‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 5)Chapitre 58 sur 147 · PREMIÈRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE

Iproclient quelquefois de si près du soleil, qu’il est pour ainsi dire nécessaire que quelques-unes y tombent obliquement et en sillon- | nent la surface, en chassant devant elles les 1 matières mises en mouvement par leur choc.

Ji II en est de même de la cause qui a pu produire la chaleur du soleil : il m’a paru fl qu’on peut la déduire des effets naturels, fl c’est-à-dire la trouver dans la constitution 1 du système du monde ; car le soleil ayant à ■ supporter tout le poids, toute la force de 1 l’action pénétrante des vastes corps qui cir- I culent autour de lui , et ayant à souffrir en même temps l’action rapide de cette espèce de frottement intérieur dans toutes les par- ! ties de sa masse , la matière qui le compose ! doit être dans l’état de la plus grande divi- J sion ; elle a du devenir et demeurer fluide,

■ lumineuse, et brûlante, en raison de cette I pression et de ce frottement intérieur tou- I jours également subsistant. Les mouvemens $j irréguliers de > taches du soleil , aussi bien : que leur apparition spontanée et leur dispafl rilion , démontrent assez que cet astre est 1 liquide, et qu’il s’élève de temps en temps |à sa surface des espèces de scories ou d’é- '!|j eûmes, dont les unes nagent irrégulièrement

J|j sur cette matière en fusion, et dont quelques autres sont fixes pour un temps, et disparoissent , comme les premières, lors- ! que l’action du feu les a de nouveau 'divisées. On sait que c’est par le moyen ■ de quelques-unes de ces taches fixes qu’on a déterminé la durée de la rotation du soleil en vingt cinq jours et demi.

1 Or chaque comète et chaque planète forment une roue, dont les rais sont les rayons ; de la force attractive; le soleil est l’essieu éjou le pivot commun de toutes ces différen- I tes roues; la comète ou la planète en est la fl jante mobile, et chacune contribue de tout 1 son poids et de toute sa vitesse à l’embraflsement de ce foyer général, dont le feu du- |i rera par conséquent aussi long-temps que le || mouvement et la pression des vastes corps 5 qui le produisent.

l| De là ne doit-on pas présumer que si l’on |j ne \oit pas des planètes autour des étoiles Il fixes, ce n’est qu’à cause de leur immense ji éloignement ? Notre vue est trop bornée, üj nos instrumens trop peu puissans , pour ji apercevoir ces astres obscurs , puisque ceux ||| mêmes qui sont lumineux échappent à nos ji yeux, et que , dans le nombre infini de ces I étoiles, nous ne connoîlrons jamais que celj les dopt nos instrumens de longue vue pourront nous rapprocher : mais l’analogie nous indique qu’étant fixes et lumineuses comme

le soleil, les étoiles ont dû s’échauffer, se liquéfier , et brûler par la même cause, c’està-dire par la pression active des corps opaques , solides, et obscurs, qui circulent autour d’elles. Cela seul peut expliquer pourquoi il n’y a que les astres fixes qui soient lumineux, et pourquoi dans l’univers solaire tous les astres errans sont obscurs.

Et la chaleur produite par cette cause devant être en raison du nombre , de la vitesse, et de la masse des corps qui circulent autour du foyer , le feu du soleil doit être d’une ardeur ou plutôt d’une violence extrême, non seulement parce que les corps qui circulent autour de lui sont tous vastes, solides, et mus rapidement, mais encore parce qu’ils sont en grand nombre : car, indépendamment des six planètes, de leurs dix saieliites, et de l’anneau de Saturne, qui tous pèsent sur le soleil et forment un volume de matière deux mille fois plus grand que celui de la terre, le nombre des comètes est plus considérable qu’on ne le croit vulgairement : elles seules ont pu suffire pour allumer le feu du soleil avant la projection des planètes, et suffiroient encore pour l’entretenir aujourd’hui. L’homme ne parviendra peut-être jamais à reconnoître les planètes qui circulent autour des étoiles fixes; mais, avec le temps, il pourra savoir au juste quel est le nombre des comètes dans le système solaire. Je regarde cette grande connoissanee comme réservée à la postérité. En attendant, voici une espèce d’évaluation qui, quoique bien éloignée d’être précise , ne laissera pas de fixer les idées sur le nombre de ces corps circulant autour du soleil :

En consultant les Recueils d’observations, on voit que depuis l’an iioi jusqu’en 1766, c’est-à-dire en six cent soixante-cinq années , il y a eu deux cent vingt-huit apparitions de comètes. Mais le nombre de ces astres errans qui ont été remarqués n’est pas aussi grand que celui des apparitions, puisque la plupart, pour ne pas dire tous, font leur révolution en moins de six cent soixantecinq ans. Prenons donc les deux comètes desquelles seules les révolutions nous sont parfaitement connues; savoir, la comète de 1680, dont la période est d’environ cinq cent soixante-quinze ans, et celle de 17 5g, dont la période est de soixante-seize ans. On peut croire, en attendant mieux, qu’en prenant le terme moyen, trois cent vingtsix ans, entre ces deux périodes de révolution , il y a autant de comètes dont la période excède trois cent vingt-six ans, qu’il y en a don* l" ''««•iode est moindre. Ainsi,

DES EPOQUES DE LA NATURE

en les réduisant toutes à trois cent vingt-six ans, chaque comète aurait parti deux fois en six cent cinquante-deux ans , et l’on auroit par conséquent à peu près quinze comètes pour deux cent vingt-huit apparitions en six cent soixante-cinq ans.

Maintenant, si l’on considère que vraisemblablement il y a plus de comètes hors de la portée de notre vue, ou échappées à l’œil des observateurs, qu’il n’y en a eu de remarquées , ce nombre croîtra peut-être de plus du triple; en sorte qu’on peut raisonnablement penser (ju il existe dans le système solaire quatre ou cinq cents comètes. Et s’il eu est des cometes comme des planètes, si les plus grosses sont les plus éloignées du soleil, si les plus petites sont les seules qui en approchent d’assez près pour que nous puissions les apercevoir, quel volume immense de matière! quelle charge énorme sui le corps de cet astre! quelle pression, c’est-à-dire quel frottement intérieur dans toutes les parties de sa masse, et par conséquent quelle chaleur et quel feu produit par ce frottement !

Car, dans notre hypothèse, le soleil étoit une masse de matière en fusion, même avant la projection des planètes ; par conséquent ce feu n’avoit alors pour cause que la pression de ce grand nombre de comètes qui circuloient précédemment et circulent encore aujourd’hui autour de ce foyer commun. Si la masse ancienne du soleil a été diminuée d’un six cent cinquantième par la projection de la matière des planètes lors de leur formation, la quantité totale de la cause de son feu, c’est-à dire de la pression totale, a été augmentée dans la proportion de la pression entière des planètes, réunie à la première pression de toutes les cometes , à l’exception de celle qui a produit l’effet de la projection, et dont la matière s’est mêlée à celle des planètes pour sortir du soleil , lequel par conséquent, après cette perte, n’en est devenu que plus brillant, plus actif, et plus propre à éclairer, échauffer, et féconder son univers.

En poussant ces inductions encore plus loin , on se persuadera aisément que les satellites qui circulent autour de leur planète principale, et qui posent sur elle comme les planètes pèsent sur le soleil; que ces satellites, dis-je , doivent communiquer un certain degré de chaleur à la planète autour de laquelle ils circulent : la pression et le mouvement de la lune doivent donner à la terre un degré de chaleur qui seroit plus grand si la vitesse du mouvement de circulation

de la lune étoit plus grande; Jupiter, quia quatre satellites, et Saturne, qui en a cinq, j| avec un grand anneau, doivent, par cette L seule raison, être animés d’un certain degré I de chaleur. Si ces planètes très-éloignées du h soleil n’étoient pas douées comme la terre i d’une chaleur intérieure , elles seroient plus h que gelées, et le froid extrême que Jupiter ; et Saiurne auroient à supporter, à cause de L leur éloignement du soleil, ne pourroit être tempéré que par l’action de leurs satellites, j Plus les corps circulans seront nombreux, i grands, et rapides , plus le corps qui leur | sert d’essieu ou de pivot s’échauffera par le I frottement intime qu’ils feront subir à toutes les parties de sa masse.

Ces idées se lient parfaitement avec celles qui servent de fondement à mon hypothèse sur la formation des planètes; elles en sont I des conséquences simples et naturelles : mais j’ai la preuve que peu de gens oi-t saisi les rapports et l’ensemble de ce grand système, j Néanmoins y a-t-il un sujet plus élevé, plus j digne d’exercer la force du génie? On m’a j critiqué sans m’entendre; que puis-je ré- f pondre ? sinon que tout parle à des yeux j attentifs , tout est indice pour ceux qui savent voir; mais que rien n’est sensible, rien j n’est clair pour le vulgaire , et même pour j ce vulgaire savant qu’aveugle le préjugé. > Tâchons néanmoins de rendre la vérité plus i palpable ; augmentons le nombre des probabilités ; rendons la vraisemblance pi us | grande; ajoutons lumières sur lumières, en j réunissant les faits, en accumulant les preuves, | et laissons-nous juger ensuite sans inquiétude s et sans appel ; car j’ai toujours pensé qu’un j homme qui écrit doit s’occuper uniquement j de son sujet, et nullement de soi ; qu’il est f contre la bienséance de vouloir en occuper les autres, et que par conséquent les critiques personnelles doivent demeurer sans réponse.

Je conviens que les idées de ce système peuvent paroitre hypothétiques, étranges, i et même chimériques, à tous ceux qui, ne i jugeant les choses que par le rapport de leurs i sens , n’ont jamais conçu comment on sait I que la terre n’est qu’une petite planète, ren- i fiée sur l’équateur et abaissée sous les pôles ; à ceux qui ignorent comment on s’est assuré j que tous les corps célestes pèsent, agissent, i et réagissent les uns sur les autres ; comment i on a pu mesurer leur grandeur, leur dis tance, leurs mouvemens, leur pesanteur, ; etc. ; mais je suis persuadé que ces mêmes j idées paraîtront simples, naturelles, et même grandes, 'au petit nombre de ceux qui, par

Page 1