‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 82 sur 186 · QE EE · texte numérisé non relu

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encore ceux qui consomment et dépensent le moins : le bœuf surtout est à cet égard l'animal par excellence; car il rend à la terre tout autant qu'il en tire, et même il améliore le fonds sur lequel il vit, il engraisse son pâturage : au lieu que le cheval et la plupart des autres animaux amaigrissent en peu d'années les meilleures prairies.

Mais ce ne sont pas là les seuls avantages que le bétail procure à l'homme : sans le bœuf, les pauvres et les riches auraient beaucoup de peine à vivre; la terre demeurerait incalte; les champs et même les jardins seraient secs et stériles : c'est sur lui que roulent tous les travaux de la campagne ; il est le domestique le plus utile de la ferme, le soutien du ménage champêtre ; il fait toute la force de l’agriculture : autrefois il faisait toute la richesse des hommes, et aujourd’hui il est encore la base de l'opulence des états, qui ne peuvent se soutenir et fleurir que par la culture des terres et par l’abondance du bétail, puis que ce sont les seuls biens réels, tous les autres, et même l'or et l'argent, n'étant que des biens arbitraires, des représentations, des monnaies de crédit, qui n'ont de valeur qu'autant que le produit de la terre leur en donne.

Le bœuf ne convient pas autant que le cheval, l'âne, le chameau, ete., pour porter des fardeaux ; la forme de son dos et de ses reins le démontre : mais la grosseur de son cou et la largeur de ses épaules indiquent assez qu'il est propre à tirer et à porter le joug : c’est aussi de cette manière qu'il tire le plus avantageusement ; et il est singulier que cet usage ne soit pas général , et que dans des provinces entières on l'oblige à tirer par les cornes : la seule raison qu'on ait pu m'en donner, c’est que. quand il est attelé par les cornes, on le conduit plus aisément ; il a la tête très-forte, et il ne laisse pas de tirer assez bien de cette facon, mais avec beaucoup moins d'avantage que quand il tire par les épaules. Il semble avoir été fait exprès pour la charrue ; Ia masse de son corps, la lenteur de ses mouvements, le peu de hauteur de ses jambes, tout, jusqu’à sa tranquillité et à sa patience dans le travail, semble concourir à le rendre propre à la culture des champs , et plus capable" qu'aucun autre de vaincre la résistance constante et toujours nouvelle que la terre oppose à ses efforts. Le cheval, quoique peut-être aussi fort que Le bœuf, est moins

propre à cet ouvrage : il est trop élevé sur ses jambes; ses mouvements sont trop grands, trop brusques ; et d’ailleurs il s'impatiente et se rebute trop aisément : on lui ôte même toute la légereté, toute la souplesse de ses mouvements, toute la grâce de son attitude et de sa démarche, lorsqu'on le réduit à ce travail pesant, pour lequel il faut plus de constance que d'ardeur, plus de masse que de vitesse, et plus de poids que de ressort.

Dans les espèces d'animaux dont l'homme a fait des troupeaux, et où la multiplication est l'objet principal, la femelle est plus nécessaire, plus utile, que le mâle. Le produit de la vache est un bien qui croit et qui se renouvelle à cha-

que instant: la chair du veau est une nourri-

ture aussi abondante que saine et délicate ; le lait est l'aliment des enfants; le beurre , l’assaisonnement de la plupart de nos mets; le fromage, la nourriture la plus ordinaire des habitants de la campagne. Que de pauvres familles sont aujourd’hui réduites à vivre de leur vache! Ces mêmes hommes qui tous les jours, et du matin au soir, gémissent dans le

travail et sont courbés sur la charrue , ne tirent | | fait cet animal indocile et fier; dans le temps du

de la terre que du pain noir, et sont obligés de céder à d'autres la fleur, la substance de leur grain ; c'est par eux et ce n'est pas pour eux que les moissons sont abondantes. Ces mêmes hommesquiélèvent, qui multiplient le bétail, qui

le soignent et s'en occupent perpétuellement, |

n'osent jouir du fruit de leurs travaux; la chair de ce bétail est une nourriture dont ils sont forcés de s'interdire l'usage, réduits par la nécessité de leur condition, c'est-à-dire par la dureté des autres hommes, à vivre, comme les chevaux, d'orge et d'avoine, ou de jégumes grossiers , et de lait aigre.

On peut aussi faire servir la vache à la charrue; et quoiqu’elle ne soit pas aussi forte que le bœuf, elle ne laisse pas de le remplacer souvent. Mais lorsqu'on veut l'employer à cet usage, il faut avoir attention de l'assortir, autant qu'on le peut, avec un bœuf de sa taille et de sa force, ou avec une autre vache, afin de conserver l'égalité du trait et de maintenir le soc en équilibre entre ces deux puissances : moins elles sont inégales, et plus le labour de la terre est facile et régulier. Au reste, on emploie souvent six et jusqu'à huit bœufs dans les terrains fermes, et surtout dans les friches , qui se lèvent par grosses mottes et par

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quartiers; au lieu que deux vachessuffisent pour labourer les terrains meubles et sablonneux.

On peut aussi, dans ces terrains légers, pousser à chaque fois le sillon beaucoup plus loin que dansles terrains forts. Les anciens avaient borné à une longueur de cent vingt pas la plus grande étendue du sillon que le bœuf devait tracer par une continuité non interrompue d'efforts et de mouvements; après quoi, disaient-ils, il faut cesser de l’exciter, et le laisser reprendre haleine pendant quelques moments avant de poursuivre le même sillon ou d'en commencer un autre. Mais les anciens faisaient leurs délices de l'étude de l’agriculture, et mettaient leur gloire à labourer eux-mêmes, ou du moins à favoriser le laboureur, à épargner la peine du

| cultivateur et du bœuf ; et parmi nous ceux qui

jouissent le plus des biens de cette terre sont ceux qui savent le moins estimer, encourager, soutenir l’art de la cultiver.

Le taureau sert principalement à la propagation de l'espèce; et quoiqu'on puisse aussi le soumettre au travail, on est moins sûr de son obéissance, et il faut être en garde contre l'usage qu’il peut faire de sa force. La nature a

rut il devient indomptable, et souvent furieux; mais par la castration l'on détruit la source de ces mouvements impétueux, et l’on ne retranche rien à sa force : il n’en est que plus gros, plus massif, plus pesant et plus propre à l’ouvrage auquel on le destine , il devient aussi plus traitable , plus patient, plus docile et moins incommode aux autres. Un troupeau de taureaux ne serait qu'une troupe effrénée que l’homme ne pourrait ni dompter, ni conduire.

La manière dont se fait cette opération est assez connue des gens de la campagne : cependant il y a sur cela des usages très-différents , dont on n’a peut-être pas assez observé les différents effets. En général, l’âge le plus convenable à la castration est l'âge qui précède immédiatement la puberté. Pour le bœuf, c’est dix-huit mois ou deux ans ; ceux qu’on y soumet plus tôt périssent presque tous. Cependant les jeunes veaux auxquels on ôte les testicules quelque temps après leur naissance, et qui survivent à cette opération si dangereuse à cet âge, deviennent des bœufs plus grands, plus gros , plus gras que ceux auxquels on ne fait la castration qu'à deux, trois ou quatre ans ; mais ceux-ci paraissent conserver plus de courage et

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d'activité, et ceux qui ne la subissent qu'à l'âge , seconde ou troisième fois , et sitôt qu’elles sont

de six, sept ou huit ans, ne perdent presque rien des autres qualités du sexe masculin: ils sont plus impétueux, plus indociles que les autres bœufs; et dans le temps de la chaleur des femelles ils cherchent encore à s’en approcher ; mais il faut avoir soin de les en écarter: l'accouplement, et même le seul attouchement du bœuf fait naître à la vulve de la vache des espèces de carnosités ou de verrues, qu'il faut détruire et guérir en y appliquant un fer rouge. Ce mal peut provenir de ce que ces bœufs, qu'on n'a que bistournés, c'est-à-dire auxquels on a seulement comprimé les testicules, et serré et tordu les vaisseaux qui y aboutissent, ne laissent pas de répandre une liqueur apparemment à demi purulente, et qui peut causer des ulcères à la vulve de la vache, lesquels dégénèrent ensuite en carnosités.

Le printemps est la saison où les vaches sont le plus communément en chaleur : la plupart dans ce pays-ci reçoivent le taureau et deviennent pleines depuis le 15 avril jusqu’au 15 juillet; mais il ne laisse pas d'y en avoir beaucoup dont la chaleur est plus tardive, et d’autres dont la chaleur est plus précoce. Elles portent neuf mois, et mettent bas au commencement du dixième. On a donc des veaux en quantité depuis le 15 janvier jusqu'au 15 avril; on en a aussi pendant tout l'été assez abondamment ; et l'automne est le temps où ils sont le plus rares. Les signes de la chaleur de la vache ne sont point équivoques : elle mugit alors trèsfréquemment et plus violemment que dans les autres temps ; elle saute sur les vaches, sur les bœufs, et même sur les taureaux : la vulve est gonflée et proéminente au-dehors. Il faut profiter du temps de cette forte chaleur pour lui donner le taureau ; si on laissait diminuer cette ardeur, lavacheneretiendrait pas aussisürement.

Le taureau doit être choisi, comme le cheval étalon, parmi les plus beaux de son espèce : il doit être gros, bien fait et en bonne chair; il doit avoir l’œil noir, le regard fier , le front ouvert, la tête courte, les cornes grosses, courtes et noires, les oreilles longues et velues, le mufle grand, le nez court et droit, le cou charnu et gros, les épaules et fa poitrine larges, les reins fermes , le dos droit, les jambes grosses et charnues, la queue longue et bien couverte de poil , l'allure ferme et sûre, et le poil rouge, Les vaches retiennent souvent dès la première,

pleines, le taureau refuse de les couvrir , quoiqu'il y ait encore apparence de chaleur; mais ordinairement la chaleur cesse presque aussitôt

| qu'elles ont conçu, et elles refusent aussi elles-

mêmes les approches du taureau.

Les vaches sont assez sujettes à avorter lors-

| qu'on ne les ménage pas et qu’on les met à la

charrue, au charroi, ete. Il faut même les soi-

| gner davantage et les suivre de plus près, lors-

qu'elles sont pleines, que dans les autres temps, afin de les empêcher de sauter des haies, des fossés, ete. Il faut aussi les mettre dans les pàturages les plus gras, et dans un terrain qui, sans être trop humide et marécageux, soit cependant très-abondant en herbe. Six semaines ou deux mois avant qu'elles mettent bas, on les nourrira plus largement qu’à l'ordinaire, en leur donnant à l’étable de l'herbe pendant l'été, et pendant l'hiver du son le matin, ou de la luzerne , du sainfoin , etc. On cessera aussi de les traire dans ce même temps, le lait leur est alors plus nécessaire que jamais pour la nourriture de leur fœtus : aussi y a-t-il des vaches dont le lait tarit absolument un mois ou six semaines avant qu’elles mettent bas. Celles qui ont du lait jusqu'aux derniers jours sont les meilleures mères et les meilleures nourrices ; mais cé lait des derniers tempsest généralement mauvais et peu abondant. Il faut les mêmes attentions pour l'accouchement de la vache que pour celui de la jument; et même il parait qu'il en faut davantage, car la vache qui met bas paraît être plus épuisée, plus fatiguée que la jument. On ne peut se dispenser de la mettre dans une étable séparée, où il faut qu’elle soit chaudement et commodément sur de la bonne litière, et de la bien nourrir, en lui donnant pendant dix ou douze jours de la farine de fèves, de blé ou d'avoine, ete., délayée avec de l'eau salée, et abondamment de la luzerne, du sainfoin ou de bonne herbe bien mûre; ce temps suffit ordinairement pour la rétablir , après quoi on la remet par degrés à la vie commune et au pâturage : seulement il faut encore avoir l’attention de lui laisser tout son lait pendant les deux premiers mois, le veau profitera davantage , et d'ailleurs le lait de ces premiers temps n'est pas de bonne qualité.

On laisse le jeune veau auprès de sa mère pendant les cinq ou six premiers jours , afin qu'il soit toujours chaudement , et qu’il puisse

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teler aussi souvent qu'il en à besoin; mais il croit et se fortilie assez dans ces cinq ou six jours, pour qu'on soit dès lors obligé de l'en séparer si l'on veut la ménager, car il l’épuiserait s'il était toujours auprès d'elle. Il suffira de le laisser teter deux ou trois fois par jour ; et si l'on veut lui faire une bonne chair et l'engraisser promptement, on lui donnera tous les jours des œufs crus, du lait bouilli, de la mie de pain : au bout de quatre ou cinq semaines ce veau sera excellent à manger. On pourra donc ne laisser teter que trente ou quarante jours les veaux qu’on voudra livrer au boucher; mais il faudra laisser au lait pendant deux mois au moins ceux qu'on voudra nourrir: plus on les laissera teter , plus ils deviendront gros et forts. On préférera pour les élever ceux qui seront nés aux mois d'avril, mai et juin, les veaux qui naissent plus tard ne peuvent acquérir assez de force pour résister aux injures de l'hiver suivant ; ils languissent par le froid et périssent presque tous. À deux, trois ou quatre mois on sèvrera donc les veaux qu'on veut nourrir, et avant de leur ôter le lait absolument on leur donnera un peu de bonne herbe ou de foin fin, pour qu'ils commencent à s’accoutumer à cette nouvelle nourriture; après quoi on les séparera tout à fait de leur mère, et on ne les en laissera point approcher ni à l'étable ni au pâturage, où cependant on les mènera tous les jours, et où on les laissera du matin au soir pendant l'été : mais dès que le froid commencera à se faire sentir en automne , il ne faudra les laisser sortir que tard dans la matinée et les ramener de bonne heure le soir; et pendant l'hiver, comme le grand froid leur est extrèmement contraire, on les tiendra chaudement dans une étable bien fermée et bien garnie delitière; on leur donnera, avec l'herbe ordinaire, du sainfoin, de la luzerne, etc., et on ne les laissera sortir que par les temps doux. Il leur faut beaucoup de soins pour passer ce premier hiver : c’est le temps le plus dangereux de leur vie; car ils se fortifieront assez pendant l'été suivant pour ne plus craindre le froid du second hiver.

La vache est à dix-huit mois en pleine puberté , et le taureau à deux ans ; mais quoiqu'ils puissent déjà engendrer à cet âge, on fera bien d'attendre jusqu'à trois ans avant de leur permettre de s'accoupler. Ces animaux sont dans leur grande force depuis trois ans jusqu'à neuf; après cela les vaches et les taureaux ne sont plus

propres qu'à être engraissés et livrés au boucher. Comme ils prennent en deux ans la plus grande partie de leur accroissement , la durée de leur vie est aussi, comme dans la plupart des autres espèces d'animaux, à peu près de sept fois deux ans; et communément ils ne vivent guère que quatorze où quinze ans, ” |

Dans tous les animaux quadrupèdes, la voix du mâle est plus forte et plus grave que celle de la femelle , et je ne crois pas qu'il y ait d'exception à cette règle. Quoique les anciens aient écrit que la vache, le bœuf, et même le veau, avaient la voix plus grave que le taureau, il est très-certainquele taureau a la voix beaucoup plus forte, puisqu'il se fait entendre de bien plus loin que la vache, le bœuf ou le veau. Ce qui a fait croire qu'il avait la voix moins grave, c'est que son mugissement n'est pas un son simple, mais un son composé de deux ou trois octaves, dont la plus élevée frappe le plus l'oreille; et en y faisant attention , l'on entend en même temps un son grave, et plus grave que celui de la voix de la vache, du bœuf et du veau, dont les mugissements sont aussi bien plus courts. Le taureau ne mugit que d'amour; la vache mugit plus souvent de peur et d'horreur que d'amour ; et le veau mugit de douleur, de besoin de nourriture et de désir de sa mère.

Les animaux les plus pesants et les plus paresseux ne sont pas ceux qui dorment le plus profondément ni le plus longtemps. Le bœuf dort, mais d'un sommeil court et léger; il se réveille au moindre bruit. Il se couche ordinairement sur le côté gauche, et le rein ou rognon de ce côté gauche est toujours plus gros et plus chargé de graisse que le rognon du côté droit.

Les bœufs, comme les autres animaux domestiques, varient pour la couleur : cependant le poil roux parait être le plus commun, et plus il est rouge, plus il est estimé. On fait cas aussi du poil noir, et l’on prétend que les bœufs sous poil bai durent longtemps; que les bruns durent moios et se rebutent de bonne heure; que les gris, les pommelés et les blanes ne valent rien pour le travail, et ne sont propres qu'à être engraissés.. Mais de quelque couleur que soit le poil du bœuf, il doit être luisant, épais et doux au toucher; car s'il est rude, mal uni ou dégarni, on a raison de supposer que l'animal souffre, où du moins qu'il n’est pas d'un fort tempérament. Un bon bœuf pour la charrue ne doit être ni trop gras, ni trop maïgre; il doit

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avoir la tête courte et ramassée, les oreilles grandes, bien velues et bien unies, les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur, le front large, les yeux gros et noirs, le mufle gros et camus, les naseaux bien ouverts, les dents blanches et égales , les lèvres noires , le cou charnu, les épaules grosses et pesantes , la poitrine large, le fanon, c'est-à-dire la peau du devant pendante jusque sur les genoux, les reins fort larges, le ventre spacieux et tombant, les flancs grands, les hanches longues, la croupe épaisse, les jambes et les cuisses grosses et nerveuses, le dos droit et plein, la queue pendante jusqu’à terre, et garnie de poils touffus et fins ; les pieds fermes, le cuir grossier et maniable, les muscles élevés et l’ongle court et large. Il faut qu'il soit sensible à l’aiguillon , obéissant à la voix et bien dressé. Mais ce n’est que peu à peu, et en s’y prenant de bonne heure, qu’on peut accoutumer le bœuf à porter le joug volontiers, et à se laisser conduire aisément. Dès l’âge de deux ans et demi ou trois ans au plus tard il faut commencer à l’apprivoiser et à le subjuguer ; si l’on attend plus tard il devient indocile, et souvent indomptable : la patience, la douceur, et même les caresses, sont les seuls moyens qu'il faut employer; la force et les mauvais traitements ne serviraient qu'à le rebuter pour toujours. Il faut done lui frotter lecorps , le earesser , lui donner de temps en temps de l'orge bouillie , des fèves concassées, et d’autres nourritures de cette espèce, dont il est Le plus friand, et toutes mélées de sel qu'il aime beaucoup. En même temps on lui liera souvent les cornes; quelques jours après on le mettra au joug, et on lui fera trainer la charrue avec un autre bœuf de même taille, et qui sera tout dressé; on aura soin de les attacher ensemble à la mangeoïire ; de les mener de même au pâturage , afin qu'ils se connaissent et s’habituent àn'avoir que des mouvements communs ; etl’on n'emploiera jamais l’aiguillon dans les commencements , il ne servirait qu'à le rendre plus intraitable. Il faudra aussi le ménager et ne le faire travailler qu'à petites reprises, car il se fatigue beaucoup tant qu'il n’est pas tout à fait dressé; et par la même raison, on le nourrira plus largement alors que dans les autres temps.

Le bœuf ne doit servir que depuis trois ans jusqu’à dix : on fera bien de le tirer alors de la charrue pour l'engraisser et le vendre ; la chair en sera meilleure que si l'on attendait plus

longtemps. On connait l’âge de cet animal par les dents et par les cornes : les premières dents du devant tombent à dix mois, et sont remplacées par d'autres qui ne sont pas si blanches et qui sont plus larges ; à seize mois les dents voisines de celles du milieu tombent et sont aussi remplacées par d’autres, et à trois ans toutes les dents incisives sont renouvelées ; elles sont alors égales, longues et assez blanches. À mesure quele bœuf avance en âge, elles s’usent et deviennent inégales et noires : c’est la même chose pour le taureau et pour la vache. Ainsi la castration ni le sexe ne changent rien à la crue et à la chute des dents. Cela ne change rien non plus à la chute des cornes ; car elles tombent également à trois ans au taureau , au bœuf et à la vache, et elles sont remplacées par d’autres cornes qui, comme les secondes dents, ne tombent plus ; celles du bœuf et de la vache deviennent seulement plus grosses et plus longues que celles du taureau. L’accroissement de ces secondes cornes ne se fait pas d'une manière uniforme et par un développement égal:

la première année, c’est-à-dire la quatrième année de l’âge du bœuf, il lui pousse deux petites cornes pointues, nettes, unies et terminées vers la tête par une espèce de bourrelet ; l'année suivante ce bourrelet s'éloigne de la tête, poussé par un cylindre de corne qui se forme et qui se termine aussi par un autre bourrelet, et ainsi de suite; car tant que l'animal vit, les cornes croissent : ces bourrelets deviennent des nœuds annulaires , qu'il est aisé de distinguer dans la corne , et par lesquels l’âge se peut aisément compter, en prenant pour trois ans la pointe de la corne jusqu'au premier nœud, et pour un an de plus chacun des intervalles entre les autres nœuds.

Le cheval mange nuit et jour, lentement, mais presque continuellement; le bœuf au contraire mange vite et prend en assez peu de temps toute la nourriture qu'il lui faut, après quoi il cesse de manger et se couche pour ruminer : cette différence vient de la différente conformation de l'estomac de ces animaux, Le bœuf, dont les deux premiers estomacs ne forment qu'un même sac d’une très-grande capacité , peut, sans inconvénient, prendre à la fois beaucoup d'herbe et le remplir en peu de temps, pour ruminer ensuite et digérer à loisir. Le cheval, qui n'a qu'un petit estomac, ne peut y recevoir qu'une petite quantité d’herbe, et le

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remplir successivement à mesure qu'elle s’affaisse et qu'elle passe dans les intestins , où se fait principalement la décomposition de la nourriture : car ayant observé dans le bœuf et dans le cheval le produit suecessif de la digestion et surtout la décomposition du foin, nous avons vu dans le bœuf qu'au sortir de la partie de la panse qui forme le second estomac et qu'on appelle le bonnet, il est réduit en une espèce de pâte verte , semblable à des épinards hachés et bouillis ; que c’est sous cette forme qu'il est retenu et contenu dans les plis ou livrets du troisième estomac, qu'on appelle le feuillet; que la décomposition en est entière dans le quatrieme estomac, qu'on appelle la cailletle ; et que ce n'est, pour ainsi dire, que le marc qui passe dans les intestins : au lieu que dans le cheval le foin ne se décompose guère, ni dans l'estomac, ni dans les premiers boyaux , où il devient seulement plus souple et plus flexible, comme ayant été macéré et pénétré de la liqueur active dont il est environné; qu'il arrive au cœcum et au colon sans grande altération ; que c'est principalement dans ces deux intestins, dont l'énorme capacité répond à celle de la panse des ruminants , que se fait dans le cheval la décomposition de la nourriture ; et que cette décomposition n’est jamais aussi entière que celle qui se fait dans le quatrième estomac du bœuf.

Par ces mêmes considérations et par la seule inspection des parties, il me semble qu'il est aisé de concevoir commentse fait la rumination, et pourquoi le cheval ne rumine ni ne vomit, au lieu que le bœuf et les autres animaux, qui ont plusieurs estomacs, semblent ne digérer l'herbe qu'à mesure qu'ils ruminent. La rumination n’est qu'un vomissement sans effort, occasionné par la réaction du premier estomac sur les aliments qu’il contient. Le bœuf remplit ses deux premiers estomacs, c'est-à-dire la panse ef le bonnet, qui n'est qu'une portion de la panse , tout autant qu'ils peuvent l'être : cette membrane tendue réagit donc alors avec force sur l'herbe qu'elle contient, qui n’est que trèspeu mâchée , à peine hachée, et dont le volume augmente beaucoup par la fermentation. Si l’aliment était liquide , cette force de contraction le ferait passer dans le troisième estomac, qui ne communique à l’autre que par un conduit étroit, dont même l'orifice est situé à la partie postérieure du premier, et presque aussi haut

que celui de l'œsophage. Ainsi ce conduit ne peut pas admettre cet aliment sec, ou du moins il n’en admet que la partie la plus coulante ; il est done nécessaire que les parties les plus sèches remontent dans l'œsophage, dont l'orifice est plus large que celui du conduit : elles y remontent en effet; l'animal les remâche, les macère , les imbibe de nouveau de sa salive, et rend ainsi peu à peu l'aliment plus coulant; il le réduit en pâte assez liquide pour qu’elle puisse couler dans ce conduit qui communique au troisième estomac, où elle se macère encore avant de passer dans le quatrième ; et c’est dans ce dernier estomac que s'achève la décomposition du foin, qui y est réduit en parfait mucilage. Ce qui confirme la vérité de cette explication , c’est que tant que ces animaux tettent ou sont nourris de lait et d’autres aliments liquides et coulants , ils ne ruminent pas, et qu'ils ruminent beaucoup plus en hiver et lorsqu'on les nourrit d'aliments secs, qu’en été, pendant lequel ils paissent l'herbe tendre. Dans le cheval au contraire, l'estomac est très-petit, l’orifice de l'œsophage est fort étroit , et celui du pylore est fort large : cela seul suffirait pour rendre impossible la rumination ; car l'aliment contenu dans ce petit estomac, quoique peut-être plus fortement comprimé que dans le grand estomac du bœuf, ne doit pas remonter, puisqu'il peut aisément descendre par le pylore qui est fort large. Il n’est pas même nécessaire que le foin soit réduit en pâte molle et coulante pour y entrer ; la force de contraction de l'estomac y pousse l'aliment encore presque sec, et il ne peut remonter par l'œsophage, parce que ce conduit est fort petit en comparaison de celui du pylore. C’est donc par cette différence générale de conformation que le bœuf rumine , et que le cheval ne peut ruminer; mais il y a encore une différence particulière dans le cheval, qui fait que non-seulement il ne peut ruminer, c'est-à-dire vomir sans effort, mais même qu'il ne peut absolument vomir, quelque effort qu’il puisse faire : c’est que le conduit de l'œsophage arrivant très-obliquement dans l'estomac du cheval, dont les membranes forment une épaisseur considérable , ce conduit fait dans cette épaisseur une espèce de gouttière si oblique, qu'il ne peut que se serrer davantage, au lieu de s'ouvrir par les convulsions de l’estomac. Quoique cette différence, aussi bien que les autres différences de conformation qu'on peut

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