‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 141 sur 147 · L’OR · texte numérisé non relu

L’OR

tance de ces mines primordiales que se trouve l’or en petites masses , en grains , en pépites, etc; et c’est dans les ravines des montagnes qui en recèlent les mines qu’on le recueille en plus grande quantité : on le trouve aussi en paillettes el en poudre dans les sables que roulent les lorrens et les rivières qui descendent de ces mêmes montagnes , et souvent cette poudre d’or est dispersée et disséminée sur les bords de ces ruisseaux et dans les terres adjacentes 2. Mais soit en poudre, en paillettes , en grains, en filets ou en masses , l’or de chaque lieu est toujours delà même essence, el ne diffère que par le degré de pureté : plus il est divisé, plus il est pur; en sorte que s’il est à vingt karats dans sa mine en monlagne, les poudres et les paillettes qui en proviennent sont souvent à vingt-deux et vingi-trois karats , parce que , en se divisant, ce métal s’est épuré et purgé d’une partie de son alliage naturel. Au reste , ces paillettes et ces grains, qui ne sont que des débris des mines primordiales , et qui ont subi tant de mouvemens, de chocs et de rencontres d’autres matières, n’en ont rien souffert qu’une plus grande division; elles ne sont jamais intérieurement altérées, quoique souvent recouvertes à l’extérieur de matières étrangères.

L’or le plus fin, c’est-à-dire le plus épuré par notre art , est , comme l’on sait , à vingtquatre 'karats : mais l’on n’a jamais trouvé d’or à ce titre dans le sein de la terre, 'et dans plusieurs mines il n’est qu’à vingt et même à seize et quatorze karats, en sorte* qu’il contient souvent un quart et même un tiers de mélange; et cette matière étrangère qui se trouve originairement alliée avec l’or est une portion d’argent, lequel, quoique beaucoup moins dense et par conséquent moins divisible que l’or, se réduit néanmoins en molécules très-ténues. L’argent est , comme For, inaltérable , inaccessible aux efforts des élémens humides, dont l’action détruit tous les autres métaux; et c’est par celte prérogative de For et de l’argent qu’on les a tou jours regardés comme des métaux parfaits, et que le cuivre , le plomb , l’étain, et le fer, qui sont tous sujets à plus ou moins d’altération par l’impression des a gens extérieurs, sont des métaux imparfaits en comparaison des deux premiers. L’or se trouve donc allié d’argent, même dans sa mine la plus riche

2. Wallerius compte douze sortes d’or dans les sables ; mais ces douze sortes doivent se réduire à une seule, parce qu’elles ne diffèrent lts unes des autres que par la couleur, la grosseur, ou la figure, et qu’au fond c’est toujours le même or.

4$o MINÉRAUX.

et sur sa gangue quartzeuse ; ces deux métaux, presque aussi parfaits, aussi purs l’un que l’autre, n'en sont que pius intimement unis : le haut ou bas «loi de l’or natif dépend donc principalement de la petite ou grande quantité d’argent qu’il contient. Ce n’est pas que l’or ne soit aussi quelquefois mêlé de cui\re et d’autres substances métalliques 1 : mais ces mélanges ne sont, pour ainsi dire, qu’extérieurs; et, à l’exception de l’argent, l’or n’est point allié, mais seulement contenu et disséminé dans toutes les autres matières métalliques ou terreuses.

On seroit porté à croire, vu l’affinité apparente île l’or avec le mercure et leur forte aliraction mutuelle, qu’ils devroient se trouver assez souvent amalgamés ensemble; cependant rien n’est plus rare, et à peine y a-t-il un exemple dune mine où Ion ait trouvé l’or pénétré de ce minéral lluide. Il me semble qu’on peut en donner la raison d'après ma théorie; car, quelque affinité qu’il y ait entre l’or et le mercure, il est certain que la fixité de l’un et la grande volatilité de l’autre ne leur ont guère permis de s’établir en même temps ni dans les mêmes lieux , et que ce n’est que par des hasards postérieurs à leur établissement primitif, et par des circonstances très particulières, qu’ils ont pu se trouver mélangés.

L’or répandu dans les sables, soit en poudre, en paillettes ou en grains plus où moins gros, et qui provient du débris des mines primitives, loin d’avoir rien perdu de son essence, a donc encore acquis de la pureté. Les sels acides, alcalins et arsenicaux, qui rongent toutes les substances métalliques, ne peuvent entamer celle de l’or. Ainsi, dès que les eaux ont commencé de détacher et d’entraîner les minerais des différens métaux, tous auront été altérés, dissous, détruits par l’action de ces sels; l’or seul a conservé son essence intacte, et il a même défendu (elle de l’argent, lorsqu’il s’y est trouvé mêlé en suffisante quantité.

L’argent, quoique aussi parfait que l’or, à plusieurs égards, ne se trouve pas aussi communément en poudre ou en paillettes dans les sables et les terres. D’où peut provenir celle différence, à laquelle il me semble qu’on n’a pas fait assez d’attention ? Pourquoi les terrains au pied des montagnes à mines sontils semés de poudre d’or ? pourquoi les tor-

i. Par exemple, l'or de Guinée , de Sofala , de Malaca, contient du cuivre et très-peu d’argent , et le cuivre des mines de Coquiinbo au Pérou contient , à ce qu'on dit . de l’or sans aucun mélange d’argent.

rens qui s’en écoulent roulent-ils des paille les et de grains de ce métal , et que l’c trouve si peu de poudre, de paillettes ou c grains d’argent dans ces mêmes sables, quo que les mines d’où découlent ces eaux cou tiennent souvent beaucoup plus d’argent qt d’or? N’est-ce pas une preuve que l’aigei a été détruit avant de pouvoir se réduii en paillettes, et que les sels de l’air, de 1 terre, el des eaux, l’ont saisi, dissous, di qu’il s’est trouvé réduit en petites parcelle au lieu que ces mêmes sels ne pouvant ait quer l’or, sa substance est demeurée intac lors même qu’il s’est réduit en poudre ou e i atomes impalpables?

En considérant les propriétés générales • particulières de l’or, on a d’abord vu qu\ éioit le plus pesant el par conséquent le phi dense des métaux 1 , qui sont eux-mêmes ljli

i. La densité de l’or a été bien déterminée p;, M. Brisson , de l’Académie des Sciences. L’ea distillée étant supposée peser iooo livres, il a i | que l’or à 24 kar.its, fondu et non battu, pès i 192681 livres 12 onces 3 gros 62 grains, et qi, par conséquent un pied cube de cet or pur pèseroi i348 livres 1 once o gros 61 grains; et que « même or à 24 karats, fondu et battu , pèse relat j vemenl à l’eau 193617 livres 12 onces 4 gros 2 grains, en sorte que le pied cube de cet or pèseroi i355 livres 5 onces o gros 60 grains. L’or des dv cats de Hollande approche de très-près ce degré t pureté; car la pesanteur spécifie) 11c de ces ducae est de 193519 livres 12 onces 4 gros 25 grains , < qui donne 1 364 livres 10 onces 1 gros 2 graiii 1 pour te poids d’un pied cube de cet or. J’obsen verai que pour avoir au juste les pesanteurs spéc il fiques de toutes les matières, il faui non seulemer se servir d’eau distillée, mais que pour connoitjt exactement le poids de cette eau, il faudroit e faire distiller une assez grande quantité, par exetiu pie, assez pour remplir un vaisseau cubique d’n pied de capacité, peser ensuite le tout, et déduit la tare du vaisseau; cela seroil plus juste que l’on n’employoit qu’un vaisseau de quelques pouce cubiques de capacité : il faudroit aussi que le métil fût absolument pur, ce qui 11’est peut-être pas po: sible, mais au moins le plus pur qu’il se pourrir Je me suis beaucoup servi d’un globe d’or raffir j avec soin, d’un pouce de diamètre, pour mes ei périences sur le progrès de la chaleur dans li corp» ; et. en le pesant dans l’eau commune , j’ai v j qu’il ne perdoit pas 1/19 de son poids : mais prt bablement cette eau étoit bien plus pesante qv l’eau distillée. Je suis donc très-satisfait qu’un t nos habiles physiciens ait déterminé plus précis* j ment cette densité de l’or à 24 karats, qui, coinu ; l’on voit, augmente de poids par la percussion mais étoit il bien assuré que cet or fût nbsolumei pur? il est presque impossible d’en séparer e entier l’argent que la nature y a mêlé; et d’ailleui : la pesanteur de l’eau même distillée varie avec I J température de l’atmosphère, et cela laisse encoi I quelque incertitude sur la mesure exacte de 1 | densité de ce métal précieux. Ayant sur cela coït j inuniqué mes doutes à M. de Morveau , il a pris I peine de s’assurer qu’un pied cube d’eau distille i pèse 71 livres 7 onces 5 gros 8 grains et 1/24 d I

aille

DÊ L’OR.

l’o ihstances les plus pesantes de toutes les manières terrestres. Rien ne peut altérer ou (|tioi langer dans l’or cette qualité prééminente, cou n peut dire qu’en général la densité consue l’essence réelle de toute matière brute, igei; que cette première propriété fixe en même ditit mps nos idées sur la proportion de la quané de l’espace à celle de la matière sous un

de j

de lume donné. L’or est le ternie extrême de elle» lie proportion, toute autre substance ocalta pant plus d’espace; il est donc la matière tact r excellence, c’est-à-dire la substance qui 'j e |; toutes est la plus matière; et néanmoins corps si dense et si compacte, cette mats j :re dont les parties sont si rapprochées, si (|iij rrées , contient peut-être encore plus de pluie que de plein, et par conséquent nous1 wmontre qu’il n’y a point de matière sairé )res, que le contact des atomes matériels ^ est jamais absolu ni complet, qu’enfin il av existe aucune substance qui soit pleinement ffs atérielle, et dans laquelle le vide ou l’es- J“, ce ne soit interposé, et n’occupe autant L plus de place que la matière même.

é Mais , dans toute matière solide, ces atomes Matériels sont assez voisins pour se trouver ns la sphère de leur attraction mutuelle, !é(l| c’est en quoi consiste la ténacité de toute icat (atière solide; les atomes de n ême nature > c >nt ceux qui se réunissent de plus près : Sl"insi la ténacité dépend en partie de l’bomoéci jènéité. Cette vérité peut se démontrer par

pain , l’air étant à la température de 12 degrés, eau, comme l’on sait, pèse plus ou moins , suite,jnt qu’il fait plus froid ou plus chaud , et les différences qu’on a trouvées dans la densité des différentes matières soumises à l’épreuve de la balance 11[* jrdrostatique viennent non seulement du poids esisolu de l’eau à laquelle on les compare, mais '"Sf icôre du degré de la chaleur actuelle de ce Ii- >*,a ride : et c’est par cette raison qu’il faut un degré P?Le, tel que la température de 12 degrés, pour irr? te le résultat de la comparaison soit juste. Un ^“ledcube d’eau distillée pesant donc toujours à la e! jmpérnture de 12 degrés 71 livres 7 onces 5 gros llt/24 grains, il est certain que si l’or perd dans ifpau 1/19 de son poids, le pied cube de ce métal W ÿse i358 livres 1 once 1 gros 8 19/29 grains, et crois cette estimation trop forte; car, comme je n J eus de le dire, le globe d’or très-fin, d’un pouce isp ; diamètre, dont je me suis servi, ne perdoit pas ni» '<9 'de son poids dans de l’eau qui n’étoit pas <ft stillce, et par conséquent il se pourroit que dans «eijeau distillée il n’eùt perdu que 1/18 3/4> et dans cil1 cas (t/i8 3/4) le pied cube d’or ne pèseroit réelmt; ment que i34o livres 9 onces i gros 25 grains; il cl e paroit donc qu’on a exagéré la densité de l’or cor 1 assurant qu’il perd dans l’eau plus de 1/19 de el >n poids, et que c'est tout au plus s’il perd t/19 , oui uquel cas le pied cube pèseroit i358 livres. Ceux sj ui assurent qu’il n’en pèse que i348 , et qui disent ill( n même temps qu’il perd dans l’eau entre 1/19 et |ij/?.o de son poids, ne se sont pas aperçus que ces eux résultats sont démentis l’un par l’autre.

l'expérience; car tout alliage diminue ou détruit la ténacité des métaux : celle de l’or est si forie, qu’un fil de ce métal , d’un dixième de pouce de diamètre, peut porter, avant de se rompre, cinq cents livres de poids; aucune autre maiiere métallique ou terreuse ne peut en supporter autant.

La divisibilité et la ductilité ne sont que des qualités secondaires qui dépendent en partie de la densité et en partie de la ténacité 011 de la liaison des parties constituantes. L’or, qui, sous un même volume, contient plus du double de matière que le cuivre, sera par cela seul une fois plus divisible ; et comme les parties intégrantes de l’or sont plus voisines les unes des autres que dans toute autre substance, sa ductilité es; aussi la pins grande, et surpasse celle des autres métaux dans une proportion bien plus grande que celle de la densité 01; de la ténacité, parce que la ductilité, qui est le produit de ces deux causes, n’est pas en rapport simple à l’une ou à l’autre de ces qualités, mais en raison composée des deux. La ductilité sera donc relative à la densité multipliée par la ténacité; et c’est ce qui, dans l’or, rend cette ductilité encore plus grande à proportion que dans tout autre métal.

Cependant la forte ténacité de l’or, et sa ductilité encore plus grande, ne sont pas des propriétés aussi essentielles que sa densité; elles en dérivent el ont leur plein effet tant que rien 11’intercepte la liaison des parties constituantes, tant que I homogénéité subsiste, et qu’aucune force ou matière étrangère ne change la position de ces mêmes parties ; mais ces deux qualités, qu’on croiroit essentielles à l’or, se perdent dès que sa substance subit quelque dérangement dans son intérieur; un grain d’arsenic ou d’étain jeté sur un marc d’or en fonte, ou même leur vapeur, suffit pour altérer toute celte quantité d’or, et le rend aussi fragile qu’il étoit auparavant tenace et ductile. Quelques chimistes ont prétendu qu’il perd de même sa ductilité par les matières inflammables, par exemple lorsque, étant en fusion, il est immédiatement exposé à la vapeur du charbon ; mais je ne crois pas que cette opinion soit fondée.

L’or perd aussi sa ductilité par la percussion; il s’écrouit, devient cassant, sans addition ni mélange d’aucune matière ni vapeur, mais par le seul dérangement de ses parties intégrantes : ainsi ce métal, qui de tous est le plus ductile, n’en perd pas moins aisément sa ductilité; ce qui prouve que ce n’est point une propriété essentielle et constante

45a MINERAUX.

à la matière métallique, mais seulement une qualité relative aux différent étals où elle se trouve, puisqu’on peut lui ôter par l’écrouissement et lui rendre par le recuit au feu cette qualité ductile alternativement, et autant de fois qu’on le juge à propos. Au reste, M. Brisson , de l’Académie des Sciences, a reconnu, par des expériences très-bien faites, qu’en même temps que l’écrouissement diminue la ductilité des métaux, il augmente leur densité, qu’ils deviennent par conséquent d’une plus grande pesanteur spécifique, et que cet excédant de densité s’évanouit par le recuit.

La fixité au feu , qu’on regarde encore comme une des propriétés essentielles de l’or, n’est pas aussi absolue ni même aussi grande qu’on le croit vulgairement, d’après les expériences de Bojle et de Kunckel; ils ont, disent-ils, tenu pendant quelques semaines de l’or en fusion sans aucune perte sur son poids : cependant je suis assuré, par des expériences faites dès l’année 1747 I, à mon miroir de réflexion, que l’or fume et se sublime en vapeurs, même avant de se fondre; on sait d’ailleurs qu’au moment que ce métal devient rouge, et qu’il est sur le point d’entrer en fusion , il s’élève à sa surface une petite flamme d’un vert léger : et M. Macquer, notre savant professeur de chimie, a suivi les progrès de l’or en fonte au foyer d’un miroir réfringent, et a reconnu de même qu’il continuoit de fumer et de s’exhaler en vapeur; il a démontré que celte vapeur étoit métallique, qu’elle saisissoit et doroii l’argent ou les autres matières qu’011 tenoit au dessus de cet or fumant. Il n’est donc pas douteux que l’or ne se sublime en vapeurs métalliques, non seulement après, mais même avant sa fonte au foyer des miroirs ardens : ainsi ce n’est pas la très-grande violence de ce feu du soleil qui produit cet effet , puisque la sublimation s’opère à un degré de chaleur assez médiocre, et avant que ce métal entre en fusion : dès lors, si les expériences de Boyle et de Kunckel sont exactes, l’on sera forcé de convenir que l’effet de notre feu sur l’or n’est pas le même que celui du feu solaire, et que s’il ne perd rien au premier, il peut perdre beaucoup et peut-être tout au second. Mais je ne puis m’empêcher de douter de la réalité de cette différence d’effet du feu solaire et de nos feux, et je présume que ces expériences de Boyle et de Kunckel n’ont pas été suivies avec assez de précision pour en conclure

Page 1