DU BITUME
Quoique les bitumes se présentent sous différentes formes ou plutôt dans des états différents, tant par leur consistance que par les couleuis, ils n’ont cependant qu’une seule et même origine primitive, mais ensuite modifiée par des causes secondaires : le naphte, le pétrole, 1 asphalte, la poix de montagne, le succin, Y ambre gris, le jayet, le charbon de terre, tous les bitumes, en un mot, proviennent originairement des huiles animales ou végétales altérées par le mélange des acides : mais quoique le soufre provienne aussi des substances organisées, on ne doit pas le mettre au nombre des bitumes , parce qu’il ne contient point d’huile , et qu’il n’est composé que du feu fixe de ces mêmes substances combiné avec l’acide vitriolique.
Les matières bitumineuses sont ou solides comme le succin et le jayet, ou liquides comme le pétrole et le naphte, ou visqueuses, c’est-à-dire d’une consistance moyenne entre le solide et le liquide, comme l’asphalte et la poix de montagne : les autres substances plus dures, telles que les schistes bitumineux , les charbons de terre, ne sont que des terres végétales ou limoneuses plus ou moins imprégnées de bitume.
Le naphte est le bitume liquide le plus coulant, le plus léger, le plus transparent et le plus inflammable. Le pétrole, quoique liquide et coulant, est ordinairement coloré et moins limpide que le naphte. Ces deux bitumes ne se durcissent ni ne se coagulent à l’air ; ce sont les huiles les plus ténues et les plus volatiles du bitume. L’asphalte que l’on recueille sur l’eau ou dans le sein de la terre est gras et visqueux dans ce premier état •, mais bientôt il prend à l’air un certain degré de consistance et de solidité. Il en est de même de la poix de montagne, qui ne diffère de l'asphalte qu’en ce qu’elle est plus noire et moins tenace.
Le succin, qu’on appelle aussi karabé, et plus communément ambre jaune, a d’abord été liquide et a pris sa consistance à l’air, et même à la surface des eaux et dans le sein de la terre :
le plus beau succin est transparent et de couleur d’or; mais il y en a de plus ou moins opaque, et de toutes les nuances de couleur du blanc au jaune et jusqu’au brun noirâtre : il renferme souvent de petits débris de végétaux et des insectes terrestres , dont la forme est parfaitement conservée 4; il est électrique comme la résine végétale , et par l’analyse chimique , on reconnaît qu’il ne contient d’autres matières solides qu’une petite quantité de fer, et qu’il est presque uniquement composé d’huile et d’acide 2 Et comme l’on sait d’ailleurs qu’aucune substance purement minérale ne contient d’huile , on ne peut guère douter que le succin ne soit un pur résidu des huiles animales ou végétales saisies et pénétrées par les acides ; et c’est peut-être à la petite quantité de fer contenue dans ces huiles, qu’il doit sa consistance et ses couleurs plus ou moins jaunes ou brunes.
Le succin se trouve plus fréquemment dans la mer que dans le sein de la terre3, où il n y en a que dans quelques endroits et presque toujours en petits morceaux isolés. Parmi ceux que la mer rejette , il y en a de differents degrés de consistance, et même il s’en trouve des morceaux assez mous; mais aucun observateur ne
4 M. Keysler dit qu'on n i voit dans le succin que des etnprcinies de végétaux et d’animaux terrestres et jamais de poissons. Bibliothèque raisonnée , 1742. Voyage de Keysler... Cependant d'autres auteurs assurent qu’il s'y trouve quelquefois des poissons et des œufs de poissons ( Collection académique, partie étrangère, tome IV, page 208). On m a présenté cette année 1778 un morceau d’environ deux pouces de diamètre, dans l’intérieur duquel il y avait un petit poisson d’environ nu pouce de longueur; mais comme la tranche de ce morceau de succin était un peu entamée, il m'a paru que c’était de l'ambre ramolli, dans lequel on a eu l’art de renfermer le petit poisson sans le déformer.
2 De deux livres de succin entièrement brûlé , M. Bourdelin n’a obtenu que dix-huit grains d'une terre brune, sans saveur, sain0» et contenant un peu de fer. Voyez les Mémoires de l’Académie royale des Sciences.
3 Ou trouve du jayet et de l'ambre jaune dans une montagne près de Bugarach, en Languedoc, à douze ou treize lieues delà mer , et cette montagne en est séparée par plusieurs autres montagnes. On trouve aussi du succin dans les fentes de quelques rochers en Provence. (Mémoires de l’Académie des Sciences, année «700 et 1703.) — Il s’en trouve en Sicile-, le long des côtes d’Agrigènte , de Catane ; à Bologne , vers la marche d’Ancône ; et dans l’Ombrie à d’assez grandes distances de la mer : il en est de même de celui (pie M. le marquis de Bonnac a vu tirer dans un endroit du territoire de Dantzick, séparé de la mer par de grandes hauteurs. M. Guettard , de l’Académie des Sciences , conserve dans son cabinet un morceau de succin qui a été trouvé dans le sein de la terre en Pologne , à plus de cent lieues de distance de la mer Baltique, et un autre morceau trouvé à Newburg , à vingt lieues de distance de Dantzick : il y en a dans les lieux encore plus éloignés de la mer, en Podolie , en Volhynie : le lac Lubien de Posnanie en rejette souvent , etc. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1762 , page 231 et suiv.
DES MINIMAUX.
dit en avoir vu dans l’état d’entière liquidité, et celui que l’on tire de la terre a toujours un assez grand degré de fermeté.
L’on ne connaît guère d’autre minière de succin que celle de Prusse, dont M. Neumann a donné une courte description, par laquelle il paraît que cette matière se trouve à une assez petite profondeur dans une terre dont la première couche est de sable , la seconde d’argile mêlée de petits cailloux, de la grosseur d’un pouce , la troisième de terre noire remplie de bois fossiles à demi décomposés et bitumineux, et enfin la quatrième d’un minéral ferrugineux 5 c'est sous cette espèce de mine de fer que se trouve le succin par morceaux séparés et quelquefois accumulés en tas.
On voit que les huiles de la couche de bois ont dû être imprégnées de l’acide contenu dans l’argile de la couche supérieure , et qui en descendait par la filtration des eaux ; que ce mélange de l’acide avec l’huile du bois a rendu bitumineuse cette couche végétale; qu’ensuite les parties les plus ténues et les plus pures de ce bitume sont descendues de même sur la couche du minerai ferrugineux , et qu'en la traversant elles se sont chargées de quelques particules de fer, et qu’enfin c’est du résultat de cette dernière combinaison que s’est formé le succin qui se trouve au-dessous de la mine de fer.
Le jayet diffère du succin en ce qu’il est opaque et ordinairement très-noir : mais il est de même nature, quoique ce dernier ait quelquefois la transparence et le beau jaune de la topaze ; car, malgré cette différence si frappante, les propriétés de l’un et de l’autre sont les mêmes : tous deux sont électriques; ce qui a fait donner au jayet le nom d 'ambre noir , comme on a donné au succin celui d 'ambre jaune : tous deux brûlent de même ; seulement l’odeur que rend alors le jayet est encore plus forte , et sa fumée plus épaisse que celle du succin. Quoique solide et assez dur, le jayet est fort léger, et 011 a souvent pris pour du jayet certains bois fossiles noirs , dont la cassure est lisse et luisante, et qui paraissent en effet ne différer du vrai jayet que parce qu’ils ne répandent aucune odeur bitumineuse en brûlant.
On trouve quelques minières de jayet en France; on en connaît une dans la province de Roussillon près de Bugarach E M. de Gensanne
* « J’all-ii , dil M. LeMonnier, visiter une mine de jayet. lille ressemble de loin à un tas de charbon de terre appliqué
Km
fait mention d'une autre dans le Gévaudan , sur le penchant de la montagne, près de Vebron \ et d’une autre près de Rouffiac , diocèse de Narbonne, où l’on faisait dans ces derniers temps de jolis ouvrages de cette matière 2. On a trouvé dans laglaise, en creusant la montagne de Saint- Germain-en-Laye, un morceau de bois fossile, dont M. Fougeroux de Bondaroy a fait une exacte comparaison avec le jayet. « On sait, « dit ce savant académicien, que la couleur du « jayet est noire, mais que la superficie de ses « lames n’a point ce luisant qu’offre l’intérieur « du morceau dans sa cassure ; c’est aussi ce « qu'il est aisé de reconnaître dans le morceau « de bois de Saint-Germain. Dans l’intérieur « d’une fente ou d’un morceau rompu , on voit « une couleur d’un noir d’ivoire bien plus bril- (( lant que sur la surface du morceau. La dureté « du jayet et du morceau de bois est à peu près « la même; étant polis ils offrent la même nuance « de couleur ; tous deux brûlent et donnent de « la flamme sur les charbons : le jayet répand « une odeur bitumineuse ou de pétrole ; cer- « tains morceaux du bois en question donnent « une pareille odeur, surtout lorsqu’ils ne contt tiennent point de pyrites. Ce morceau de bois
« contre un rocher fort élevé , au bas duquel est l'entrée d'une « petite caverne dans laquelle on voit plusieurs veines de jayet « qui courent dans une terre légère, et même dans les fentes « du rocher : cette matière est dure , sèche , légère, fragile et « irrégulière dans sa figure , si ce n’est qu’on voit plusieurs « cercles concentriques dans s“s fragments; on en trouve « aussi quelques morceaux , mais moins beaux , sur le tas qui « est à l'entrée de la mine, parmi une terre noire bitnmi- « rieuse; cette terre pourrait être regardée comme une espèce « de jayet impur ; car brûlée sur la pelle , elle répand la même « odeur que le plus beau jayet : l'un et l'autre brûlent dilfici- «< leinent , pétillent un peu en s'échauffant , et la fumée qu’ils « répandent est noire, épaisse et dune odeur de bitume fort « désagréable : on travaille assez proprement cette matière à « Bugarach ; on en fait des colliers , des chap< lets , etc.... En « donnant quelques coups de pioche sur ce tas pour découvrir k quelques morceaux de jayet , j’ai aperçu des morceaux de « véritable succin ; la couleur en était un peu foncée ; mais ils « eu avaient parfaitement l’odeur et l’électricité : j’ai trouvé « de même, en continuant de fouiller, des bois pétrifiés avec « des circonstances très-favorables pour appuyer la vérité
« de cette transmutation . Le jayet paraît s’insinuer 11011-
« seulement dans les bois pétrifiés, mais encore dans les picr- « res jusque dans les moindres lentes ; or si le jayet qui , dans « sa plus grande fluidité , n’est jamais qu’un bitume liquide « et peut-être une espèce de pétrole , s’insinue si bien entre « les fibres du bois et les petites fentes des autres corps soli- « des, n’en doit-on pas conclure que cette matière que nous « voyons aujourd’hui dure et compacte , a été autrefois Irès- « fluide, et que ce n’est, pour ainsi dire, qu’une espèce d’huile « desséchée et durcie par la succession du temps ? » Obserra • tiens d’Histoire naturelle; Paris , 1739 , page 213.
• Histoire naturelle du Languedoc , tome II , page 24 4.
2 Ibidem , page 189.
HISTOIRE NATURELLE
« est doac changé en jayet, et il sert à confir- « mer le sentiment de ceux qui croient le jayet « produit par des végétaux 1 . »
On trouve du très-beau jayet en Angleterre, dans le comté d’York et en plusieurs endroits de l’Ecosse ; il y en a aussi en Allemagne et surtout à Wirtemberg. M. Bovvles en a trouvé en Espagne, près de Peralegos , « dans une monta- « gne où il y a , dit-il , des veines de bois bitu- « mineux , qui ont jusqu’à un pied d epais- « seur.... On voit très-bien que c’est du bois,
« parce que l’on en trouve des morceaux avec « leur écorce et leurs fibres ligneuses, mêlés « avec le véritable jayet dur2. »
Il mesembleque ces faits suffisent pour qu’on puisse prononcer que le succin et le jayet tirent immédiatement leur origine des végétaux , et qu’ils ne sont composés que d’huiles végétales devenues bitumineuses par le mélange des acides ; que ces bitumes ont d’abord été liquides, et qu’ils se sont durcis par leur simple dessèchement, lorsqu’ils ont perdu les parties aqueuses de l’huile et des acides dont ils sont composés. Le bitume qu’on appelle asphalte nous en fournit une nouvelle preuve; il est d’abord fluide, ensuite mou et visqueux , et enfin il devient dur par la seule dessiccation.
L’asphalte des Grecs est le même que le bitume des Latins ; on l’a nommé particulièrement bitume de Judée , parce que les eaux de la mer Morte et les terrains qui l’environnent en fournissent une grande quantité. Il a beaucoup de propriétés communes avec le succin et le jayet; il est de la même nature, et il paraît , ainsi que la poix de montagne, le pétrole et le naphte, ne devoir sa liquidité qu’à une distillation des charbons de terre et des bois bitumineux, qui, se trouvant voisins de quelque feu souterrain , laissent échapper les parties huileuses les plus légères, de la même manière à peu près que ces substances bitumineuses donnent leurs huiles dans nos vaisseaux de chimie. Le naphte, le pétrole et le succin paraissent être les huiles les plus pures que fournisse cette espèce de distillation ; et le jayet , la poix de montagne et l’asphalte sont les huiles plus grossières. L’Histoire Sainte nous apprend que la mer Morte , ou le lac Asphaltique de Judée, était
* Sur la montagne de Saint-Germain, par M. Fongeroux de Bondaroy. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1769.
2 Histoire Naturelle d'Espagne, par M. Bowlcs , pages 20(ï et 207.
autrefois le territoire de deux villes criminelles qui furent englouties : on peut donc croire qu’il y a des feux souterrains , qui , agissant avec violence dans ce lieu , ont été les instruments de cet effet; et ces feux ne sont pas encore entièrementéteints1 ; ils opèrent doncladistillationde toutes les matières végétales et bitumineuses qui les avoisinent, et produisent cet asphalte liquide que l’on voit s’élever continuellement à lasurface du lac maudit, dont néanmoins les Arabes et les Egyptiens ont su tirer beaucoup d’utilité, tant pour goudronner leurs bateaux que pour embaumer leurs parents et leurs oiseaux sacrés; ils recueillent sur la surface de l’eau cette huile liquide , qui , par sa légèreté , la surmonte comme nos huiles végétales.
L’asphalte se trouve non-seulement en Judée et en plusieurs autres provinces du Levant , mais encore en Europe et même en France. J’ai eu occasion d’examiner et même d’employer l’asphalte de Neufehâtel ; il est de la même nature que celui de Judée : en le mêlant avec une petite quantité de poix, on en compose un mastic avec lequel j’ai fait enduire, il y a trente-six ans, un assez grand bassin au Jardin du Roi , qui depuis a toujours tenu l’eau. On a aussi trouvé de l’asphalte en Alsace, en Languedoc, sur le territoire d’Alais et dans quelques autres endroits. La description que nous a donnée M. l’abbé de Sauvages de cet asphalte d’Alais ajoute encore une preuve à ce que j’ai dit de sa formation par une distillation per ascensîim.
« On voit, dit-il, régner auprès de Servas, à « quelque distance d’Alais, sur une collined’une a grande étendue , un banc de rocher de mar-
* On ra'a assuré que le bitume pour lequel ce lac a toujours été fameux s’élève quelquefois du fond en grosses bulles ou bouteilles qui, dés qu’elles parviennent à la surface de l'eau et touchent l’air extérieur , crèvent en faisant un grand bruit accompagné de fumée , comme la poudre fulminante des chimistes , et se dispersent en divers éclats ; mais cela ne se voit que sur les bords ; car vers le milieu l’éruption se manifeste par des colonnes de fumée qui s’élèvent de temps en temps sur le lac ; c’est peut-être à ces sortes d'éruptions qu’on doit attribuer un grand nombre de trous et de creux qu’on trouve autour de ce lac , et qui ne ressemblent pas mal , comme dit fort bien M. Manudrelle , à certains endroits qu’on voit en Angleterre, et qui ont servi autrefois de fourneaux à faire de la chaux :1e bitume en montant ainsi est vraisemblablement accompagné de soufre ; aussi trouve-t-on l’un et l'autre pêlemêle répandus sur les bords. Ce soufre ne diffère en rien du soufre ordinaire , mais le bitume est friable , plus pesant que l'eau , et il rend un§ mauvaise odeur lorsqu’on le frotte ou qu’on le met sur le feu : il n’est point violet , comme Yaspha lutus de Dioscoride , mais noir et luisant comme du jayet. Voyage de M. Sahw, traduit de l’anglais. La Haye, 1743, t. Il, pages 73 et 74.
DES MINERAUX
pieds de hauteur au-dessus : l’eau n’éteint pas
« bre qui pose sur la terre et qui en est couvert :
« il est naturellement blanc ; mais cette couleur « est si fort altérée par l’asphalte qui le pénètre,
« qu’il est vers sa surface supérieure d’un brun « clair, et ensuite très-foncé à mesure que le bi- « tume approche du bas du rocher : le terrain « du dessous n’est point pénétré de bitume , à « la réserve des endroits où la tranche du banc « est exposée au soleil ; il en découle en été du « bitume qui a la couleur et la consistance de la « poix noire végétale; il en surnage sur une « fontaine voisine , dont les eaux ont en consé- « quence un goût désagréable...
« Dans le fond de quelques ravines et au- « dessous du rocher d’asphalte , je vis un ter- « rain mêlé alternativement délits de sable et « de lits de charbon de pierre, tous parallèles « à l’horizon1. » On voit par cet exposé que l’asphalte ne se trouve pas au-dessous , mais au-dessus des couches ou veines bitumineuses de bois et de charbon fossiles , et que par conséquent il n’a pu s’élever au-dessus que par une distillation produite par la chaleur d’un feu souterrain.
Tous les bitumes- liquides , c'est-à-dire l’asphalte, la poix de montagne, le pétrole et le naphte, coulent souvent avec l’eau des sources qui se trouvent voisines des couches de bois et de charbon fossiles, A Begrède , près d’Anson, en Languedoc , il y a une fontaine qui jette du bitume que l’on recueille à fleur d’eau. On en recueille de même à Gabian , diocèse de Béziers 2, et cette fontaine de Gabian est fameuse par la quantité de pétrole qu’elle produit : néanmoins il paraît, par un mémoire de M. Rivière, publié en 1717, et par un autre mémoire sans nom d’auteur, imprimé à Béziers en 1752, que cette source bitumineuse a été autrefois beaucoup plus abondante qu’elle ne l’est aujourd’hui ; car il est dit qu’elle a donné avant 1717, pendant plus de quatre-vingts ans , trente-six quintaux de pétrole par an , tandis qu’en 1752 elle n’en donnait plus que trois ou quatre quintaux. Ce pétrole est d’un rouge brun foncé ; son odeur est forte etdésagréable; il s’enflamme trèsaisément, et même la vapeur qui s’en élève , lorsqu’on le chauffe, prend feu si l’on approche une chandelle ou toute autre lumière à trois
* Voyez les Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1746, pages 720 et 721.
3 Histoire naturelle de Languedoc, par M. de Gensanne , touie 1 , page 201 et 274.
ce pétrole allumé ; et lors même que l’on plonge dans l’eau des mèches bien imbibées de cette huile inflammable , elles continuent de brûler quoiqu’au-dessous de l’eau. Elle ne s’épaissit ni ne se fige par la gelée, comme le font la plupart des huiles végétales; et c’est par cette épreuve qu’on reconnaît si le pétrole est pur, ou s’il est mélangé avec quelqu’une de ces huiles. A Gabian, le pétrole ne sort de la source qu’avec beaucoup d’eau qu’il surnage toujours, car il est beaucoup plus léger, et l’est même plus que l’huile d’olive. « Une seule goutte de ce bi- « tume, dit M. Rivière, versée sur une eau dor- « mante , a occupé dans peu de temps un es- « pace d’une toise de diamètre tout émaillé des « plus vives couleurs ; et , en s’étendant davan- « tage, il blanchit et enfin disparaît. Au reste,
« ajoute-t-il , cette huile de pétrole naturelle est « la même que celle qui vient du succin dans « la cornue vers le milieu de la distillation A»
Cependant ce pétrole de Gabian n’est pas, comme le prétend l’auteur du Mémoire imprimé à Béziers en 1752, le vrai naphte de Babylone. A la vérité, beaucoup de gens prennent le naphte et le pétrole pour une seule et même chose; mais le naphte des Grecs, qui ne porte ce nom que parce que c’est la matière inflammable par excellence , est plus pur que l’huile de Gabian ou que toute autre huile terrestre que les Latins ont appelée petroleum , comme huile sortant des rochers avec l’eau qu’elle surnage. Le vrai naphte est beaucoup plus limpide et plus coulant; il a moins de couleur, et prend feu plus subitement à une distance assez grande de la flamme; si l’on en frotte du bois ou d’autres corps combustibles, ils continueront de brûler quoique plongés dans l’eau2. Au reste, le terrain dans lequel se trouve le pétrole de Gabian est environné et peut-être rempli de matières bitumineuses et de charbon de terre3.
A une demi-lieue de distance de Clermont en Auvergne , il y a une source bitumineuse assez abondante et qui tarit par intervalles. « L’eau « de cette source , dit M. Le Monnier , a une « amertume insupportable ; la surface de l’eau « est couverte d’une couche mince de bitume, « qu’on prendrait pour de l’huile , et qui , ve- « liant à s’épaissir par la chaleur de l’air, res-
4 Mémoire de M. Rivière, page 6.
2 Boerhaave, Elcmenta chimiæ, tom. I, pag. 191.
5 Mémoire sur le Pétrole ; Béziers. 1752.
« semble en quelque façon à de la poix . En
« examinant la nature des terres qui environ- « nent cette fontaine, et en parcourant une pe- « tite butte qui n’en est pas fort éloignée, j’ai « aperçu du bitume noir qui découlait d’entre « les fentes des rochers : il se sèche à mesure « qu’il reste à l’air ; et j’en ai ramassé environ « une demi-livre; il est sec, dur et cassant, et « s’enflamme aisément; il exhale une fumée noire (i fort épaisse , et l’odeur qu'il répand ressem- « ble à celle de l’asphalte. Je suis persuadé que « par la distillation on en retirerait du pétrole1 . » Ce bitume liquide de Clermont est, comme l’on voit, moins pur que celui de Gabian; et depuis le naphte que je regarde comme le bitume le mieux distillé par la nature, au pétrole, à l’asphalte, à la poix de montagne, au succin, au jayet et au charbon de terre, on trouve toutes les nuances et tous les degrés d’une plus ou moins grande pureté dans ces matières qui sont toutes de même nature.
« En Auvergne, dit M. Guettard , les monti- « cules qui contiennent le plus de bitume sont « ceux du Puy de Pége (Poix) et du Puy de Crou- « elles : celui de Pége se divise en deux têtes,
« dont la plus haute peut avoir douze ou quinze « pieds ; le bitume y coule en deux ou trois en- « droits. . . A côté de ce monticule se trouve une « petite élévation d’environ trois pieds de cette « hauteur sur quinze de diamètre; selonM. Ozy ,
« cette élévation n’est que de bitume qui se des- « sèche à mesure qu’il sort delà terre : la source « est au milieu de cette élévation. Si l’on creuse en « différents endroits autour et dessus cettemasse « de bitume, on 11e trouve aucune apparence « de rocher. Le Puy de Crouelles, peu éloigné
* Parmi les charbons de terre, il en est qui, à l'odeur près, ressemblent fort à l’asphalte , quant à la pureté et au coup d'œil, comme il en est qui diffèrent peu du jayet ; comme aussi on voit du jayet qu’on pourrait confondre aisément avec 1 asphalte et quelques charbons de terre : la matière bitumineuse qui se tire dans le voisinage de Wïrtemberg, fort ressemblante à du succin qui n’aurait passé que légèrement au feu, et qu’on appelle succin, paraît tenir un milieu entre le charbon de terre et le jayet. Du Charbon de terre et de ses mines, par M. Morand... — Le charbon que les Anglais appellent kcnncl coal , est très-pur et ressemble au jayet , et l’on peut croire que la différence qu’il y a entre les bitumes et les charbons de terre provient de ce que ceux-ci sont mêlés de parties terreuses qui en divisent le bitume et empêchent qu'ils ne puissent, comme les autres bitumes, se liquéfier au feu et s'allumer si promptement ; mais aussi le charbon de terre est de toutes les matières de ce genre bitumineux celle qui conserve le feu plus longtemps et plus fortement... Mais au reste, ces matières terreuses qui altèrent le bitume des charbons de terre, ne sont pas celles qui s’y trouvent en plus grande quantité. Du Charbon de terre, etc., par M. Morand, page 18.
AT l1 G ELLE
« du précédent , peut avoir trente ou quarante « pieds de hauteur : le bitume est solide; 011 « en voit des morceaux durs entre les crevasses « des pierres. Il en est de même de la partie la « plus élevée du Puy de Pége L »
En Italie, dans les duchés de.Modène, Parme et Plaisance, le pétrole est commun ; le village de Miano, situé à douze milles de Parme, est un des lieux d’où on lettre dans certains puits construits de manière que cette huile vienne se rassembler dans le fond 2.
4 Mémoire sur la minéralogie d'Auvergne, dans ceux de l'Académie des Sciences, année 1759... Les pierres bitumineuses de l’Auvergne se trouvent dans les endroits qui forment une suite de monticules posés dans le même alignement ; peut-être y a-t-il ailleurs de semblables pierres; car je sais qu’on a trouvé du bitume sur le Puy-de-Pelon, à Chaînalière près de Clermont , et au pied des montagnes à l’ouest... Dans le fond des caves des Bénédictins de Clermont, où l’on trouve du bitume, on ramasse une terre argileuse d’un brun foncé, et recouverte d’une poussière jaune soufrée : la pierre du roc où les caves sont creusées est brune, ou brun jaunâtre, ou lavée de blanc; le bitume recouvre ces pierres en partie : il est sec, noir et brillant ; enfin il y a encore à Machaut, hauteur qui est à un quart de lieue de ltiom, sur la route de Clermont, une source de poix dont les paysans se servent pour graisser les essieux des voitures ; indépendamment du Di tume de Pont-du-Château , le roc sur lequel est construite l’écluse de cet endroit est d’une pierre argileuse , gris verdâtre, et parsemée de taches noires et rondes qui paraissent bitumineuses. Ibidem.
2 * On rencontre à Miano, dit M. Fougeroux de Bondaroy, « plusieurs de ces puits anciens abandonnés; mais 011 n'y « compte maintenant que trois puits qui fournissent du pé- « trole blanc, et à quelque distance de ce village, deux autres « qui donnent le |>étrole roux... Onéreuse les puits au ha- « sard et sans y être conduit par aucun indice, à cent quatre- « \ ingts pieds environ de profondeur... L’indice le plus sûr « de la présence du pétrole est l'odeur qui s’élève du fond de « la fouille, et qui se fait sentir d’autant plus vivement qu'on « parvient à une plus grande profondeur, et qui vers la fin de « l’ouvrage devient si forte que les ouvriers, en creusant et « faisant les murs du puits, ne peuvent pas rester une demi- « heure, ou même un quart d’heure, sans être remplacés par « d’autres, et souvent on ies retire évanouis : on creuse donc « les puits jusqu'à ce qu'on voie sortir le pétrole qui se filtre « à travers les terres, et qui quelquefois sort avec force et par « jets ; c'est ordinairement lorsqu’on est parvenu à cent qua- « tre-vingts pieds ou environ de profondeur qu’on obtient le « pétrole : souvent en creusant les puits, on aperçoit quel- « ques filets de pétrole qui se perdent en continuant l’ou- « vrage... Les puits sont abandonnés l’hiver et dès la lin de « l'automne; mais au printemps les propriétaires envoient « tous les deux ou trois jours tirer le pétrole avec des seaux, « comme l'on tire de l'eau... L’un des trois puits de Miano « donne le pétrole joint avec l’eau sur laquelle il surnage; « cette eau est claire et limpide et un peu salée... Le pétrole, « au sortir du puits, est un peu trouble, parce qu’il est mêlé « d'une terre légère, et il ne devient clair que lorsqu’il a dé- » posé cette substance étrangère au fond des vases dans les- « quels on les conserve... Les environs de Miano, où l’on tire « le pétrole, ne fournissent point de vraie pierre; la montagne < voisine n’est même composée que d'une terre verdâtre , « compacte et argileuse... Cette terre , appelée dans le pays « cocco, mise sur des charbons, 11c dorme point de flammes ; « elle se cuit au feu , ^et de verdâtre elle devient rougeâtre; « elle se fond et s’amollit dans l’eau et y devient maniable;
DES MINERAUX
Urs sources de naphte et de pétrole sont encore plus communes dans le Levant qu’en Italie ; quelques voyageurs assurent qu’on brûle plus d’huile de naphte que de chandelles à Bagdad. ( Voyage de Thévenot ; Paris, 1654, t. II, p. 118.) « Sur la route de Schiras à Bender- « Congo, à quelques milles de Benaron , vers « l’orient, on voit, dit Gemelli Carreri, la mon- « tagne de Darap toute de pierre noire, d’où dis- « tille le fameux baume-momie, qui, s’épaissis- « santà l’air, prend aussi une couleur noirâtre. « Quoiqu’il y ait beaucoup d’autres baumes en « Perse, celui-ci a la plus grande réputation ; la « montagne est gardée par ordre du roi ; tous « les ans ies visirs de Geaxoux , de Schiras et de « Lar, vont ensemble ramasser la momie qui « coule et tombe dans une conque où elle se coa- « gule; ils l’envoient au roi sous leur cachet « pour éviter toute tromperie , parce que ce « baume est éprouvé et très-estimé en Arabie « et en Europe, et qu’on n’en tire pas plus de « quarante onces par chaque année *. » Je ne cite ce passage tout au long que pour rapporter à un bitume ce prétendu baume des momies. Nous avons au Cabinet du Roi les deux boites d’or remplie de ce baume-momie ou mumia, que l’ambassadeur de Perse apporta et présenta
« elle n’a point un goiit décidé sur la langue, elle ne fleurit « point à l’air; elle fait une vive effervescence avec, l’acide « vitreux. » Cette dernière propriété me paraît indiquer (pie ie cocco n'est pas une terre argileuse, mais plutôt une terre limoneuse, mêlée de matière calcaire. « Dans le lieu appelé « Salso-Maggiore , continue M. de Bondaroy, et aux envi- « rons , à dix lieues de Parme, il y a des puits d'eau salée qui « donnent aussi du pétrole d’une couleur rousse très-foncée... « La terre de Salso-Maggiore est semblable au cocco de * Miano, mais d’une couleur plus plombée... Elle devient « beaucoup plus verdâtre dans les lits inférieurs, et c’est de « ces derniers lits que sort l’eau salée avec le pétrole, depuis « quatre-vingtsjusqu’à cent cinquante brasses en profondeur.»
Extrait du Mémoire de M. Fougeroux de Bondaroy, sur le pétrole, dans ceux de l’Académie des Sciences, année 1770. « A douze mille de Modène , dit Bernardino Ramazzini, du ■ côté de l’Apennin , on voit un rocher escarpe et stérile au « milieu d’un vallon, et qui donne naissance à plusieurs sou r- « ces d’huile de pétrole : on descend dans ce rocher par un « escalier de vingt-quatre marches, au bas duquel on trouve « un petit bassin rempli d’une eau blanchâtre qui sort du ro- « cher, et sur laquelle l’huile de pétrole surnage; il se répand « à cent toises à la ronde une odeur désagréable, ce qui ferait « croire que cette source a subi quelque altération, puisque « François Arioste, qui l’a décrite il y a trois siècles, la vante « surtout pour sa bonne odeur. On amasse l'huile de pétrole « deux fois par semaine sur le bassin principal , environ six « livres à chaque fois: le terrain est rempli de feux souter- « vains qui s'échappent de temps en temps avec violence; « quelques jours avant ces éruptions , les bestiaux fuient des « pâturages des environs. » Collection académique, partie étrangère, tome VI, page 47 4.
4 Voyage autour du monde; Paris. 1719, tome II, page 274.
à Louis XIV; ce baume n’est que du bitume , et le présent n’avait de mérite que dans l’esprit de ceux qui l’ont offert L Chardin parle de ce baume-momie2, et il le reconnaît pour un bitume. Il dit qu’outre les momies ou corps desséchés qu’on trouve en Perse dans la province de Corassan , il y a une autre sorte de momie ou bitume précieux qui distille des rochers, et qu’il y a deux mines ou deux sources de ce bitume . 1 une dans la Caramanie déserte, au pavs de Lar, et que c’est le meilleur pour les fractui es , blessures, etc.} 1 autre dans le pays de Corassan. II ajoute que ces mines sont gardées et fermées, qu’on ne les ouvre qu’une fois l’an en piesence d officiers de la province, et que la plus grande partie de ce bitume précieux est envoyée au trésor du roi. Il me paraît plus que vraisemblable que ces propriétés spécifiques attii buées par les Persans à leur baume-momie sont communes a tous les bitumes de même consistance, et particulièrement à celui que nous appelons poix de montagne-, et comme on vient de le voir, ce n’est pas seulement en 1 ci se que 1 on trouve des bitumes de cette sorte, mais dans plusieurs endroits de l’Europe et même en France , et peut-être dans tous les pays du monde3, de la même manière que l’asphalte ou bitume de Judée s’est trouvé non-seulement sur la mer Morte, mais sur d’autres lacs et dans d’autres terres très-éloignées de la Judée. On voit en quelques endroits de la mer de Marmara, et particulièrement près d’Héraclée, une matière bitumineuse qui flotte sur l’eau en forme de filets que les nautonniers grecs ra-
* S3 majesté Louis XIV fit demander à l’ambassadeur du roi de Perse: 1° le nom de cette drogue; 2» à quoi elle est propre; 5° si elle guérit les maladies tant internes qu’externes; 4ft si c'est une drogue simple ou composée. L’ambassadeur répondit: 1° que cette drogue se nomme en persan momia ; 2° quelle est spécifique pour les fractures des os, et généralement pour toutes les blessures; 3° qu’elle est employée pour les maladies internes et externes, et fait sortir le fer qui pourrait être resté dans les blessures; 4° que cette drogue est simple et naturelle; qu’elle distille d'un rocher dans la province de Dezar. qui est une des plus méridionales de la Perse; enfin qu’on peut s’en servir en l’appliquant sur h s blessures, ou en la faisant fondre dans le beurre ou dans l’huile. — Cette notice était jointe aux deux boites qui renferment cette drogue.
2 Le nom de momie ou mumia en persan, vient de momum, qui signifie cire , gomme, onguent.
3 MM. Pering et Browal donnent la description d une sub stance grasse, que l’on tire d'un lac de la Finlande près de Maskoter, que ces physiciens n’hésitaient pas à mettre dans le genre des bitumes. Mémoires de l’Académie de Suède, t III, année 1713.
HISTOIRE NATURELLE
massent avec soin, et que bien des gens pren- ! nent pour une sorte de pétrole : cependant elle n en a ni 1 odeur, ni le goût, ni la consistance; ses filets sont fermes et solides, et approchent
plus en odeur et en consistance du bitume de Judée1.
Bans la Thébaïde, du côté de l’est, on trouve une montagne appelée Gebel-el-Moël ou Montagne-de-rHuile, à cause qu’elle fournit beaucoup d’huile de pétrole2 *, ülearius et Tavernier font mention du pétrole qui se trouve aux environs de lamer Caspienne. Ce dernier voyageur dit « qu’au couchant de cette mer un peu au- « dessus de Chamack, il y a une roche qui s’a- « vance sur le rivage, de laquelle distille une « huile claire comme de l’eau, jusque-là que des « gens s’y sont trompés et ont cru d’en pou- « voir boire; elle s’épaissit peu à peu, et au « bout de neuf ou dix jours elle devient grasse « comme de l’huile d’olives , gardant toujours « sa blancheur. .. Il y a trois ou quatre grandes « roches fort hautes assez près de là qui distil- « lent aussi la même liqueur, mais elle est plus « épaisse et tire sur le noir. On transporte cette « dernière huile dans plusieurs provinces de la « Perse, où le menu peuple ne brûle autre « chose1. » Léon l’Africain parle de la poix qui se trouve dans quelques rochers du mont Atlas et des sources qui sont infectées de ce bitume ; il donne même la manière dont les Maures recueillent cette poix de montagne qu’ils rendent liquide par le moyen du feu4 *. On trouve à Madagascar cette même matière que Flaecour appelle^ la poix de terre ou bitume judaïque6. Enfin jusqu’au Japon les bitumes sont non-seul ement connus, mais très-communs , et Kœmpfer assure qu’en quelques endroits de ces îles , l’on ne se sert que d’huile bitumineuse au lieu de chandelle6.
En Amérique, ces mêmes substances bitumineuses ne sont pas rares. Dampier a vu de la poix de montagne en blocs, de quatre livres pesant , sur la côte de Carthagène : la mer jette ce bitume sur les grèves sablonneuses de cetie côte
1 Description de l’Archipel, par Dapper; Amsterdam, 1703, page 497.
1 Voyage en Égypte, par Granger; Paris, 1743, page 202.
5 Les six Voyages de Tavernier; Rouen, 1713, tome II, page 307.
4 Léon l’Africain, Description; Liig. Ilatav,, pars secunda,
page 771.
6 Voyagea Madagascar ; Paris, 1661, page 162.
6 Histoire du Japon, par Kœmpfer; La Haye, 1729, tome I, page 96.
où il demeure à sec; il dit que cette poix fond au soleil, et est plus noire, plus aigre au toucher et plus forte d’odeur que la poix végétale1. Garcilasso, qui a écrit l’histoire du Pérou, et qui y était né, rapporte qu’anciennement les Péruviens se servaient de bitume pour embaumer leurs morts. Ainsi le bitume et même ses usages ont été connus de tous les temps, et presque de tous les peuples policés.
Je n’ai rassemblé tous ces exemples que pour faire voir que, quoique les bitumes se trouvent sous différentes formes dans plusieurs contrées, néanmoins les bitumes purs sont infiniment plus rares que les matières dont ils tirent leur origine ; ce n’est que par une seconde opération de la nature qu’ils peuvent s’en séparer et prendre delà liquidité : les charbons de terre, les schistes bitumineux, doivent être regardés comme
les grandes masses de matières que les feux souterrains mettent en distillation pour former les bitumes liquides qui nagent sur les eaux ou coulent des rochers. Comme le bitume, par sa nature onctueuse, s’attache à toute matière et
souvent la pénètre, il faut la circonstance particulière du voisinage d’un feu souterrain pour qu’il se manifeste dans toute sa pureté ; car il me semble que la nature n’a pas d’autre moyen
pour cet effet. Aucun bitume ne se dissout ni ne se délaie dans l’eau : ainsi ces eaux qui sourdissent avec du bitume n’ont pu enlever par leur action propre ces particules bitumineuses ; et
dès lors n’est-il pas nécessaire d’attribuer à l’ac* tion du feu l’origine de ce bitume coulant, et même à l’action d’un vrai feu et non pas de la température ordinaire de l’intérieur de la terre t car il faut une assez grande chaleur pour que les bitumes se fondent, et il en faut encore une plus grande pour qu’ils se résolvent en naphte et en pétrole ; et tant qu'ils n’éprouvent que la température ordinaire, ils restent durs , soit à l’air, soit dans la terre. Ainsi tous les bitumes coulants doivent leur liquidité à des feux sou¬
terrains , et ils ne se trouvent que dans les lieux où les couches de terres bitumineuses et les veines de charbon sont voisines de ces feux, qui non-seulement en liquéfient le bitume, mais le distillent et en font élever les parties les plus
ténues pour former le naphte et les pétroles, lesquels, se mêlant ensuite avec des matières moins pures, produisent l’asphalte et la poix de mon-
* Voyage de Dampier; Rouen, 1713, tome III, page 491.
DES MINERAUX. 171
tagne, ou se coagulent en jayet et en succin.
Nous avons déjà dit que le succin a certainement été liquide, puisqu’on voit dans son intérieur des insectes dont quelques-uns y sont profondément enfoncés : il faut cependant avouer que jusqu’à présent aucun observateur n’a trouvé le succin dans cet état de liquidité; et c’est probablement parce qu’il ne faut qu’un très-petit temps pour le consolider. Ces insectes s’y empêtrent peut-être lorsqu’il distille des rochers et lorsqu’il surnage sur l’eau de la mer, où lachaleurde quelque feu souterrain lesublime en liqueur, comme l’huile de pétrole, l’asphalte et les autres bitumes coulants.
Quoiqu’on trouve en Prusse et en quelques autres endroits des mines de succin dans le sein de la terre , cette matière est néanmoins plus abondante dans certaines plages de la mer : en Prusse et en Poméranie , la mer Baltique jette sur les côtes une grande quantité de succin , presque toujours en petits morceaux de toutes les nuances de blanc, de jaune , de brun et de différents degrés de pureté : et à la vue encore plus qu’à rôdeur, on serait tenté de croire que le succin n’est qu’une résine comme la copale, à laquelle il ressemble. Mais le succin est également impénétrable à l’eau, aux huiles, et à l’esprit-de-vin, tandis que les résines qui résistent à l’action de l’eau se dissolvent en entier par les huiles , et surtout par l’esprit-devin. Cette différence suppose donc dans le succin une autre matière que celle des résines , ou du moins une combinaison différente de la même matière : or on sait que toutes les huiles végétales concrètes sont , ou des gommes qui ne se dissolvent que dans l’eau, ou des résines qui ne se dissolvent que dans l’esprit-de-vin , ou enfin des gommes-résines qui ne se dissolvent qu’imparfaitement par l’une et par l’autre; dès lors ne pourrait-on pas présumer, par la grande ressemblance qui se trouve d’ailleurs entre le succin et les résines, que ce n’est en effet qu’une gomme-résine dans laquelle le mélange des parties gommeuses et résineuses est si intime et en telle proportion, que ni l’eau ni l’esprit-de-vin ne peuvent l’attaquer? L’exemple des autres gommes-résines, que ces deux menstrues n’attaquent qu’imparfaitement , semble nous l’indiquer.
En général , on ne peut pas douter que le succin, ainsi que tous les autres bitumes liquides ou concrets , ne doivent leur origine aux
huiles animales et végétales imprégnées d’acide : mais comme indépendamment des huiles, les animaux et végétaux contiennent des substances gélatineuses et mucilagineuses en grande quantité, il doit se trouver des bitumes uniquement composés d’huile, et d’autres mêlés d’huile et de matière gélatineuse ou mucilagineuse; des bitumes produits par les seules résines, d’autres par les gommes-résines mêlées de plus ou moins d’acides , et c’est à ces diverses combinaisons des différents résidus des substances animales ou végétales que sont dues les variétés qui se trouvent dans les qualités des bitumes.
Par exemple , l’ambre gris paraît être un bitume qui a conservé les parties les plus odorantes des résines dont le parfum est aromatique ; il est dans un état de mollesse et de viscosité dans le fond de la mer auquel il est attaché, et il a une odeur très-désagréable et très-forte dans cet état de mollesse avant son dessèchement. L’avidité avec laquelle les oiseaux, les poissons et la plupart des animaux terrestres le recherchent et l’avalent semble indiquer que ce bitume contient aussi une grande quantité de matière gélatineuse et nutritive. Il ne se trouve pas dans le sein de la terre ; c’est dans celui de la mer, et surtout dans les mers méridionales qu’il est en plus grande quantité : il ne se détache du fond que dans le temps des plus grandes tempêtes, et c’est alors qu’il est jeté sur les rivages. Il durcit en séchant; mais une chaleur médiocre le ramollit plus aisément que les autres bitumes : il se coagule par le froid, et n’acquiert jamais autant de fermeté que le succin : cependant, par l’analysechimique, il donne lesmêmes résultats et laisse les mêmes résidus. Enfin il ne resterait aucun doute sur la conformité de nature entre cet ambre jaune ou succin et l’ambre gris, si ce dernier se trouvait également dans le sein de la terre et dans la mer ; mais jusqu’à ce jour il n’y a qu’un seul homme 1 qui ait dit qu’on a trouvé de l’ambre gris dans la terre en Russie : néanmoins, comme l’on n’a pas d’autres exemples qui puissent confirmer ce fait, et que tout l’ambre gris que nous connaissons a été ou tiré de la mer, ou rejeté par ses flots , on doit présumer que c’est dans la mer seule-
* J’ajouterai sans hésiter, dit l'auteur, que la formation de l’ambre gris est la même que celle de l’ambre jaune ou succin, parce que je sais qu’il n’y a pas longtemps qu’on a trouvé en Russie de l’ambre gris en fouillant la terre. Collection académique , partie étrangère , tome IV, page 297.
ment que l’huile et la matière gélatineuse dont il est composé se trouve dans l’état nécessaire à sa formation. En effet, le fond de la mer doit être revêtu d’une très-grande quantité de substance gélatineuse animale, par la dissolution de tous les corps des animaux qui y vivent et périssent i ; et cette matière gélatineuse doit y être tenue dans un état de mollesse et de fraîcheur, tandis que cette même matière gélatineuse des animaux terrestres, une fois enfouie dans les couches de la terre, s’est bientôt entièrement dénaturée par le dessèchement ou le mélange qu’elle a subi. Ainsi ce n’est que dans le fond de la mer que doit se trouver cette matière dans son état de fraîcheur : elle y est mêlée avec un bitume liquide ; et comme la liquidité des bitumes n’est produite que par la chaleur des feux souterrains, c’est aussi dans les mers dont le fond est chaud , comme celles de la Chine et du Japon , qu’on trouve l’ambre gris en plus grande quantité ; et il paraît encore que c’est à la matière gélatineuse, molle dans l’eau et qui prend de la consistance par le dessèchement , que l’ambre gris doit la mollesse qu’on lui remarque tant qu’il est dans la mer, et la propriété de se durcir promptement en se desséchant à l’air; tout comme on peut croire que c’est par l’intermèdede la partie gommeuse de sa gommerésine que le succin peut avoir dans les eaux de la mer une demi-fluidité.
L’ambre gris, quoique plus précieux que l’ambre jaune, est néanmoins plus abondant ; la quantité que la nature en produit est très-considérable , et on le trouve presque toujours en morceaux bien plus gros que ceux du succin 2, et il serait beaucoup moins rare s’il ne servait pas de pâture aux animaux. Les endroits où la mer le rejette en plus grande quantité dans l’ancien continent sont les côtes des Indes méridionales 3, et particulièrement des îles Philippines
* M. de Moutbeillard a observé, en travaillant à l’histoire des insectes , qu’il y a plusieurs classes d'animaux et insecles marins tels que les polypes et autres , dont la chair est parfumée, et il est tout naturel que cette matière soit entrée dans la composition de l'ambre gris,
3 Ce capitaine William Keching dit que les Maures lui avaient appris qu’on avait trouvé sur les côtes de Monbassa, de Madagoxa , de Pata et de Brava, de prodigieuses masses d’ambre gris, dontquelques-unes pes. ient jusqu’à vingt quintaux, et si grosses enfin, qu’une seule pouvait cacher plusieurs
hommes. Histoire générale des Voyages, tome I, page 469
Plusieurs voyageurs parlent de morceaux de cinquante et de cent livres pesant. Voyez Linscot , les anciennes relations des Indes, 1 Histoire d'Éthiopie, par Gaëtan Charpy, etc.
* La mer jette à Jolo beaucoup d’ambre ; on assure à Manille,
NATURELLE
et du Japon, et sur les côtes du Pégu et de Bengale1; celle de l’Afrique, entre Mozambique2 et la mer Rouge et entre le cap Vert3 et le royaume de Maroc4.
En Amérique, il s’en trouve dans la baie de Honduras , dans le golfe de la Floride , sur les côtes de Pile de Maragnon au Brésil, et tous les voyageurs s’accordent à dire que si les chats sauvages, les sangliers, les renards , les oiseaux et même les poissons et les crabes n’étaient, pas fort friands de cette drogue précieuse, elle serait bien plus commune5. Gomme elle est d’une
qu’avant que les Espagnols eussent pris possession de cette île , les naturels ne faisaient pas de cas de l'ambre , et que les pêcheurs s'en servaient pour faire des torches ou flambeaux, avec lesquels ils allaient pêcher pendant la nuit ; mais qu’eux Espagnols en relevèrent bientôt le prix. ...
La mer apporte l’ambre sur les côtes de Jolo, vers la fin des vents d'ouest ou d'aval ; on y en a quelquefois trouvé cle liquide comme en fusion, lequel ayant été ramassé et bénéficié s’est trouvé très-fin et de bonne qualité : je ne rapporte point en détail ce que pensent les naturels de Jolo sur la nature de l'ambre . Ce qui est très-singulier, c'est la quantité
qui s’en trouve sur les côtes occidentales de cette île , quoique très-petite , puisqu’elle n’a que quatre à cinq lieues du nord au sud, pendant qu’on n'en trouve point, ou presque point à Mindanao, qui est une île très-considérable en comparaison de Jolo. On pourrait peut-être apporter de cette différence la raison suivante : Jolo se trouve comme au milieu de toutes les autres îles de ces mers, et dans le canal de ces violents et furieux courants qu’on y ressent, et qui sont occasionnés par le resserrement des mers en ces parages, et ce qui semblerait. appuyer ces raisons esl que l’ambre ne vient sur les côtes de Jolo que sur la fin des vents d’aval ou d’ouest. Voyage dans les mers de l’Inde, par M. le Gentil; Paris, 1781, tome II, in-4°, pages 84 et 85.
* On en recueille aussi sur les côtes du Pégu et du Bengale, etc. Voyage de Mandeslo, suite d’Olearius, tome II, page 139.
2 Quaed le gouverneur de Mozambique revient à Goa, au bout de tro:s ans que son gouvernement est fini, il emporte environ d’ordinaire avec lui pour trois cent mille pardos d’ambre gris, et le pardos est de vingt sous de notre monnaie; il s’en trouve quelquefois des moreeaux’d’une grosseur considérable. Voyages de Tavernier, tome IV, page 73. Il vient de l’ambre gris en abondance de Mozambique et de Sofala. Relation de Paris, Histoire générale des Voyages, tome II, page 185.
5 On trouve quelquefois de l’ambre gris aux îles du cap Vert, et particulièrement à l’ile de Sal ; et l’on prétend que si les chats sauvages, et même les tortues vertes, ne mangeaient pas cette précieuse gomme, on y en trouverait beaucoup davantage. Robertz daus rilistoire-générale des Voyages, tome II, page 323.
4 Sur le bord de l’Océan, dans la province de Sui, au royaume de Maroc, on rencontre beaucoup d’ambre gris, que ceux du pays donnent à bon marché aux Européens qui y trafiquent. L'Afrique de Marmot ; Paris, Î667, tome II, pag. 50.— On tire des rivières de Gambie, de Catsiao et de San- Domingo, de très-bons ambres gris : dans le temps que j’étais sur la mer, elle en jeta sur le rivage une pièce d’environ trente livres ; j’en achetai quatre livres, dont une partie fut vendue en Europe , au prix de huit cents florins la livre. Voyage de Vaden de Broeck, tome IV, page 308.
5 Voyez l’Histoire générale des Voyages, tome il. pages 187, 363 et 307 ; tome V, page 210 ; et tome XIV, page 247. — L'ambre gris est assez commun sur quelques côtes de Madagascar
DES MINERAUX
odeur très-forte au moment que la mer vient de la rejeter, les Indiens, les Nègres et les Américains la cherchent par l’odorat plus que par les yeux ; et les oiseaux , avertis de loin par cette odeur, arrivent en nombre pour s’en repaître , et souvent indiquent aux hommes les lieux où ils doivent la chercher U Cette odeur désagréable et forte s’adoucit peu à peu à mesure que l’ambre gris se sèche et se durcit à l’air. Il y en a de différents degrés de consistance et de couleur différente , du gris , du brun , du noir et même du blanc : mais le meilleur et le plus dur paraît être le gris cendré. Comme les poissons, les oiseaux et tous les animaux qui fréquentent les eaux ou les bords de la mer avalent ce bitume avec avidité, ils le rendent mêlé de la matière de leurs excréments; et cette matière étant d’un blanc de craie dans les oiseaux, cet ambre blanc, qui est le plus mauvais de tous, pourrait bien être celui qu’ils rendent avec leurs excréments; et de même l’ambre noir serait celui que rendent les cétacés et les grands poissons dont les déjections sont communément noires.
Et comme l’on a trouvé de l’ambre gris dans l’estomac et les intestins de quelques cétacés 2,
et de file Sainte-Marie : après qu'il y a eu une grande tourmente, on le trouve sur le rivage de la mer; c'est un bitume qui provient du fond de l'eau, se coagule par succession de temps, et devient ferme : les poissons , les oiseaux , les crabes, les cochons, l’aiment tant, qu'ils le cherchent incessamment pour le dévorer. Voyage de Flaccour, pages 29 et 150.
4 Histoire des Aventuriers, etc. ; Paris, 1686, tome I, pages 307 et 308. — Le nommé Barker a trouvé et ramassé lui-même un morceau d'ambre gris dans la baie de Honduras, sur une grève sablonneuse , qui pesait plus de cent livres ; sa couleur tirait sur le noir, et il était dur à peu près comme un fromage , et de bonne odeur après qu'il fut séché. Voyage de Dampier, tome I, page 20.
2 « Kœmpfer dit qu’on le tire principalement des intestins « d’une baleine assez commune dans la mer du Japon, et « nommée fiaksiro ; il est mêlé avec les excréments de l'a- « nirnal, qui sont comme de la chaux , et presque aussi durs « qu'une pierre : c’est par leur dureté qu’on juge s’il s'y trou- « vera de l’ambre gris; mais ce n’est pas de là qu’il tire son « origine. De quelque manière qu’il croisse au fond de la mer « ou sur les côtes.il paraît qu'il sert de nourriture à ces ba- « leines, et qu'il ne fait que se perfectionner dans leurs en- « trailles; avant qu elles l'aient avalé, ce n'est qu’une sub- « stance assez difforme , plate , gluante , semblable à la bouse « de vache , et d'une odeur très-désagréable : ceux qui le « trouvent dans cet état, flottant sur l'eau ou jeté sur le ri- « vage , le divisent en petits morceaux qu'ils pressent , pour t loi donner la forme de boule: à mesure qu’il durcit il devient « plus solide et plus pesant: d’autres le mêlent et le pétris- « sent avec de la farine de cosses de riz , qui en augmente la « quantité et relève la couleur. Il y a d’autres manières de le « falsifier; mais si l’on en fait brûler un morceau, le mélange « se découvre aussitôt par la couleur, l’odeur et les autres « qualités de la fumée : les Chinois, pour le mettre à l'épreuve q en raclent un peu dans de l’eau de thé bouillante ; s’il est vé- 9 rilable, ilse dissout et se répand avec égalité , ce que ne fe-
ce seul indice a suffi pour faire naître l’opinion que c’était unematière animale qui se produisait particulièrement dans le corps des baleines 1 , et que peut-être c’était leur sperme, etc. ; d’autres ont imaginé que l’ambre gris était de la cire et du miel tombés des côtes dans les eaux de la mer, et ensuite avalés par les grands poissons, dans l’estomac desquels ils se convertissaient en ambre , ou devenaient tels par le seul mélange de l’eau marine ; d’autres ont avancé que c’était une plante comme les champignons ou les truffes, ou bien une racine qui croissait dans le terrain du fond de la mer ; mais toutes ces opinions ne sont fondées que sur de petits rapports ou défaussés analogies. L’ambre gris , qui n’a pas été connu des Grecs ni des anciens Arabes , a été dans ce siècle reconnu pour un véritable bitume par toutes ses propriétés ; seulement il est probable , comme je l’ai insinué, que ce bitume, qui diffère de tous les autres par la consistance et l’odeur, est mêlé de quelques parties gélatineuses ou mucilagineuses des animaux et des végétaux qui lui donnent cette qualité particulière : mais l’on ne peut douter que le fond et même la majeure partie de sa substance ne soit un vrai bitume.
Il parait que l’ambre gris mou et visqueux tient ferme sur le fond de la mer, puisqu’il ne s’en détache que par force dans le temps de la plus grande agitation des eaux; la quantité jetée sur les rivages , et qui reste après la déprédation qu’en font les animaux , démontre que c’est une production abondante de la nature et non pas le sperme de la baleine, ou le miel des abeilles , ou la gomme de quelque arbre particulier. Ce bitume rejeté, ballotté par la mer, remplit quelquefois les fentes des rochers contre lesquels les flots viennent se briser. Robert Lade décrit l’espèce de pèche qu’il en a vu faire sur les côtes desilesLucayes ; il dit que l’ambre gris se trouve toujours en beaucoup plus grande quantité dans la saison où les vents régnent avec le plus de violence, et que les plus grandes richesses en ce genre se trouvaient entre la petite île d’Éleuthère et celle de Harbour , et que
« rait pas celui qui est sophistiqué. Les Japonais n’ont appris « que des Chinois et des Hollandais la valeur de l’ambre gris ; « à l’exemple de la plupart des nations orientales de l’Asie,
« ils lui préfèrent l’ambre jaune.» Histoire générale des voyages, tome X, page 657.
4 Voyez les Transactions philosophiques,numéros385et 387, et la réfutation de cette opinion dans les numéros 435 , 434
et 433.
il A
HISTOIRE NATURELLE
l’on ne doutait pas que les Bermudes n’en continssent encore plus : « Nous commençâmes , « dit-il , notre recherche par Bile d’ÉIeuthère « dans un jour fort calme, le 14 de mars, et <t nous rapportâmes ce même jour douze livres * d’ambre gris. Cette pêche ne nous coûta que la « peine de plonger nos crochets de fer dans les « lieux que notre guide nous indiquait, et nous « eussions encore mieux fait si nous eussions eu « des filets... L’ambre mousse pliait de lui- « même , et embrassait le crochet de fer, avec « lequel il se laissait tirer jusque dans la bar- « que : mais faute de filets nous eûmes le regret « de perdre deux des plus belles masses d’am- « bre que j’aie vues de ma vie ; leur forme étant « ovale, elles ne furent pas plus tôt détachées « que, glissant sur le crochet, elles se perdirent « dans la mer... Nous admirâmes avec quelle « promptitude ce qui n’était qu’une gomme « mollasse dans le sein de la mer prenait assez « de consistance en un quart d’heure pour ré- « sister à la pression de nos doigts : le lende- « main notre ambre gris était aussi ferme et « aussi beau que celui qu’on vante le plus dans « les magasins de l’Europe... Quinze jours que « nous employâmes à la pêche de l’ambre gris « ne nous en rapportèrent qu’environ cent lift vres. Notre guide nous reprocha d’ètre venus « trop tôt; il nous pressait de faire le voyage « des Bermudes, assurant qu’il y en avait en- « core en plus grande quantité. .. qu’on en avait « tiré une masse de quatre-vingts livres pesant ; « ce qui cessa de m’étonner lorsque j’appris, dit « ce voyageur, qu’on en avait trouvé sur les « côtes de la Jamaïque une masse de cent qua- « tre-vingts livres L »
Les Chinois, les Japonais, et plusieurs autres peuples de l’Asie ne font pas de l’ambre gris autant de cas que les Européens; ils estiment beaucoup plus l’ambre jaune ou succin, qu’ils brûlent en quantité par magnificence, tant à cause de la bonne odeur que sa fumée répand, que parce qu’ils croient cette vapeur très-salubre, et même spécifique pour les maux de tête et les affections nerveuses “.
L’appétit véhément de presque tous les animaux pour l’ambre gris n’est pas le seul indice par lequel je juge qu’il contient des parties nu-
\ oyage de Robert Lade ; Paris 174* , tome II , pages 48 , 51, 72, 98, 99 et 492.
s Histoire du Japon , par Kœmpfer, Appendice, tome II, page 50.
tritives, mucilagineuses , provenant des végétaux, ou même des parties gélatineuses des animaux; et sa propriété analogue avec le musc et la civette semble confirmer mon opinion. Le musc et la civette sont , comme nous l’avons dit1, de pures substances animales; l’ambre gris ne développe sa bonne odeur et ne rend un excellent parfum que quand il est mêlé de musc et de civette en dose convenable : il y a donc un rapport très-voisin entre les parties odorantes des animaux et celles de l’ambre gris, et peut-être toutes deux sont-elles de même nature.