‹ Œuvres complètes de Buffon, suivies de ses continuateurs: Daubenton, Lacépède, Cuvier, Duméril, Poiret, Lesson et Geoffroy-St.-Hilaire (volume 2)Chapitre 170 sur 304 · PARTIE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

PARTIE EXPÉRIMENTALE

une fenêtre traversée dans son milieu par une grosse croisée et quatre panneaux blanes , car le cadre de cette espèce de fenètre est d'un rouge aussi fort que la croisée. Continuant toujours à regarder avec opiniâtreté , celle apparence change encore , et tout se réduit à un rectangle d'un rouge si foncé , si fort et si vif, qu'il offusque entièrement les yeux : ce rectangle est de la même hauteur

e le quarré ; mais il n'a pas la sixième par-

tie de sa largeur : ce point est le dernier degré de fatigue que l'œil peut supporter ; et lorsqu'enfin on détourne l'œil de cet objet, et qu’on le porte sur un autre endroit du fond blane , on voit , au lieu du quarré rouge réel, l'image du rectangle rouge imaginaire, exactement dessinée et d'une couleur verte brillante : cette impression subsiste fort longtemps, ne se décolore que peu à peu ; elle reste dans l'œil même après l'avoir fermé.

Ce que je viens de dire du quarré rouge arrive aussi lorsqu'on regarde très-long-temps un quarré jaune ou noir ; ou de toute autre couleur; on voit de même le cadre jaune ou noir ; la croix et le rectangle ; et l'impression qui reste est un rectangle bleu, si on a regardé du jaune ; un rectangle blanc brillant, si on a regardé un quarré noir , etc.

J'ai fait faire les expériences que je viens de rapporter à plusieurs personnes ; elles ont vu comme moi les mêmes couleurs et les mêmes apparences. Un de mes amis m'a assuré , à cette occasion, qu'ayant regardé un jour une éclipse de soleil par un petit trou, il avait porté pendant plus de trois semaines l'image colorée de cet astre sur tous les objets; que, quand il fixait ses yeux sur du jaune brillant , comme sur une bordure dorée , il voyait une tache pourpre ; et sur du bleu , comme sur un toit d'ardoises , une tache verte. J'ai moi-même souvent regardé le soleil , et j'ai vu les mêmes couleurs ; mais , comme je craignais de me faire malaux yeux en regardant cet astre , j'ai mieux aimé conti: nuer mes expériences sur des étoffes colorées ; etj'ai trouvé qu’eneffet ces couleurs accidentelles changent en se mêlant avec les couleurs naturelles , et qu’elles suivent les mêmes règles pour les apparences : car, lorsque la couleur verte accidentelle , produite par le rouge naturel, tombe sur un fond rouge brillant, cette couleur verte devient jaune ; si la couleur accidentelle bleue , produite par le jaune vif, tombe sur un fond jaune , elle devient verte ; en sorte que les couleurs qui résultent du mélange de ces couleurs acci-

dentelles avec les couleurs naturelles suivent les mêmes règles et ont les mêmes apparences que les couleurs naturelles dans leur composition et dans leur mélange avec d’autres couleurs naturelles.

Ces observations pourront être de quelque utilité pour la connaissance des incommodités des yeux, qui viennent probablement d'un grand ébranlement causé par l'impression trop vive de la lumière : une de ces incommodités est de voir toujours devant ses yeux des taches colorées , des cercles blancs ou des points noirs comme des mouches qui voltigent. J’aioui bien des personnes se plaindre de cette espèce d'incommodité; et j'ai lu dans quelques auteurs de médecine ; que la goutte sereine est toujours précédée de ces points noirs. Je ne sais pas si leur sentiment est fondé sur l'expérience; car j'ai éprouvé

moi-même cette incommodité : j'ai vu des.

points noirs pendant plus de trois mois en si grande quantité , que j'en étais fort inquiet ; j'avais apparemment fatigué mes yeux en faisant, et en répétant trop souvent les expériences précédentes , et en regardant quelquefois le soleil; car les points noirs ont paru dans ce même temps , et je n'en avais jamais vu de ma vie : mais enfin ils m'incommodaient tellement , surtout lorsque je regardais au grand jour des objets fortement éclairés, que j'étais contraint de détourner les yeux; le jaune surtout m'était insupportable , et j'ai été obligé de changer des rideaux jaunes dans la chambre que j'habitais, et d'en mettre de verts ; j'ai évité de regarder toutes les couleurs trop fortes et tous les objets brillants. Peu x peu le nombre des points noirs a diminué, et actuellement je n’en suis plus incommodé. Ce qui m'a convaincu que ces points noirs viennent de la trop forte impression de la lumière , c'est qu'après avoir regardé le soleil, j'ai toujours vu une image colorée que je portais plus ou moins long-temps sur tous les objets , et, suivant avec attention les différentes nuances de cette image colorée ai reconnu qu'elle se décolorait peu à peu , et qu'à la fin je me portais plus sur les objets qu'une tache noire, d’abord assez grande , qui diminuait ensuite peu à peu, et se réduisait enfin à un point noir.

Je vais rapporter à cette occasion un fait qui est assez remarquable , c'est que Je n'étais jamais plus incommodé de ces points noirs que quand le ciel était couvert de nuées blanches : ce jour me fatiguait beaucoup

plus que la lumière d'un ciel serein , et cela parce qu'en effet la quantité de lumière réfléchie par un ciel couvert de nuées blanches est beaucoup plus grande que la quantité de lumière réfléchie par l'air pur, et qu’à l'exception des objets éclairés immédiatement par les rayons du soleil, tous les autres objets qui sont dans l'ombre, sont beaucoup moins éclairés que ceux qui le sont par la lumière réfléchie d’un ciel couvert de nuées blanches.

Avant que de terminer ce Mémoire, je crois devoir encore annoncer un fait qui paraîtra peut-être extraordinaire , mais qui n’en est pas moins certain, et que je suis fort étonné qu'on n'ait pas observé ; c’est que les ombres des corps , qui par leur essence. doivent être noires, puisqu'elles ne sont que la privation de la lumière ; que les ombres , dis-je, sont toujours colorées au lever et au coucher du soleil. J'ai observé , pendant l'été de l’année 1743, plus de trente aurores et autant de soleils couchants ; toutes les ombres qui tombaient sur du blanc,

comme sur une muraille blanche , étaient

quelquefois vertes, mais le plus souvent bleues , et d'un bleu aussi vif que le plus bel azur. J'ai fait voir ce phénomène à plusieurs personnes , qui ont été aussi surprises que moi. La saison n’y fait rien ; car il n'y a pas huit jours (15 novembre 1743 ) que j'ai vu des ombres bleues : et quiconque voudra se donner la peine de regarder l'ombre de l’un de ses doigts , au lever ou au coucher du soleil , sur un morceau de papier blanc , verra comme moi cette ombre bleue. Je ne sache pas qu'aucun astronome, qu'aucun phÿsi-

cien, que personne , en un mot, ait parlé de -

ce phénomène , et j'ai cru qu’en faveur de la nouveauté , on me permettrait de donner le précis de cette observation.

Au mois de juillet 1743, comme j'étais. occupé de mes couleurs accidentelles, et que je cherchais à voir le soleil, dont l'œil soutient mieux la lumière à son coucher qu'à toute autre heure du jour, pour reconnaitre ensuite les couleurs et les changements de couleurs causés par cette impression , je remarquai que les ombres des arbres qui tombaient sur une muraille blanche étaient vertes. J’étais dans un lieu élevé, et le soleil se cou-

chait dans une gorge de montagne, en sorte :

qu'il me paraissait fort abaissé au-dessous de mon horizon : le ciel était serein, à l'exception du couchant , qui, quoique cxempt de nuages, était chargé d'un rideau transparent

de vapéurs d'un jaune rougeître , le soleil lui-même était fort rouge, et sa grandeur apparente au moins quadruple de ce qu’elle est à midi. Je vis donc très-distinctement les ombres des arbres qui étaient à 20 et 30 pieds de la muraille blanche, colorées d’un vert tendre tirant un peu sur le bleu; l'ombre d'un treillage , qui était à 3 pieds de la muraille , était parfaitement dessinée sur cette muraille ; comme si on l'avait nouvellement peinte en vert-de-gris. Cette apparence dura près de 5 minutes, après quoi la couleur s'affaiblit avec la lumière du soleil, et ne disparut entièrement qu’avec les ombres. Le lendemain , au lever du soleil , J allai regarder d’autres ombres sur une muraille blanche ; mais au lieu de les trouver vertes , comme

je m'y attendais , je les trouvai bleues, où

plutôt de la couleur de l'indigo le plus vif. Le ciel était serein , et il n'y avait qu'un pétit rideau de vapeurs jaunâtres au levant : le soleil se levait sur une colline , en sorte qu'il me paraissait élevé au-dessus de mon horiz0n. Les ombres bleues ne durèrent que 3 minutes, après quoi elles me parurent noi-

res. Le même jour je revis au coucher du so » Comme je les avais

leil les ombres vertes

vues la veille. Six jours se passèrent ensuite sans pouvoir observer les ofbres au coucher

du soleil , parce qu'il était toujours -couvert

de nuages. Le septième jour je vis le soleil à son coucher ; les ombres n'étaient plus ver-

tes , mais d’un beau bleu d'azur : je remar-

quai que les vapeurs n'étaient pas fort abon-

dantes, et que le soleil, ayant avancé pendant

sept jours, se couchait derrière un rocher qui le fäisail disparaitre avant qu'il pût s'abaisser au-dessous de mon horizon. Depuis ce temps , j'ai très-souvent abservé les om-

bres, soit au lever, soit au coucher du soleil,

et je ne les ai vues que bleues, quel uefois d'un bleu fort vif, d’autres ie A bleu

pâle, d’un bleu foncé, mais constamment bleues. ; Ce Mémoire a été imprimé dans ceux de 3 Académie royale des sciences ; année 1743.

oici ce que je crois devoir y aio jourd'hui ( 1973) : Mes Me Des observations plus fréquentes m'ont

fait reconnaitre que les ombres ne Parais-

sent jamais vertes au lever ou au coucher du soleil, que quand l'horizon est:chargé de beaucoup de vapeurs rouges; dans tout autre cas les ombres sont toujours bleues , et d'autant plus bleues que le ciel est plus serein, Cette couleur bleue des ombres n'est

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