‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 42 sur 147 · PARTIE HYPOTHETIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE HYPOTHETIQUE

matière plus que brûle, profondément gelée, et par conséquent des lieux inhabités de tous les temps, inhabitables à jamais, si elles ne renfermoient pas au dedans d’elles-mêmes des trésors d’un feu bien supérieur à celui qu’elles reçoivent du soleil. Celle quantité de chaleur que notre globe possède en propre et qui est 5 o fois plus grande que la chaleur qui lui vient du soleil, est en effet le trésor de la nature, le vrai fonds du feu qui nous anime , ainsi que tous les êtres : c’est cette chaleur intérieure de la terre qui fait tout germer, tout éclore; c’est elle qui constitue l’élément du feu proprement dit, élément qui seul donne le mouvement aux autres élémens , et qui , s’il étoit réduit à i/5o, ne pourroit vaincre leur résistance, et tomberait lui-même dans l’inertie. Or cet élément , le seul actif, le seul qui puisse rendre l’air fluide, l’eau liquide, et la terre pénétrable, n’auroit-il été donné qu’au seul globe terrestre? L’analogie nous permet-elle de douter que les autres planètes ne contiennent de même une quantité de chaleur qui lui appartient en propre, et qui doit les rendre capables de recevoir et de maintenir la nature vivante? N’esi-il pas plus grand , plus digne de l’idée que nous devons avoir du Créateur, de penser que partout il existe des êtres cjui peuvent le connoîlre et célébrer sa gloire, que de dépeupler l’univers , à l’exception de la terre , et de le dépouiller de tous êtres sensibles , en le réduisant à une profonde solitude, où l’on ne trouveroit que le désert de l’espace , et les épouvantables masses d’une matière entièrement inanimée?

Il est donc nécessaire, puisque la chaleur du soleil est si petite sur la terre et sur les autres planètes , que toutes possèdent une chaleur qui leur appartienne en propre ; et nous devons rechercher d’où provient cette chaleur qui seule peut constituer l’élément du feu dans chacune des planètes. Or où pourrons-nous puiser cette grande quantité de chaleur, si ce n’est dans la source même de toute chaleur, dans le soleil seul , de la matière duquel les planètes ayant été formées, et projetées par une seule et même impulsion, auront toutes conservé leur mouvement dans le même sens , et leur chaleur à proportion de leur grosseur et de leur densité? Quiconque pèsera la valeur de ces analogies et sentira la force de leurs rapports ne pourra guère douter que les planètes ne soient issues et sorties du soleil par le choc d’une comète , parce qu’il n’y a dans le système solaire que les comètes qui soient

des corps assez puissans et en assez grand mouvement pour pouvoir communiquer une pareille impulsion aux masses de matière qui composent les planètes. Si l’on réunit à tous les faits sur lesquels j’ai fondé cette hypothèse* le nouveau fait de la chaleur propre de la terre et de l’insuffisance du soleil pour maintenir la nature, on demeurera persuadé comme je le suis , que , dans le temps de leur formation, les planètes et la terre étoient dans un état de liquéfaction, ensuite dans un état d’incandescence , et enfin dans un état successif de chaleur toujours décroissante depuis l’incandescence jusqu’à la température actuelle.

Car y a-t-il moyen de concevoir autrement l’origine et la durée de cette chaleur propre de la terre? Comment imaginer que le feu qu’on appelle central pût subsister en effet, au fond du globe , sans air, c’està-dire sans son premier aliment? et d’où viendrait ce feu qu’on suppose renfermé dans le centre du globe? Quelle source, quelle origine pourroit-on lui trouver? Descartes avoit déjà pensé quë la terre et les planètes n’étoient que de petits soleils encroûtes, c’est-à-dire éteints; Leibnitz n’a pas hésité à prononcer que le globe terrestre devoit sa forme et la consistance de ses matières à l’élément du feu ; et néanmoins ces deux grands philosophes n’avoienl pas , à beaucoup près, autant de faits, autant d’observations qu’on en a rassemblé et acquis de nos jours : ces faits sont actuellement en si grand nombre et si bien constatés , qu’il me paroit plus que probable que la terre, ainsi que les planètes, ont été projetées hors du soleil , et par conséquent composées de la même matière , qui d’abord étant en liquéfaction a obéi à la force centrifuge, en même temps qu’elle se rassembloit par celle de l’attraction ; ce qui a donné à toutes les planètes la forme renflée sous l’équateur, et aplatie sous les pôles, en raison de la vitesse de leur rotation ; qu’ensuite ce grand feu s’étant peu à peu dissipé , l’état d’une température bénigne et convenable à la nature organisée a succédé ou plus tôt ou plus tard dans les différentes planètes, suivant la différence de leur épaisseur et de leur densité. Et quand même il y aurait , pour la terre et pour les planètes, d’autres causes particulières de chaleur qui se combineroient avec celles dont nous avons calculé les effets, nos résultats n’en sont pas moins curieux,

i. Voyez, dans le premier volume de cet ouvrage, l’article qui a pour titre: De la formation des planètes.

MINÉRAUX. INTRODUCTION

do

Pt n’en seront que plus utiles à l’avancement des sciences. Nous parlerons ailleurs de ces causes particulières de chaleur; tout ce que nous en pouvons dire ici , pour ne pas compliquer les objets, c’est que ces causes particulières pourront prolonger encore le temps du refroidissement du globe et la durée de la nature vivante au delà des termes que nous avons indiqués.

Mais , me dira-t-on , votre théorie est-elle également bien fondée dans tous les points qui lui servent de base? Il est vrai, d’après vos expériences , qu’un globe gros comme la terre et composé des mêmes matières ne pourroit se refroidir, depuis l’incandescence à la température actuelle, qu’en 74 mille ans, et que pour l’échauffer jusqu’à l’incandescence il faudrait la quinzième partie de ce temps, c’est-à-dire environ cinq mille ans; et encore faudroit-il que ce globe fût environné pendant tout ce temps du feu le plus violent : dès lors il y a , comme vous le dites , de fortes présomptions que cette grande chaleur de la terre n’a pu lui être communiquée de loin ; et que par con-équent la matière terrestre a fait autrefois partie de la masse du soleil; mais il ne paroît pas également prouvé que la chaleur de cet astre sur la terre ne soit aujourd’hui que i/5o de la chaleur propre du globe. Le témoignage de nos sens semble se refuser à cette opinion que vous donnez comme une vérité constante; et quoiqu’on ne puisse pas douter que la terre n’ait une chaleur propre qui nous est démontrée par sa température toujours égale dans tous les lieux profonds où le froid de l’air ne peut communiquer, en résulte-t-il que celte chaleur, qui ne nous paroît être qu’une température médiocre, soit néanmoins cinquante fois plus grande <pie la chaleur du soleil, qui semble nous brûler ?

Je puis satisfaire pleinement à ces objections ; mais il faut auparavant réfléchir avec moi sur la nature de nos sensations. Une différence très-légère et souvent imperceptible , dans la réalité ou dans la mesure des causes qui nous affectent, en produit une prodigieuse dans leurs effets. Y a-t-il rien de plus voisin du très-grand plaisir que la douleur? et qui peut assigner la distance entre le chatouillement vif qui nous remue délicieusement et le frottement qui nous blesse, entre le feu qui nous réchauffe et celui qui nous brûle, entre la lumière qui réjouit nos yeux et celle qui les offusque, entre la saveur qui flatte notre goût et celle qui nous déplaît, entre l’odeur dont une

petite dose nous affecte agréablement d’abord, et bientôt nous donne des nausées? On doit donc cesser d’être étonné qu’une petite augmentaiion de chaleur telle que i/5o puisse nous paroître si sensible, et que les limites du plus grand chaud de l’été au plus grand froid de l’hiver soient entre 7 et 8, comme l’a dit M. Amontons, ou même entre 3i et 32, comme M. de Mairan l’a trouvé en prenant tous les résultats des observations faites sur cela pendant cinquantesix années consécutives.

Mais il faut avouer que si l’on vouloit juger de la chaleur réelle du globe d’après les rapports que ce dernier auteur nous a donnés des émanations de la chaleur terrestre aux accessions de la chaleur solaire dans ce climat , il se trouveroit que leurs rapports étant à peu près ; : 29 ; 1 en été , et ;; 47 1 ou même ; : 491 en hiver : 1; il se trouveroit, dis-je en joignant ces deux rapports, que la chaleur solaire ne seroit à la chaleur terrestre que r/5oo : 2, ou M r/25o : 1. Mais cette estimation seroit fautive, et l’erreur deviendroit d’autant plus grande que les climats seroienl plus froids. Il 11’y a donc que celui de l’équateur jusqu’aux tropiques où , la chaleur étant eu toutes saisons presque égale, on puisse établir avec fondement la proportion entre la chaleur des émanations de la terre et des accessions de la chaleur solaire. Or ce rapport, dans tout ce vaste climat, où les étés et les hivers sont presque égaux, est à tvèspeu près ;; 5o ", 1. C’est par cette raison que j’ai adopté celte proportion , et que j’en ai fait la base du calcul de mes recherches.

Néanmoins je ne prétends pas assurer af firmati veinent que la chaleur propre de la terre soit réellement cinquante fois plus grande que celle qui lui vient du soleil ; comme cette chaleur du globe appartient à toute la matière terrestre, dont nous faisons partie, nous n’avons point de mesure (pie nous puissions en séparer, ni par conséquent d’unité sensible et réelle à laquelle nous puissions la rapporter. Mais, quand même on voudroit que la chaleur solaire fût plus grande ou plus petite que nous ne l’avons supposée relativement à la chaleur terrestre, notre théorie ne changerait que par la proportion des résultats.

Par exemple, si nous renfermons toute l’étendue de nos sensations du plus grand chaud au plus grand froid dans les limites données par les observations de M. Amontons, c’est-à-dire entre 7 et 8 ou dans 1/8 #

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