PARTIE EXPÉRIMENTALE
autre chose que la couleur même de l'air, et je ne sais pourquoi quelques physiciens ont défini l'air un fluide invisible (1) , inodore , insipide , puisqu'il est certain que l'azur céleste n'est autre chose que la couleur de l'air ; qu’à la vérité il faut une grande épaisseur d'air pour que notre œil s’aperçoive de la couleur de cet élément; mais
e néanmoins , lorsqu'on regarde de loin des objets sombres , on les voit toujours “plus ou moins bleus, Cette observation, que les physiciens n'avaient pas faite sur les ombres et sur les objets sombres vus de loin à n'avait pas échappé aux habiles peintres , et elle doit en effet servir de base à la couleur des objets lointains, qui tous auront une nuance bleuâtre d'autant plus sensible , qu'ils seront supposés plus éloignés du point de vue.
On pourra me demander comment cette couleur bleue , qui n’est sensible à notre œil que quand il y a une très-grande épaisseur d'air, se marque néanmoins si fortement à quelques pieds de distance au lever et au coucher du soleil; comment il est possible que cette couleur de l'air, qui est à peine sensible à dix mille toises de distance :
puisse donner à l'ombre noire d'un treillage, qui n'est éloigné de la muraille blanche que de trois pieds , une couleur du plus beau bleu : c'est en effet de la solution de cette
uestion que dépend l'explication du phénomène. Il est certain que la petite épaisseur d'air, qui n'est que de trois pieds entre le treillage et la muraille, ne peut pas donner à la couleur noire de l'ombre une nuance aussi forte de bleu ; si cela était, on verrait à midi et dans tous les autres temps du jour les ombres bleues comme on les voit au lever et au coucher du soleil. Ainsi , cette apparence ne dépend pas uniquement, ni même presque point du tout, de l'épaisseur de l'air entre l’objet et l'ombre. Mais il faut considérer qu'au lever et au coucher du soleil, la lumière de cet astre étant affaiblie à la surface de la terre , autant qu'elle peut l'être par la plus grande obliquité de cet astre, les ombres sont moins denses , c’est-à-dire moins noires dans la même proportion ; et qu’en même temps la terre n'étant plus éclairée que par cette faible lumière du soleil , qui ne fait qu'en raser la superficie, la masse de l'air, qui est plus élevée, et qui, par conséquent , reçoit encore la lumière du
(1) Dictionnaire de Chimie , article de l'Air.
soleil bien moins obliquement, nous renvoie cette lumière , et nous éclaire alors autant et peut-être plus que le soleil. Or, cet air pur et bleu ne peut nous éclairer qu'en nous renvoyant une grande quantité derayons de sa même couleur bleue ; et lorsque ces rayons bleus que l'air réfléchit tomberont sur des objets privés de toute autre couleur comme les ombres , ils les teindront d’une plus ou moins forte nuance de bleu, selon qu'il y aura moins de lumière directe du soleil, et plus de lumière réfléchie de l'atmosphère. Je pourrais ajouter plusieurs autres choses qui viendraient à l'appui de cette explication ; mais je pense que ce que je viens de dire est suflisant pour que les bons esprits l'entendent et en soient satisfaits,
Je crois devoir citer ici quelques-faits observés par M. l'abbé Millot , ancien grand-
vicaire de Lyon, qui a eu la bonté de me les
communiquer par ses lettres des 18 août 1754 et 10 février 1755, dont voici l'extrait. « Ce n’est pas seulement au lever et au coucher du soleil, que les ombres se colorent. A midi , le ciel étant couvert de nuages , excepté en quelques endroits, vis-à-vis d'une de ces ouvertures que laissaient entre eux les nuages, j'ai fait tomber des ombres d'un fort beau bleu sur du papier blanc , à quelques pas d'une fenêtre. Les nuages s'étant joints , le bleu disparut, J ‘ajouterai, en passant , que plus d'une fois j'ai vu l'azur du ciel se peindre comme dans un miroir sur une muraille où la lumière tombait obliquement. Mais voici d’autres observatioas plus importantes à mon avis ; avant que d’en faire le détail, je suis obligé detracerda topographie de ma cham- “bre. Elle est à un troisième étage ; la fenêtre près d'un angle au couchant, la porte presque vis-à-vis : cette porte donne dans une galerie, au bout de laquelle, à deux pas de distance , est une fenêtre située au midi. Les jours des deux fenêtres se réunissent , la porte étant ouverte contre une des murailles ; et c’est là que j'ai vu des ombres colorées presque à toute heure , mais principalement sur les dix heures du matin. Les rayons du soleil , que la fenêtre de la galerie reçoit encore obliquement , ne tombent point , par celle de la chambre , sur la muraille dont je viens de parler. Je place à quelques pouces de cette muraille des chaises de bois à dossier percé. Les ombres en sont alors de couleurs quelquefois très-vives. J'en ai vu qui,
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» quoique projetées du même côté, étaient » l'une d'un vert foncé , lautre d'un bel » azur. Quand la lumière est tellement mé- » nagée , que les ombres soient également » sensibles de part et d'autre ; celle qui est » opposée à la fenêtre de la chambre est ou » bleue , ou violette ; l’autre, tantôt verte , tantôt jaunâtre : celle-ci est accompagnée d'une espèce de pénombre bien colorée ,
i forme comme une double bordure bleue d’un côté, et de l'autre ; verte, ou rouge , ou jaune , selon l'intensité de la lumière. Que je ferme les volets de la fenêtre, les couleurs de cette pénombre , n’en ont souvent que plus d'éclat; elles » disparaissent si je ferme la porte à moitié. » Je dois ajouter que le phénomène n'est