Oeuvres complètes de Buffon, suivies de ses continuateurs: Daubenton, Lacépède, Cuvier, Duméril, Poiret, Lesson et Geoffroy-St.-Hilaire
Tour ce qui existe aujourd’hui dans la nature vivante, a pa exister de même dès que la température de la terre s'est trouvée la même. Or, les contrées septentrionales du globe ont joui pendant long-temps du même degré de chaleur dont jouissent ajourd'hui les terres méridionales ; et, dan$ le temps où ces contrées du nord jouissaient de cette température , les terres avancées vers le midi étaient encore brülantes et sont demeurées désertes pendant un long espace de temps. Il semble même que la mémoire s’en soit conservée par la tradition; car les an-
. ciens étaient persuadés que les terres de la
RC SR. cn Dot
zône torride étaient inhabitées : elles étaient
en effet encore inhabitables long-temps après la population des terres du nord, car , en supposant trenle-cinq mille ans pour le témps nécessaire au refroidissement de la terre sous les pôles seulement au point d'en pouvoir toucher la surface sans se brüler, et vingt ou vingt-cinq mille ans de plus, tant pour la retraite des mers que pour l’attiédissement nécessaire à l'existence d'êtres aussi sensibles que le sont les rain ux terrestres, on sentira bien qu'il faut compt quelques rilliers d'années de plus pour le refroidissement du globe à l'équateur , tant à cause de la plus grande épaisseur de la terre que de l'accession de la chaleur solaire, qui est considérable sur l'équateur et presque nulle sous le pôle.
Et quand même ces deux causes réunies ne seraient pas suflisantes pour produire une si grande différence de temps entre ces deux populations, l'on doit considérer que l'équa-
teur a reçu les eaux de Fatmosphère bien
plus tard que les pôles , et que, par consé quent, cette cause secondaire du refroidis- THÉORTE DE LA TERRE. Z'ome II.
sement agissant plus promptement et plus puissamment que les deux premières causes, la chaleur des-terres du nord se sera considérablement attiédie par la recette des eaux, tandis que à chaleur des terres méridionales se,maintenait et ne pouvait diminuer que par sa propre déperdition. Et quand même on m'objecterait que la chute des eaux, soit sur l'équateur, soit sur les pôles, n'étant que Ja suite du refroidissement à un certain dre de chacune de ces deux parties du globe, elle n'a eu lieu dans l’une et d l’autre que quand la température se terre et celle des eaux tombantes ont été respectivement les mêmes, et que , par conséquent , cette chute d'eau n’a pas autant contribué que je le dis à accélérer le refroidissement so pôle plus que sous l'équateur , on sera forcé de convenir que les vapeurs , et par conséquent , les eaux tombantes sur l'équateur , avaient plus de chaleur à cause de l'action du soleil, et que, pas cette raison, elles ont refroidi plus lentement les terres dela sorte que j'admettrais au moins neuf à dix mille ans entre le temps de la naissance des géphunte dans les contrées septentrionales temps ils se sont retirés jusqu'aux de s les plus méridionalés: car le froid venait et ne vient encore que d'en haut ; les pluies continuelles qui tombaient sur les parties polaires du globe en accélé- “raient incessamment le refroidissement , tandis qu'aucune cause extérieure ne contribuait à celui des parties de l'équateur.
Or , cette cause qui nous paraît si sensible par les neiges de nos hivers et les grêles de notre été, ce froid qui des hautes régions de l'air nos arrive par intervalles, tombait
zône torride; en
&” De.
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den et sans interruption sur les terres septentrionales , et les a refroidies bien plus promptement que n'ont pu se refroidir
terres de l'équateur , sur lesquelles ces ministres du froid , l’eau , la neige et la grêle, ne pouvaient agir ni tomber. D'ailleurs ,
nous devons faire entrer ici une considéra-
tion trèsimportante sur les limites qui bornent la durée de la nature vivante : nous en avons établi le premier terme possible à trente-cinq mille aus de la, ation du globe terrestre, et le dernie e à quatre-vingt-treize mille ans à dater de ce jour; ce qui fait cent trente-deux mille ans pour la durée absolue de cette belle nature (1).
Voilà les limites les plus éloignées et la plus grande étendue de durée que nous ayons données , d’après nos hypothèses, à la vie de la nature sensible : cette vie aura pu comméncer à trente-cinq ou trente-six mille ans ;, parce qu’alors le globe était assez refroidi à ses parties polaires pour qu'on pât le toucher sans se brûler , et elle pourra ne finir que dans quatre-vingt-treize mille ans, lorsque le globe sera plus froid que la glace. Mais, entre ces deux limites si éloignées , il faut en admettre d’autres plus rapprochées :
les eaux et toutes les matières qui sont tombées de l'atmosphère n’ont cessé d’être dans un état d’ébullition qu'au moment où l’on pouvait les toucher sans se brûler ; ce n’est donc que long-temps aprés cette période de trente-six mille ans que les êtres doués d’une sensibilité pareille à cell e nous leur connaissons ont pu naître bsister : car, si la terre, l'air et l’eau prenaient tout à coup ce degré de chaleur quifne nous permettrait pas de pouvoir les toucher sans en être vivement offensés , y aurait-il un seul des êtres actuels capable de résisier à cette chaleur mortelle , puisqu'elle excèderait de beaucoup la chaleur vitale de levr corps ?
Il a pu exister alors des végétaux , des coquillages et des poissons d'une nature moins sensible à la chaléur , dont les espèces ont été anéanties par le refroidissement dans les âges subséquents , et ce sont ceux dont nous trouvons les dépouilles et les détriments dans les mines de charbon, dans les ardoises, dans les schistes et dans les couches d'argile, aussi-bien que dans les bancs de marbres et des autres matières calcaires ;
(1) Voyez le tableau dans le premier Mémoire de la Théorie de la Terre, tome 1, page 351.
mais toutes les espèces plus sensibles, et particulièrement les animaux terrestres , n'ont pu naître et se multiplier que dans des temps postérieurs et plus voisins du nôtre.
Et dans quelle contrée du nord les premiers animaux terrestres auront-ils pris naissance ? n'est-il pas probable que c'est dans les terres les plus élevées, puisqu'elles ont été refroïdies avant les autres ? Etn'estil pas également probable que les éléphants et les autres animaux , actuellement habitant les terres du midi, sont nés les premiers de tous, et qu'ils ontoccupé ces terres du nord pendant quelques milliers d'années, et long-temps avant la naissance des rennes qui habitent aujourd'hui ces mêmes terres du nord ? j :
Dans ce temps, qui n’est guère éloigné du nôtre que de quinze mille ans, les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames, et probablement toutes les espèces qui ne peuvent se multiplier actuellement que sous la zône torride , vivaient done et se multipliaient dans les terres du nord , dont ja chaleur était au même degré, et, par conséquent, tout aussi convenable à leur nature ; ils y ont séjourné long-temps ; ils y étaient en grand nombre ; la quantité d'ivoire et de leurs autres dépouilles que l'on a découverte et que l’on découvre tous les jours
dans ces contrées septentrionales, nous -
démontre évidemment qu’elles ont été leur patrie , leur pays natal, et certainement la première terre qu'ils aient occupée; mais, de plus, ils ont existé en même temps dans les contrées septentrionales de l'Europe , de l'Asie et de l'Amérique; ce qui nous fait connaître que les deux continents étaient alors contigus, et qu’ils n’ont été séparés que dans des temps subséquents. J'ai dit que nous avions au Cabinet du Roi des défenses d’éléphants trouvées en Russie et en Sibérie, et d’autres qui ont été trouvées au Canada , près de la rivière d'Ohio. Les grosses dents molaires de l'hippopotame et de l'énorme animal dont l'espèce est perdue, nous sont arrivées du Canada , et d’autres toutes semblables sont venues de Tartarie et de Sibérie. On ne peut donc pas douter que ces animaux , qui n'habitent aujourd'hui que les terres du midi de notre continent, n’existassent aussi dans les terres septentrionales de l’autre et dans le mème temps, car la terre était également chaude ou refroïidie
au même degré dans tous deux ; et ce n’est
pas seulement dans les terres du nord qu'on
po cm ct 08 De ca ous,
ÉPOQUES DE
a trouvé ces dépouilles d'animaux du midi , mais elles se trouvent encore dans tous les pays tempérés, en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre , etc. Nous ayons sur cela des monuments authentiques , c’està-dire des défenses d’éléphants et d’autres ossements de ces animaux trouvés dans plusieurs provinces de l'Europe.
Dans les temps précédents, ces mêmes terres septentrionales étaient recouvertes par les eaux de la mer , lesquelles, par leur mouvement , y ont produit les mêmes effets que partout ailleurs : elles en ont figuré les collines , elles les ont composées de couches horizontales , elles ont déposé les argiles et les matières calcaires en forme de sédiment; car on trouve dans ces terres du nord ,comme dans nos contrées , les coquillages et les débris des autres productions marines enfouis à d'assez grandes profondeurs dans l’intérieur de la terre , tandis que ce n'est, pour ainsi dire, qu'à sa superficie , c'est-à-dire à quelques pieds de profondeur, que l'on trouve les squelettes d'éléphantsle rhinoeéres, et les autres dépouilles des animaux terrestres. %
Il paraît même que ces premiers animaux terrestres étaient, comme les premiers animaux marins, plus grands qu'ils ne le sont aujourd'hui. Nous avons parlé de ces énormes dents quarrées à pointes mousses, qui ont appartenu à un animal plus grand que l’éléphant, et dont l'espèce ne subsiste plus :
nous ayons indiqué ces coquillagés en volutes, qui ont jusqu’à huit pieds de diamètre sur un pied d'épaisseur ; et nous avons vu de même des défenses , des dents, des omoplates , des fémurs d'éléphants d’une taille supérieure à celle des éléphants actuellement existants. Nous avons reconnu , par la comparaison immédiate des dents mâchelières des hippopotames d’aujourd'hu avec les grosses dents qui nous sont venues de la Sibérie et du Canada , que les anciens hippopotames auxquels ces grosses dents ont autrefois appartenu, étaient au moins quatre fois plus volumineux que ne le sont les hippopotames actuellement existants. Ces grands ossements et ces énormes dents sont des témoins subsistants de la grande force de la nature dans ces premiers âges. Mais, pour ne pas perdre de vue notre objet principal , suivons nos éléphants dans leur mar.
che progressive du nord au midi.
Nous ne pouvons douter qu'après avoir occupé les parties septentrionales de la Rus-
L'A NATURE. 3 sie et de la Sibérie jusqu’au 60e degré (1) ; où l'on a trouvé leurs dépouilles en grande quantité , ils n’aient ensuite gagné les terres moins septentrionaleS , puisqu'on trouve encore de ces mêmes dépouilles en Moscovie , en Pologne, en Allemagne , en Angleterre , en France , en Italie; en sorte qu'à mesure que les terres du nord se refroidissaient, ces animaux cherchaient des terres plus chaudes; et il est clair que tous les climats, depuis le nord jusqu’à l'équateur , ont successivementjoui du degré de chaleur conve:
nable à leur nature : ainsi, quoique de mémoire d'homme l'espèce des -éléphants ne paraisse avoir occupé que les climats actuellement les plus chauds dans notre continent, c'est-à-dire les terres qui s'étendent à peu près à 20 degrés des deux côtés de l’équateur, et qu'ils y paraissent confinés depuis plusieurs siècles, les monuments de leurs dépouilles troûvées dans toutes les parties tempérées de ce même continent, démontrent qu’ils ont aussi habité pendant autant de siècles les différents climats de ce même continent ; d’abord du 60e au 50e degré , puis du 50e au 40e, ensuite du 40e au 30e , et du 30e au 20e , enfin du 20e à l'équateur et audelà à la même distance. On pourrait même présumer qu’en faisant des recherches en Laponie , dans les terres de l'Europe et de l'Asie qui sont au-delà du 60e degré , on pourrait y trouver de même des défenses et des ossements d'éléphants , ainsi que des autres animaux du midi, à moins qu'on ne veuille supposer (ce quin’est pas sans vraisemblance) que la cu famie la terre étant réellement encore plus élevée en Sibérie que dans toutes les provinces qui l'avoisinent du côté du nord , ces mêmes terres de la Sibérie ont été les premières abandonnées par les eaux ;, et, par conséquent, les premières où les animaux terrestres aient pu s'établir. Quoi qu'il en soit, il est certain que les éléphants ont vécu, produit, multiplié pendant plusieurs siècles dans cette même Sibérie et dans le nord de la Russie; qu'ensuite ils ont gagné les terres du 50e au 40e degré , et qu'ils y ont subsisté plus long-temps que dans leur terre natale et encore plus long-temps dans les contrées du 40e au 30edegré , ete., paree que le re froidissement successif du globe à toujours ne
(1) On a trouvé cette année même , 1776 , des défenses et des ossements d'éléphant près de Saint-Pétersbourg, qui, comme l'on sait, est à très-peu prè sous cette latitude de 60 degrés.
À. ot se RL ARE Es d
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iii 1° E
été plus lent, à mesure que les climats se sont vés plus voisins de l'équateur, tant par la plus forte épaisseur du globe que par la plus grande chalet soleil,
Nous aÿons fixé, d’après nos hypothèses, le premier instant possible du commencement de la nature vivante à trente-cinq ou trente-six mille ans , à dater de la formation du globe, parce que ce n'est qu’à cet instant qu'on aurait pu commencer à le toucher sans se brûler : en donnant vingt-cinq mille ans de plus pour achever l'ouv immense de la eonstruction de nos montagnes calcaires, pour leur figuration par angles saillants et rentrants, pour l’abaissement des mers, pour les ravages des volcans et pour le dessèchement de la surface de la terre, nous ne compterons qu'environ quinze mille ans depuis le temps où la terre, après avoir essuyé, éprouvé tant de bouleversements et de changements, s'est enfin trouvée dans un état plus calme et assez fixe pour que les causes de destruction ne fussent pas plus puissantes et plus générales que celles de la production. Donnant done quinze mille ans d'ancienneté à la nature vivante , telle qu’elle nous est parvenue, c'est-à-dire quinze mille ans d'ancienneté aux espèces d'animaux terrestres nées dans les terres du nord, et actuellement existantes dans celles du midi, nous pourrons supposer qu'il y a peut-être cinq mille ans que les éléphants sont confinés dans la zône torride, et qu'ils ont séjourné tont autant de temps dans les climats qui forment aujourd'hui les : vremnars et peut-être autant dans es ts du nord, où ils ont pris naissance. à
Mais cette marche régulière qu'ont suivie les plus grands , les premiers animaux dans notre -continent, paraît avoir souffert des obâtacles dans l’autre : il est très-certain qu’on a trouvé, et il est très-probable qu'on trouvera encore des défenses et des ossements d’éléphants en Canada, dans le pays des Illinois , au Mexique, et dans quelques autres endroits de l'Amérique,septentrionale ; mais nous n’ayons aucune observation, aucun monument quinous indiquent le même fait pour les terres de l'Amérique méridionale. D'ailleurs, l'espèce même de l'éléphant, qui s'est conservée dans l'ancien continent , ne subsiste plus dans l’autre :non-seulement cette espèce ni aucune autre de toutes celles des animaux terrestres qui occupent actuel.
lement les terres méridionales de notre con.
unent, ne se sont-trouvées dans lés terres
méridionales du Nouyeau-Monde,maismême il parait qu'ils n’ont existé que dans les contrées septéntrionales de ce nouveau continent; et cela, dans le même temps qu'ils existaient dans celles de notre continent. Ce fait ne démontre-t-il pas que l’anéien et le nouveau continent n'étaient pas alors séparés vers le nord, et que leur séparation ne s’est faite que postéricurement au temps de l'existence des éléphants dans l'Amérique septentrionale; où leur espèce s’est probablement éteinte par le refroidissement , et à peu près dans le temps de cette séparation des continents, parce que ces animaux n’auront pu gagner les régions de l'équateur dans ce nouveau continent comme ils l'ont fait dans l'ancien , tant en Asie qu’en Afrique ? En effet, si l'on considère la surface de ce nouveau continent, on voit que les parties méridionales voisines de l'isthme de Panama sont occupées par de très-hautes montagnes les éléphants n'ont pu franchir ces barrières invincibles pour eux, à cause du trop grand froid qui’se fait sentir sur ces hauteurs ; ils n'auront donc pas été au-delà des terres de l'isthme, et n'auront subsisté dans l'Amé rique septentrionale qu'autant qu'aura duré dans cette terre le degré de chaleur néces saire à leur multiplication. Il en est de même de tous les autres animaux des parties mé.
ridionales de notre continent ; aucun ne s'est trouvé dans les parties méridionales de l'awtre. J'ai démontré cette vérité par un si grand nombre d'exemples, qu’on ne peut là révoquer en doute (L).
Les animaux ; au contraire , qui peuplent actuellement nos régions tempérées et froi des , se trouvent également dans les parties septentrionales des deux continents; ils y sont nés postérieurement aux premiers, et s’y sont conservés, parce que leur nature
n'exige pas une aussi grande chaleur. Les
rennes et les autres animaux qui ne peuvent subsister que dans les climats les plus froids, sont venus les derniers : et qui sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie , il ne paraîtra pas de nou.
velles espèces dont le tempérament diffèrera de celui du renne autant que la nature du renne diffère à cet égard de celle de l'éléphant? Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aucuns des animaux propres et particuliers aux terres méridionales de notre conti. TERRE TE
(1) Voyez les trois discours sur les animaux des deux continents. ‘
ÉPOQUES DE
nent, ne se sont trouvés dans les terres méridionales de l’autre , et que même, dans le nombre des animaux communs à notre
trionale , dont les espèces se sont conservées dans tous deux à peine en peut-on citer une qui soit arrivée à l'Amérique méridionale. Cette partie du monde n’a donc-pas été peuplée comme toutes les autres, ni dans le même temps; elle est demeurée, pour
* ainsi dire, isolée et séparée du reste de la terre par les mers et par ses hautes montagnes. Les premiers animaux terrestres nés dans les terres du nord n’ont donc pu s'établir, par communication , dans ce continent méridional de l'Amérique, ni subsister dans son continent septentrional qu'autant qu'il a conservé le degré de chaleur nécessaire à leur propagation; et cette terre de l’'Amérique “méridionale, réduite à ses propres forces , n'a enfanté que des. animaux plus faibles et beaucoup plus petits que ceux qui sont venus du nord pour peupler nos contrées du midi.
Je dis que les animaux qui peuplent aujourd’hui les terres du midi de notre continent, y sont venus du nord, et je crois pouvoir l’aflirmer avec tout fondement ; car, d’une part , les monuments que nous venons d'exposer le démontrent, et d'autre côté, nous ne connaissons aucune espèce grande et principale, actuellement subsistante dans ces terres du midi, qui n'ait existé précédemment dans les terres du nord, puisqu'on y trouve des défenses et des ossements d’éléphants, des squelettes de rhinocéros, des dents d'hippopotames et des têtes monstrueuses de bœufs , qui ont frappé par leur grandeur , et qu'il est plus que probable qu'on y a trouvé de même des débris de plusieurs autres espèces moins . remarquables; en sorte que, si l’on veut distinguer dans les terres méridionales de notre continent les animaux qui y sont arrivés du nord, de ceux que cette même terre a pù produire par ses propres forces , on reconnaîtra que tout ce qu'il y a de colossal et de grand dans la nature, a été formé dans les terres du nord , et que si celles de l’équateur ont produit quelques animaux, ce sont des espèces inférieures , bien ‘plus petites que les premières.
Mais ce qui doit faire douter de cette production, c'est que ces espèces, que nous supposons ici produites par les propres forces des terres méridionales de notre conti-
ones 0 tn qu
continent et à celui de l'Amérique septen-
nent, auraient dû ressembler aux animaux des terres méridionales de l’autre continent, lesquels n’ont de même été produits que par la propre force de celte terre isolée : c’est néanmoins tout le contraire ; car aucun des animaux de l'Amérique méridionale ne ressemble assez aux animaux desiterres du midi de notre continent, pour qu’on puisse les regarder comme de la même espèce ; ils sont, pour la plupart, d'une forme si différente, que ce n’est qu'après un long examen qu'on peut sentants de quelques-uns de ceux de notre continent. Quelle différence de l'éléphant au tapir, qui cependant est de tous le seul qu'on puisse lui comparer, mais qui s’en éloigne déjà beaucoup par la figure et prodigicusement par la grandeur ! car ce tapir , cet éléphant da Nouveau-Monde, n’a ni trompé ni défenses , et n’est guère plus grand qu'un âne. Aucun animal de l'Amérique méridiomale ne ressemble au rhinocéros, aucun à l'hippopotame , aucun à la girafe ; et quelle
LA * différence encore entre le lama et le cha-
meau, quoiqu'elle soit moins grande qu'entre le tapir et l'éléphant!
L'établissement de la nature vivante , sur” tout de celle des animaux terrestres , s'est donc fait dans l'Amérique méridionale bien ostérieurement à son séjour déjà fixé dans Les terres du nord , et peut-être la différence du temps est-elle de plus de quatre ou cinq mille ans. Nous avons exposé une partie des faits et des raisons qui doivent faire penser que le Nouvéäu-Monde , surtout dans ses parties méridionales , est une terre plus récemment péuplée que celle de notre continent ; que la nature , bien loin d'y être dégénérée par vétusté , y est au contraire née tard, et n’y a jamais existé avec les mêmes forces , la même puissance active , que dans les contrées septentrionales ; car on ne peut douter, après ce qui vient d'être dit, que les grandes et premières formations des êtres animées ne se soient faites dans les terres éleyées du! nord, d’où elles ont successivement passé dans les contrées du midi sous la même forme, et sans avoir rien perdu sur les dimensions de leur grandeur: n0$ éléphants etnos hippopotames, quinous paraissent si gros, ont eu des ancêtres plus grands dans les temps qu'ils habitaient les terres septentrionales où ils ont laissé leurs dépouilles : les cétacées d'aujourd'hui sont aussi moins gros qu'ils ne l'étaient anciennement, mais c'est peut-être par une autre’raison.
soupçonner d'être les repré-
Dhs EE nf ranitbart IN A +, cEpebinté
Lesbaleines , les gibbars , molars , cachalots, narwals, et autres grands cétacées, ap- Partiennent aux mers septentrionales , tandis que l’on ne trouve dans les mers tempérées et méridionales que les lamantins , les dugons, les marsouins , qui tous sont infé- Tieurs aux prémiers en grandeur. Il semble donc , au premier coup d'œil , que la nature ait opéré d'une manière contraire et par une succession inverse, puisque Lous Îles plus grands animaux terrestres se trouvent actuellement dans les rer à midi, tandis que tous les plus grands animaux marins n'habitent que les régions de notre pôle. Et Pourquoi ces grandes et presque monstrueuses espèces paraissent-elles confinées dans ces mers froides? Pourquoi n'ont-elles pas gagné successivement, comme les éléphants, les régions les plus chaudes ? En un mot, Pourquoi ne se trouvent-elles ni dans les mers tempérées ni dans-celles du midi ? car, à l'exception de quelques cachalots, qui Viennent assez souvent autour des Açores, et quelquefois échouer sur nos côtes, et dont l'espèce paraît la plus vagabonde de ces grands cétacées, toutes les autres sont demeurées et ont encore leur séjour constant dans les mers boréales des deux continents.
On a bien remarqué, depuis qu’on a commencé la pêche , ou plutôt la chasse de ces grands animaux , qu'ils se sont retirés des endroits où l'homme allait les inquiéter. On a de plus observé que ces premières baleines, c’est-à-diré, celles que l'on pêchait il Y à cent cinquanteet deux Me ans, étaient dt, Me grosses gee. ee d'aujour- ADN ES ee Jusqu'à cent pieds de Ê n ; is que les plus grandes que
mn prend actuellement n'en ont que soixante, On pourrait même expliquer d’une manière assez satisfaisanteles raisons de cette différence de grandeur; car les baleines gun que tous les autres cétacées , et même a plupart des poissons , vivent , sans com- Paraïson, bien plus long-temps qu'aucun des animaux terrestres ; et dès-lors leur entier accroissement demande aussi un temps beau-
ge plus long. Or, quand on a commencé
a pêche des baleines, il y a cent cinquante Où deux cents ans, on a trouvé les plus âgées et celles qui avaient pris leur entier accrois-
De on les a poursuivies, chassées de p RS enfin on les a détruites, etilne reste aujourd’hui dans les mers fréquentées par nos pècheurs que celles qui n'ont pas Cncore atteint toutes leurs dimensions : car,
comme nous l'avons dit ailleurs, une baleine peut bien vivre mille ans, puisqu'une carpe en vit plus de deux cents.
La permanence du séjour de ces grands animaux dans les mers boréales, semble fournir une nouvelle preuve-de la continuité des continents vers les régions de notre nord , et nous indiquer que cet état de continuité a subsisté long-temps ; car si ces animaux marins, que nous supposerons pour un moment nés en même temps que les éléphants, eussent trouvé la route ouverte, ils auraient gagné les mers du midi, pour peu que le refroidissement des eaux leur eût été contraire ; et cela serait arrivé , s'ils eussent pris naissance dans le temps quela mer était encore chaude. On doit donc présumer que leur existence est postérieure à celle des éléphants et des autres animaux qui ne peuvent subsister que dans les climats du midi. Cepéndantil se pourrait aussi que la différence de température fût pour ainsi dire imdiflérente , ou beaucoup moins sensible aux amimaux aquatiques qu'aux animaux terrestres.
Le froid , et le chaud sur la surface de 1:
terre et de la mer, suivent à la vérité l'ordre des climats , et la chaleur de l'intérieur du globe est la même dans le sein de la mer et dans celui de la terre à la même profondeur; mais kes variations de température qui sont si grandes à la surface de la terre, sont beaucoup moindres, et presque nulles, à quelques toises de profondeur sous les eaux. Les injures de l'air ne s'y font pas senfir , elees grands cétacées ne les éprouvent pas, ou du moins peuvent s’en garantir : d'ailleurs, par la nature même de leur organisation ; ils paraissent être plutôt munis contre le froid que contre la grande chaleur ; car, quoique leur sang soit à peu près aussi chaud que celui des animaux quadrupèdes, l'énorme quantité de lard et d'huile qui recouvre leur corps , en les privant du sentiment vif qu'ont les autres animaux , les défend en même temps dé toutes les impressions extérieures : et il està présumer qu'ils restent où ils sont, parce qu'ils n'ont pas même le sentiment qui pourrait les conduire vers une température plus douce, ni l'idée de se trouver mieux ailleurs; car il faut de l'instinct pour se meltre à son aise , il en faut pour se déterminer à changer de demeure; et'il y a des animaux, et même des hommes ; si bruts , qu'ils préfèrent de languir dans leur ingrate terre natale à la peine-qu'il faudrait prendre pour se giter plus commodément
te TU US CE WOVSINTS PU -
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RS à ét. - sun v =. dif ÉPOQUES DE LA, NATURE.
de tous les êtres. Si tout à coup la plus
1Lest donc très-probable que ces cachalots que nous vOY ons de temps + coms arriver des mers septentrionales sur nos côtes, ne se décident pas à cet NE at ste jouir d’une température #1 sé mais qu'ils y sont déterminés par es colonnes de harengs ; de aux et d'autres petits poissons qu'ils suivent et avalent par miltiers (2). nn à, l Toutes*ces considérations nous font présümer que des régions de notre nord, soit de la mer, soit de la terre, ont non-seulemétit été les premières fécondées , mais que c'est encore dans ces mêmes régions que la nature vivante s'est élevée à ses plus grandes dimensions. Et comment expliquer cette supériorité de force et cette priorité de formation donnée à cette région du nord exclusivement à toutes les autres parties de la terre? car nous voyons par l'exemple de l'Amérique méridionale , dans les terres de laquelle il ne se trouve que de petits animaux, et dans les mers le seul lamantin, qui est aussi petit en comparaison de la baleine que le tapir l’est en comparaison de l'éléphant; nous voyons, dis-je, par cet exemple frappant , que la nature n'a jamais produit dans les terres du midi des animaux comparables en grandeur aux animaux du nord ; et nous voyons de mème ; par un second exemple tiré des monuments, que, dans les terres méridionales de notre continent , les plus grands animaux sontceux qui sont venus du nord, et que, s’il s’en est produit dans ces terres de notre midi, ce ne sont que des espèces très-inférieures aux premières en grandeur et en force. On doit même croire qu’il ne s'en est produit aucune dans les terres méridionales de l’ancien continent, quoiqu'il s’en soit formé dans celle du nouveau; et voici les motifs de cette
ailleurs (1).
. présomption.
Toute production, toute génération, et même tout accroissement , tout développement , supposent le concours et Ja réunion
d'une grande quantité de molécules organi.
ques vivantes; ces molécules qui animent tous les corps organisés, sont successivement employées à la nutrition et à la génération
(1) Voyez ci-après les notes justificatives des faits.
(2) Nota. Nous n'ignorons pas qu'en géuéral les
cétacées ne se tiennent pas au-delà du 78e ou du 79e degré, et nous savons qu'ils descendent en hiver à quelques degrés au-dessous ; mais ils ne viennent jamais en nombre dans les mers tempérées ou chaudes.
grande partie de ces êtres était supprimée , on verrait paraître des espèces nouvelles , parce que ces molécules organiques , qui sont indestructibles et toujours actives, se réuniraient pour composer d’autres corps organisés; mais étant entièrement absorbées par les moules intérieurs des êtres actuellement existants , il ne peut se former d'éspèces nouvelles, du moins dans les premières classes de la nature, telles que celles des grands animaux. Or ces grands animaux sont arrivés du nord sur les terres du midi; ils s'y sont nourris, reproduits, multipliés , ctont par conséquent absorbé les molécules vivantes ; en sorte qu’ils n’en ont point laissé de superflües qui auraient pu former des espèces nouvelles; tandis qu'au contraire dans les terres de l'Amérique méridionale , où les grands animaux du nord n'ont pu pénétrer, les molécules organiques vivantes, ne se trouvant absorbées par aucun moule animal déjà subsistant, se seront réunies pour former des espèces qui ne ressemblent point aux autres, et qui toutes sont inférieures , tant par la force que par la grandeur, à celle dés animaux venus du nord. +. du des
Ces deux formations , quoique d’un temps différent , se sont faites de la même manière et par les mêmes moyens ; et si les prémières sont supérieures à tous égards aux dernières, c’est que la fécondité de la terre , c’està-dire la quantité de la matière organique vivante , était moins abondante dans ces climats méridionaux que dans celui da nord.
On peut en donner la raison, sans la chercher ailleurs que dans notre hypothèse ; car toutes les parties aqueuses , huileuses et ductiles, qui devaient entrer dans la éomposition des êtres organisés, sont tombées avec les eaux sur les parties septentrionales du globe bien plus tôt et en bien plus grande quantité que sur les parties méridionales :
c'est dans ces matières aqueuses et ductiles que les molécules organiques vivantes ont commencé à exercer leur puissance pour modeler et développer les corps organisés ;
et comme les molécules organiques ne ”
produites que par la chaleur sur les matières ductiles, elles étaient aussi plus abondantes dans les terres du nord qu'elles n'ont pu l'être dans les terres du midi , où ces mêmes matières étaient en. moindre quantité : il n’est pas étonnant que les premières, les plus fortes et les plus grandes productions
ARLES. TS : à. ie
de lafature vivante se soient faites dans ces mêmes terres du nord ; tandis que dans celles de l'équateur , et particulièrement dans celles de l'Amérique méridionale , où la quantité de ces mêmes matières ductiles était bien moindre , il ne s’est formé que des espèces inférieures, plus petites et plus faibles que celles des terres du nord.
Mais revenons à l'objet principal de notre époque. Dans ce même temps où les éléphants habitaient nos terres septentrionales, les arbres ‘et les plantes qui couvrent actuellement nos contrées rhéridionales , existaient aussi dans ces mêmes terres du nord. Les monuments semblent le démontrer ; car toutes les impressions bien avérées des plantes qu'on a trouvées dans nos ardoises et nos charbons représentent la figure de plantes qui n'existent actuellement que dans les Grandes-Indes ou dans les autres parties du midi. On pourra m'objecter , malgré la certitude du fait par l’évidence de ces preuves, que les arbres et les plantes n’ont pu voyager comme les animaux, ni par conséquent se transporter du nord au midi. A cela je réponds, Le que ce transport ne s’est pas fait tout à coup, mais, successivement : les espèces de végétaux se sont semées de proche en proche dans les terres dont la température leur devenait convenable; et ensuite ces mêmes espèces, après avoir gagné jusqu'aux contrées de l’équa-
teur, auront péri dans celles du nord, dont “ellesne pouvaient plus supporter le froid ;
2 ce transport , ou plutôt ces accrues successives de bois, ne sont pas même nécessaires pour rendre raison de l'existence de ces végétaux dans les pays méridionaux ; caren général la mêmetempérature, c'està-dire le même degré de chaleur, produit partout les mêmes plantes sans qu'elles ÿ aient été transportées. La population des terres méridionales par les végétaux est ‘done encore plus simple que par les animaux.
1 reste celle de l’homme : a-t-elle été contemporaine à celle des animaux? Des motifs ajeurs et des raisons très-solides se joignent ci pour prouver qu’elle s’est faite postérieurement à toutes nos époques, et que l’homme est en effet le grand et dernier œuvre de la création. On ne manquera pas de nous dire que l’ahalogie semble démontrer que l'espèce humaine x suivi la même marche et qu'elle date du même temps que les autres espèces ; qu'elle s'est même plus universel- .
lement répandue, et que si l'époque de sa création est postérieure à celle des animaux, rien ne prouve que l'homme n'ait pas au moins subi les mêmes lois de la nature, les mêmes. altérations , les mêmes change ments. Nous conviendrons que l'espèce humaine ne diffère pas essentiellement des autres espèces par ses facultés corporelles, et qu’à cet égard son sort eût été le même à peu près que celui des autres espèces : mais pou vons-nous douter que nous ne différions prodigieusement des animaux par le rayon divin qu'il a plu au souverain Être de nous départir ? ne voyons-nous pas que dans l'homme , la matière est conduite par l'es .
prit? Il a donç pu modifier les effets de la nature ; ila trouvé le moyen de résister aux intempéries des climats ; il a créé de la cha leur , lorsque le froid l’a détruite : la décou verte et les usages de l'élément du feu , dus à sa seule intelligence, l'ont rendu plus fort et plus robuste qu'aucun des animaux, et l'ont mis en état de braver les tristes effets du refroidissement. D'autres arts, c'est-à dire d’autres traits de son intelligence, lui ont fourni des vêtements, des armes, et bientôt il s’est trouvé le maître du domaine de la terre: ces mêmes arts lui ont donng les moyens d'en parcourir toute la surface
et de s'habituer partout , parce qu'avec plus ou moins de précautions , tous les climats lui sont devenus pour ainsi dire égaux. 1} n'est donc pas étonnant que, quoiqu'il n'existe aucun des animaux du midi de notre continent dans l’autre , l'homme seul, c’est. à-dire son espèce, se trouve également dans cette terre isolée de l'Amérique méridionale
qui paraît n'avoir eu aucune part aux pre mières formations des animaux, et aussi dans toutes les parties froidesou chaudesde la surface de la terre: car , quelque part et quelque loin que l’on ait pénétré depuis la perfection de l’art de la navigation, l'homme a trouvé ect des hommes: les terres les plus disgraciées , les îles les plus isolées , les plus éloignées des continents , se sont pres que toutes trouvées peuplées ; et l'on ne peut pas dire que ces hommes , tels que ceux des îles Marianes, où ceux d'Otahit;i et des autres petites îles situées dans le mi lieu des mers à de si grandes distances de toutes terres habitées , ne soient néanmoins des hommes de notre espèce ; puisqu'ils peuvent produire avec nous ; et queles pe tites différences qu’on remarque dans leur nature ne sont que de légères variétés cau.