ete., produit des poulains qui ont le même naturel; et comme les défauts de conformation et les vices des humeurs se perpétuent encore plus sûrement que les qualités du naturel, il faut avoir grand soin d'exelure du haras tout cheval difforme, morveux, poussif, lunatique, etc.

Dans ces climats la jument contribue moins que l’étalon à la beauté du poulain ; mais elle contribue peut-être plus à son tempérament et à sa taille : ainsi il faut que les juments aient du corps, du ventre , et qu’elles soient bonnes nourrices. Pour avoir de beaux chevaux fins, on préfère les juments espagnoles et italiennes, et pour des chevaux de carrosse les juments anglaises et normandes; cependant avec de beaux etalons, des juments de tout pays pourront donner de beaux chevaux, pourvu qu'elles soient elles-mêmes bien faites et de bonnerace : car si elles ont été engendrées d’un mauvais cheval , les poulains qu’elles pr'oduiront seront souvent eux-mêmes de mauvais chevaux. Dans

d31 cette espèce d'animaux, comine dans l'espèce humaine, la progéniture ressemble assez souvent aux ascendants paternels ou maternels; seulement il semble que dans les chevaux la femelle ne contribue pas à la génération tout à fait autant que dans l'espèce humaine : le fils ressemble plus souvent à sa mère que le poulain ne ressemble à la sienne; et lorsque le poulain ressemble à la jument qui l'a produit, c’est ordinairement par les parties antérieures du corps, par la tête et l'encolure.

Au reste, pour bien juger de la ressemblance des enfants à leurs parents, il ne faudrait pas les comparer dans les premières années , mais attendre l’âge où, tout étant développé, la comparaison en serait plus certaine et plus sensible. Indépendamment du développement dans l'accroissement, qui souvent altère ou change en bien les formes , les proportions et la couleur des cheveux, il se fait, dans ie temps de la puberté, un développement prompt et subit, qui change ordinairement les traits, la taille, l'attitude des jambes, ete. ; le visage s’allonge, le nez grossit et grandit, la mâchoire s'avance ou se charge, la tailles’élève ou se courbe, les jambes s’allongent et souvent deviennent eagneuses ou efflées ; en sorte que la physionomie et le maintien du corps changent quelquefois si fort, qu'il serait très-possible de méconnaïtre , au moins du premier coup dlæil, après la puberté, une personne qu'on aurait bien connue avant ce temps, et qu'on n'aurait pas vue depuis. Ce n’est donc qu'après cet âge qu'on doit comparer l’enfant à ses parents, si l’on veut juger exactement de la ressemblance; et alors on trouve dans l'espèce humaine quesouvent lefils ressemble à son père , et la fille à sa mère; que plus souvent ils ressemblent à l’un et à l'autre la fois, et qu'ils tiennent quelque chose de tous deux ; qu’assez souvent ils ressemblent aux

grands-pères ou aux grand’mères ; quequelque-

fois ils ressemblent aux oncles ou aux tantes ; que presque toujours les enfants du même père et de la même mère se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à leurs ascendants, et que tous ont quelque chose de commun et un air de famille. Dans les chevaux, comme le mäle contribue plus à la génération que la femelle, les juments produisent des poulains qui sont assez souvent semblables en tout à l'étalon, où qui toujours lui ressemblent plus qu’à la mere ; elles en produisent aussi qui ressemblent

aux grands-pères ; et lorsque la jument mère a été elle-même engendrée d'un mauvais cheval, il arrive assez souvent que, quoiqu'elle ait eu un bel étalon, et qu'elle soit belle elle-même, elle ne produit qu'un poulain qui, quoique en apparence beau et bien fait dans sa première jeunesse , décline toujours en croissant; tandis qu'une jument qui sort d'une bonne race donne des poulains qui, quoique de mauvaise apparence d'abord, embellissent avec l’âge.

Au reste , ces observations que l'on a faites sur le produit des juments, et qui semblenteoncourir toutes à prouver que dans les chevaux le mâle influe beaucoup plus que la femelle sur la progéniture, ne me paraissent pas encore suffisantes pour établir ce fait d’une manière indubitable et irrévocable. I1ne serait pas impossible que ces observations subsistassent, et qu’en même temps et en général les juments contribuassent autant que les chevaux au produit de la génération : il ne me paraît pas étonnant que des étalonstoujours choisis dans un grand nombre de chevaux, tirés ordinairement de pays chauds , nourris dans l'abondance, entretenus et ménagés avec grand soin, dominent dans la génération sur des juments communes , nées dans un climat froid, et souvent réduites à travailler; et comme dans les observations tirées des haras, il y a toujours plus ou moins de cette supériorité de l’étalon sur la jument, on peut très-bien imaginer que ce n'est que par cette raison qu'elles sont vraies et constantes : mais en même temps il pourrait être tout aussi vrai que de très-belles juments des pays chauds, auxquelles on donneraitdes chevaux communs, influeraient peut-être beaucoup plus qu'eux sur leur progéniture ; et qu'en général, dans l’espèce des chevaux comme dans l'espèce humaine, il y eût égalité dans l'influence du mâle et de la femelle sur leur progéniture. Cela me parait naturel et d'autant plus probable, qu'on a remarqué, même dans les haras, qu'il naissait à peu près un nombre égal de poulains et de poulines : ce qui prouve qu'au moins pour le sexe la femelle influe pour sa moitié.

Mais ne suivons pas plus loin ces considérations, qui nous éloigneraient de notre sujet. Lorsque l'étalon est choisi et que les juments qu'on veut lui donner sont rassemblées, il faut avoir un autre cheval entier qui neserviraqu'à faire connaitre les juments qui seront en chaleur, et qui même contribuera par ses attaques

HISTOIRE NATURELLE

à les y faire entrer, On fait passer toutes les juments l'une après l’autre devant ce cheval entier, qui doit être ardent et hennir fréquemment; il veut les attaquer toutes; celles qui ne sont point en chaleur se défendent, et il n’y a que celles qui y sont qui se laissent approcher; mais au lieu de le laisser approcher tout à fait, on le retire et on lui substitue le véritable étalon. Cette épreuve est utile pour reconnaitre le vrai temps dela chaleur des juments, et surtout de celles qui n'ont pas encore produit; car celles qui viennent de pouliner entrent ordinairement en chaleur neuf jours après leur accouchement, ainsi on peut les mener à l’étalon dès ce jour mêmeetles faire couvrir; ensuite essayer neuf jours après, au moyen de l'épreuve cidessus, si ellessont encore en chaleur ; et si elles y sont en effet, les faire couvrir une seconde fois, et ainsi de suite une troisième fois tous les neuf jours, tant que leur chaleur dure: car lorsqu'elles sont pleines la chaleur diminue et cesse peu de jours après.

Mais pour que tout cela puisse se faire aisément, commodément, avec succès et fruit, il faut beaucoup d’attention, de dépense «et de précautions; il faut établir le haras dans un bon terrain et dans un lieu convenable et proportionné à la quantité de juments et d'étalons qu'on veut employer; il faut partager ce terrain en plusieurs parties, fermées de palis ou de fossés avec de bonnes haies, mettre les juments pleines et celles qui allaitent leurs poulains dans la partie où le pâturage est le plus gras, séparer celles qui n’ont pas conçu ou qui n’ont pas encore été couvertes, et les mettreavec les jeunes poulines dans un autre parquet où le pâturage soit moins gras , afin qu'elles n’engraissent pas trop, ce qui s'opposerait à la génération; et enfin il faut mettre les jeunes poulains entiers ou hongres dans la partie du terrain la plus sèche et la plus inégale, pour qu'en montant et en descendant les collines ils acquièrent de la liberté dans les jambes et les épaules : ce dernier parquet, où l’on met les poulains mâles, doit être séparé de ceux des juments avec grand soin, de peur que ces jeunes chevaux ne s'échappent et ne s'énervent avec les juments. Si le terrain est assez grand pour qu'on puisse partager en deux parties chacun de ces parquets , pour y mettre alternativement des chevaux et des bœufs l'année suivante, le fonds du pâturage durera bien plus long-temps

DU CHEVAL

que s’il était continuellement mangé par les chevaux : le bœuf répare le pâturage, et le cheval l'amaigrit. Il faut aussi qu'il yait des mares dans chacun de ces parquets ; leseaux dormantes sont meilleures pour les chevaux que les eaux vives, qui leur donnent souvent des tranchées ; et s'il y a quelques arbres dans ce terrain il ne faut pas les détruire, les chevaux sont bien aises de trouver cette ombre dans les grandes chaleurs; mais s’il y a des troncs, des chicots ou des trous , il faut arracher , éombler , aplanir , pour prévenir tout accident. Ces pâturages serviront à la nourriture de votre haras pendant l'été; et il faudra pendant l'hiver mettre les juments à l'écurie et les nourrir avec du foin, aussi bien que les poulains, qu'on ne mènera päturer que dans les beaux jours d'hiver. Les étalons doivent être toujours nourris à l'écurie avec plus de paille que de foin, et entretenus dans un exercice modéré jusqu'au temps de la monte, qui dure ordinairement depuis le commencement d'avril jusqu’à la fin de juin : on ne leur fera faire aucun autre exercice pendant ce temps, et on les nourrira largement, mais avec les mêmes nourritures qu'à l'ordinaire.

Lorsqu'on mènera l'étalon à la jument, il faudra le panser auparavant, cela ne fera qu'augmenter son ardeur : il faut aussi que la jument soit propre et déferrée des pieds de derrière, car il y en a qui sont chatouilleuses et qui ruent à l'approche de l’étalon; un homme tient la jument par le licou, et deux autres conduisent l’étalon par des longes: lorsqu'il est en situation, on aide à l'accouplement en le dirigeant et en détournant la queue de la jument: car un seul crin qui s'opposerait pourrait le blesser, même dangereusement. Il arrive quelquefois que dans l'accouplement l'étalon ne consomme pas l'acte de la génération, et qu'il sort de dessus la jument sans lui avoir rien laissé : il faut donc être attentif à observer si dansles derniers moments de la copulation le tronçon de la queue de l'étalon n’a pas un mouvement de balancier près de la croupe; car ce mouvement accompagne toujours l'émission de la liqueur séminale : s’il à consommé , il ne faut pas lui laisser réitérer l'accouplement, il faut au contraire le ramener tout de suite à l'écurie et le laisser jusqu'au surlendemain; car, quoiqu'un bon étalon puisse suffire à couvrir tous les jours une fois, pendant les trois mois que dure le temps de la monte, il vaut mieux le ménager davantage et ne Jui don-

ner une jument que tous les deux jours, il depensera moins et produira davantage. Dans les premiers sept jours on lui donnera done successivement quatre juments différentes , et le ncuvième jour on lui ramènera la première, et ainsi des autres, tant qu'elles seront en chaleur : mais dès qu'il y en aura queïqu'une dont la chaleur sera passée, on lui en substituera une nouvelle, pour la faire couvrir à son tour aussi tous les neuf jours; et comme il y en a plusieurs qui retiennent dès la première, seconde ou troisième fois, on compte qu'un étalon ainsi conduit peut couvrir quinze ou dix-huitjuments, et produire dix ou douze poulains dans les trois mois que dure cet exercice. Dans ces animaux la quantité de la liqueur séminale est très-grande ;: et dans l'émission ils en répandent fort abondamment. On verra dans les descriptions la grande capacité des réservoirs qui la contiennent , et les inductions qu'on peut tirer de l'étendue et de la forme de ces réservoirs. Dans les juments il se fait aussi une émission, ou plutôt une stillation de la liqueur séminale pendant tout le temps qu'elles sont en amour ; car elles jettent au dehors une liqueur gluante et blanchâtre qu'on appelle des chaleurs, et dès qu'elles sont pleines ces émissions cessent. C'est cette liqueur que les Grecs ont appelée l’Aippomanès de la jument, et dont ils prétendent qu’on peut faire des filtres, surtout pour rendre un cheval frénétique d'amour. Cet hippomanès est bien différent de celui qui se trouve dans les enveloppes du poulain, dont M. Daubenton* a le premier connu et si bien décrit la nature, l’origine et la situation : cette liqueur que la jument jette au dehors est le signe le plus certain de sachaleur; mais on la reconnait encore au gonflement dela partie inférieure de la vulve et aux fréquents hennissements de la jument, qui dans ce temps cherche à s'approcher des chevaux : lorsqu'elle a été couverte par l'étalon , il faut simplement la mener au pâturage sans aucune autre précaution. Le premier poulain d’une jument n’est jamais si étoffé que ceux qu'elle produit par la suite : ainsi on observera de lui donner la première fois un étalon plus gros, afin de compenser le défaut de l'accroissement par la grandeur même de la taille. 11 faut aussi avoir grande attention à la différence ou à la réciprocité des

1 Voyez les Mémoires de l'Académie royale des Sciences, année 1751

figures du cheval et de la jument, afin de corriger les défauts de l'un par les perfections de l'autre, et surtout ne jamais faire d'accouplements disproportionnés, comme d’un petitcheval avec une grosse jument, ou d’un grandcheval avec une petite jument, parce que le produit de cet accouplement serait petit ou mal proportionné. Pour tâcher d'approcher de la belle nature, il faut aller par nuances; donner, par exemple, à une jument un peu trop épaisse un cheval étoffé, mais fin; à une petite jument un cheval un peu pius haut qu'elle ; à une jument qui pèche par l'avant-main un cheval qui ait la tête belle et l'encolure noble, ete.

On a remarqué que les haras établis dans des terrainssecset légers produisaient des chevaux sobres, légers et vigoureux, avec la jambe nerveuse et la corne dure; tandis que dans les lieux humides et dans les pâturages les plus gras ils ont presque tous la tête grosse et pesante, le corps épais , les jambes chargées, la corne mauvaise et les pieds plats. Ces différences viennent de celles duclimat et de la nourriture, ce qui peut s'entendre aisément; mais, ce qui est plus difficile à comprendre, et qui est encore plus essentiel que tout ce que nous venons de dire , c'est la nécessité où l'on est de toujours croiser les rates , si l'on veut les empêcher de dégénérer.

Il ya dans la nature un prototype général dans chaque espèce, sur lequel chaque individu est modelé , mais qui Semble, en se réalisant , s'altérer ou se perfectionner par les circonstances ; en sorte que, relativement à de certaines qualités, il yaune variation bizarre en apparence dans la succession des individus, et en même temps une constance qui parait admirable dans l'espèce entière. Le premier animal, le premier cheval, par exemple, a été le modèle extérieur et le moule intérieur sur lequel tous leschevaux qui sont nés, tous ceux qui existent et tous ceux qui naîtront ont été formés; mais ce modèle, dont nous ne connaissons que les copies, a pu s'altérer ou se perfectionner en communiquant sa forme et se multipliant : l'empreinte originaire subsiste en son entier dans chaque individu ; mais, quoiqu'il y en ait des millions, aucun de ces individus n’est cependant semblable en tout à un autre individu, ni par conséquent au modèle dont il porte l'empreinte. Cette dif-

férence, qui prouve combien la nature est éloi gnée de rien faire d'absolu, et combien elle sait

HISTOIRE NATURELLE

nuancer ses ouvrages , se trouve dans l'espèce humaine , dans celles de tous les animaux, de tous les végétaux, de tousles êtres, en un mot, qui se reproduisent; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu’il semble que le modèle du beau et du bon soit dispersé par toute la terre, et que dans chaque climat il n’en réside qu'une portion qui dégénère toujours, à moins qu’on ne la réunisse avec une autre portion prise au loin : en Sorte quepouravoir de bon grain, debellesfleurs, ete., il faut en échanger les graines, et ne jamais les semer dans l8 même terrain qui les a produits ; et de mème, pour avoir de beaux chevaux, de bous chiens, ete., il faut donner aux femelles du pays des mâles étrangers, et réciproquement aux mâles du pays des femelles étrangères. Sans cela les grains, les fleurs , les animaux dégénèrent, ou plutôt prennent une si forte teinture du climat, que la matière domine sur la forme et semble l’abâtardir : l’empreinte reste, mais défigurée par tous les traits qui ne lui sont pas essentiels; en mêlant au contraire les races , et surtout en les renouvelant toujours par des races étrangères, la forme semblese perfectionner, etlanature se relever et donner tout ce qu'elle peut produire de meilleur.

Ce n’est point ici le lieu de donner les raisons générales de ces effets :, mais nous pouvons indiquer les conjectures qui se présentent au premier coup d'œil. On sait par expérience que des animaux où des végétaux, transplantés d’un climat lointain, souvent dégénèrent, et quelquefois se perfectionnent en peu de temps, c'est-à-dire en un très-petit nombre de générations : il est aisé de concevoir que ce qui produit cet effet est la différence du climat et dela nourriture. L'influence de ces deux causes doit à la longue rendre Ces animaux exémpts où susceptibles de certaines affections, de certaines maladies ; leur tempérament doit changer peu à peu; le développement de la forme , qui dépend en partie de la nourriture et de la qualité des humeurs , doit done changer aussi dans les générations : ce changement est, à la vérité, presque insensible à la première génération, parce que les deux animaux , mâle et femelle, que nous supposons être les souches de cette race, ont pris leur consistance et leur forme avant d'avoir été dépaysés, et quele nouveau climat et la nourriture nouvelle peuvent à la vérité changer leur tempérament, mais ne peu-

| vent pas influer assez sur les parties Solides

DU CHEVAL

et organiques pour en altérer la forme, surtout si l'accroissement de leur corps était pris en entier: par conséquent la première génération ne sera point altérée , la première progéniture de ces animaux ne dégénérera pas, l'empreinte de la forme sera pure , il n'y aura aucun vice de souche au moment de la naissance. Mais le jeune animal essuiera , dans un âve tendre et faible, les influences du climat ; elles lui feront plus d'impression qu'elles n’en ont pu faire sur le père et la mère. Celles de la nourriture seront aussi bien plus grandes et pourront agir sur les parties organiques dans le temps de l’accroissement , en altérer un peu la forme originaire, et y produire des germes de défectuosités qui se manifesteront ensuite d'une manière très-sensible dans la seconde génération, où la progéniture a, non-seulement ses propres défauts, c'est-à-dire ceux qui lui viennent de son accroissement, mais encore les vices de la seconde souche, qui ne s’en développeront qu'avec plus d'avantage ; et enfin à la troisième génération , les vices de la seconde et de la troisième souche, qui proviennent de cette influence du climat et de la nourriture, se trouvant encore combinés avec ceux de l’influence actuelle dans l'accroissement , deviendront si sensibles , que les caractères de la première souche en seront effacés. Ces animaux de race étrangère n'auront plus rien d'étranger , ils ressembleront en tout à ceux du pays : des chevaux d'Espagne ou de Barbarie, dont on conduit ainsi les générations , deviennent en France des chevaux francais, souvent dès la seconde génération , et toujours à la troisième : on est donc obligé de croiser les races au lieu de les conserver. On renouvelle la race à chaque génération, en faisant venir des chevaux barbes ou d'Espagne pour les donner aux juments du pays ; et ce qu'il y a de singulier, c'est que ce renouvellement de race, qui ne se fait qu'en partie, et, pour ainsi dire, à moitié, produit cependant de bien meilleurs effets que si le renouvellement était entier. Un cheval et une jument d'Espagne ne produiront pas ensemble d'aussi beaux chevaux en France que ceux qui viendront de ce même cheval d'Espagne, avec une jument du pays ; ce qui se concevra encore aisément, si l’on fait attention à la compensation nécessaire des défauts, qui doitse faire lorsqu'on met ensemble un mâle et une femelle de différents pays. Chaque climat, par ses influences

D35 et par celles de la nourriture, donne une certaine conformation qui pèche par quelque excès ou par quelque défaut : mais dans un climat chaud , il y aura en excès ce qui sera en défaut dans un climat froid , et réciproquement; de maniere qu'il doit se faire une compensation du tout lorsqu'on joint ensemble des animaux de ces climats opposés. Et comme ce qui a le plus de perfection dans la nature est ce qui a le moins dedéfauts, etque les formes les plus parfaites sont seulement celles qui ont le moins de difformités, le produit de deux animaux, dont les défauts se compenseraient exactement, serait la production la plus parfaite de cette espèce : or, ils se compensent d'autant mieux, qu'on met ensembledes animaux de pays plus éloignés, ou plutôt de climats plus opposés. Le composé qui en résulte est d'autant plus parfait, que les excès ou les défauts de lhabitude du père sont plus opposés aux défauts ou aux excès de l'habitude de la mère. ë

Dans le climat tempéré de la France, il faut donc, pour avoir de beaux chevaux, faire venir des étalons de climats plus chauds où plus froids. Les chevaux arabes, si l’on en peut avoir, et les barbes, doivent être préférés, et ensuite les chevaux d'Espagne et du royaume de Naples ; et pour les climats froids, ceux de Danemarck, etensuite ceux du Holstein et dela Frise: tous ces chevaux produiront en France, avec les juments du pays, de très-bons chevaux, qui seront d'autant meilleurs et d'autant plus beaux que la température du climat sera plus éloignée de celle du climat de la France; en sorte que les arabes seront mieux que les barbes , les barbes mieux que ceux d’Espagne, et de même les chevaux tirés de Danemarck produiront de plus beaux chevaux que ceux de la Frise. Au défaut de ces chevaux de climats beaucoup plus froids ou plus chauds, il faudra faire venir des étalons anglais ou allemands, ou même des provinces méridionales de la France dans les provinces septentrionales : on gagnera toujours à donner aux juments des chevaux étrangers ; et au contraire, on perdra beaucoup à laisser multiplier ensemble dans un haras des chevaux de même race, car ils dégénèrent infailliblement et en très-peu de temps.

Dans l'espèce humaine, le climat et la nourriture n’ont pas d'aussi grandes influences que dans les animaux ; et la raison en est assez simple. L'homme se défend, mieux que l'animal ,

de l'intempérie du climat, il se loge, il se vêt convenablement aux saisons ; sa nourriture est aussi beaucoup plus variée, et par conséquent elle n'influe pas de la même façon sur tous les individus. Les défauts ou les excès qui viennent de ces deux causes, et qui sont si constants et si sensibles dans les animaux, le sont beaucoup moins dans les hommes: d’ailleurs, comme il y a eu de fréquentes migrations de peuples , que les nations se sont mêlées, et que beaucoup d'hommes voyagent et se répandent de tous côtés , il n’est pas étonnant que les races humaines paraissent être moins sujettes au climat, et qu'il se trouve des hommes forts, bien faits, et même spirituels dans tous les pays. Cependant on peut croire que par une experience dont on a perdu toute mémoire, les hommes ont autrefois connu le mal qui résultait des alliances du même sang, puisque, chez les nations les moins policées , il a rarement été permis au frère d'épouser sa sœur. Cet usage, qui est pour nous de droit divin, et qu'on ne rapporte chez les autres peuples qu'à des vues politiques, a peut-être été fondé sur l'observation. La politique ne s'étend pas d’une manière si générale et si absolue , à moins qu’elle ne tienne au physique ; mais si les hommes ont une fois connu par expérience que leur race dégénérait toutes les fois qu'ils ont voulu la conserver sans mélange dans une même famille , ils auront regardé comme une loi de la nature celle de l'alliance avec des familles étrangères, et se seront tous accordés à ne pas souffrir de mélange entre leurs enfants. Et en effet, l'analogie peut faire présumer que dans la plupart des climats les hommes dégénéreraient, comme les animaux , après un certain nombre de générations.

Une autre influence du climat et de la nourriture est la variété des couleurs dans la robe des animaux. Ceux qui sont sauvages, et qui vivent dans le même climat, sont d'une même couleur, qui devient seulement un peu plus claire ou plus foncée, dans les différentes saisons de l’année : ceux, au contraire , qui vivent sous des climats différents sont de couleurs différentes , et les animaux domestiques varient prodigieusement par les couleurs ; en sorte qu'il y à des chevaux, des chiens, etc., de toute sorte de poils ; au lieu que les cerfs, les lievres, ete., sont tous de la même couleur. Les injures du climat toujours les mêmes, la nourriture toujours la même, produisent dans les

NATURELLE

animaux sauvages cette uniformité. Le soin de l'homme, la douceur de l'abri, la variété dans la nourriture, effacent et font varier cette couleur dans les animaux domestiques, aussi bien que le mélange des races étrangères, lorsqu'on n'a pas soin d'assortir la couleur du mâle avec celle de la femelle, ce qui produit quelquefois de belles singularités , comme on le voit sur les chevaux pies , où le blanc et le noir sont appliqués d'une manière si bizarre, et tranchent l'un sur l’autre si singulièrement, qu'il semble que ce ne soit pas l'ouvrage de la nature, mais l'effet du caprice d’un peintre.

Dans l'accouplement des chevaux on assortira done le poil et la taille, on contrastera les figures , on croisera les races en opposant les climats, et on ne joindra jamais ensemble les chevaux et les juments nés dans le même haras. Toutes ces conditions sont essentielles; et il y a encore quelques autres attentions qu'il ne faut pas négliser. Par exemple, il ne faut point dans un haras de juments à queue courte, parce que ne pouvant se défendre des mouches, elles en sont beaucoup plus tourmentées que celles qui ont tous leurs crius; et l’agitation continuelle que leur cause la piqûre de ces insectes fait diminuer la quantité de leur lait, ce qui influe beaucoup sur le tempérament et la taille du poulain, qui, toutes choses égales d'ailleurs, sera d'autant plus vigoureux que sa mère Sera meilleure nourrice. Il faut tâcher de n'avoir pour son haras que des juments qui aient toujours pâturé, et qui n'aient point fatigué: les juments qui ont toujours été, à l'écurie, nourries au sec, et qu'on met ensuite au pâturage, ne produisent pas d’abord; il leur faut du temps pour s’accoutumer à cette nouvelle nourriture.

Quoique la saison ordinaire de la chaleur des juments soit depuis le commencement d'avril jusqu'à la fin de juin, il arrive assez souvent que , dans un grand nombre, il y en a quelquesunes qui sont en chaleur avant ce temps. On fera bien de laisser passer cette chaleur sans les faire couvrir, parce que le poulain naïitrait en hiver, souffrirait de l'intempérie de la saison, et ne pourrait sucer qu'un mauvais lait; et de même , lorsqu'une jument ne vient en chaleur qu'après le mois de juin, on ne devrait pas la laisser couvrir, parce que le poulain, naissant alors en été, n’a pas le temps d'acquérir assez de force pour résister aux injures de l'hiver suivant.

DU CHEVAL

Beaucoup de gens , au lieu de conduire l'étalon à la jument pour la faire couvrir, le lâchent dans le parquet où les juments sont rassemblées, et l'y laissent en liberté choisir lui-même celles qui ont besoin de lui, et les satisfaire à son gré. Cette manière est bonne pour les juments ; elles produiront même plus sûrement que de l'autre façon : mais l'étalon se ruine plus en six semaines qu'il ne ferait en plusieurs années par un exercice modéré et conduit comme nous l'avons dit.

Lorsque les juments sont pleines et que leur ventre commence à s'appesantir , il faut les séparer des autres qui ne le sont point, et qui pourraient les blesser. Elles portent ordinairement onze mois et quelques jours; elles accouchent debout, au lieu que presque tous les autres quadrupèdes se couchent : on aide celles dont l'accouchement est difficile, on y met la main , on remet le poulain en situation, et quelquefois mème, lorsqu'il est mort, on le tire avec des cordes. Le poulain se présente ordinairement la tête la première , comme dans toutes les autres espèces d'animaux ; il rompt ses enveloppes en sortant de la matrice, et les eaux abondantes qu’elles contiennent s’'écoulent. Il tombe en mème temps un ou plusieurs morceaux solides, formés par le sédiment de la liqueur épaissie de l’allantoiïde ; ce morceau, que les anciens ontappelé l'hippomanès du poulain, n'est pas , comme ils le disent , un morceau de chair attaché à la tête du poulain, il en est au contraire séparé par la membrane amnios ; la jument lèche le poulain après sa naissance, mais elle ne touche pas à l'hippomanès ; et les anciens se sont encore trompés lorsqu'ils ont assuré qu'elle le dévorait à l'instant.

L'usage ordinaire est de faire couvrir une jument neuf jours après qu'elle a pouliné. C'est pour ne point perdre de temps, et pour tirer de son haras tout le produit que l'on peut en attendre ; cependant il est sûr que la jument, ayant ensemble à nourrir son poulain né et son poulain à naitre, ses forces sont partagées , et qu'elle ne peut leur donner autant que si elle n'avait que l’un ou l’autre à nourrir : il serait donc mieux, pour avoir d'excellents chevaux, de ne laisser couvrir les juments que de deux années l'une; elles dureraient plus longtemps et retiendraient plus sûrement: car, dans les haras ordinaires , il s'en faut bien que toutes les

juments qui ont été couvertes produisent tous les ans; c'est beaucoup lorsque, dans la même année, il s'en trouve la moitié ou les deux tiers qui donnent des poulains.

Les juments , quoique pleines, peuvent souffrir l'accouplement , et cependant il n'y a jamais de superfétation. Elles produisent ordinairement jusqu'à l’âge de quatorze ou quinze ans; et les plus vigoureuses ne produisent guère au-delà de dix-huit ans : les chevaux, lorsqu'ils ont été ménagés, peuvent engendrer jusqu'à l’âge de vingt et même au-delà; et l'on a fait sur ces animaux la même remarque que sur les hommes , c'est que ceux qui ont commencé de bonne heure finissent aussi plus tôt: car les gros chevaux , qui sont plus tôt formés que les chevaux fins, et dont on fait des étalons des l'âge de quatre ans, ne durent pas si longtemps, et sont communément hors d'état d'engendrer avant l'âge de quinze ans".

La durée de la vie des chevaux est, comme dans toutes les autres espèces d'animaux , proportionnée à la durée du temps de leur accroissement. L'homme, qui est quatorze ans à croitre , peut vivre six ou sept fois autant de temps, c'est-à-dire quatre-vingt-dix, ou cent ans; le cheval, dont l'accroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou sept fois autant, c'esta-dire, vingt-cinq ou trente ans : les exemples qui pourraient être contraires à cette règle sont si rares, qu'on ne doit pas même les regarder comme une exception dont on puisse tirer des conséquences ; et comme les gros chevaux prennent leur entier aceroissement en moins detemps que les chevaux fins, ils viventaussi moins de temps, et sont vieux dès l'âge de quinze ans.

Il paraïtrait au premier coup d'œil que dans les chevaux et la plupart des autres animaux quadrupèdes l'accroissement des parties postérieures est d'abord plus grand que celui des parties antérieures ; tandis que dans l'homme les parties inférieures eroissent moins d'abord que les parties supérieures: car dans l'enfant, les cuisses et les jambes sont, à proportion du corps , beaucoup moins grandes que dans l’adulte. Dans le poulain, au contraire, les jambes de derrière sont assez longues pour qu'il puisse atteindre à sa tète avec le pied de derriere ; au lieu que le cheval adulte ne peut plus y attein-

{ Voyez le nouveau Parfait Maréchal, de M. de Garsault, pages 68 et suivantes.

dre; mais cette différence vient moins de l'inégalité de l'accroissement total des parties antérieures et postérieures, que de l'inégalité des piedsde devantetde ceux dederrière, quiestconstante dans toute la nature, et plus sensible dans les animaux quadrupèdes : car dans l’homme les pieds sont plus gros que les mains, et sont aussi plus tôt formés ; et dans le cheval, dont une grande partie de la jambe de derrière n'est qu'un pied, puisqu'elle n'est composée que des os relatifs au tarse, au métatarse, ete., il n’est pas étonnant que ce pied soit plus étendu et plus tôt développé que la jambe de devant, dont toute la partie inférieure représente la main, puisqu'elle n'est composée que des os du carpe, du métacarpe, ete. Lorsqu'un poulain vient de naitre, on remarque aisément cette différence ; les jambes de devant, comparées à celles de derrière, paraissent, et sont en effet beaucoup plus courtes alors qu’elles ne le seront dans la suite; et d'ailleurs, l'épaisseur que le corps acquiert, quoique indépendante des proportions de l'accroissement en longueur, met cependant plus de distance entre les pieds de derrière et la tête, et contribue par conséquent à empêcher le cheval d'y atteindre lorsqu'il a pris son accroissement.

Dans tous les animaux chaque espèce est variée suivant les différents climats, et les résultats généraux de ces variétés forment et constituent les différentes races, dont nous ne pouvons saisir que celles qui sont le plus marquées, c’est-à-dire celles qui diffèrent sensiblement les unes des autres, en négligeant toutes les nuances intermédiaires qui sont ici, comme en tout, infinies. Nous en avons même encore augmenté le nombre et la confusion en favorisant le mélange de ces races; et nous avons, pour ainsi dire, brusqué la nature en amenant en ces climats des chevaux d’Afrique où d'Asie; nous avons rendu méconnaissables les races primitives de France en y introduisant des chevaux de tout pays; et il ne nous reste, pour distinguer les chevaux , que quelques légers caractères, produits par l'influence actuelle du climat. Ces caractères seraient bien plus marqués et les différences seraient bien plus sensibles si les races de chaque climat s’y fussent conservées sans mélange; les petites variétés auraient été moins nuancées , moins nombreuses: mais il y aurait eu un certain nombre de grandes variétés bien caractérisées , que tout le

HISTOIRE NATURELLE

monde aurait aisément distinguées ; au lieu qu'il faut de l'habitude, et même une assez

| longue expérience, pour connaitre les chevaux

des différents pays. Nous n'avons sur cela que les lumières que nous avons pu tirer des livres des voyageurs , des ouvrages des plus habiles écuyers , tels que MM. de Newcastle, de Garsault, de la Guérinière, ete., et de quelques remarques que M. de Pignerolles, écuyer du roi, et chef de l'académie d'Angers, à eu la bonté de nous communiquer.

Les chevaux arabes sont les plus beaux que l'on connaisse en Europe. Ils sont plus grands et plus étoffés que les barbes, et tout aussi bien faits: mais comme il en vient rarément en France, les écuyers n’ont pas d'observations détaillées de leurs perfections et de leurs défauts.

Les chevaux barbes sont plus communs. Ils ont l’encolure longue, fine, peu chargée de crins et bien sortie du garrot; la tête belle, petite et assez ordinairement moutonnée ; l'oreille belle et bien placée, les épaules légères et plates, le garrot mince et bien relevé, les reins courts et droits, le flanc et les côtes ronds sans trop de ventre, les hanches bien effacées, la croupe le plus souvent un peu longue et la queue placée un peu haut, la cuisse bien formée et rarement plate, les jambes belles, bien faites et sans poil , le nerf bien détaché, le pied bien fait, mais souvent le paturon long; on en voit de tous poils, mais plus communément de gris : les barbes ont un peu de négligence dans leur allure; ils ont besoin d'être recherchés , et on leur trouve beaucoup de vitesse et de nerf; ils sont fort légers et très-propres à la course. Ces chevaux paraissent être les plus propres pour en tirer race; il serait seulement à souhaiter qu'ils fussent de plus grande taille ; les plus grands sont de quatre pieds huit pouces, et il est rare d'en trouver qui aient quatre pieds neuf pouces. Il est confirmé par expérience qu’en France, en Angleterre, ete., ils engendrent des poulains qui sont plus grands qu'eux : on prétend que, parmi les barbes, ceux du royaume de Maroc sont les meilleurs, ensuite les barbes de montagne; ceux du reste de la Mauritanie sont au-dessous, aussi bien que ceux de Turquie, de Perse et d'Arménie : tous ces chevaux des pays chauds ont le poil plus ras que les autres. Les chevaux turcs né sont pas si bien proportionnés que les barbes ; ils ont pour

DU CHEVAL

l'ordinaire l’encolure effilée, le corps long, les jambes trop menues ; cependant ils sont grands travailleurs et de longue haleine : on n'en sera pas étonné , si l'on fait attention que dans les pays chauds les os des animaux sont plus durs que dans les climats froids; et c'est par cette raison que , quoiqu'ils aient le canon plus menu que ceux de ce pays-ci , ils ont cependant plus de force dans les jambes.

Les chevaux d'Espagne , qui tiennent le second rang après les barbes, ont l'encolure longue , épaisse ; et beaucoup de crins; la tête un peu grosse, et quelquefois moutonnée; les oreilles longues , mais bien placées ; les yeux pleins de feu , l'air noble et fier, les épaules épaisses et le poitrail large , les reins assez souvent un peu bas, la côte ronde, et souvent un peu trop de ventre, la croupe ordinairement ronde et large, quoique quelques-uns l’aient un peu longue; les jambes belles et sans poil, le nerf bien détaché ; le paturon quelquefois un peu long , comme les barbes ; le pied un peu allongé, comme celui d’un mulet, et souvent le talon trop hant. Les chevanx d'Espagne de belle race sont épais, bien étoffés, bas de terre ; ils ont aussi beaucoup de mouvement dans leur démarche, beaucoup de souplesse, de feu et de fierté ; leur poil le plus ordinaire est noir ou bai-marron , quoiqu'il y en ait quelques-uns de toutes sortes de poil. Ils ont très-rarement des jambes blanches et des nez blancs; les Espagnols , qui ont de l’aversion pour ces marques, ne tirent point race des chevaux qui les ont; ils ne veulent qu'une étoile au front; ils estiment même les chevaux zains autant que nous les méprisons. L'un et l’autre de ces préjugés , quoïque contraires ; sont peut-être tout aussi mal fondés, puisqu'il se trouve de très-bons chevaux avec toutes sortes de marques, et de même d'excellents chevaux qui sont zains : cette petite différence dans la robe d’un cheval ne semble en aucune facon dépendre de son naturel ou de sa constitution intérieure, puisqu'elle dépend en effet d’une qualité extérieure, et si superficielle que par une légère blessure dans la peau on produit une tache blanche. Au reste, les chevaux d'Espagne, zains ou autres, sont tous marqués à la cuisse hors le montoir, de la marque du haras dont ils sont sortis; ils ne sont pas communément de grande taille : ce-

pendant on en trouve quelques-uns de quatre | pieds neuf ou dix pouces; ceux de la haute |

Da Andalousie passent pour être les meilleurs de tous , quoiqu'ils soient assez sujets à avoir la tête trop longue ; mais on leur fait grâce de ce défaut en faveur de leurs rares qualités. Ils ont du courage , de l'obéissance , de la grâce, de la fierté , et plus de souplesse que les barbes ; c'est par tous ces avantages qu'on les préfère à tous les autres chevaux du monde, pour la guerre, pour la pompe et pour le manége.

Les plus beaux chevaux anglais sont, pour la conformation , assez semblables aux arabes et aux barbes, dont ils sortent en effet. Ils ont cependant la tête plus grande, mais bien faite et moutonnée, et les oreilles plus longues, mais bien placées : par les oreilles seules on pourrait distinguer un cheval anglais d'un cheval barbe ; mais la grande différence est dans la taille : les anglais sont bien étoffés et beaucoup plus grands ; on en trouve communément de quatre pieds dix pouces et même de cinq pieds de hauteur, il y en a de tous poils et de toutes marques ; ils sont généralement forts, vigoureux, hardis, capables d’une grande fatigue , excellents pour la chasse et la course; mais il leur manque la grâce et la souplesse, ils sont durs et ont peu de liberté dans les épaules.

On parle souvent de courses de chevaux en Angleterre, et il y a des gens extrêmement habiles dans cette espèce d'art gymnastique. Pour en donner une idée, je ne puis mieux faire que de rapporter ce qu'un homme respectable!, que j'ai déjà eu occasion de citer dans le commencement de cet ouvrage, m'a écrit de Londres le 18 février 1748. M. Thornhill, maitre de poste à Stilton, fit gageure de courir à cheval trois fois de suite le chemin deStilton à Londres, c'est-à-dire de faire deux cent quinze milles d'Angleterre (environ soixante-douze lieues de France) en quinze heures. Le 29 avril 1745, vieux style, il se mit en course, partit de Stilton, fit la première course jusqu'à Londres en trois heures cinquante-une minutes, et monta huit différents chevaux dans cette course, II repartit sur-le-champ et fit la seconde course, de Londres à Stilton , en trois heures cinquante-deux minutes, et ne monta que Six chevaux. Il se servit pour la troisième course des mêmes chevaux qui lui avaient déjà servi: dans les quatorze il en monta sept, et il acheva cette | dernière course en trois heures quarante-neuf

{ Mylord comte de Morton.

540 HISTOIRE NATURELLE

minutes : en sorte que non-seulement il remplit la gageure, qui était de faire ce chemin en quinze heures, mais il le fit en onze heures trente-deux minutes : je doute que dans les jeux olympiques il se soit jamais fait une course aussi rapide que cette course de M. Thornhill.

Les chevaux d'Italie étaient autrefois plus beaux qu'ils ne le sont aujourd'hui, parce que depuis un certain temps on y a négligé les haras. Cependant il se trouve encore de beaux chevaux napolitains, surtout pour les attelages; mais en général ils ont la tête grosse et l'encolure épaisse ; ils sont indociles, et par conséquent difficiles à dresser : ces défauts sont compensés par la richesse de leur taille, par leur fierté et par la beauté de leurs mouvements ; ils sont excellents pour l'appareil, et ont beaucoup de disposition à piaffer.

Les chevaux danois sont de si belle taille et si étoffés, qu'on les préfère à tous les autres pour en faire des attelages. Il y en a de parfaitement bien moulés, mais en petit nombre, car le plus souvent ces chevaux n'ont pas une conformation fort régulière; la plupart ont l’encolure épaisse , les épaules grosses , les reins un peu longs et bas, la croupe trop étroite pour l'épaisseur du devant : mais ils ont tous de beaux mouvements, et en général ils sont très-bons pour la guerre et pour l'appareil ; ils sont de tous poils , et même les poils singuliers, comme pieet tigre, ne se trouvent guére que dans les chevaux danois.

Il y a en Allemagne de fort beaux chevaux :

mais en général ils sont pesants et ont peu d'haleine, quoiqu'ils viennent pour la plupart de chevaux turcs et barbes dont on entretient les haras , aussi bien que de chevaux d'Espagne et d'Italie : ils sont done peu propres à la chasse et à la course de vitesse ; au lieu que les chevaux hongrois, transylvains, ete., sont au contraire légers et bons coureurs. Les Housards et les Hongrois leur fendent les naseaux, dans la vue, dit-on, de leur donner plus d'haleine, et aussi pour les empêcher de hennir à la guerre. On prétend que les chevaux auxquels on a fendu les naseaux ne peuvent plus hennir : je n’ai pas été à portée de vérifier ce fait; mais il me semble qu'ils doivent seulement hennir plus faiblement : on a remarqué que les chevaux hongrois, cravates et polonais sont fort sujets à être béguts.

Les chevaux de Hollande sont fort bons pour

le carrosse , et ce sont ceux dont on se sert le plus communément en France; les meilleurs viennent de la province de Frise ; il y en a aussi de fort bons dans le pays de Bergues et de Juliers. Les chevaux flamands sont fort au-dessous des chevaux de Hollande: ils ont presque tous la tête grosse, les pieds plats, les jambes sujettes aux eaux; et ces deux derniers défauts sont essentiels dans des chevaux de carrosse.

Il y a en France des chevaux de toute espèce; mais les beaux sont en petit nombre.

Les meilleurs chevaux de selle viennent du Limousin, ils ressemblent assez aux barbes, et sont comme eux excellents pour la chasse; mais ils sont tardifs dans leur accroissement. IL faut les ménager dans leur jeunesse, et même ne s’en servir qu'à l’âge de huit ans . il y a aussi de très-bons bidets en Auvergne, en Poitou, dans le Morvan, en Bourgogne ; mais après le Limousin, c'est la Normandie qui fournit les plus beaux chevaux ; ils ne sont pas si bons pour la chasse, mais ils sont meilleurs pour la guerre; ils sont plus étoffés et plus tôt formés. On tire de la Basse-Normandie et du Cotentin de très-beaux chevaux de carrosse, qui ont plus de légèreté et de ressource que les chevaux de Hollande; la Franche-Comté et le Boulonnais fournissent de très-bons chevaux de tirage. En général les chevaux français pèchent par avoir de trop grosses épaules ; au lieu que les barbes pèchent par les avoir trop serrées,

Après l’'énumération de ces chevaux qui nous sont le mieux connus, nous rapporterons ce que les voyageurs disent des chevaux étrangers que nous connaissons peu. Il y a de fort bons chevaux dans toutes les iles de l’Archipel ; ceux de l'ile de Crète! étaient en grande réputation chez les anciens pour l’agilité et la vitesse; cependant aujourd'hui on s'en sert peu dans le pays même, à cause de la trop grande aspérité du terrain, qui est presque partout fort inégal et fort montueux : les beaux chevaux de ces iles, et même ceux de Barbarie, sont de race arabe. Les chevaux naturels du royaume de Maroc sont beaucoup plus petits que les arabes, mais très-légers et très-vigoureux?. M. Shaw prétend ? que les

haras d'Egypte et de Tingitanie l'emportent au-

4 voyez la Description des îles de l'Archipel, par Dapper, page 462,

2 Voyez l'Afrique de Marmol. Paris, 1667, tome IL, pag. 124.

5 Voyez les Voyages de M. Shaw, traduits en français. La Haye, 1748, tome 1, page 508.

CHEVAL

DE

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