CALCÉDOINE
La calcédoine est encore une agate , mais moins belle que la cornaline, la sardoine et la prase ; elle est aussi moins transparente, et sa couleur est indécise , laiteuse et bleuâtre : cette pierre est donc fort au-dessous, non-seulement des cornalines et des sardoines , mais même des agates qui ne sont point laiteuses , et dont la demi-transparence est nette ; aussi donne-t-on le nom de calcédoine à toute agate dont la pâte est nuageuse et blanchâtre.
Les calcédoines en petites masses, grosses comme des lentilles ou des pois , sont très-communes et se trouvent en immense quantité : j’en ai vu par milliers dans des mines de fer en grains; elles y étaient elles-mêmes en petits grains arrondis qui paraissaient avoir été usés
K ® Lycophtalmos quatuor estcolorum ex rutilo et sangui- « neo, in ruedio nigrurn candido cingitur, ut luporum oculi , « illis per oninia similis. — Triophtalmos très hominis sinnil « oculos exprimens. Plin., lib. XXXVII, n° 71 et 72. — Hor- « minodes ex argumente viriditatis in candida gemma vel « nigra et aliquando pallida, ambiente circulo au rei coloris « appellalur. » Pline. n° 60.
2 On trouve des onyx dans l’Yémen; on voit beaucoup de ces pierres dans les chemins , entr.i Tas et le mont Sumara : Ayescha, la femme bien-aimée de Mahomet, avait un collier de ces pierres peu estimées aujourd'hui. Description de l’Arabie, par M. rfiebuhr. page 123.
DES MINERAUX
par le frottement dans leur transport par le mouvement des eaux : la plupart n’étaient donc que des débris de masses plus grandes ; car on trouve communément les calcédoines en stalactites d’un assez grand volume , tantôt mamelonnées, et tantôt en lames aplaties ; elles forment souvent la base des onyx , dans lesquels on voit le lit de calcédoine surmonté d’un lit de cornaline ou de sardoine. Les calcédoines sont aussi quelquefois ondées ou ponctuées de rouge ou d’orangé, et se rapprochent par là des cornalines et des sardoines ; mais les onyx les plus estimés, et dont on fait les plus beaux camées, sont ceux qui, sur un lit d’agate purement blanche, portent un ou plusieurs lits de couleur rouge, orangée, bleue, brune ou noire, de couleurs en un mot dont les couches différentes tranchent vivement et nettement l’épaisseur de la pierre. Ordinairement la calcédoine est laiteuse, blanche ou bleuâtre dans toute sa substance. On en trouve de cette sorte de très-gros et grands morceaux , qui paraissent avoir fait partie de couches épaisses et assez étendues : les plus beaux échantillons que nous en connaissions ont été trouvés aux îles de Feroë, et l'on peut en voir un de six à sept pouces d’épaisseur au Cabinet du Roi. On distingue dans ce morceau des couches d’un blanc aussi mat et aussi opaque quede l’émail blanc, et d’autres qui prennent une demi transparence bleuâtre. Dans d’autres morceaux, cette pâte bleuâtre offre des reflets et un chatoiement qui font ressembler ces calcédoines à des girasols 1 et les rapprochent de l’opale , laquelle semble participer en effet de la nature de la calcédoine , ainsi que nous l’avons dit à son article.
Au reste, les calcédoines mélangées de pâte d’agate commune, ou les agates mêlées de calcédoine, sont beaucoup plus communes que les calcédoines pures ; de même que les agates, sardoines et cornalines pures, sont infiniment plus rares que les agates mêlées et brouillées de ces diverses pâtes colorées; car la substance vitreuse étant la même dans toutes les agates , et
1 Cette espèce de Calcédoine bleuâtre et à rellets parait désignée dans la notice suivante : « On tire de la montagne de « Tougas des agates de différentes espèces, et quelques-unes « d’extraordinairement belles , d’une couleur bleuâtre, assez * semblable au saphir : on en tire aussi des cornalines et des «jaspes. Cette montagne est à l’extrémité septentrionale de 1 la grande province d’Osju au Japon, vis-à-vis du pays de « Yeço. » Histoire Naturelle du Japon, par Kætnpfcr; La Haye, 1729, tome I, page 93.
les parties métalliques ou terreuses colorantes ayant pu s’y mélanger de mille et mille manières, il n’est point étonnant que la nature ait produit avec tant de variété les agates mêlées de diverses couleurs , tandis que les agates d’une seule couleur pure sans mélange, et d’une belle transparence , sont assez rares et toujours en très-petit volume.
PIERRE HYDROPHANE.
Cette pierre, se trouvant ordinairement autour delà calcédoine, doit être placée immédiatement après elle ; toutes deux font corps ensemble dans le même bloc , et cependant diffèrent l’une de l’autre par des caractères essentiels : les naturalistes modernes ont nommé cette pierre ocu lus mundi, et ils me paraissent s’être mépris lorsqu’ils l’ont mise au nombre des agates ou calcédoines ; car cette pierre hydrophane n’a point de transparence, elle est opaque et moins dure que l’agate , et elle en diffère par la propriété particulière de devenir transparente et même diaphane, lorsqu’on la laisse tremper pendant quelquetemps dans l’eau : nous lui donnons par cette raison le nom de pierre hijdrophane . Cette propriété, qui suppose l’imbibition intime et prompte de l’eau dans la substance de la pierre, prouve en même temps que cette substance est d’une autre texture que celle des agates, dont aucune ne s’imbibe d’eau. Enfin, ce qui démontre plus évidemment combien la structure ou la composition de cette pierre hydrophane diffère de celle des agates ou calcédoines, c’est la grande différence qui se trouve dans le rapport de leurs densités 1 : celle de l’hydrophane n’est que d’environ 23000, tandis que celle des agates et calcédoines est de 26à 27000. Il est vrai que la substance de toutes deux est quartzeuse; mais la texture de l’hydrophane est poreuse comme une éponge, et celle des agates et calcédoines est solide et pleine : on ne doit donc regarder cette pierre hydrophane et poreuse que comme un agrégat de particules ou grains quartzeux qui ne se touchent que par des points, et laissent entre eux des interstices continus qui font la fonction des tuyaux capillaires, et attirent l’eau jusque dans l’intérieur et au
4 La pesanteur spécifique de l’agate est de 25901 , et celle de la pierre oculus mundi ou hydrophane , n’est aue de 22930. Voyez la Table de M. Brisson.
HISTOIRE NATURELLE
centre de la pierre; car sa transparence s’étend et augmente à mesure qu’on la laisse plus longtemps plongée dans l’eau : elle ne devient même entièrement diaphane qu’après un assez long séjour, soit dans l’eau pure, soit dans toute autre liqueur, car le vin, le vinaigre, l’esprit-de-vin, et même les acides minéraux , produisent sur cette pierre le même effet que l’eau ; ils la rendent transparente sans la dissoudre ni l’entamer ; ils n’en dérangent pas la texture , et ne font qu’en remplir les pores dont ensuite ils s’exhalent par le seul dessèchement; elle acquiert donc ou perd du poids à mesure que le liquide la pénètre ou l’abandonne en s’exhalant, et l’on a observé que les liquides aidés de la chaleur, la pénètrent plutôt que les liquides froids.
Cette pierre , qui n’était pas connue des anciens, n’avait pas encore de nom dans le siècle
dernier : il est dit dans les Ephémérides d’Allemagne, année 167 2, qu’un lapidaire, qui avait trois de ces pierres , en fit présent d’une au consul de Marienbourg , et la lui donna comme une pierre précieuse qui n’avait point de nom ; l’une de ces pierres , ajoute le relateur , était encore dans sa gangue de quartz : celle qui fut donnée au consul de Marienbourg n’était que de la grosseur d’un pois et d’une couleur de cendre ; elle était opaque, et lorsqu’elle fut plongée dans l’eau, elle commença au bout de six minutes à paraître diaphane par les bords ; elle devint d’un jaune d’ambre; elle passa ensuite du jaune à la couleur d’améthyste, au noir, au blanc, et enfin elle prit une couleur obscure, nébuleuse et comme enfumée ; tirée de l’eau , elle revint à son premier état d’opacité , après s’être colorée successivement et dans un ordre inverse des mêmes teintes qu’elle avait prises auparavant dans l’eau 4. Je dois remarquer qu’on n’a pas vu cette succession de couleurs sur les pierres qui ont été observées depuis ; elles ne prennent qu’une couleur et la conservent tant qu’elles sont imbibées d’eau.
M. Gerhard, savant académicien de Berlin , a fait beaucoup d’observations sur cette pierre hydrophane 1 2 ; il dit avec raison qu’elle forme l’écorce qui environne les opales et les calcédoines d’Islande et de Feroë, et qu’on la trouve également en Silésie, où elle constitue l’écorce
1 Collection académique. Partie étrangère, tome III, page
2 Voyez les Mémoires de l'Académie de Berlin, année 1777, et le Journal de Physique de M. l'abbé Rozier, mars 1778.
brunâtre et jaunâtre de la chrysoprase. D’après les expériences chimiques que M. Gerhard a faites sur cette pierre, il croit qu’elle est composée dedeux tiers d'alun sur un tiers de terre vitrifiable et de matière grasse 4. Mais ce savant auteur ne nous dit pas quelle est cette matière grasse : on peut lui demander si c’est de la graisse, de l'huile ou de l’eau mère de sel? et ces deux tiers d’alun sont-ils de l’alun pur, ou seulement delà terre alumineuse? Quoi qu’il en soit , il nous apprend qu’il a fait la découverte d’une pierre en Silésie qui présente les mêmes phénomènes que celle-ci : « Cette pierre, dit-il, « est faiblement transparente : mais plongée « dans l’eau , elle le devient complètement ; il « lui faut seulement plus de temps pour ac- « quérir toute sa transparence 2. » De plus, par les recherches particulières que M. Gerhard a faites de ces pierres hydrophanes , il assure en avoir vu qui avaient jusqu’à deux pouces un quart de longueur, sur un pouce un huitième de largeur , et plus d’un pouce d’épaisseur par un bout, et il dit qu’on les trouve dans la matière intercalée entre les couches des calcédoines de l’île de Feroë.
Il est vrai que toutes ces pierres hydrophanes ne sont pas également susceptibles de prendre à volume égal le même degré de transparence : les unes deviennent bien plus diaphanes, ou le deviennent en bien moins de temps que les autres; il y en a qui changent de couleur, et qui dégrisés deviennent jaunes par l’imbibition
Cette pierre est composée de deux tiers d’alun , d'un tiers de terre vitrifiable et de matière grasse. L’espèce brune de Silésie contient aussi du fer; ce n'est donc ni quartz , ni caillou , mais une pierre grasse de l’ordre de celles qui contiennent de la terre d alun; d’où l'auteur avait conclu qu’il fallait en faire plutôt une espèce qu’un genre, attendu qu’il pouvait arriver qu'on découviit des pierres chotoyantes parmi les pierres grasses qui contiennent la magnésie du sel marin. Journal de Physique de M. l’abbé Rozier, mars 1778.
2 II y a cependant une grande différence entre ce morceau et les autres qu’on avait auparavant examinés ; il faut à c* luici plusieurs jours avant qu il devienne transparent dans l'eau. M. Gerhard examinant cette différence, a trouvé qu’elle consiste uniquement dans une plus grande quantité de matière grasse ; car si l’on fait bouillir cette nouvelle espèce d ’oculus mundi dans du vinaigre, et encore mieux dans la le-sive caustique, on s’apercevra qu'après cette opération, il faut beaucoup moins de temps pour quelle devienne transparente. Cette expérience donne lieu de présumer que toutes les pierres grasses dans lesquelles la matière grasse n’est pas trop abondante , et qui ne sont pas trop chargées de parties martiales , pourraient produire le même effet , d’autant plus qu'il est vraisemblable que toutes les espèces qui appartiennent à cette classe doivent leur origine surtout à une terre glaise ou marneuse, dont le caractère principal est de s’imbiber fortement des principes fluides, Journal de Physiaue de M. l’abbé Rozier. mars I77S.
séjour dans l’eau ou dans tout autre liquide
de l’eau : mais nous avons vu plusieurs de ces pierres dont les unes étaient grises, les autres rougeâtres, d’autres verdâtres, et qui ne changeaient pas sensiblement de couleur dans l’eau , où elles prenaient une assez belle transparence. M. le docteur Titius , savant naturaliste et directeur du Cabinet d’Histoire naturelle à Dresde, m’a fait voir quelques-unes de ces pierres , et m'a confirmé le fait avancé par M. Gerhard , que l’hydrophane grise est une matière qui se trouve intercalée entre les couches de la calcédoine ; M. Daubenton , de l’Académie des Sciences , a vérifié ce fait en réduisant à une petiteépaisseurquelques-unesdes couches opaques grises ou blanches qui se trouvent souvent entre les couches des calcédoines. Il y a aussi toute apparence que cette même matière sert quelquefois d’enveloppe, et recouvre la couche extérieure des calcédoines ; car on a vu des hydrophanes grises , qui avaient trop d’épaisseur pour qu’on puisse les regarder comme des couches de lames intercalées dans la petite masse des calcédoines. On peut aussi présumer qu’en recherchant sur les cornalines, sardoines et agates colorées les couches opaques qui les enveloppent ou les traversent , on trouvera des hydrophanes de diverses couleurs , rougeâtres , jaunâtres , verdâtres , semblables à celles que m’a montrées M. Titis ; et je pense que cette matière qui fait la substance des hydrophanes n’est que la portion la plus grossière du suc vitreux qui forme les agates : comme les parties de cette matière ne sont pas assez atténuées , elles ne peuvent se réunir d’assez près pour prendre la demi-transparence et la dureté de l’agate ; elles forment une substance opaque, poreuse et friable à peu près comme le grès. Ce sont en effet de petits grains quartzeux réunis plutôt que dissous , qui laissent entre eux des vides continus et tortueux en tous sens , et dans lesquels la lumière s’éteint et ne peut passer que quand ils sont remplis d’eau : la transparence n’appartient donc pas à la pierre hydrophane , et ne pro- | vient uniquement que de l’eau qui fait alors une partie majeure de sa masse ; et je suis persuadé qu’en faisant la même épreuve sur des grès amincis , on les rendrait hydrophanes par leur imbibition dans l’eau. Il n’est donc pas nécessaire de recourir avec M. Gerhard à la supposition d’une terre mêlée de matière grasse pour rendre raison de la transparence que ces j pierres acquièrent par leur immersion et leur *
transparent.