‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 135 sur 147 · SEL AMMONIAC · texte numérisé non relu

SEL AMMONIAC

Ce sel est ainsi nommé du mot ammos, qui signifie du sable, parce que les anciens ont écrit qu’on le trouvoit dans les sables , ]ui avoient aussi donné leur nom au temole de Jupiter Ammon. Cette tradition néanmoins ne s’est pas pleinement confirmée; ar ce n’est qu’au dessus des volcans et des autres fournaises souterraines que nous ommes assurés qu’il se trouve réellement 1 iu sel ammoniac formé par la nature. C’est un composé de l’acide marin et de l’alcali volatil , et cette union ne peut se faire que oar le feu ou par l’action d’une grande chaeur. On a dit que l’ardeur du soleil, dans es terrains secs des climats les plus chauds, oroduisoit ce sel dans les endroits où la :erre se trouvoit arrosée de l’urine des aninaux; et cela ne paroît pas impossible, puisque l’urine putréfiée donne de l’alcali volatil , et que la chaleur du soleil , dans un temps de sécheresse , peut équivaloir à l’action d’un feu réel; et comme il y a sur la surface de la terre des contrées où le sel marin bonde, il peut s’y former du sel ammoniac par l’union de l’acide de ce sel avec l’acali volatil de l’urine el des autres matières animales ou végétales en putréfaction; et de même dans les lieux où il se sera rencontré d’autres sels acides, vitrioliques , nitreux, etc., il en aura résulté autant de différens sels ammoniacaux qu’il y a de combinaisons diverses entre l’acide de ces sels et l’alcali volatil; car quoiqu’on puisse dire aussi qu’il y a plusieurs alcalis volatils, parce qu’en effet ils different entre eux par uelques qualités qu’ils empruntent des jsubstances dont on les tire , cependant tous les chimistes conviennent qu’en les purgeant de ces matières étrangères tous ces alcalis volatils se réduisent a un seul , toujours semblable à lui-même, lorsqu’il est amené un point de pureté convenable.

De tous les sels ammoniacaux celui que la nature nous présente en plus grande quantité est le sel ammoniac formé de l’acide marin et de l’alcali volatil : les autres qui sont composés de ce même alcali avec l’acide vitriolique , l’acide nitreux, ou avec les acides végétaux et animaux, n’existent pas sur la terre, ou ne s’y trouvent qu’en si petite quantité , qu’on peut les négliger dans l’énumération des productions de la nature. Mais de la même manière que l’al-

cali fixe et minéral s’est combiné en immense quantité avec l’acide marin, comme le moins éloigné de son essence, et a produit le sel commun , l’alcali volatil a aussi saisi de préférence cet acide marin plus volatil, et par conséquent plus conforme à sa nature, que les deux autres acides minéraux. IP n’est donc pas impossible que le sel ammoniac se forme dans tous les lieux où l’alcali volatil et le sel marin se trouvent réunis. Les anciens relateurs ont écrit que l’urine des chameaux produit, sur les sables salés de l’Arabie et de la Libye , du sel ammoniac en grande (j nantit é; mais les voya^ geurs récens n’ont ni recherché ni vérifié ce fait, qui néanmoins me paroît assez probable.

Les acides en général s’unissent moins intimement avec l’alcali volatil qu’avec les alcalis fixes; et l’acide marin en particulier n’est qu’assez foiblement uni avec l’alcali volatil dans le sel ammoniac. C’est peutêtre par cette raison que tous les sels ammoniacaux ont une saveur beaucoup plus vive et plus piquante que les sels composés des mêmes acides et de l’alcali fixe. Ces sels ammoniacaux sont aussi plus volatils et plus susceptibles de décomposition , parce que l’alcali volatil n’est pas aussi fortement uni que l’alcali fixe avec leur acide.

On trouve du sel ammoniac tout formé et sublimé au dessus des solfatares et des volcans; et ce fait nous fournit une nouvelle preuve de ce j’ai dit au sujet des matières qui servent d’aliment à leurs feux; ce sont les pyrites, les terres limoneuses et végétales, les terreaux, le charbon de terre, les bitumes, et toutes les substances, en un mot, qui sont composées des détrimens des végétaux et des animaux, et c’est par le choc de l’eau de la mer contre le feu que se font les explosions des volcans ; l’incendie de ces matières animales et végétales humectées d’eau marine doit donc former du sel ammoniac, qui se sublime parla violence du feu, et qui se cristallise par le refroidissement contre les parois dès solfatares et des volcans. Le savant minéralogiste Cronstedt dit « qu’il seroit aisé d’assigner l’origine du sel ammoniac, s’il éloit prouvé que les volcans sont produits par des ardoises formées de végétaux décomposés et d’animaux putréfiés avec Y humus ; car on sait,

MINERAUX

ajoute-t-il, que les pétrifications ont des principes qui donnent un sel urineux. » Mais les ardoises ne sont pas comme le dit Cronstedt, de Y humus, ou terre ■végétale ; elles ne sont pas formées de cette terre et de végétaux décomposés, ou d’animaux putréfiés, et les volcans ne sont pas produits par les ardoises ; car c’est celte même terre humus, ce sont les détrimens des végétaux et des animaux dont elle est composée, qui sont les véritables alimens des feux souterrains; ce sont de même les charbons de terre, les bitumes, les pyrites, et toutes les matières composées ou chargées de ces détrimens des corps organisés, qui causent leur incendie et entretiennent leur feu; et ce sont ces mêmes matières qui contiennent des sels m ilieux en bien plus grande quantité que les pétrifications; enfin c’est là la véritable origine du sel ammoniac dans les volcans : il se forme par 1’union de l’acide de l’eau marine à l’alcali volatil des matières animales et végétales, et se sublime ensuite par l’action du feu.

Le sel ammoniac et le phosphore sont formés par ces deux mêmes principes salins : l’acide marin, qui seul ne s’unit pas avec la matière du feu , la saisit des qu’il est joint à l’alcali volatil, et forme le sel ammoniac ou le phosphore, suivant les circonstances de sa combinaison; et même, lorsque l’acide marin ou l’acide nitreux sont combinés avec l’alcali fixe minéral, ils produisent encore le phosphore; car le sel marin calcaire et le nitre calcaire répandent et conservent de la lumière assez long temps après leur calcination; ce qui semble prouver que la base de tout phosphore est l’alcali , et cpie l’acide n en est que l'accessoire. C’est donc aussi l’alcali volatil, plutôt que l’acide marin, qui fait l’essence de tous lès sels ammoniacaux. puisqu’ ils ne different entre eux que par leurs acides', et que tous sont également formés par l’uiiion de ce seul alcali : enfin c’est par cette raison que tous les sels ammoniacaux sont à demi volatils.

l.e sel ammoniac formé par la combi naison de 1 alcali volatil avec l’acide marin se cristallise lorsqu’il est pur, soit par la sublimation, soit par la simple évaporation, toutes deux néanmoins suivies du refroidissement. Comme ces cristaux conservent une partie de la volatilité de leur alcali, la chaleur du soleil suffit pour les dissiper en les volatilisant. Au reste, ce sel est blanc, presque transparent; et lorsqu’il est sublimé dans des vaisseaux clos, il forme une masse assez compacte, dans laquelle on remarque

des filets appliqués dans leur longueur parallèment les uns aux autres. Il attire un peu l’humidité de l’air, et devient déliquescent avec le t< mps. L’eau le dissout facilement; et l’on a observé qu’il produit un froid plus que glacial dans sa dissolution. Ce grand refroidissement e t d’autant plus marqué que la chaleur de l’air est plus grande et qu’on le dissout dans une eau plus chaude; et la dissolution se fait bien plus promptement dans l’eau bouillante que dans l’eau froide.

L’action du feu ne suffit pas seule pour décomposer le sel ammoniac; il se volatilise à l’air libre, ou se sublime, comme le soufre, en vaisseaux clos , sans perdre sa forme et son essence : mais on le décompose aisément par les acides vitrioliqne et nitreux, qui sont plus puissans (pie 1 acide marin, et qui s’emparent de l’alcali volatil que cet acide, plus foible, est forcé d’abandonner. On peut aussi le décomposer par les alcalis: fixes et par les substances calcaires et métalliques qui s’empalent de son acide, avec' lequel elles ont plus d’affinité que l’alcali volatil.

La décomposition de ce sel par la craie ou par toute autre matière calcaire offre un, phénomène singulier ; c’est que d’un sel.] ammoniac que nous supposons composé de parties égales d’acide marin et d’alcali vo- j latil, on retire par celte décomposition beaucoup plus d’alcali volatil, au point que sui une livre de sel composée de huit onces d acide marin et de huit onces d’alcali vo-: latil , on relire quatorze onces de ce mèmè: alcali : ces six onces de surplus ont certainement été fournies par la craie, laquelle, 1 comme toutes les autres substances calcaires, contient une tres-grande quantité d’air et d’eau qui se dégagent n i avec l’alcali vo-' latil pour en augmenter le volume et la masse : antre preuve que l’air fixe ou acide aérien peut se convertir en alcali volatil.

Indépendamment de l’acide aérien , il entre encore de la matière inflammable dans l’alcali volatil, et par conséquent djans là composition du sel ammoniac; il fait par cette raison fuser le nitre lorsqu'on les | chauffe ensemble : ii rechausse la couleur | de l’or, si on le projette sur la foute de ce | métal; il sert aussi , et par la même cause., 1 à fixer 1’étamage sur le cuivre et sur le fer.' On fait donc un assez grand usage de céj sel ; et comme la nature n’en fournit qu’en j très petite quantité, on auroit du chercher! les moyens d en fabriquer par l’art ; mais) jusqu’ici on s’est contenté de s’en procurer :

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