‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 149 sur 235 · TERRE D’OMBRE · texte numérisé non relu

TERRE D’OMBRE

On peut regarder la terre d’ombre comme une terre bitumineuse à laquelle le fer a donné une forte teinture de brun : elle est plus légère que l’ocre, et devient blanche au feu , au lieu que l’ocre y prend ordinairement une couleur rougeâtre; et c’est probablement parce que cette terre d’ombre ne contient pas, à beaucoup près , une aussi grande quantité de fer : il paraît même que ce métal ne lui a donné que la couleur, qui quelquefois est d’un brun clair , et d’autres fois d’un brun presque noir. Cette dernière porte dans le commerce le nom de terre de Cologne 4, parce qu’elle se trouve en assez grande quantité aux environs de cette ville; mais il y en a aussi dans d’autres provinces de l’Allemagne2, et M. Monnet en a découvert en France 3, qui paraît être de la même nature , et

'' Cette terre ne s’imbibe pas facilement d'eau ; elle est d’un brun presque noirâtre , et répand une odeur bitumineuse, fétide et désagréable; on la nomme communément terre de Cologne , parce qu’elle nous vient de cette ville ; elle est fort utile aux teinturiers et aux peintres. Minéralogie de lîomare, tome I , page 72.

2 Le docteur Gustave-Casimir Gaherliep dit qu’étant descendu dans une Caverne, près delà petite ville de Freyenwald, il y trouva deux espèces de terres différentes; l’une, qui ressemble parfaitement à la terre de Cologne dont se servent les peintres , répand , en brûlant , beaucoup de fumée , mais qui est sans odeur, et ses cendres sont blanches; l’autre espèce de terre n’est pas fort différente de la première quant à la couleur, qui est cependant un peu moins noire, et qui tire sur le rougeâtre ; mais elle est plus légère et plus friable, et se réduit en poussière lorsqu’elle est sèche. Elle s’enflamme très-facilement, et lorsqu’on la brûle à l’air libre , elle se convertit en cendres en parties jaunâtres et en parties rougeâtres, en répandant beaucoup de fumée. La première a au contraire plus de densité et de consistance, et se lève en plus grosses mottes : nous observâmes encore que la terre de la seconde espèce ne s éteignait point lorsqu’elle avait commencé de brûler, et qu’elle exhalait une odeur qui approchait beaucoup de celle du charbon de terre ou de jais enflammés.... J’ai tiré de cette terre une assez grande quantité de liqueur spiritueuse ou de gaz incoercible, qui s’enflammait lorsque j’approchais une chandelle allumée des jointures lutées des vaisseaux , et dont la flamme, qui était d’un bleu clair, ne sentait point le soufre, mais plutôt le succin; j’en tirai aussi un peu d esprit d'une odeur forte , d’une couleur rougeâtre, et un peu d’huile volatile aussi pénétrante que celle de pétrole : il s'est de plus élevé beaucoup de fleurs qui ressemblaient par leur couleur à celles du soufre, mais qui furent dissoutes par l'huile épaisse qui monta ensuite. Collection académique, partie étrangère, t. VI. page 343 et suivantes.

5 « Dans une de mes course-; lithologiques , dit M. Monnet ,

• je découvris près du hameau appelé la Curée, dans la pa-

DES MINÉRAUX

pourrait servir aux peintres, comme fa terre de Cologne, dont ils font grand usage.

ÉMER1L. !

il y a deux sortes d’émerils, l’un attirable et l’autre insensible à l’aimant. Le premier est un quartz ou un jaspe mêlé de particules ferrugineuses et magnétiques s l’émeril rouge de Corse et l'émeril gris , qui sont attirables à l’aimant, peuvent être mis au nombre des mines primordiales formées par le feu primitif. La seconde sorte d’émeril , et c’est la plus commune , n’est point attirable à l’aimant, quoiqu’elle contienne peut-être plus de fer que la première : le fond de sa substance est une matière quartzeuse de seconde formation : il a tous les caractères d’un

« roisse de Maudagout , une mine de terre d'ombre , nom « qu’on lui donne dans le commerce. Cette terre est fort en « usage dans la peinture pour les bâtiments , je veux dire pour « peindre les portes , les murs , etc., soit en détrempe , soit à

* l’huile , et leur donner une couleur brune tirant quelque'

« fois sur le jauue. Cette mine se trouve auprès d’une petite « rivière dans une châtaigneraie ; elle n’a qu’un demi-pied « d’épaisseur, et que trois ou quatre pieds de bonne terre au-

« dessus. La partie de cette mine , qui est à découvert au bas ’ « d’un ravin, s’étend horizontalement à plusieurs toises : cette

* terre d’ombre est d’une couleur brune tirant sur le jaune;

» elle est pesante , prenant un peu à la langue quand on la « goûte , sans donner cependant aucune marque de stypticité,

« et toujours humide comme la boue épaisse ; j’en fis tirer

« quelques quintaux , elle s’est vendue chez l’épicier sans dif- j « Acuité , j’en ai moi-même employé beaucoup aux portes de « ma maison , à l’huile de noix cuite et en détrempe , l’ayant j

* auparavant lait passer par un tamis de soie.

« J’ai reconnu , par les épreuves chimiques, que cette terre i « d’ombre n’est uniquement que du fer dépouillé de son phlo- « gistique : la pierre d’aimant présentée au-dessus n’en attire « aucune parcelle ; elle ne fait aucune effervescence avec les « acides; exposée à l’action du feu dans un creuset d’essai

* couvert , avec parties égales de flux noir et de corne de cerf « râpée , j’en ai retiré du fer pur : cette terre ressemble assez « bien par la couleur au safran de mars des boutiques , qu’on « prépare en exposant la limaille de fer à la rosée, ou en l’hu- « mectant avec de l’eau de pluie....

* Cette terre d’ombre pourrait être placée avec les ocres ; j'y « trouve seulement cette différence , que les véritables ocres « sont toutes d'un jaune tirant sur le ronge , et la terre d’om- « bre dont je parle ici n’est pas fort colorée : l’eau , par le con-

* cours de l’air, peut lui donner cette nuance de couleur ;

« mais je puis assurer que je n’ai jamais obtenu un beau sa- « fran de mars bien jaune ou d'un beau rouge sanguin , qu’il « n’ait été l’ouvrage de la calcination dans les vaisseaux ou- « verts ou fermés : les terres d’ombre , les ocres , n’étant, que

* dos chaux ferrugineuses dépouillées de phlogistique , ont « une parfaite identité avec le safran de mars ; je pense que « celles qui sont extrêmement colorées en jaune et en rouge « pourraient être l’ouvrage de quelque feu souterrain , et non

* les autres, comme celle dont j'ai parlé, qui n'est assuié- « ment pas l'ouvrage du feu. » Mémoires de l’Académie des Sciences, année 176$ . pages 3A7 et 5 1$.

grès dur mêlé d’une quantité de fer qui en augmente encore la dureté : mais ce métal était eu dissolution, et avait perdu sa vertu magnétique lorsqu’il s’est incorporé avec le grès , puisque cet émeril n’est point attirable à l’aimant ; la matière quartzeuse au contraire n’était pas dissoute, et se présente dans cette pierre d’émeril, comme dans les autres grès, en grains plus ou moins lins, mais toujours anguleux, tranchants, et très-rudes au toucher. Le fer est ici le ciment de nature qui les réunit , les pénètre , et donne à cette pierre plus de dureté qu’aux autres grès; et cette quantité de fer n’est pas considérable ; car de toutes les mines ou matières ferrugineuses, l’émeril est celle qui rend le moins de métal. Gomme sa substance est quartzeuse, il est trèsréfractaire au feu, et ne peut se fondre qu’en y ajoutant une grande quantité de matière calcaire , et en lui faisant subir l’action d’un feu très-violent et longtemps soutenu. Le produit en métal est si petit qu’on a rejeté l’émeril du nombre des mines dont on peut faire usage dans les forges ; mais son excessive dureté le rend plus cher et plus précieux que toutes les autres matières ferrugineuses ; on s’en sert pour entamer et polir le verre, le fer et les autres métaux 1

L’émeril est communément d’un brun plus ou moins foncé; mais, comme nous venons de le dire, il y en a du gris, et du plus ou moins rougeâtre. Celui de l île de Corse est le plus rouge, et quelques minéralogistes l’ont mis au nombre des jaspes.

On ne trouve l’émeril qu’en certains lieux de l’ancien et du nouveau continent : on n’en con-

* On le pulvérise par le moyen de certains moulins faits exprès ; cet éineril pulvérisé sert à polir les armes , les ouvrages de fer et d’acier, et même les glaces... On s’en sert encore pour couper le verre , comme fait le diamant , pour tailler, nettoyer, adoucir le marbre , etc.... On appelle la matière ou la boue qui tombe des meules des lapidaires potée d’émeril , parce quelle contient beaucoup d’émeril, et qu'on la fait sécher pour servir au poliment des pierres tendres , telles que l’albâtre. Minéralogie de Bomare, tome II, page 152. — L'émeril est si dur, epie pour le mettre en poudre , l’or, est obligé de se servir de moulins ou ele machines d’acier, inventées à cet effet. Le peu de métal que contient l'émeril n'est point attirable à l’aimant : il durcit au feu , et ne peut se fondre sans un flux très-puissant; mais ce n’est point pour le tirer en métal qu'on exploite l’émeril ; car on n’en tirerait que difficilement très-peu de fer; c’est à cause de sa propriété pour les arts : divers ouvriers s'en servent , ou pour dégrossir ou pour polir les ouvrages des verreries et les métaux, tels que les armes d’acier et les glaces , pour tailler, nettoyer et adoucir quantité de matières précieuses. On appelle polée ou boue d’émeril , la substance qui se trouve au fond de 1 auge des lapidaires . qui emploient l’émeril Idem, Diclionn. d'ilistoirc Naturelle, article F er.

HISTOIRE NATURELLE

liait point en France, quoiqu’il y en ait en grande quantité dans les iles de Jersey et de Guernesey 1 ; il se- présente en masses solides d’un gris obscur. On en trouve aussi en Angleterre, en Suède, en Pologne, en Espagne2, en Perse, aux Indes orientales 3 , et en Amérique, particulièrement au Pérou. Bowles et quelques autres naturalistes assurent que dans les émerils d’Espagne et du Pérou, il y en a qui contiennent une quantité assez considérable d’or, d’argent et de cuivre; mais je ne suis pas informé si l'on a jamais travaillé cette matière pour en tirer avec profit ces métaux.

VOLFRAN.

La plus pesante des concrétions du fer, produites par l’intermède de l’eau, est le volfran ; sa pesanteur provient de l’arsenic qui s’y trouve mêlé , et surpasse de beaucoup celle de toutes

4 Les mines démeril de Jersey et de Guernesey donnent un minerai grisâtre et solide; celui d’Espagne est également grisâtre, mais lamelleux : celui du Pérou est rougeâtre , brunâtre, tendre , graveleux , plein de paillettes de mica , et parsemé de petits points d’or, d’argent ou de cuivre; ce qui le fait nommer ëmeril d'or, émeril d’argent, émeril de cuivre : on ne voit cette sorte d’émeril que dans les plus riches cabinets où il y a des droguiers complets. L’émerii noirâtre est aussi fort rare ; il est orné de points pyriteux : on le trouve en Pologne et en Angleterre. Minéralogie de Bomare, tome II , page 152.

2 La montagne où se trouve l’émeril (à quelques lieues d’Alrnaden), est de pierre de grès mêlé de quartz ; la mine est noirâtre ; elle est très-dure , fait feu sous le briquet , et elle est composée d’un fer réfractaire. Les Maures travaillaient cette mine d’émeril plutôt , je crois, pour en tirer l’or qu’elle contient que pour autre chose.... J’ai trouvé en Espagne deux espèces d’émeril , l’une en pierre ferrugineuse , et l’autre en sable chargé de fer. Histoire Naturelle d’Espagne, par Guillaume Bowles , page 33. — 11 y a en Espagne de cinq sortes d’émeril: la première est celui de Heinosa , d’un grain fort gros ; la seconde se trouve au pied de Guadarrama , et est d'un grain très fin ; on s’en sert à Saint-Ildephonse pour polir les cristaux ; la troisième se trouve à Alcocer d’Estrainadure, et n’a point de grains apparents , car, en le rompant, on voit que l’intérieur est aussi lisse que l’héraalite , il contient un peu d’or; la quatrième est une sorte de substance marbrée avec du quartz , et se trouve dans le pays de Molina d’Arragon et en Estramadure ; il contient aussi de l’or, mais en très-petite quantité ; la cinquième sorte se trouve dans plusieurs terres d’Espagne , et surtout dans celles qui sont cultivées, de la seigneurie de Molina , entre Tortuera et Milmarcos ; il est en pierres détachées , noirâtres et pesantes, qui sont peut-être les débris de quelques grandes masses : en les écrasant , elies donnent une poudre composée de particules dures , âpres et mordantes. Idem , page 364.

3 L’émeril qui se trouve vers Niris en Perse est assez dur; mais il perd sa dureté à mesure qu’on le broie menu , au conraire de celui des Indes , qui plus il est menu , plus il tranche et plus il a de force, et c’est pourquoi il est beaucoup plus estimé. Voyages de Chardin en Perse; Amsterdam, 1711. tome II, page 23.

les ocres, et même celle des pyrites ferrugineuses et des marcassites arsenicales. La pyrite arsenicale, qui en approche le plus par la densité, est le mispickel , qui contient aussi plus d’arsenic que de fer. Au reste, le volfran est aussi dur que dense ; c’est un schorl mêlé d’arsenic et d’une assez grande quantité de fer ; et ce qui prouve que ce fera été décomposé par l’eau, et que le volfran a été formé par l’intermède de ce même élément , c’est qu’il n’est point attirable à l'aimant. Il se trouve en masses solides d’un noir luisant; sa texture est lamelleuse, et sa substance très-compacte. Cependant il y a des volfrans plus ou moins denses et plus ou moins durs les uns que les autres ; et je pense avec M. Romé de Lisle, qu’on doit regarder comme un volfran le minéral auquel les Suédois ont donné le nom de tungstein, quoiqu’il soit blanc, jaune ou rougeâtre, et qu’îl diffère du volfran noir par sa densité , c’est-à-dire par la quantité de fer ou d’arsenic qu’il contient \

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