‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 6 sur 235 · DU FELD SPATH · texte numérisé non relu

DU FELD SPATH

Le feld-spath est une matière vitreuse, et dont néanmoins la cassure est spathique; il n’est nulle part en grandes masses comme le quartz et le jaspe, et on ne le trouve qu’en petits cristaux incorporés dans les granits et les porphyres, ou quelquefois en petits morceaux isolés dans les aigileslesplus pures eu dans les sables qui proviennent de la décomposition de porphyres et des granits : car ce spath est une des substances constituantes de ces deux matières ; on l’y voit en petites masses ordinairement cristallisées et colorées. C’est le quatrième de nos verres primitifs : mais comme il semble ne pas exister à part , les anciens naturalistes ne l’ont ni distingué ni désigné par aucun nom particulier , et comme il est presque aussi dur que le quartz, et qu’ils se trouvent presque toujours mêlés ensemble, on les avait toujours confondus : mais les chimistes allemands ayant examiné ces deux matières de plus près, ont reconnu que celle du feld-spath était différente de celle du quartz , en ce qu’elle est très-aisément fusible, et quelle a la cassure spathique; ils lui ont donné les noms d z feldspath (spath des champs) 1 , Jluss-spath (spath fusible)2, et on pourrait l’appeler plus proprement spath du r ou spath étincelant ,

* Sans doute, parce que c'est dans les cailloux graniteux, répandus dans les champs , qu’on l'a remarqué d’abord.

3 Ce nom devraitêtre réservé pour le véritable spath fusible ou spath phosphorique, qui accompagne les filons des mines . et dont il sera parlé à l'article des matières vitreuses de seconde formation.

NATURELLE

parce qu’il est le seul des spaths qui soit assez dur pour étinceler sous le choc de l’acier1 .

Comme nous devons juger de la pureté ou plutôt de la simplicité des substances , par la plus grande résistance qu’elles opposent à l’action du feu avant de se réduire en verre , la substance du feld-spath est moins simple que celle du quartz et du jaspe, que nous ne pouvons fondre par aucun moyen ; elle est même moins simple que celle du mica qui se fond à un feu très- violent : car le feld-spath est non-seulement fusible par lui-même et sans addition au feu ordinaire de nos fourneaux , mais même il communique la fusibilité au quartz , au jaspe et au mica , avec lesquels il est intimement lié dans les granits et les porphyres.

Le feld-spath est quelquefois opaque, comme le quartz; mais plus souvent il est presque transparent : les diverses teintes de violetou de rouge dont ses petites masses en cristaux sont souvent colorées indiquent une grande proximité entre l’époque de sa formation , et le temps où les sublimations métalliques pénétraient les jaspes et lesteignaient dé leurs couleurs; cependant les jaspes, quoique plus fortement colorés, résistent à un feu bien supérieur à celui qui met le feldspath en fusion : ainsi sa fusibilité n’est pas due aux parties métalliques qui ne l’ont que légèrement coloré, mais au mélange de quelque autre substance. En effet, dans le temps où la matière quartzeuse du globe était encore en demi-fusion , les substances salines jusqu’alors reléguées dans l’atmosphère, avec les matières encore plus volatiles, ont dû tomber les premières; et en se mélangeant avec cette pâte quartzeuse, elles ont formé le feld-spath et le schorl, tous deux fusibles , parce que tous deux ne sont pas des substances simples, et qu’ils ont reçu dans leur composition cette matière étrangère.

Et l’on ne doit pas confondre le feld-spath avec les autres spaths auxquels il ne ressemble que par sa cassure lamellêe , tandis que par toutes

* Caractères du feld-spath , suivant M. Bergman •. il étincelle avec l’acier;

11 se fond au feu sans bouillonnement.

Il ne se dissout qu’imparfaitemeutdansl’alkali minéral par la voie sèche, mais il fait effervescence avec cet alkali, comme le quartz ; il se dissout au feu dans le verre de borax sans effervescence , avec bien plus de facilité que le quartz. Nous ajouterons à ces caractères donnés par M. Bergman, que le feld-spath est presque toujours cristallisé en rhombes et composé de lames brillantes appliquées les unes contre les autres; que de plus sa cassure est spathique, cest-è-dire par lames longitudinales, brillantes < t chatoyantes.

DES MINÉRAUX

ses autres propriétés, 11 en est essentiellement différent ; car c’est un vrai verre qui se fond au même degré de feu que nos verres factices : sa forme cristallisée ne doit pas nous empêcher de le regarder comme un véritable verre produit par le feu , puisque la cristallisation peut également s’opérer par le moyen du feu comme par celui de l’eau , et que dans toute matière liquide ou liquéfiée, nous verrons qu’il ne faut que du temps, de l’espace et du repos pour qu’elle se cristallise. Ainsi la cristallisation du feld-spath a pu s’opérer par le feu : mais quelque similitude qu’il y ait entre ces cristallisations produites par le feu et celles qui se forment par le moyen de l’eau, la différence des deux causes n’fcn reste pas moins réelle ; elle est même frappante dans la comparaison que l’on peut faire de la cristallisation du feld-spath et de celle du cristal de roche : car il est évident que la cristallisation de celui-ci s'opère par le moyen de l’eau , puisque nous voyons le cristal se former, pour ainsi dire, sous nos yeux , et que la plupart des cailloux creux en contiennent des aiguilles naissantes; au lieu que le feld-spath , quoique cristallisé dans la masse des porphyres et des granits , ne se forme pas de nouveau ni de même sous nos yeux , et parait être aussi ancien que ces matières dont il fait partie , quelquefois si considérable, qu’elle excède dans certains granits la quantité du quartz , et dans certains porphyres celle du jaspe , qui cependant sont les bases de ces deux matières.

C’est par cette même raison de sa grande quantité qu’on ne peut guère regarder le feld-spath comme un extrait ou une exsudation du quartz ou du jaspe, mais comme une substance concomitante aussi ancienne que ces deux premiers verres. D’ailleurs on ne peut pas nier que le feld-spath n’ait une très-grande affinité avec les trois autres matières primitives ; car, saisi par le jaspe , il a fait les porphyres ; mêlé avec le quartz , il a formé certaines roches dont nous parlerons sous le nom d e pierres de Laponie; et joint au quartz , au schorl et au mica , il a composé les granits : au lieu qu’on ne le trouve jamais intimement mêlé dans les grès ni dans aucune autre matière de seconde formation ; il n’v existe qu’en petits débris, comme on le voit dans ïa belle argile blanche de Limoges. Le feldspath a donc été produit avant ces dernières matières, et semble s’être incorporé avec le jaspe et mêlé avec le quartz dans un temps voisin de

leur fusion, puisqu’il se trouve généralement dans toute l’épaisseur des grandes masses vitreuses, qui ont ces matières pour base, et dont la fonte ne peut être attribuée qu’au feu primitif ; et que d’autre part il ne contracte aucune union avec toutes les substances formées par l’intermède de l’eau : car on ne le trouve pas cristallisé dans les grès , et s’il y est quelquefois mêlé , ce n’est qu’en petits fragments : le grès pur n’en contient point du tout, et la preuve en est que ce grès est aussi infusible que le quartz , et qu’il serait fusible si sa substance était mêlée de feld-spath. Il en est de même de l’argile blanche de Limoges , qui est tout aussi réfractaire au feu que le quartz ou le grès pur, et qui par conséquent n’est pas composée de détriments de feld-spath , quoiqu’on y trouve de petits morceaux isolés de ce spath qui ne s’est pas réduit en poudre comme le quartz dont cette argile paraît être une décomposition.

Le grès pur n’étant formé que de grains de quartz agglutinés , tous deux ne sont qu’une seule et même substance ; et ceci semble prouver encore que le feld-spath n’a pu s’unir avec le quartz et le jaspe que dans un état de liquéfaction par le feu et que quand il est décomposé par l’eau , il ne conserve aucune affinité avec le quartz, et qu’il ne reprend pas dans cet élément la propriété qu’il eut dans le feu de se cristalliser, puisque nulle part dans le grès on ne trouve ce spath sous une forme distincte ni cristallisée de nouveau , quoiqu’on ne puisse néanmoins douter que les grès feuilletés et micacés, qui sont formés des sables graniteux , ne contiennent aussi les détriments du feld-spath en quantité peut-être égale à ceux du quartz.

Et puisque ce spath ne se trouve qu’en trèspetit volume et toujours mêlé par petites masses et comme par doses dans les porphyres et granits, il parait n’avoir coulé dans ces matières et ne s’être uni à leur substance que comme un alliage additionnel auquel il ne fallait qu’un moindre degré de feu pour demeurer en fusion; et l’on ne doit pas être surpris que dans la vitrification générale le feld-spath et le schorl qui se sont formés les derniers, et qui ont reçu dans leur composition les parties hétérogènes qui tombaient de l’atmosphère, n’aient pris en même temps beaucoup plus de fusibilité que les trois autres premiers verres dont la substance n’a été que peu ou point mélaugée : d’ailleurs ccs deux derniers verres sont demeurés plus long-

HISTOIRE NATURELLE

temps liquides que les autres, parce qu'il neleur | Le schorl est un verre spathique, c’est-à-dire fallait qu’un moindre degré de feu pour les tenir composé de lames longitudinales comme le felden fusion ; ils ont donc pu s’allier avec les frag- spath ; il se présente de même en petites masses ments décrépités et les exfoliations du quartz cristallisées , et ses cristaux sont des prismes et du jaspe, qui étaient déjà à demi -consolidés, surmontés de pyramides, au lieu que ceux du Au reste, le feld-spath, qui n’a été bien connu feld-spath sont en rhombes : ils sont tous deux en Europe que dans ces derniers temps , entrait également fusibles sans addition ; seulement la néanmoins dans la composition des anciennes fusion du feld-spath s’opère sans bouillonneporcelaines de la Chine , sous le nom de Petunt- ment, au lieu que celle du schorl se fait en zé; et aujourd’hui nous l’employons de même bouillonnant. Le schorl blanc donne, comme pour nos porcelaines, et pour faire les émaux le feld-spath , un verre blanc , et le schorl brun

blancs des plus belles faïences.

ou noirâtre donne un verre noir : tous deux

Dans les porphyres et les granits, le feld-spath étincellent sous le choc de l’acier, tous deux ne est cristallisé tantôt régulièrement en rhombes, font aucune effervescence avec les acides. La et quelquefois confusément et sans figure déter- ba£b de tous les deux est également quartzeuse : minée. Nous n’en connaissions que de deux cou- mais il paraît que le quartz est encore plus méleurs, l’un blanc ou blanchâtre, et l’autre rouge langé de matières étrangères dans le schorl que ou rouge-violet; mais on a découvert depuis peu dans feld-spath; car ses couleurs sont plus un feld-spath vert qui se trouve, dit-on, dans fortes et plus foncées, ses cristaux plus opaques, l’Amérique septentrionale, et auquel on a donné sa cassure moins nette et sa substance moins le nom de pierre de Labrador: cette pierredont homogène. Enfin, tous deux entrent comme on n’a vu que de petits échantillons , est cha- parties constituantes dans la composition de toyante et composée, comme le feld-spath, de plusieurs matières vitreuses en grandes mascristaux en rhombes ; elle a de même la cassure ses , et en particulier dans celle des porphyres spathique ; elle se fond aussi aisément et se con- et des granits.

vertit comme le feld-spath en un verre blanc. Je sais que quelques naturalistes récents ont Ainsi l’on ne peut douter que cette pierre ne soit voulu regarder comme un schorl les grandes de la même nature que ce spath,* quoique sa masses d’une matière qui se trouve en Limoucouleur soit différente : cette couleur est d’un sin , et qu’ils ont indiquée sous les noms de à classez beau vert , et quelquefois d’un vert bleuâ- salte antique ou de gabro : mais cette matière, tre et toujours à reflets chatoyants. La grande qui ne me paraît être qu’une sorte de trapp, dureté de cette pierre la rend susceptible d’un est très-différente du schorl primitif ; elle ne se très-beau poli , et il serait à désirer qu’on pût présente pas en petites masses cristallisées en l’employer comme le jaspe : mais il y a toute prismes surmontés de pyramides; elle est au apparence qu’on ne la trouvera pas en grandes contraire en masses informes, et personne assumasses , puisqu’elle est de la même nature que rément ne pourra se persuader que les cristaux le feld-spath, qui ne s’est trouvé nulle part en de schorl que nous voyons dans les porphyres assez grand volume pour en faire des vases ou et les granits, soient de cette même matière de des plaques de quelques pouces d’étendue. trapp ou de gabro , qui diffère du vrai schorl ,

tant par l’origine que par la figuration et par le — ■ temps de leur formation , puisque le schorl a

été formé par le feu primitif, et que ce trapp ou ce gabro n’a été produit que par le feu des volcans.

Le schorl est le dernier de nos cinq verres Souvent les naturalistes, et plus souvent enprimitifs ; et comme il a plusieurs caractères core les chimistes , lorsqu ils ont observé quelcommuns avec le feld-spath , nous verrons, en ques rapports communs entre deux ou plusieuis les comparant ensemble par leurs ressemblances substances, n’hésitent pas de les rapporter à la et par leurs différences , que tous deux ont une même dénomination : c’est la 1 erreui majeure origine commune, et qu’ils se sont formés en de tous les méthodistes; ils veulent traiter la même temps et par les mêmes effets de na- nature par genres, même dans les minéi aux où

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