LE BOEUF
Ordre des Ruminants à cornes, genre bœuf. (Cuwicr. )
La surface de la terre, parée de sa verdure, est le fonds inépuisable et commun duquel l'homme et les animaux tirent leur subsistance, Tout ce qui a vie dans la nature vit sur ce qui végète, et les végétaux vivent à leur tour des débris de tout ce qui a vécu et végété. Pour vivre il faut détruire; et ce n’est en effet qu’en détruisant des êtres que les animaux peuvent se nourrir et se multiplier. Dieu, en créant les premiers individus de chaque espèce d'animal et de végétal , a non-seulement donné la forme à la poussière de la terre, mais il l’a rendue vivante et animée, en renfermant dans chaque individu une quantité plus ou moins grandede principes actifs, de molécules organiques vivantes, indestructibles et communes à tous les êtres organisés. Ces molécules passent de corps en corps, et servent également à la vie actuelle et à la continuation de la vie, à la nutrition , à l'accroissement de chaque individu; et après la dissolution du corps, apres sa destruction, sa réduction en cendres, ces molécules organiques, sur lesquelles la mort ne peut rien, survivent, circulent dans l'univers, passent dans d'autres êtres, et y portent la nourriture et la vie. Toute production, tout renouvellement, tout accroissement par la génération, par la
INVATENVT NI
DU BOŒUF.
nutrition, par le développement, supposent done une destruction précédente, une conversion de substance, un transport de ces molécules organiques qui ne se multiplient pas, mais qui, subsistant toujours en nombre égal, rendent la nature toujours également vivante, la terre également peuplée, et toujours également resplendissante de la première gloire de celui qui l'a créée.
A prendre les êtres en général, le total de la quantité de vie est donc toujours le même; et la mort, qui semble tout détruire, ne détruit rien de cette vie primitiveet commune à toutes les espèces d'êtres organisés. Comme toutes les autres puissances subordonnées et subalternes, la mort n’attaque que les individus, ne frappe que la surface, ne détruit que la forme , ne peut rien sur la matière, et ne fait aucun tort à la nature qui n’en brille que davantage, qui ne lui permet pas d'anéantir les espèces, mais la laisse moissonner les individus et les détruire avec le temps , pour se montrer elle-même indépendante de la mort et du temps, pour exercer à chaque instant sa puissance toujours active , manifester sa plénitude par sa fécondité, et faire de l'univers, en reproduisant, en renouvelant les êtres. un théâtre toujours rempli, un spectacle toujours nouveau.
Pour que les êtres se succèdent, il est done nécessaire qu'ils se détruisent entre eux; pour que les animaux se nourrissent et subsistent, il faut qu'ils détruisent des végétaux ou d’autres animaux ; et comme avant et après la destruction, la quantité de vie reste toujours la même, il semble qu'il devrait être indifférent à la nature que telle ou telle espèce détruisit plus ou moins : cependant, comme une mère économe, au sein même de l'abondance, elle a fixé des bornes à la dépense et prévenu le dégât apparent, en ne donnant qu'à peu d'espèces d'animaux l'instinct de se nourrir de chair; elle a même réduit à un assez petitnombre d'individus ces espèces voraces et carnassières, tandis qu'elle a multiplié bien plus abondamment et les espèces et les individus de ceux qui se nourrissent de plantes, et que dans les végétaux elle semble avoir prodigué les espèces, et répandu dans chacune avec profusion le nombre et la fécondité. L'homme a peut-être beaucoup contribué à seconder ses vues, à maintenir et même à établir cet ordre sur la terre ; car dans la mer on retrouve cette indifférence que
Le
nous supposions : toutes les espèces sont presque également voraces ; elles vivent sur ellesmêmes ou sur les autres, et s'entre-dévorent perpétuellement sans jamais se détruire, parce que la fécondité y est aussi grande que la déprédation , et que presque toute la nourriture , toute la consommation, tourne au profit de la reproduction.
L'homme sait user en maitre de sa puissance sur les animaux; il a choisi ceux dont la chair flatte son goût, il en a fait des esclaves domestiques, il les a multipliés plus que la nature ne l'aurait fait, il en a formé des troupeaux nombreux , et, par les soins qu'il prend de les faire naitre , il semble avoir acquis le droit de se les immoler : mais il étend ce droit bien au-delà de ses besoins; car, indépendamment de ces espèces qu'il s'est assujetties, et dont il dispose à son gré, il fait aussi la guerre aux animaux sauvages, aux oiseaux , aux poissons : il ne se borne pas même à ceux du climat qu'il habite, il va chercher au loin, et jusqu’au milieu des mers, de nouveaux mets, et la nature entière semble suffire à peine à son intempérance et à l'inconstante variété de ses appétits. L'homme consomme , engloutit lui seul plus de chair que tous les animaux ensemble n’en dévorent : il est done ie plus grand destructeur, et c’est plus par abus que par nécessité. Au lieu de jouir modérément des biens qui lui sont offerts, au lieu de les dispenser avec équité, au lieu de réparer à mesure qu'il détruit, de renouveler lorsqu'il anéantit, l'homme riche met toute sa gloire à consommer, toute sa grandeur à perdre en un jour à sa table plus de biens qu'il n'en faudrait pour faire subsister plusieurs familles ; il abuse également et des animaux et des hommes, dont le reste demeure affamé, languit dans la misère, et ne travaille que pour satisfaire à l'appétit immodéré et à la vanité encore plus insatiable de cet homme, qui, détruisant les autres par la disette, se détruit lui-même par les excès.
Cependant l’homme pourrait, comme l'animal, vivre de végétaux : la chair, qui parait être si analogue à la chair, n’est pas une nourriture meilleure que les graines ou le pain. Ce qui fait la vraie nourriture , celle qui contribue à la nutrition, au développement, à l’accroissement et à l'entretien du corps, n’est pas cette matière brute qui compose à nos yeux la texture de Ja chair ou de l’herbe ; mais ce sont les
molécules organiques que l'une et l’autre contiennent, puisque le bœuf, eu paissant l'herbe, acquiert autant de chair que l'homme ou que les animaux qui ne vivent que de chair et de sang. La seule différence réelle qu'il y ait entre ‘ces aliments, c'est qu'à volume égal , la chair, le blé, les graines, contiennent beaucoup plus de molécules organiques que l'herbe , les feuilles, les racines, et les autres parties des plantes, comme nous nous en sommes assurés en observant les infusions de ces différentes matières ; en sorte que l'homme et les animaux dont l'estomac et les intestins n’ontpasassez de capacité pour admettre un très-grand volume d'aliments, ne pourraient pas prendre assez d'herbe pour en tirer la quantité de molécules organiques nécessaire à leur nutrition; et c'est par cette raison que l'homme et les autres animaux qui n'ont qu'un estomac ne peuvent vivre que de chair ou de graines, qui dans un petit volume contiennent une très-grande quantité de ces molécules orgamques nutritives, tandis que le bœuf et les autres animaux ruminants qui ont plusieurs estomacs , dont l'un est d'une très-grande capacité, et qui par conséquent peuvent se remplir d'un grand volume d'herbe, en tirent assez de molécules organiques pour se nourrir, eroitre et multiplier, La quantité compense ici la qualité de la nourriture: mais le fonden est le même ; c’est la mème matière, ce sont les mêmes molécules organiques qui nourrissent le bœuf, l'homme et tous les animaux.
On ne manquera pas de m'opposer que le cheval n’a qu'un estomac, et même assez petit; que l'âne, le lièvre et d'autres animaux qui vivent d'herbe n’ont aussi qu'un estomac, et que par conséquent cette explication, quoique vraisemblable, n’en est peut-être ni plus vraie, ni mieux fondée. Cependant, bien loin que ces exceptions apparentes la détruisent, elles me paraissent au contraire la confirmer ; car quoique le cheval et l'âne n'aient qu'un estomac, ils ont des poches daus les intestins, d'une si grande capacité, qu'on peut les comparer à la panse des animaux ruminants ; et les lièvres ont l'intestin eœcum d'une si grande longueur et d'un tel diamètre, qu'il équivaut au moins à un second estomac. Ainsi il n’est pas étonnant que ces animaux puissent se nourrir d'herbes; et en général on trouvera toujours que c’est de la capacité totale de l'estomac et des intestins que
HISTOIRE NATURELLE
dépend dans les animaux la diversité de leur manière de se nourrir; car les ruminants, comme le bœuf, le bélier, le chameau, ete., ont quatre estomacs, et des intestins d'une longueur prodigieuse; aussi vivent-ils d'herbe, et l'herbe seule leur suffit. Les chevaux, les ânes, les lièvres, les lapins, les cochons d'Inde, ete., n'ont qu'un estomac ; mais ils ontun cœeum qui équivaut à un second estomac, et ils vivent d'herbe et de graines. Les sangliers, les hérissons , les écureuils, etc., dont l'estomac et les boyaux sont d'une moindre capacité, ne mangent que peu d'herbe, et vivent de graines, de fruits et de racines; et ceux qui, comme les loups, les renards, les tigres , ete., ont l’estomac et les intestins d'une plus petite capacité que tous les autres, relativement au volume de leur corps, sont obligés , pour vivre, de choisir les nourritures les plus suceulentes, les plus abondantes en molécules organiques, et de manger de la chair et du sang, des graines et des fruits.
C’est done sur ce rapport physique et nécessaire , beaucoup plus que sur la convenance du goût, qu'est fondée la diversité que nous voyons dans les appétits des animaux : Car si la nécessité ne les déterminait pas plus souvent que le goût, comment pourraient-ils dévorer la chair infecte et corrompue avec autant d’avidité que la chair succulente et fraîche? Pourquoi mangeraient-ils également de toutes sortes de chair? Nous voyons que les chiens domestiques, qui ont de quoi choisir, refusent assez constamment certaines viandes, comme la bécasse, la grive, le cochon, ete.; tandis que les chiens sauvages , les loups, les renards , etc., mangent également et la chair du cochon, et la bécasse, et les oiseaux de toute espèce, et même les grenouilles, car nous en avons trouvé deux dans l'estomac d’un loup; et lorsque la chair ou le poisson leur manque, ils mangent des fruits, des graines, des raisins, ete., et ils préfèrent toujours tout ce qui, dans un petit volume, contient une grande quantité de parties nutritives, c'est-à-dire de molécules organiques propres à la nutrition et à l'entretien du corps.
Si ces preuves ne paraissent pas suffisantes, que l'on considère encore la manière dont on nourrit le bétail que l’on veut engraisser, On commence par la castration, ce qui supprime la voie par laquelle les molécules organiques s'échappent en plus grande abondance; ensuite,
DU BOŒUF.
au lieu de laisser le bœuf à sa pâture ordinaire et à l'herbe pour toute nourriture, on lui donne du son, du grain, des navets, des aliments en un mot plus substantiels que l'herbe; et en très-peu de temps la quantité de la chair de l'animal augmente, les sues et la graisse abondent, et font d'une chair assez dureetassez sèche par elle-même une viande suceulenteet si bonne , qu'elle fait ia base de nos meilleurs repas.
Il résulte aussi de ce que nous venons de dire que l'homme, dont l'estomac et les intestins ne sont pas d’une très-grande capacité relativement au volume de son corps, ne pourrait pas vivre d'herbe seule : cependant il est prouvé par les faits qu'il pourrait bien vivre de paiu , de légumes et d'autres graines de plantes, puisqu'on connait des nations entières et des ordres d'hommes auxqueis la religion défend de manger de rien qui ait eu vie, Mais ces exemples, appuyés mème de l'autorité de Pythagore, et recommandés par quelques médecins trop amis de la diète , ne me paraissent pas suffisants pour nous convaincre qu'il y eùt à gagner pour la santé des hommes et pour la multiplication du genre humain à ne vivre que de iégumes et de pain, d'autant plus que les gens de la campagne, que le luxe des villes et la somptuosité de nos tables réduisent à cette facon de vivre , languissent et Gépérissent plus tôt que les hommes de l’état mitoyen, auxquels l'inanition et les excès sont également inconnus.
Après l'homme, les animaux qui ne vivent que de chair sont les plus grands destructeurs ; ils sont en même temps et les ennemis de la nature et les rivaux de l’homme : ce n'est que par une attention toujours nouvelle et par des soins prémédités et suivis qu'il peut conserver ses troupeaux , ses volailles, ete., en les mettant à l'abri de la serre de l'oiseau de proie, et de la dent carnassière du loup, du renard, de la fouine, de la belette , etc. ; ce n’est que par une guerre continuelle qu'il peut défendre son grain , ses fruits, toute sa subsistance, et même ses vêtements , contre la voracité des rats, des chenilles , des scarabées, des mites, etc. : car les insectes sont aussi de ces bêtes qui, dans le monde, font plus de mal que de bien; au lieu que le bœuf, le mouton et les autres animaux qui paissent l'herbe, non-seulement sont les meilleurs, les plus utiles, les plus précieux pour l'homme, puisqu'ils le nourrissent, mais sont