LAPIS-LAZULI
Les naturalistes récents ont mis le lapislazuli au nombre des zéolites , quoiqu’il en diffère beaucoup plus qu’il ne leur ressemble ; mais lorsqu’on se persuade , d’après le triste et stérile travail des nomenclateurs , que l’histoire naturelle consiste à faire des classes et des genres, on ne se contente pas de mettre ensemble les choses de même genre, et l’on y réunit souvent très-mal à propos d’autres choses qui n’ont que quelques petits rapports , et souvent des caractères essentiels très-différents, et meme opposés à ceux du genre sous lequel on veut les comprendre. Quelques chimistes ont défini le lapis, zéolite bleue mêlée d’argent2; tandis que cette pierre n’est point une zéolite , et qu’il est trèsdouteux qu’on puisse en tirer de l’argent : d’autres. ont assuré qu’on en tirait de l’or, ce qui est tout aussi douteux .
Le lapis ne se boursoufle pas , comme la zéolite, lorsqu’il entre en fusion; sa substance et sa texture sont toutes différentes. Le lapis n’est point disposé , comme la zéolite, par rayons du centre à la circonférence ; il présente un grain serré aussi fin que celui du jaspe; et on le regarderait avec raison comme un jaspe s’il en avait la dureté , et s'il prenait un aussi beau poli : néanmoins il est plus dur que la zéolite. 11 n’est mêlé ni d’or ni d’argent, mais de parties pyri* teuses qui se présentent comme des points, des taches ou des veines de couleur d’or. Le fond de la pierre est d’un beau bleu , souvent taché de
* On trouve des zéolites à Pile de Féroë , à celle de Staffa . en Islande, en Sicile autour de l'Etna , à Rochemore, dans les volcans éteints du Vivarais , et on en a aussi rencontré dan» l’île de Bourbon.
2 Essai de Minéralogie, par Wiedman ; Paris , 1771 , page 137 et suiv,
DES MINÉRAUX
blanc : quelquefois cette couleur bleue tire sur le violet. Les taches blanches sont des parties calcaires, et offrent quelquefois la texture et le luisant du gypse: ces parties blanches, choquées contre l’acier , ne donnent point d’étincelles , tandis que le reste de la pierre fait feu comme le jaspe. Le seul rapport que cette pierre lapis ait avec la zéolite est qu’elles sont toutes deux composées de parties vitreuses et départies calcaires; car en plongeant le lapis dans les acides, on voit que quelques-unes de ses parties y font effervescence comme les zéolites.
L’opinion des naturalistes modernes était que le bleu du lapis provenait du cuivre ; mais le célèbre chimiste Margraff1, ayant choisi les parties bleues, et en ayant séparé les blanches et les pyriteuses couleur d’or, a reconnu que les parties bleues ne contenaient pas un atome de cuivre, et que c’était au fer qu’on devait attribuer leur couleur.* Il a en même temps observé que ies taches blanches sont de la même nature que les pierres gypseuses.
Le lapis étant composé de parties bleues qui sont vitreuses , et de parties blanches qui sont gypseuses, c’est-à-dire calcaires imprégnées d’acide vitriolique , il se fond sans addition à un feu violent. Le verre qui en résulte est blanchâtre ou jaunâtre , et l’on y voit encore , après la vitrification de la masse entière, quelques parties de la matière bleue qui ne se sont pas vitrifiées; et ces parties bleues séparées des blanches n’entrent point en fusion sans fondant : elles ne perdent pas même leur couleur au feu ordinaire de calcination ; et c’est ce qui distingue le vrai lapis de la pierre arménienne et le la pierre d’azur dont le bleu s’évanouit au reu, tandis qu’il demeure inhérent et fixe dans e lapis lazuli.
Le lapis résiste aussi à l’impression des élénents humides, et ne se décolore point à l’air. )n en fait des cachets dont la gravure est trèslurable. Lorsqu’on lui fait subir l’action d’un eu même assez violent, sa couleur bleue , au ieu de diminuer ou de s’évanouir , paraît au ‘ontraire acquérir plus d’éclat.
C’est avec les parties bleues du lapis que se ait l’outremer : le meilleur est celui dont la •ouleur bleue est la plus intense. La manière de e préparer a été indiquée par Boëce de Boot2,
• Margraff, tome II, page 303.
* ^ moyeu de préparer l’outremer est de réduire le lapis
a morceaux de la grosseur d’une aveline, qu'on laye à l’eau ,
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et par plusieurs autres auteurs. Je ne sache pas quon ait encore rencontré du vrai lapis en Eu-
tiède et qu on met dans le creuset; on chauffe ces morceaux jusqu’à l’incandescence, et on tire séparément chaque morceau du cteuset pour 1 éteindre dans d’excellent vinaigre blanc, et plus on répète cette opération, plus elle produit de bons effets. Quelques*uns la répètent sept fois : car, par ce moyen, ces morceaux se calcinent à merveille, et se réduisent plus aisément en poudre ; et sans cela iis se broieraient difficilement, et même s’attacheraient au mortier. C’est dans un mortier de bronze bien bouché qu’il faut les broyer, afin que la poudre la plus subtile ne s’exhale pas dans l’air: ramassez cette poudre avec soin; et, pour la laver, mêlez avec de l’eau une certaine quantité de miel; faites-la bouillir dans une marmite neuve jusqu’à ce que tonte l’écume soit enlevée t alors retirez-la du feu pour la conserver. (On peut voir la suite des petites opérations nécessaires à la préparation de l’outremer, dans l’auteur, page 280 jusqu’à 282, et comment on en sépare les parties qui ont la plus belle couleur de celles qui en ont moins page 283 jusqu'à 280). Une livre de lapis s& vend ordinairement huit ou dix tlialers , et si cette pierre est de la meilleure qualité , la livre produit au moins dix onces de couleur, et de ces dix onces il n’y eu a que cinq onces et demie de couleur du premier degré , dont chaque once se vend vingt thalers : celle du second degré de couleur se vend cinq ou six thalers l’once , et celle du troisième et dernier degré de couleur ne vaut plus qu’un tlialer ou même un demithaler. Boëce de Boot. — L’outremer est à proprement parler un précipité que l’on tire du lapis-lazuli , par le moyen d’un pastel composé de poix grasse, de cire jaune, d’huile de lin , et autres semblables. Quelques-uns disent que l’on a donné le nom d 'outremer à ce précipité , parce que le premier outremer a été fait en Chypre ; et d’autres veulent que ce nom lui ait été donné, parce que son bleu est plus beau que celui de la mer. On doit choisir l’outremer haut en couleur, bien broyé , ce qui se connaîtra en le mettant entre les dents ; s’il est sableux , c’est une preuve qu’il n’est pas assez broyé; et pourvoir s’il est véritable sans aucune falsification, on en mettra tant soit peu dans un creuset pour le faire rougir. Si sa couleur ne change point au feu , c’est mie preuve qu’il est pur; car s’il est mélangé on y trouvera dedans des taches noires : son usage est pour peindre en huile et en miniature. Qeux qui préparent l’outremer en font jusqu’à quatre sortes, ce qui ne provient que des différentes lotions. Pomet, Histoire générale des Drogues; Paris, I69î, liv. IV, page 102. — Le lapis-lazuli, pour être parfait et propre à faire l’outremer, qui est son principal usage , doit être pesant , d’un bleu foncé semblable à de belle indc , le moins rempli de veine cuivreuse ou soufreuse qüe faire se pourra ; on prendra garde qu’il n’ait été frotté avec de l’huile d’olive , afin qu’il paraisse d’un bleu plus foncé et turquin; mais la fourberie ne sera pas difficile à connaître en ce que le beau lapis doit être d'un plus beau turquin dedans que dessus. On rejettera aussi celui qui est plein de roches , et de ces prétendues veines d’or, en ce que , lorsqu'on le brûle pour en faire l’outremer, il pue extrêmement , ayant l’odeur du soufre , qui marque que ce n’est que du cuivre et non de l’or, et parce qu’on le passe par un pastel pour le séparer de sa roche , on y trouve un gros déchet, ce qui n’est pas d’une petite conséquence, parce que la marchandise est chère. C’est encore une erreur de croire, comme quelques-uns le marquent , que le beau lapis doit augmenter de poids au feu ; il est bien vrai que plus le lapis est beau , moins il diminue, et qu’il s'en trouve quelquefois qui est déchu de si peu , que cela ne vant pas la peine d’en parler; mais quelque bon qu’il soit, il diminue toujours , ce qui est bien loin d’augmenter. On le doit mettre aussi au feu comme l’outremer, pour voir s’il est bon ; car le bon lapis ne doit pas changer de couleur après avoir été rougi. Ce choix du lapis est bien différent de tous ceux qui eu ont écrit , eu ce qu’ils disent que celui qui est le plus rempli de ces veines
HISTOIRE NATURELLE
rope; ilnousarrivedel’Àsieen morceaux informes. On le trouve enTartarie, dans le pays des Kalmoucks et au Thibet * . On en a aussi rencontré dans quelques endroits au Pérou et au Chili3.
Et, par rapport à la qualité du lapis, on peut ea distinguer de deux sortes, Tune dont le fond est d’un bleu pur, et l’autre d’un bleu violet et pourpré. Ce lapis est plus rare que l’autre; et M. Dufay, de l’Académie des Sciences, ayant lait des expériences sur tous deux , a reconnu après les avoir exposés aux rayons du soleil , qu’ils en conservaient la lumière, et que les plus bleus la recevaient en plus grande quantité , et la conservaient plus longtemps que les autres; mais que les parties blanches et les taches et veines pyriteuses ne recevaient ni ne rendaient aucune lumière. Au reste, cette propriété du lapis lui est commune avec plusieurs autres pierres qui sont également phosphoriques.