‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 139 sur 235 · PIERRES A FUSIL · texte numérisé non relu

PIERRES A FUSIL

Les pierres à fusil sont des agates imparfaites dont la substance n’est pas purement vitreuse, mais toujours mélangée d’une petite quantité de matière calcaire : aussi se formentelles dans les délits horizontaux des craies et des tufs calcaires , par le suintement des eaux chargées des molécules degrés, qui se trouvent souvent mêlées avec la matière crétacée; ce sont les stalactites ou concrétions produites par la sécrétion des parties vitreuses mêlées dans la craie : l’eau les dissout et les dépose en-

jaunâtres ou veines d'or, doit être le plus estimé, ce que je soutiens faux, puisque plus il s'y en trouve , et moins on en fait d’estime, principalement pour ceux qui savent ce que cet, et pour ceux qui en veulent faire l’outremer. Idem, page 100 et suiv.

Ml y a apparence que l’on trouve du lapis-’azuli dans le royaume de Lawa au Thibet , puisque les habitants de cette contréeen transportent à Kandahar, et même à Ispahan. Histoire générale des Voyages, tome VII, page 118. — Les montagnes voisines d'Anlerah , dans la grande Bukkarie , ont de riches carrières de lapis-lazuli : c’est le grand commerce des Bukkariens avec les marchands de la Perse etde l’Inde. Idem, ibidem, page2H. — Vers les montagnes du Caucase, dans le Thibet, dans les terres d’un raja, au delà du royaume de Cachemire , on connaît trois montagnes dont l’une produit du lapis. Idem, tome X, page 327.

*Le gouvernement de Macas, dans l'audience de Quito au Pérou, produit en divers endroits de la poudre d’azur en petite quantité , mais d’une qualité admirable. Idem, tome XIII, page 578. — Le corrégiment de Copiage au Chili fournit du lapis-lazuli. Idem, ibidem, page 414.

tre les joints et dans les cavités de cette terre calcaire ; elles s’y réunissent par leur affinité, et prennent une figure arrondie , tuberculeuse ou plate, selon la forme des cavités qu’elles remplissent. La plupart de ces pierres sont solides et pleines jusqu’au centre ; mais il s’en trouveaussi qui sontereuses, et qui contiennent, dans leur cavité, de la craie semblable à celle qui l’environne et les recouvre à l’extérieur.

Quoique la densité des pierres à fusil approche de celle des agates1, elles n’ont pas la même dureté; elles sont, comme les grès, toujours imbibées d’eau dans Jeur carrière , et elles acquièrent de même plus de dureté par le dessèchement à l’air. Aussi les ouvriers qui les taillent n’attendent pas qu’elles se soient desséchées; ils les prennent au sortir de la carrière , et les trouvent d’autant moins dures qu’elles sont plus humides. Leur couleur est alors d’un brun plus ou moins foncé , qui s’éclaircit , et* devient gris ou jaunâtre à mesure qu’elles se dessèchent. Ces pierres, quoique moins dures que les agates 5 étincellent mieux contre l’acier, parce qu’étant moins dures, il s’en détache par le choc une plus grande quantité de particules. Elles sont communément d’une couleur de corne jaunâtre après leur entier dessèchement : mais il y en a aussi de grises, de brunes, et même de rougeâtres ; elles ont presque toutes une demi transparence lorsqu’elles sont minces ; mais audessus d’une ligne ou d’une ligne et demie d’épaisseur la transparence ne subsiste plus, et elles paraissent entièrement opaques.

Ces pierres se forment, comme les cailloux , par couches additionnelles de la circonférence au centre : mais leur substance est à peu près la même dans toutes les couches dont elles sont composées ; on en trouve seulement quelquesunes où l’on distingue des zones de couleur un peu différentes du reste, et d’autres qui contiennent quelques couches évidemmênt mélangées de matière calcaire. Celles qui sont creuses ne produisent pas, comme les cailloux creux, des cristaux dans leur cavité intérieure ; le suc vitreux n’est pas assez dissous dans ees pierres, ni assez pur pour pouvoir se cristalliser. Elles ne sont dans la réalité composées que de petits grains très-fin du grès, dont les poudres se sont mêlées avec celles de la craie , et qui s’eu sont

* La pesanteur spécifique de la plupart des agates excède 26000 ; celle de la pierre à fusil blonde est de 23941 ; et celle de la pierre à fusil noirâtre, de 23817.

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ensmtt séparées par une simple sécrétion et sans | cevoir le même poli que les vrais cailloux qui,

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dissolution ; en sorte que ces grains ne peuvent

quoique opaques , ont plus d’éclat et de sèche-

ni former des cristaux , ni même des agates dures et compactes, mais de simples concrétions, qui ne diffèrent des grès que par la finesse du grain encore plus atténué dans les pierres à fusil que dans les grès les plus fins et les plus durs.

Néanmoins ces grès durs font feu comme la pierre à fusil, et sont à très-peu près de la même densité * ; et comme elle est, ainsi que le grès, plus pesante et moins dure dans sa carrière qu’après son dessèchement, elle me paraît à tous égards faire la nuance dans les concrétions quartzeuses entre les agates et les grès. Les pierres à fusil sont les dernières stalactites du quartz, et. les grès sont les premières concrétions de ses détriments ; ce sont deux substances de même essence , et qui ne diffèrent que par le plus ou moins d’atténuation de leurs parties constituantes. Les grains du quartz sont encore entiers dans le grès ; ils sont en partie dissous dans les pierres à fusil* ils le sont encore plus dans les agates ; et enfin , ils le sont complètement dans les cristaux.

Nous avons dit que les grès sont souvent mélangés de matière calcaire 2 : il en est de même des pierres à fusil , et elles sont rarement assez pures pour être susceptibles d’un beau poli; leur demi-transparence est toujours nuageuse; leurs couleurs ne sont ni vives , ni variées, ni nettement tranchées comme dans les agates, les jaspes et les cailloux, que nous devons distinguer des pierres à fusil , parce que leur structure n’est pas la même, et que leur origine est différente. Les cailloux sont, comme le cristal et les agates , des produits immédiats du quartz ou des autres matières vitreuses : ce sont des stalactites qui ne diffèrent les unes des autres que par le plus ou moins de pureté, mais dans lesquelles le suc vitreux est dissous, au lieu que les pierres à fusil ne sont pas des agrégats de particules quartzeuses, produits par une sécrétion qui s’opère dans les matières calcaires; et les grains quartzeux qui composent ces pierres ne sont pas assez dissous pour former une substance qui puisse prendre la même dureté et re-

4 Le grès dur, nommé grisard , pèse spécifiquement 2 S928 ; et le grès luisant de Fontainebleau pèse 23616, ce qui approche assez de la pesanteur spécifique , 23817 , de la pierre à

fusil.

2 Voyez l'article du Grès , dans ce volume de la Théorie de la Terre.

resse ; car ils ne sont point humides dans leur carrière, et ils n’acquièrent ni pesanteur, ni dureté , ni sécheresse à l’air, parce qu’ils ne sont pas imbibés d’eau comme les pierres à fusil et les grès.

On peut donc, tant par l’observation que par l’analogie, suivre tous les passages et saisir les nuances entre le grès, la pierre à fusil et l’agate. Par exemple , les pierres à fusil qu’on trouve à Vaugirard près Paris sont presque des agates ; elles ne se présentent pas en petits blocs irréguliers et tuberculeux, mais elles sont en lits continus ; leur forme est aplatie , leur couleur est d’un gris brun , et elles prennent un assez beau poli. M. Guettard, savant naturaliste, de l’Académie, a comparé ces pierres à fusil de Vaugirard avec celles de Bougival , qui sont dispersées dans la craie ; et il a bien saisi leurs différences , quoiqu’elles aient été produites de même dans des matières calcaires, et qu’elles présentent également des impressions de coquilles L

En général, les pierres à fusil se trouvent toujours dans les craies , les tufs , et quelquefois entre les bancs solides de pierres calcaires , au

1 On trouve dans les cailloux (pierres à fusil) , dont les craies de Bougival sont lardées, non-seulement des coquilles univalves et bivalves, mais quelques espèces de petits madrépores : les uns et les autres sont devenus de la nature de la pierre même où ils ont été enclavés.... On y rencontre aussi quelques pointes d’oursins ou échinites enclavées dans la

couche extérieure des cailloux (pierres à fusil) . On y voit

encore une espèce de fossile qui est l’espèce la plus commune des bélemnites... Les cailloux (pierres à fusil) de Vaugirard ne sont point, comme à Bougival, répandus et dispersés dans des lits de craie, mais ils forment un lit horizontal entre des bancs de pierres; aussi ne sont- ils pas irréguliers comme ceux de Bougival , mais plats ; leur couleur n’est pas noirâtre , comme ces derniers , mais d’un brun grisâtre ; ils prennent un beau poli. On en a fait des plaques de tabatières qui ont la transparence des agates ; leur couleur leur a été défavorable, et le public ne leur a pas fait l’accueil qu’il fait aux agates d’Allemagne, même les moins belles ; les joailliers qui en ont travaillé n’ont pu parvenir à les rendre un objet de commerce ... On y observe plusieurs espèces de vis plus ou moins allongées , quelques petits limaçons, une ou deux espèces de cames, et quelquefois une espèce de moule, connue sous le nom d e petit jambonneau, etc. Tous ces corps marins sont ordinairement devenus silex, ou plutôt ce ne sont que des noyaux formés dans les coquilles ; il ne reste de ces coquilles que des portions très-mutilées qui forment des taches blanches, qui, étant emportées par le poliment, occasionnent des terrasses dans ces cailloux , lesquelles sont angmentées souvent par le déplacement des noyaux; ces défauts ont encore contribué, avec la couleur peu brillante de ces pierres , à les faire tomber en discrédit ; quelquefois les coquilles sont en substance et à peu près dans leur entier. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1764, page 520 et suiv.

HISTOIRE NATURELLE

iieu que les vrais cailloux ne se trouvent que dans les sables, les argiles, les schistes et autres détriments des matières vitreuses. Aussi les cailloux sont-ils purement vitreux, et les pierres à fusil sont toutes mélangées d’une plus ou moins grande quantité de matière calcaire. Il y en a même dont on peut faire de la chaux 1 , quoiqu’elles étincellent contre l’acier.

Au reste, lespierres à fusil ne se trouvent que rarement dans les bancs de pierres calcaires dures, mais presque toujours dans les craies et les tufs qui ne sont que les détriments ou les poudres des premières matières coquilleuses déposées par les eaux, et souvent mêlées d’une certaine quantité de poudre de quartz ou de grès.

On trouve de ces pierres à fusil dans plusieurs provinces de France 2 ; mais les meilleures se

* On s’est trompé lorsqu'on a dit que les pierres à fusil ne se trouvaient pas en couches suivies, mais toujours en morceaux détachés , dispersés et formés dans les terres. Si M. Henckel venait à Madrid, il reviendrait de son erreur; car il verrait tous les environs remplis de pierres à fusil en couches suivies et continues, et qu’il n'y a ni maison ni bâtiment qui ne soient faits delà chaux de ces mêmes pierres, dont on fait aussi de véritables pierres pour armer les fusils. Madrid est pavé de cette même pierre : j’ai remarqué dans ces carrières, des morceaux qui contenaient une espèce d’agate rayée en façon de rubans rouges, bleus, verts et noirs , qui prennent bien le poli , et dont j’ai fait faire des tabatières : mais ces couleurs disparaissent en faisant calciner la pierre qui, après, reste toute blanche, en conservant sa figure convexe d’un côté et concave de l'autre, telle qu’elle paraît quand on la casse : aucun acide ne la dissout avant la calcination , mais après elle s’échauffe dans l'eau même plus promptement que la véritable pierre de chaux, et en la mêlant avec du gravier ou gros sable du même terrain de Madrid, elle fait un mortier excellent pour bâtir, mais elle ne se lie pas si bien avec le sable de rivière. Histoire naturelle d’Espagne , par M. Bowles, page 493 et suiv.

2 Les territoires de Mennes et de Coussy dans le Berry , à deux lieues de Saint-Aignan, et à demi-lieue du Cher vers lé Midi , sont les endroits de la France qui produisent les meilleures pierres à fusil, et presque les seules bonnes ; aussi en fournissent-ils non-seulement la France, mais assez souvent les pays étrangers. On en tire de là sans relâche depuis longtemps, et cependant les pierres à fusil n’y manquent jamais; dès qu’une carrière est vide , on la ferme, et quelques années après on y trouve des pierres à fusil comme auparavant. Histoire de l’Académie des Sciences, année 1733, page 86. — Les particularités que l’on remarque dans la montagne Sainte- Julie près Saint-Paul-Trois-Châteaux sont d’avoir un lit de pierres à fusil brun-olivâtre ou blanche, mamelonné ou sans mamelons, posé au-dessous des rochers graveleux; ce lit, s’il ne règne pas dans toute l’étendue de la montagne, s’y fait voir dans une très-grande longueur. On observe dans la pierre à fusil blanche de petits buccins devenus agates ; lorsqu’on monte cette montagne , on rencontre des morceaux de cette pierre plus ou moins gros, dispersés çà et là , mais ces morceaux se sont détachés du banc ; il y en a dont les mamelons sont assez gros et variés par les couleurs , ce qui leur donne un certain mérite, et pourrait engager à les travailler, comme les agates et les jaspes , d'autant qu’ils prendraient un beau poli. Mémoires sur la Minéralogie du Dauphiné, par M. Guetlard, tomel, page 160.

tirent près de Saint-Aignan en Berry. On en fait un assez grand commerce; et l’on prétend qu’a près avoir épuisé la carrière de ces pierres , il s’en reproduit de nouvelles1. Il serait facile de vérifier ce fait, qui me paraît probable , s’il ne supposait pas un très-grand nombre d’années pour la seconde production de ces pierres qu’il serait bon de comparer avec celles de la première formation. On en trouve de même dans plusieurs autres contrées de l’Europe 2 , et notamment dans les pays du Nord. On en connaît aussi en Asie3 et dans le nouveau continent comme dans l’ancien 4. La plupart des galets que la mer jette sur les rivages 5 sont de la même nature que les pierres à fusil, et l’on en voit dans quelques anses des amas énormes. Ces galets sont polis, arrondis et aplatis par le frottement, au lieu que les pierres à fusil qui nont point été roulées conservent leur forme primitive sans altération, tant qu’el les demeurent enfouies dans le lieu de leur formation.

< Voyez la note précédente, et l'Encyclopédie, article Pierres à fusil.

2 Olaiis Borichius (Actes de Copenhague, année 1676) dit qu’il y a dans l’Ue d’Anholt, située sur le golfe de Codan , des cailloux blancs , noirs ou d’autres couleurs, qui sont enfouis dans le sable de côté et d'autre ; ils ont uu doigt d’épaisseur et ils sont longs de six travers de doigt ; leur forme est triangulaire, et quand on les aurait travaillés exprès, elle ne pourrait être plus régulière; la plupart sont si aigus et si tranchants sur les bords , qu’ils coupqcit comme des lames de couteaux : ou en fait de très-bonnes pierres à fusil. Collection académique, partie étrangère, tome IV, page353.

3 Entre le Caire et Suez on rencontre une grande quantité de pierres à fusil et des cailloux , qui sont tous plus blancs que le marbre florentin, et qui approchent souvent des pierres de Moca, pour la beauté et la variété des figures. Voyages de Shaw ; La Haye, 1743, tome II, page 83.

4 A deux lieues de Cuença , au Pérou, on voit une petite colline entièrement couverte de pierres à fusil rougeâtres et

j noires . dont les habitants ne tirent aucun avantage , parce j fiu’ils ignorent la manière de les couper, tandis que toute là province tirant ses pierres à fusil d'Europe , elles y coûtent ordinairement une réale, et quelquefois deux. Histoire géné- | raie des Voyages, tome XIII, page 399.

5 Des cailloux, par exemple, qu'il y a dans les couches qui bordent la mer Baltique, semblent être de même âge que les hérissons de mer, pleins de la matière même de ces cailloux que les ondes jettent sur le rivage près de Lubeck. Tels sont aussi des cailloux de matière rougeâtre de pierres à fusil, de quelques endroits du royaume de Naples, qui sont accompagnés de hérissons de mer ; tels sont encore ceux de divers endroits de France, d’Allemagne et d’ailleurs , où on les trouve ensemble : car à mesure que des portions de cette matière se

i liaient en masses un peu arrondies, de figure ovale ou approchante que le mouvement de l’eau leur communiquait, d'autres portions s’unissaient dans les interstices d’ossements d’animaux, et dans la coque des hérissons de mer qui étaient * portée , et que les divers mouvements de l’eau avaient rassemblés et couverts de la matière fluide de la pierre fusil. Traité des Pétrifications, in-4°; Paris, 1742, page 40 et suiv,

DES MINERAUX

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