‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 97 sur 235 · TOURMALINE · texte numérisé non relu

TOURMALINE

Cette pierre était peu connue avant la publication d’une lettre que M. le duc de Noya-Caraffa m’a fait rhonneur de m’écrire de Naples, et qu’il a fait ensuite imprimer à Paris en 1759. Il expose dans cette lettre les observations et les expériences qu’il a faites sur deux de ces pierres qu’il avait reçues de Ceylan : leur principale propriété est de devenir électriques sans frottement et par la simple chaleur 3 ; cette élec-

’ Cristallographie, par M. Romé de Lisle, tome II, page 282.

2 Tourmaline ou tire-cendre-, cette pierre est a nsi dénommée, parce qu’elle a la propriété d’attirer les cendres et autres corps légers, sans être frottée, mais seulement chauffée ; sa forme est la même que relie de certains schorls, tels que les peridots et les émeraudes du Brésil; elle ne diffère, en ef- -et, des schorls que par son électricité qui est plus forte et plus

constante que dans toutes les autres pierres de ce même genre.

r Pline parle (livre XXXVII, n® 29) d’une pierre violette

par attraction sur l une des faces de cette pierre et par îepulsion sur la face opposée , comme dans les corps électriques par le frottement dont l’électricité s’exerce en plus et en moins, et agit positivement et négativement sur différentes faces. Mais cette faculté de devenir électrique sans frottement et par la simple chaleur, qu’on a regardée comme une propriété singulière et même unique, parce qu’elle n’a encore été distinctement observée que sur la tourmaline, doit se trouver plus ou moins dans toutes les pierres qui ont la même origine; et d’ailleurs , la chaleur ne produit-elle pas un frottement extérieur et même intérieur dans les corps qu’elle pénètre, et réciproquement toute friction produit de la chaleur? Il n’y a donc rien de merveilleux ni de surprenant dans cette communication de l’électricité par l’action du feu.

Toutes les pierres transparentes sont susceptibles de devenir électriques ; elles perdent leur électricité avec leur transparence, et la tourmaline elle-même subit le même changement, et perd aussi son électricité lorsqu’elle est trop chauffée.

Comme la tourmaline est de la même essence que les schorls , je suis persuadé qu’en faisant chauffer divers schorls, il s’en trouvera qui s’électriseront par ce moyen. Il faut un assez grand degré de chaleur pour que la tourmaline reçoive toute la force électrique qu’elle peut comporter, et l’on ne risque rien en la tenant pour quelques instants sur les charbons ardents ; mais lorsqu’on lui donne un feu trop violent, elle se fond comme le schorl 1 , auquel elle ressemble aussi par sa forme de cristallisation. Enfin elle est de même densité et d’une égale dureté 2. L’on ne peut guère douter, d’après tous ces ca-

oü brune ( ionia \ qui, échauffée par le frottement entre les doigts, ou simplement échauffée aux rayons du soleil, acquiert la propriété d’attirer les corps légers. N’est-ce point là la tourmaline?

* M. Rittman a observé que la tourmaline se fondait en un verre blanchâtre, et qu’en y ajoutant du borax et du spath fusible, elle se fondait entièrement, mais que les acides minéraux, même les plus forts, ne semblaient pas l’attaquer; et, comme les mêmes phénomènes se manifestent dans la zéolithe et le basalte, il a conclu que la tourmaline en était une espèce et la vertu électrique qu’il avait remarquée à une espèce dezéolithe, couleur de ponceau, le fortifia dans ce sentiment... Mais toutes ces recherches ne découvrent pas encore les vrais principes de la tourmaline. Journal de Physique, supplément au mois de juillet (782.

2 I a pesanteur spécifique de la tourmaline de Ceylan est de 50341; celle de la tourmaline du Brésil de 30863, et celle du schorl cristallisé de 30926.

m HISTOIRE NATURELLE

ractères communs, qu’elle ne soit un produit de ce verre primitif. M. le docteur Demcste le présumait avec raison , et je crois qu’il est le premier qui ait rangé cette pierre parmi les schorls’ .

^Toutes les tourmalines sont à demi transparentes; les jaunes et les rougeâtres le sont plus que les brunes et les noires : toutes reçoivent un assez beau poli. Leur substance , leur cassure vitreuse, et leur texture lamelleuse comme celle du schorl, achèvent de prouver qu’elles sont de la nature de ce verre primitif.

L’ile de Ceylan, d’où sont venues les premières tourmalines, n’est pas la seule région qui les produise: on en a trouvé au Brésil, et môme en Europe, particulièrement dans le comté de Tyrol ; les tourmalines du Brésil sont communément vertes ou bleuâtres. M. Gerhard leur ayant fait subir différentesépreuves,areconnu qu’elles résistaient , comme les autres tourmalines , à l'action de tous les acides , et qu’elles conservaient la vertu électrique après la calcination par le feu : en quoi, dit-il , cette pierre diffère des autres tourmalines qui perdent leur électricité par l’action du feu 2. Mais je ne puis être de l’avis de cet habile chimiste sur l’origine des tourmalines qu’il range avec les basaltes , et qu’il regarde comme des produits volcaniques ; cette idée n’est fondée que sur quelques ressemblances accidentelles entre ces pierres et les basaltes : mais leur essence et leur formation sont très-différentes, et toutes les propriétés de ces pierres nous démontrent qu’elles proviennent du schorl ou qu’elles sont elles-mêmes des schorls.

U paraît que M. Wilkcsest le premier qui ait découvert des tourmalines dans les montagnes du Tyrol. M. Muller nous en a donné peu de

4 La tourmaline est aussi rangée avec les scliorls; en s'échauffant elle s'électrise d'un côté positivement, tandis que de l'autre côté elle s'électrise négativement, comme l’a observé M. Franklin. Sa couleur est rouge, jaunâtre oud’un jaune noirâtre assez transparent; elle est cristallisée comme le schorl de Madagascar, en prismes à neuf pans, souvent striés, terminés par deux pyramides trièdres obtuses, placées en sens contraire. Lettres de M. Demeste, tome I, in- 12, page 291.

2 Les pierres gemmes, ainsi que la tourmaline, se distinguent par la vertu électrique qui leur est propre, avec la différence pourtant que les premières ont besoin de friction pour exercer leur faculté attractive, au lieu que la seconde ne devient électrique qu’après avoir été mise sur de la braise, et possède, outre la faculté attractive, aussi la répulsive. Le basalte est une p'erre fusible noirâtre, non électrique, qui écume beaucoup en fondant; et puisque les laves ont les mêmes principes que la tourmaline et le basalte, on peut croire, avec plusieurs naturalistes, que ces cristaux doivent leur origine à des volcans, du moins pour la plupart. Journal d’ Physique, supplément au mois de juillet 1782,

temps après une description particulière ’ : ces tourmalines du Tyrol paraissent être de vrais schorls , tant par leur pesanteur spécifique et leur fusibilité2, que par leur forme de cristallisation 3 ; elles acquièrent la vertu électrique sans frottement et par la simple chaleur4 ; elles

4 La montagne nommée Greincr, située vers l'extrémité de la vallée de Zillerthal, a son sommet le plus élevé couvert de ue:ge en tout temps ; c’est sur cette montagne que M. Muller dit avoir trouvé dans leur lieu natal le talc, le mica à grandes lames, l'asbeste, le schorl, le schorl blende, les grenats de fer et la tourmaline; en descendant, il ramassa une petite | ierre qui avait quelque éclat, et qu’il prit d’abord pour un beau schorl noir cristallisé et transparent; il voulut chercher l’endroit d’où elle provenait, et il rencontra bientôt dans les rochers de granit, des veines de talc lin et de stéatite, qui renfermaient la pierre qu'il avait prise pour un schorl noir; il se procura une bonne quantité de cette pierre, qui, ayant été soumise à l’action du feu, et parvenue à l’état d’incandescence, commença à se fondre à sa surface, en prenant une couleur blanchâtre; un petit fragment de cette pierre mis ensuite sur de la cendre chaude apprit à M. Muller qu’elle avait une qualité électrique, et enfin par différents essais, il découvrit que cette pierre était la vraie tourmaline.

Cette tourmaline est brune, couleur de fumée, ou plutôt sa transparence et sa coub ur lui donnent, quant à ces deux qualités, quelque chose d’approchant de la colophane; et de même que ies tourmalines étrangères connues jusqu’ici, elle présente partout de petites fêlures qui ne se remarquent cependant que lorsqu’elle est dégagée de sa matrice. Lettre sur la Tourmaline du Tyrol, par M. Muller; Journal de Physique, mars (780, page 182 et suiv.

2 La tourmaline du Tyrol, fondue à l’aide d'un chalumeau, bouillonne comme le borax, et alors elle jette une très-belle lueur phosphorique ; elle se fond très-promptement, et, refroidie, elle a la forme d'une perle blanche et demi-transparente. Lettre sur la Tourmaline du Tyrol, par M. Muller ; Journal de Physique, mars 1780, page (82 et suiv.

3 La forme de notre tourmaline, dit M. Muller, est, en général, prismatique; au moins n'ai-je encore trouvé que deux échantillons qui fussent des pyramides parfaites : presque toujours les prismes sont k neuf pans, et ils ont douze faces, si on compte leur base... Les côtés des cristaux de la tourmaline sont tantôt plus larges, tantôt plus étroits, et rarement deux côtés de la même largeur se trouvent contigus : leurs pointes, qui sont émoussées et inégales, ont, pour la plupart, une très-forte adhérence à la matière pierreuse dont ces cristaux sont environnés. Les côtés des prismes ont une surface brillante... Ces prismes sont longs de plus de trois pouces et épais depuis deux jusqu’à cinq lignes; la pierre ollaire qui leur sert de matrice est verdâtre ou tout à fait blanche : ils y sont incorporés ies uns auprès des autres en tout sens. Mais ies plus épais et les [dns minces se rencontrent rarement ensemble; ces prismes se dégagent sans peine de leur matrice dans laquelle ils laissent leurs empreintes, qui sont aussi brillantes que si on les avait polies... Mais tons ces prîmes ont des fêlures qui empêchent qu'on puisse se les procurer en entier, parce qu'ils se cassent souvent dans l’endroit de ces fêlures... Les deux nouvelles surfaces de la pierre cassée présenlent d'une part une convexité, et de l’autre une concavité, comme le verre, lorsqu’on le brise. Idem, ibidem.

4 Pour peu qu’elle soit chauffée, elle manifeste sa qualité électrique, cette vertu augmente jusqu'à ce qu’elle ait acquis à peu près le degré de chaleur de l’eau bouillante; et à ce degré de chaleur, l’atmosphère électrique s'étendait des pôles de la pierre à la distance d’environ un pouce. Notre tourmaline, fortement grillée sous la moufile, ne perd rien de son poids : elle consenesa transparence et sa qualité électrique, quoiqu’on l’ait lait rougit a plusieurs reprises, et que même on

DES MINERAUX

ressemblent en tout à la tourmaline de Ceylan, et diffèrent, selon M. Muller, de celle du Brésil; il dit : « Qu’on doit rapporter à la classe des zéo- « lithes les tourmalines du Tyrolcommecellesde « Ceylan, et que la tourmalinedu Brésil semble « approcher du genre des schorls , parce qu’é- « tant mise en fusion à l’aide du chalumeau , « cette tourmaline du Brésil ne produit pas les « mêmes effets que celle du Tyrol , qui d’ailh leurs est de couleur enfumée comme la vraie « tourmaline, au lieu que celle du Brésil n’est « pas de la même couleur. » Mais le traducteur de cette lettre de M. Muller observe avec raison qu'il y a des schorls électriques qui ne jettent pas, comme la tourmaline, un éclat phosphorique lorsqu’ils entrent en fusion : il me paraît donc que ces différences indiquées par M. Muller ne suffisent pas pour séparer la tourmaline du Brésil des deux autres, et que toutes trois doivent être regardées comme des produits de différents schorls qui peuvent varier , et varient en effet beaucoup par les couleurs, la densité, la fusibilité , ainsi que par la forme de cristallisation.

Et ce qui démontre encore que ces tourmalines ont plus de rapport avec les schorls cristallisés en prismes qu’avec les zéolithes, c’est que M. Muller ne dit pas avoir trouvé des zéolithes dans le lieu d’où il a tiré ses tourmalines, et que M. Jaskevich y a trouvé du schorl vert *.

Page 1