‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 5 sur 235 · DU MICA ET DU TALC · texte numérisé non relu

DU MICA ET DU TALC

Le mica est une matière dont la substance est presque aussi simple que celle du quartz et du jaspe, et tous trois sont de la même essence. La formation du mica est contemporaine à celle de ces deux premiers verres ; il ne se trouve pas comme eux en grandes masses solides et dures, mais presque toujours en paillettes et en petites lames minces et disséminées dans plusieurs matières vitreuses ; ces paillettes de mica ont ensuite formé les talcs qui sont de la même nature, mais qui se présentent en lames beaucoup plus étendues. Ordinairement les matières en petit volume proviennent de celles qui sont en grandes masses : ici c’est le contraire ; le talc en grand volume ne se forme que des parcelles du mica qui a existé le premier, et dont les particules s’étant réunies par l’intermède de l’eau, ont formé le talc, comme le sable quartzeux s’est réuni par le même moyen pour former le grès.

Ces petites parcelles de mica n’affectent que rarement une forme de cristallisation ; et comme

* M. de Saussure dit avoir remarqué dans certains granits que le quartz y semble changer de nature, devenir plus dense et plus compacte, et prendre par gradations les caractères du jade. Voyage dans les Alpes, tome I, page 104.

3 Nota . L ’igiada des minéralogistes italiens parait être une espèce de jade ; mais si cela e6t , M. Ferber a tort de regarder Vigiada comme un produit de la pierre ollaire verte : il y aurait bien plus déraison de regarder la pierre ollaire comme une décomposition de la substance du jade en pâte argileuse. Voyez Ferber, page 1 19.

létale réduit en petite particules devient assez semblable au mica, on lésa souvent confondus, et il est vrai que les talcs et les micas ont à peu près les mêmes qualités intrinsèques : néanmoins ils diffèrent en ce que les talcs sont plus doux au toucher que les micas , et qu’ils se trouvent en grandes lames , et quelquefois en couches d’une certaine étendue , au lieu que les micas sonttoujours réduits en parcelles qui, quoique très-minces, sont un peu rudes ou arides au toucher. On pourrait donc dire qu’il y a deux sortes de micas, l’un produit immédiatement par le feu primitif, l’autre d’une formation bien postérieure et provenant des débris même du talc , dont il a les propriétés. Mais tout talc paraît avoir commencé par être mica ; cette douceur au toucher, qui fait la qualité spécifique et la différence du talc au mica, ne vient que de la plus grande atténuation de ses parties, par la longue impression des éléments humides. Le mica est donc un verre primitif en petites lames et paillettes très-minces, lesquelles d’une part ont étésublimées par le feu ou déposées dans certaines matières, telles que les granits au moment de leur consolidation , et qui d’autre part ont ensuite été entraînées par les eaux , et mêlées avec les matières molles, telles que les argiles, les ardoises et les schistes.

Nous avons dit , dans le volume précédent , que le verre lontemps exposé à l’air s’irise et s’exfolie par petites lames minces , et qu’en se décomposant il produit une sorte de mica qui d’abord est assez aigre, et devient ensuite doux au toucher, et enfin se convertit en argile. Tous les verres primitifs ont du subir ces mêmes altérations lorsqu’ils ont été très-longtemps exposés aux éléments humides, et il en résulte des substances nouvelles , dont quelques-unes ont conservé les caractères de leur première origine : les micas en particulier, lorsqu’ils ont été entraînés par les eaux , ont formé des amas et même des masses en se réunissant ; ils ont produit les talcs, quand ils se sont trouvés sans mélange, ou bien fisse sont réunis pour faire corps avec des matières qui leur sont analogues ; ils ont alors formé des masses plus ou moins tendres 1 . Le

* « On trouve clans les cantons de Mandagoust , du Vi- « gan , etc , qui font partie des Cévennes , des micas de dif-

« férentes sortes , savoir : le jaune, le noir et le blanc . Ils

« sont unis pour la plupart à différents granits et à une pierre « très-dure, qui est une espèce de schiste, qui se trouve abon- 1 dammentdaus le lit d'une petite rivière qui passe au village

HISTOIRE NATURELLE

crayon noir ou molybdène, la craie de Briançon , la craie d’Espagne , les pierres ollaires, les stéatites sont toutes composées de particules micacées qui ont pris de la solidité; et l’on trouve aussi des micas en masses pulvérulentes, et dans lesquelles les paillettes micacées ne sont point agglutinées, et ne forment pas des blocs solides.

« Il y a, dit M. l’abbé Bexon , des amas assez « considérables de cette sorte de micas au-des- « sous de la haute chaîne des Vosges, dans des « montagnes subalternes , toutes composées de « débris éboulés des grandes montagnes de gra- « nit qui sont derrière et au-dessus. Ces amas « de mica en paillettes ne forment que des veines « courtes et sans suite ou des sacs isolés ; lemica « y est en parcelles sèches et d-e différentes cou- « leurs, souvent aussi brillantes que l’or et l’ar- « gent , et on le distribue dans le pays sous le o nom fa poudre dorée , pour servir de pous- « sière à mettre sur l’écriture.

« J’ai saisi, continue cet ingénieux observaü teur, la nuance du mica au talc sur des morc ceaux d’un granit de seconde formation, rem- Q plis de paquets de petites feuilles talqueuses « empilées comme celles d’un livre , et l’on « peut dire que ces feuilles sont de grand mica « ou de j petit talc ; car elles ont depuis un demio pouce jusqu’à un pouce , ou plus de diamètre,

« elles ont en même temps une partie de la fl douceur, de la tranparence et de la flexibilité « du talc 1 . »

De tous les talcs le blanc est le plus beau 2 ; on l’appelle verre fossile en Moscovie et en Sibérie où il se trouve en assez grand volume 3 ; il

« de Costubayne , paroisse de Mandagoust. Le mica , joint à c cette pierre, est tout blanc et fort transparent, il donne à la « pierre un brillant fort agréable dans sa cassure ; on pour- « ralt , à cause de la dureté de cette pierre et du beau poli « qu’elle prend, en faire tout ce qu’on fait avec nos marbres et « avec plus d’avantage , attendu qu’elle n’est pas calcinable , c ne faisant aucune effervescence avec les acides. » Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1768, page 346.

* Mémoires sur l’Histoire naturelle de la Lorraine , communiqués par M. l’abbé Bexon.

2 Le talc ordinaire est une espèce de pierre onctueuse , molle , nette, couleur de perle , qu’on peut aisément séparer en lames, qui, rendues minces, ont assez de transparence. On coupe sans peine le talc au couteau : il se plie aussi ; il est glissant et comme gras à l'attouchement : il se laisse difficilement briser; il résiste à un feu assez véhément , sans souffrir de changement considérable, et aucun menstrue acide ni alkalin en forme humide ne vient à bout de le dissoudre. Wallerii , Mineralog. Voyez aussi la Lithogéognosie de Pott.

8 « Ce n’est qu’à l’an 1703 , qu’on peut rapporter les pre- j « mières recherches du talc, faites sur le fleuve Witim , en J a Sibérie ; comme il fut trouvé d’une qualité supérieure , les j « mines les plus célèbres , exploitées jusqu'alors sur d’autres

se divise aisément en lames minces et aussi transparentes que le verre, mais il se ternit à l’air au bout de quelques années, et perd beaucoup de sa transparence. On peut en faire un bon usage pour les petites fenêtres des vaisseaux , parce qu’étant plus souple et moins fragile que le verre , il résiste mieux à toute commotion brusque , et en particulier à celle du canon.

Il y a des talcs verdâtres, jaunes et même noirs ; et ces différentes couleurs qui altèrent leur transparence n’en changent pas les autres qualités. Ces talcs colorés sont à peu près également doux au toucher, souples et pliants sous la main , et ils résistent , comme le talc blanc , à l’action des acides et du feu.

Ce n’est pas seulement en Sibérie et en Moscovie que l’on trouve des veines ou des masses de talc ; il y en a dans plusieurs autres contrées, à Madagascar % en Arabie2, en Perse 3, où néanmoins il n’est pas en feuillets aussi minces que celui de Sibérie. M. Cook parle aussi d’un talc vert qu’il a vu dans la Nouvelle-Zélande , dont les habitants font commerce entre eux 4 : il s’en trouve de même dans plusieurs endroits du continent et des îles de l’Amérique , comme à Saint-Domingue 5, en Virginie et au Pérou 6, où il est d’une grande blancheur et très-transparent 7 . Mais en citant les relations de ces voya-

« rivières , furent entièrement négligées... Le talc le plus es- « timé est celui qui est transparent comme de l’eau claire ;

« celui qui lire sur le verdâtre n’a pas à beaucoup près la « même valeur : on en a trouvé des tables qui avaient près de « deux aunes en carré; mais cela est fort rare: les tables de « trois quarts ou d’une aune sont déjà fort chères, et se paient « sur les lieux un ou deux roubles la livre ; le plus commun « est d’un quart d’aune , il coûte huit à dix roubles le pied.

« La préparation du talc consiste à le fendre par lames avec « un couteau mince à deux tranchants; on s’en sert dans toute « la Sibérie au lieu de vitre pour les fenêtres et les lanternes : « il n’est point de verre plus clairet plus net que le bon talc : « dans ies villages de la Russie, et même dans certaines villes, « on l’emploie au même usage. La marine russe en fait une « grande consommation ; tous les vitrages des vaisseaux sont « de talc, parce qu’outre sa transparence, il n’est pas cassant, « et qu’il résiste aux plus fortes secousses du canon : cepen- « dant il est sujet à s'altérer ; quand il est longtemps exposé à « l’air, il s’y forme peu à peu des taches qui le rendent opa- « que, la poussière s'y attache, et il est très-difficile d’en ôler t la crasse et l’impression de la fumée , sans altérer sa sub- « stance. » Voyage en Sibérie, par M. Gmelin. Histoire génér. des Voyages, tome XVIII, page 272 et suiv.

* Mémoires pour servir à l’Histoire des Indes orientales ; Paris, 1702, page 173.

2 Voyage de Pietro délia Valle ; Rouen , 1745, tome VIII ,

5 Voyage de Tavernier ; Rouen, 1713, tome II, page 264.

4 Second Voyage de Cook , tome II, page 110.

5 Histoire générale des Voyages, tome XII, page 21 8.

6 Idem, tome XIV, page 308.

7 Idem, tome XIII, page 318.

DES MINEHAUX.

geurs, je dois observer que quelques-uns d’entre eux pourraient s’être trompés en prenant pour du talc des gypses, avec lesquels il est aisé de le confondre; car il y a des gypses si ressemblants au talc, qu’on ne peut guère les distinguer qu’à l’épreuve du feu de calcination. Ces gypses sont auss4 doux au toucher, aussi transparents que le talc ; j’en ai vu moi-même dans de vieux vitraux d’église, qui n’avaient pas encore perdu toute leur transparence ; et même il paraît que le gypse résiste à cet égard plus longtemps que le talc aux impressions de l’air.

Il paraît aussi assez difficile de distinguer le talc de certains spaths autrement que par la cassure ; car le talc , quoique composé de lames brillantes et minces , n’a pas la cassure spathique et chatoyante comme les spaths, et il ne se rompt jamais qu’obliquement et sans direction déterminée.

La matière qu’on appelle talc de Venise , et fort improprement craie d’Espagne, craie de • Briançon , est différente du talc de Moscovie ; elle n’est pas comme ce talc en grandes feuilles minces, mais seulement en petites lames ; et elle est encore plus douce au toucher et plus propre à faire le blanc de fard qu’on applique sur la peau*

On trouve aussi du talc en Scaniequi n’a que peu de transparence. En Norwége , il y en a de deux espèces : la première blanchâtre ou verdâtre dans le diocèse de Christiania ; et la seconde brune ou noirâtre dans les mines d’ Aruda i .

« En Suisse , le talc est fort commun, dit « M. Guettard, dans le canton d’Uri ; les mon- « tagnes en donnent qui se lève en feuilles flexi- « blés, que l’on peut plier, et qui ressemble « en tout à celui qu’on appelle communément « verre de Moscovie 2. » On tire aussi du talc de la Hongrie, de la Bohême, de la Silésie , du Tyrol, du comté de Holberg, de la Styrie , du mont Bructer, de la Suède, de l’Angleterre , de l’Espagne3, etc.

1 Acte de Copenhague , année 1677. M. Pott fait à ce sujet une remarque qui me parait fondée; il dit que Borrichius confond ici le talc avec la pierre ollaire, et il ajoute que Broëmel est tombé dans la même erreur, en parlant de la pierre ollaire dont on fait des pots et plusieurs sortes d’autres vases dans le Semptland; en effet, la pierre ollaire comme la molybdène , quoique contenant beaucoup de talc , doivent être distinguées et séparées des talcs purs. Voyez les Mémoires de l’Académie de Berlin, année 1746, page 65 et suiv.

2 Voyez les Mémoires de l'Académie des Sciences de Paris , année 1752, page 328.

5 Mémoires de l’Académie des Sciences de Berlin , année 1746.

Nous avons cru devoir citer tous les lieux où l’on a découvert du talc en masse, par la raison que, quoique les micas soient répandus et pour ainsi dire disséminés dans la plupart des substances vitreuses , ils ne forment que rarement des couches de talc pur qu’on puisse diviser en grandes feuilles minces.

En résumant ce que j’ai ci-devant exposé, il me paraît que le mica est certainement un verre, mais qui diffère des autres verres primitifs en ce qu’il n’a pas pris comme eux de la solidité, ce qui indique qu’il était exposé à l’action de l’air et que c’est par cette raison qu’il n’a pu se recuire assez pour devenir solide : il formait donc la couche extérieure du globle vitrifié; les autres verres se sont recuits sous cette enveloppe et ont pris toute leur consistance : les micas au contraire n’en ayant point acquis par la fusion, faute de recuit, sont demeurés friables, et bientôt ont été réduits en particules et en paillettes ; c’est là l’origine de ce verre qui diffère du quartz et du jaspe , en ce qu’il est un peu moins réfractaire à l’action du feu , et qui diffère en même temps du feld-spath et dn scliorl, en ce qu’il est beaucoup moins fusible et qu’il ne se convertit qu’en une espèce de scorie de couleur obscure , tandis que le feld-spath et le schorl donnent un verre compacte et communément blanchâtre.

Tous les micas blancs ou colorés sont également aigres et arides au toucher : mais lorsqu’ils ont été atténués et ramollis par l’impression des éléments humides , ils sont devenus plus doux et ont pris la qualité du talc ; ensuite les particules talqueuses rassemblées en certains endroits par l’infiltration ou le dépôt des eaux, se sont réunies par leur affinité , et ont formé les petites couches horizontales ou inclinées, dans lesquelles se trouvent les talcs plus ou moins purs et en plaques ou moins étendues.

Cette origine du mica et cette composition du talc me paraissent très-naturelles; mais comme tous les micas ne se présentent qu’en petites lames minces, rarement cristallisées, on pourrait croire que toutes ces paillettes ne sont que des exfoliations détachées par les éléments humides, et enlevées de la surface de tous les verres primitifs en général. Cet effet est certainement arrivé, et l’on ne peut pas douter que les parcelles exfoliées des jaspes , du feld-spath et du schorl , ne se soient incorporées avec plusieurs matières , soit par sublimation dans le feu pri-

mitif, soit parla stillation des eaux : mais il n’en faut pas conclure queles exfoliations de ces trois derniers verres aient formé les vrais micas; car si c’était là leur véritable origine, ces micas auraient conservé, du moins en partie, la nature de ces verres dont ils se seraient détachés par exfoliation, et l’on trouverait- des micas d essence différente, les uns de celle du jaspe, les autres de celle du feld-spath ou du schorl ; au lieu qu’ils sonttous à peu prèsde la même nature et d’une essence qui paraît leur être propre et particulière. Nous sommes donc bien fondés à regarder le mica comme un troisième verre de nature produit par le feu primitif, et qui s’étant trouvé à la surface du globe , n’a pu se recuire ni prendre de la solidité comme le quartz et le jaspe.

Page 1