‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 59 sur 147 · PREMIÈRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE

[es observations et des réflexions suivies, ont parvenus à eonnoitre les lois de Tuiliers, et qui, jugeant des choses par leurs ropres lumières , les voient sans préjugé , elles qu’elles sont , ou telles qu’elles pouroient être ; car ces deux points de vue sont peu près les mêmes ; et celui qui regarant une horloge pour la première fois , dioit que le principe de tous ses mouvemens st un ressort, quoique ce fût un poids, ne 3 tromperoit que pour le vulgaire, et auoit, aux yeux du philosophe, expliqué la îachine.

Ce n’est donc pas que j’aie affirmé ni lême positivement prétendu que noire lerre les planètes aient été formées nécessairelent et réellement par le choc d’une comète ui a projeté hors du soleil la six cent cinuanlième partie de sa masse : mais ce que ai voulu faire entendre , et ce que je mainens encore comme hypothèse très-probale , c’est qu’une comète qui , dans son péhélie , approclieroit assez près du soleil our en effleurer et sillonner la surface, pourbit produire de pareils effets, et qu’il n’est as impossible qu’il se forme quelque jour , e cette même manière, des planètes uouslles , qui toutes circuleroient ensemble mime les planètes actuelles , dans le même ;ns , et presque dans un même plan autour u soleil ; des planètes qui tourneroient sur les-mêmes , et dont la matière étant , au >rtir du soleil , dans un état de liquéfaction, béiroit à la force centrifuge, et s’élèveroit l’équateur en s’abaissant sous les pôles ; es planètes qui pourroient de même avoir es satellites en plus ou moins grand nomre , circulant autour d’elles dans le plan de ,urs équateurs, et dont les mouvemens selient semblables à ceux des satellites de os planètes : en sorte que tous les phénoènes de ces planètes possibles et idéales broient, je ne dis pas les mêmes, mais dans le ême ordre , et dans des rapports semblables jceux des phénomènes des planètes réelles. Et, pur preuve , je demande seulement que Ton pnsidère si le mouvement de toutes les pla-

iètes , dans le même sens , et presque dans même plan, ne suppose pas une impulon commune ; je demande s’il y a dans Tulivers quelques corps , excepté les comètes , ui aient pu communiquer ce mouvement 'impulsion; je demande s’il n’est pas pro-

Iible qu’il tombe de temps à autre des coètes dans le soleil, puisque celle de 1680 1 a pour ainsi dire rasé la surface, et si ir conséquent une telle comète , en sillonmt cette surface du soleil , ne conimimi-

Buffon. II.

queroit pas son mouvement d’impulsion à une certaine quantité de matière quelle sépareroit du corps du soleil , en la projetant au dehors : je demande si , dans ce torrent de matière projetée, il ne se formeroit pas des globes par l'attraction mutuelle des parties, et si ces globes ne se trouveroient pas à des distances différentes , suivant la différente densité des matières, et si les plus légères ne seroient pas poussées plus loin que les plus denses par la même impulsion; je demande si la situation de tous ces globes presque dans le même plan n’indique pas assez que le torrent projeté n’étoit pas d’uue largeur considérable , et qu’il n’avoit pour cause qu’une seule impulsion, puisque toutes les parties de la matière dont il étoit composé ne sont éloignées que très-peu de la direction commune; je demande comment et où la matière de la lerre et des planètes auroit pu se liquéfier , si elle n’eût pas résidé dans le corps même du soleil , et si l’on peut trouver une cause de celte chaleur et de cet embrasement du soleil, autre que celle de sa charge et du frottement intérieur produit par l’action de tous ces vastes corps qui circulent autour de lui; enfin je demande qu’on examine tous les rapports, que Ton suive toutes les vues , que Ton compare toutes les analogies sur lesquelles j’ai fondé mes raisonnemens , et qu’011 se contente de conclure avec moi que , si Dieu Teût permis, il se pourroit , par les seules lois de la nature, que la terre et les planètes eussent été formées de cette même manière.

Suivons donc notre objet , et, de ce temps qui a précédé les temps et s’est soustrait à notre vue, passons au premier âge de notre univers, où la terre et les planètes, ayant reçu leur forme, ont pris de la consistance, et de liquides sont devenues solides. Ce changement d’état s’est fait naturellement et par le seul effet de la diminution de la chaleur : la matière qui compose le globe terrestre et les autres globes planétaires étoit en fusion lorsqu’ils ont commencé à tourner sur eux-mêmes; ils ont donc obéi, comme toute autre matière fluide, aux lois de la force centrifuge : les parties voisines de l’équateur, qui subissent le plus grand mouvement dans la rotation, se sont le plus élevées; celles qui sont voisines des pôles , où ce mouvement est moindre ou nul , se sont abaissées dans la proportion juste et précise qu’exigent les lois de la pesanteur, combinées avec celles de la force centrifuge *, et

r. J’ai supposé dans mon Traité de la formation des planètes , vol. I, que la différence des diamètres

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cette forme de la terre et des planètes s’est conservée jusqu’à ce jour, et se conservera perpétuellement, quand même l’on voudrait supposer (pie* le mouvement de rotation viendrait à s’accélérer, parce que, la matière ayant passé de l’état de fluidité à celui de solidité, la cohésion des parties suffît seule pour maintenir la forme primordiale, et qu’il faudrait pour la changer (pie le mouvement de rotation prît une rapidité presque infinie, c’est-à dire assez grande pour que l’effet de la force centrifuge devînt plus grand que celui de la force de la cohérence.

Or le refroidissement de la terre et des planètes , comme celui de tous les corps chauds, a commencé par la surface : les matières en fusion s’y sont consolidées dans un temps assez court. Dès que le grand feu dont elles étoient pénétrées s’est échappé, les parties de la matière, qu’il tenoit divisées, se sont rapprochées et réunies de plus près par leur attraction mutuelle : celles qui avoient assez de fixité pour soutenir la violence du feu ont formé des masses solides ; mais celles qui, comme l’air et l’eau, se raréfient ou se volatilisent par le feu ne pouvoicnt faire corps avec les autres; elles en amt été séparées dans les premiers temps du refroidissement. Tous les élémeus pouvant se transmuer et se convertir, l’instant de la consolidation des matières fixes fut aussi celui de la plus grande conversion des élémens et de la production des matières volatiles : elles étoient réduites en vapeurs et

de £3» terre étoit dans le rapport de 174 à 17$ , d’sprès la détermination faite par nos mathématiciens envoyés en Laponie et an Pérou; mais, comme ils ont supposé une courbe régulière à la terre, j’ai averti que cette supposition étoit hypothétique , et par conséquent je ne me suis point arrêté à cette détermination. Je pense donc qu’on doit préférer te rapport de 229 à ?.3o, tel qu’il a été déterminé par Newton , d’après sa théorie et les expériences du pendule , qui me paroissent être bien plus sûres que les mesures. C’est par cette raison que, dans tes mémoires delà partie hypothétique, j’ai toujours supposé que le rapport des deux diamètres du sphéroide terrestre étoit de 229 à 23o. M. le docteur Irving, qui a accompagné M. Phipps dans son voyage au nord en 1.7 7 3 , a fait des expériences très exactes sur l’accélération du pendule au 79e degré 5o minutes , et il a trouvé que cette accélération étoit de 72 à 73 secondes en 24 heures, d’où il conclut que le diamètre a l’équateur est à Taxe de la terre comme 1 1.2 à 2.1 1 . Ce savant voyageur ajoute , avec raison , que son résultat approche de .celui de Ttewton beaucoup plus que celui de M. de ÎMaupcrluis , qui donne le rapport fie 178 î\ 179, et plus aussi que celui de M. Bradley, qui , d’après les observations de M. Campbell, donne le rapport de 300 à 201 pour la différence des deux diamètres de .a terre. ( Add. Buff')

dispersées au loin , formant autour des pla nètes une espèce d’atmosphère semblable î celle du soleil ; car ou sait que le corps di cet astre de feu est environné d’une sphèr de vapeurs qui s’étend à des distances im menses,et peut-être jusqu’à l’orbe de la terre L’existence réelle de cette atmosphère so jaire est démontrée par un phénomène qu accompagne les éclipses totales du soleil La lune en couvre alors à nos yeux le dis que lotit entier; et néanmoins l’on voit er core un limbe ou grand cercle de vapeurs dont la lumière est assez vive pour non éclairer à peu près autant que celle de 1 lune : sans cela le globe lerrestre sera plongé dans l’obscurité la plus profond pendant la durée de l’éclipse totale. On observé que cette atmosphère solaire e; plus dense dans ses parties voisines du sf lejl , et qu’elle devient d’autant plus rare plus transparente qu’elle s’étend et s’éloigr davantage du corps de cet astre de feu : l’c j ne peut donc pas douter que le soleil r soit environné d’une sphère de matièrnj aqueuses, aériennes, et volatiles, que sa vit 1 lente chaleur lient suspendues et reléguéi j à des distances immenses, et que, dans [ moment de la projection des planètes, i torrent des matières fixes sorties du corj'i du soleil, n’ait, en traversant son atmii sphere, entraîné une grande quantité dee j matières volatiles dont elle est composée' et ce sont ces mêmes matières volatile: aqueuses, et aériennes, qui ont eusui hf formé les atmosphères des planèles, lesqu< ji les étoient semblables à l’atmosphère <HI soleil, tant que les planètes ont été, coma j; lui , dans un état de fusion ou de grantl in< andescence.

Toutes les planètes n’étoient donc alo if que des masses de verre liquide, enviro j nées d’une sphere de vapeurs. Tant qu j duré cet élat de fusion , et même long-lennj après, les planètes étoient lumineuses p: elles-mêmes, comme le sont tous les cor j en incandescence; mais, à mesure que i planèles prenoient de la consistance , ell i perdoient de leur lumière : elles ne devi I reut toul-à-fait obscures qu’après s’êtl consolidées jusqu’au centre , et long-tem ' après la consolidation de leur surface, coan ! l’on voit dans une masse de mêlai fondu 1 lumière et la rougeur subsister très-ion i temps après la consolidation de sa sut fat ; Et dans ce premier temps où les planèl ‘ brilloient de leurs propres feux elles cl î voient lancer des rayons, jeter des éiinctf le», faire des explosions, et ensuite sotiflï i

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en se refroidissant, différentes ébullitions, à mesure que Peau , Pair et les autres matières qui ne peuvent supporter le feu , retomboient à leur surface : la production des élémens , et ensuite leur combat , n’ont pu manquer de produire des inégalités, des aspérités, des profondeurs, des hauteurs, des cavernes à la surface et dans les preïiières couches de l’intérieur de ces grandes nasses; et c’est à cette époque que Pon doit rapporter la formation des plus hautes nontagnes de la terre, de celles de la lune, ;t dé toutes les aspérités ou inégalités qu’on perçoit sur les planètes.

Représentons - nous l’état et l’aspect de lotre univers dans son premier âge : toutes es planètes , nouvellement consolidées à la urface, étoient encore liquides à l'intérieur, t lançoient au dehors une lumière trèsive; c’étoienl autant de petits soleils déîchés du grand , qui ne lui cédoient que ar le volume, et dont la lumière et la chaîur se répandoient de même. Ce temps 'incandescence a duré tant que la planète ’a pas été consolidée jusqu’au centre, c’est- -dire environ 2986 ans pour la terre, 644 ns pour la lune, 2127 ans pour Mercure, i3o ans pour Mars, 3596 ans pour Vénus, 140 ans pour Saturne, et 9433 ans pour upiter.

ILes satellites de ces deux grosses planès, aussi bien que Panneau qui environne aturne , lesquels sont tous dans le plan de îq dateur de leur planète principale, a voient é projetés , dans le temps de la liquéfacon , par la force centrifuge de ces grosses auètes, qui tournent sur elles-mêmes avec le prodigieuse rapidité : la terre, dont vitesse de rotation est d’environ 9000 mes pour vingt-quatre heures, c’est-à-dire ; six lieues un quart par minute, a, dans : même temps , projeté hors d’elle les paris les moins denses de son équateur , leslelles se sont rassemblées par leur attrac- 111 mutuelle à 85ooo lieues de distance, ! elles ont formé le globe de la lune. Je Avance rien ici qui ne soit confirmé par le t , lorsque je dis que ce sont les parties s’j s moins denses qui ont été projetées , et tti Pelles Pont été de la région de Péquateur; r Pon sait que la densité de la lune est à lie de la terre comme 702 sont à 1000 , îst-à-dire de plus d’un tiers moindre; et 1 n sait aussi que la lune circule autour de terre dans un plan qui 11’est éloigné que s 23 degrés de notre équateur , et que sa Mance moyenne est d’environ 85ooo lieues. jDans Jupiter, qui tourne sur lui-même

en dix heures, et dont la circonférence est onze fois plus grande que celle de la terre, et la vitesse de rotation de i65 lieues par minute, cette énorme force centrifuge a projeté un grand torrent de matière de diiférens degrés de densité, dans lequel se sont formés les quatre satellites de cette grosse planète, dont l’un, aussi petit que la lune, n’est qu’à 89500 lieues de distance, c’est-àdire presque aussi voisin de Jupiter que la lune l’est de la terre; le second, dont la matière étoit un peu moins dense que celle du premier, et qui est environ gros comme Mercure, s’est formé à 141800 lieues; le troisième, composé de parties encore moins denses, et qui est à peu près grand comme Mars, s’est formé à 225800 lieues; et enfin le quatiième , dont là matière étoit la plus légère de toutes, a été projeté encore plus loin, et ne s’est rassemblé qu’à 397877 lieues; et tous les quatre se trouvent, à trèspeu près, dans le plan de Péquateur de leur planète principale, et circulent dans le même sens autour d’elle1. Au reste, la matière qui compose le globe de Jupiter est ellemême beaucoup moins dense que celle de la terre. Les planètes voisines du soleil sont les plus denses; celles qui en sont les plus éloignées sont en même temps les plus légères : la densité de la terre e t à celle de Jupiter comme 1000 sont à 292 ; et il est à présumer que la matière qui compose ses satellites est encore moins dense que celle dont il est lui-même composé K

Saturne , qui probablement tourne sur lui -même encore plus vite que Jupiter, a non seulement produit cinq satellites, mais encore un anneau qui, d'après mon hypothèse, doit être parallèle à son équateur, et qui l’environne comme un pont suspendu et continu à 54000 lieues de distance : cet anneau, beaucoup plus large qu’épais, est composé d’une matière solide, opaque, et semblable à celle des satellites; il s’est trouvé dans le même état de fusion, et ensuite d’incandescence. Chacun de ces vastes corps a conservé cette chaleur primitive, en rai-

1. M. Bailly a montré , par dos raisons très-plausibles, tirées du mouvement des nœuds des satellites de Jupiter, que le premier de ses satellites circule dans le plan même de l’équateur de cette planète, et que le* trois autres ne s’en écartent pas d’un degré. (Mémoires de F Académie des Sciences, année 1766.)

2. J’ai, par analogie, donné aux satellites de Jupiter et de Saturne la même densité relative qui se trouve entre la terre et la lune , c’est-à-dire de rooo à 702. (Voyez le premier mémoire sur la température des planètes .)

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son composée de leur épaisseur et de leur densité; en sorte que l’anneau de Salurne, qui paroît être le moins épais de tous les corps célestes, est celui qui auroit perdu le premier sa chaleur propre , s’il n’eût pas tiré de très -grands supplémens de chaleur de Saturne même , dont il est fort voisin ; ensuite la lune et les premiers satellites de Saturne et de Jupiter, qui sont les plus petits des globes planétaires , auroient perdu leur chaleur propre , dans des temps toujours proportionnels à leur diamètre ; après quoi les plus gros satellites auroient dé môme perdu leur chaleur , et tous seroient aujourd’hui plus refroidis que le globe de la terre , si plusieurs d’entre eux n’avoienl pas reçu de leur planète principale une chaleur immense dans les commencemens : enfin les. deux grosses planètes, Saturne et Jupiter, conservent encore actuellement une trèsgrande chaleur en comparaison de celle de leurs satellites , et même de celle du globe de la terre.

Mars, dont la durée de rotation est de vingt - quatre heures quarante minutes , et dont la circonférence n’est que treize vingtcinquièmes de celle de la terre , tourne une fois plus lentement que le globe terrestre, sa vitesse de rotation n’étant guère que de trois lieues par minute ; par conséquent sa force centrifuge a toujours été moindre de plus de moitié que celle du globe terrestre ; c’est par cette raison que Mars , quoique moins dense que la terre dans le rapport de 73o à 1000, n’a point de satellite.

Mercure, dont la densité est à celle de la terre comme 2040 sont à 1000, n’auroit pu produire un satellite que par une force centrifuge plus que double de celle du globe de la terre ; mais , quoique la durée de sa rotation n’ait pu être observée par les astronomes , il est plus que probable qu’au lieu d’être double de celle de la terre, elle est, au contraire , beaucoup moindre. Ainsi l’on peut croire avec fondement que Mercure n’a point de satellite.

Ténus pourroit en avoir un; car, étant un peu moins épaisse que la terre dans la raison de 17 à 18, et tournant un peu plus vite dans le rapport de 23 heures 20 minutes à 23 heures 56 minutes , sa vitesse est de plus de six lieues trois quarts par minute, et par conséquent sa force centrifuge d’environ un treizième plus grande que celle de la terre. Cette planete auroit donc pu produire un ou deux satellites dans le temps de sa liquéfaction, si sa densité plus grande que celle de la terre, dans la raison de 1270

à 1000, c’est-à-dire de plus de 5 contie 4, ne se fut pas opposée à la séparation et à la projection de ses parties même les plus liquides; et ce pourroit être par cette raison que Ténus n’auroit point de satellite, quoiqu’il y ait des observateurs qui prétendent en avoir aperçu un autour de cette planète.

A tous ces faits que je viens d’exposer on doit en ajouter un qui m’a été communiqué par M. Bailly , savant physicien astronome de l’Académie des Sciences. La surface de Jupiter est, comme l’on sait, sujette à des changemens sensibles, qui semblent indiquer que cette grosse planète est encore dans un état d’inconstance et de bouillonnement. Prenant donc, dans mon système de l’incandescence générale et du refroidissement des planètes, les deux extrêmes, c’està-dire Jupiter comme le plus gros, et la lune comme le plus petit de tous les corps planétaires, il se trouve que le premier, qui n’a pas eu encore le temps de se refroidir et de prendre une consistance entière , noiui présente à sa surface les effets du mouvement intérieur dont il est agité par le feu tandis que la lune, qui, par sa petitesse, 1 dû se refroidir en peu de siècles, ne nou; offre qu’un calme parfait , c’est-à-dire un< surface qui est toujours la même, et sun laquelle l’on n’aperçoit ni mouvement n changement. Ces deux faits, connus de astronomes, se joignent aux autres analogie que j’ai présentées sur ce sujet, et ajouten un petit degré de plus à la probabilité d< ! mon hypothèse.

Par la comparaison que nous avons fait de la chaleur des planètes à celle de la terrei on a vu que le temps de l’incandescencj pour le globe terrestre a duré deux mill j neuf cent trente-six ans; que celui de sa cha leur, au point de 11e pouvoir le toucher, * été de trente-quatre mille deux cent soixante ; dix ans , ce qui fait en tout trente-sept mill deux cent six ans; et que c’est là le premifi; moment de la naissance possible de la naj ture vivante. Jusqu’alors les élémens d l’air et de l’eau étoient encore confondu.' j et ne pou voient se séparer ni s’appuyer si j la surface brûlante de la terre , qui les diss i poit en vapeurs; mais, dès que cette ardei : se fut attiédie, une chaleur bénigne et fi conde succéda par degrés au feu dévorant qi s’opposoit à toute production , et même i l’établissèment des élémens. Celui du fei dans ce premier temps, s’étoit pour ain| dire emparé des trois autres , aucun n’exi toit à part : la terre, l’air, et l’eau, pétij de feu et confondus ensemble , n’offroien

PREMIÈRE ÉPOQUE

au lieu de leurs formes distinctes , qu’une masse brûlante environnée de vapeurs enflammées. Ce n’est donc qu’après trente-sept mille ans que les gens de la terre doivent dater les actes de leur monde, et compter les faits de la nature organisée.

Il faut rapporter à cette première époque ce que j’ai écrit de l’état du ciel , dans mes mémoires sur la température des planètes. Toutes, au commencement, étoient brillantes et lumineuses; chacune formoit un petit soleil 1, dont la chaleur et la lumière ont diminué peu à peu et se sont dissipées successivement dans le rapport des temps , que j’ai ci-devant indiqué, d’après mes expériences sur le refroidissement des corps en général, dont la durée est toujours à trèspeu près proportionnelle à leurs diamètres et à leur densité2.

Les planètes, ainsi que leurs satellites, se sont donc refroidies les unes plus tôt et les autres plus tard, et, en perdant partie de leur chaleur, elles ont perdu toute leur lumière propre. Le soleil seul s’est maintenu dans sa splendeur, parce qu’il est le seul autour duquel circulent un assez grand nombre de corps pour en entretenir la lumière, la chaleur et le feu.

Mais sans insister plus long-temps sur ces objets, qui paraissent si loin de notre vue, rabaissons-la sur le seul globe de la terre. Passons à la seconde époque, c’est-à-dire au temps où'la matière qui le compose, s’étant consolidée, a formé les grandes masses de matières vitrescibles.

Je dois seulement répondre à une espèce d’objection que l’on m’a déjà faite sur la trèslongue durée des temps. Pourquoi nous jeter, m’a-t-on ait, dans un espace aussi vague qu’une durée de cent soixante-huit mille ans ? car, à la vue de votre tableau , la terre est âgée de soixante-quinze mille ans, et la nature vivante doit subsister encore pendant quatre-vingt-treize mille ans : est-il aisé, est-il même possible de se former une idée du tout ou des parties d’une aussi longue suite de siècles? Je n’ai d’autre réponse que l’exposition des monumens et la considération des ouvrages de la nature: j’en donnerai le détail et les dates dans les époques qui vont suivre celle-ci, et l’on verra

1. Jupiter, lorsqu’il est le plus près de la terre, nous paroît sous un angle de 5ç> ou. 60 secondes ; il formoit donc un soleil dont le diamètre n’étoit que trente-une fois plus petit que celui de notre soleil.

2. Voyez le premier et le second mémoire sur les progrès de la chaleur, et les recherches sur la temperatwe des planètes.

que bien loin d’avoir augmenté sans nécessité la durée du temps , je l’ai peut-être beaucoup trop raccourcie.

Eh ! pourquoi l’esprit humain semble-t-il se perdre dans l’espace de la durée plutôt que dans celui de l’étendue, ou dans la considération des mesures, des poids, et des nombres? pourquoi cent mille ans sont-ils plus difficiles à concevoir et à compter que cent mille livres de monnoie? Serait-ce parce que la somme du temps ne peut se palper ni se réaliser en espèces visibles? ou plutôt n’esl-ce pas qu’étant accoutumés par notre trop courte existence à regarder cent ans comme une grosse somme de temps, nous avons peine à nous former une idée de mille ans , et ne pouvons plus nous représenter dix mille ans , ni même en concevoir cent mille ? Le seul moyen est de diviser en plusieurs parties ces longues périodes de temps, de comparer par la vue de l’esprit la durée de chacune de ces parties avec les grands effets et surtout avec les constructions de la nature, se faire des aperçus sur le nombre des siècles qu’il a fallu pour' produire tous les animaux à coquilles dont la terre est remplie, ensuite sur le nombre encore plus grand des siècles qui se sont écoulés poulie transport et le dépôt de ces coquilles et de leurs détrimens, enfin sur le nombre des autres siècles subséquens, nécessaires à la pétrification et au dessèchement de ces matières; et dès lors on sentira que cetle énorme durée de soixante-quinze mille»ans, que j’ai comptés depuis la formation de la terre jusqu’à son état actuel , n’est pas encore assez étendue pour tous les grands ouvrages de la nature, dont la construction nous démontre qu’ils n’ont pu se faire que par une succession lente de mouvemens réglés et constans.

Pour rendre cet aperçu plus sensible , donnons un exemple; cherchons combien il a fallu de temps pour la construction d’une colline d’argile de mille toises de hauteur. Les sédimens successifs des eaux ont formé toutes les couches dont la colline est composée depuis la base jusqu’à son sommet. Or no us pouvons juger du dépôt successif et journalier des eaux par les feuillets des ardoises; ils sont si minces qu’on peut en compter une douzaine dans une ligne d’épaisseur. Supposons donc que chaque marée dépose un sédiment d’un douzième de ligne d’épaisseur, c’est-à-dire d’un sixième de ligne chaque jour : le dépôt augmentera d’une ligne en six jours, de six lignes en trente-six jours, et par conséquent d’environ

DES ÉPOQUES DE LÀ ftATURE.

cinq pouces en un an; ce qui donne plus de quatorze mille ans pour le temps nécessaire à la composition d’une colline de glaise de mille toises de hauteur : ce temps paroi Ira même trop court si ou le compare avec ce qui se passe sous nos yeux sur certains rivages de la mer, où elle dépose des limons et des argiles, comme sur les côtes de Normandie 1 ; car le dépôt n’augmente qu’insensiblemeht et de beaucoup moins de cinq pouces par an. El si cette colline d’argile

ï. Chaque marée montante apporte et répand sur tout le rivage un limon impalpable, qui ajoute une nouvelle feuille aux anciennes , d’où résulte , par la succession des temps , un schiste tendre et feuilleté. (Add. Buff.)

est couronnée de rochers calcaires, la duréè du temps , que je réduis à quatorze mille ans, ne doit-elle pas être augmentée de celui qui a été nécessaire pour le transport des coquillages dont la colline est surmontée? et celte durée si longue n’a-t-elle pas encore été suivie du temps nécessaire à la pétrification et au dessèchement de ces sédimens , et encore d'un temps tout aussi long pour la Figuration de la colline par angles saillans et rentrans? J’ai cru devoir entrer d’avance dans ce détail, afin de démontrer qu’au lieu de reculer trop loin les limites de la durée, je les ai rapprochées autant qu’il m’a été possible , sans contredire évidemment les faits consignés dans les archives de la nature.

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