DU MARBRE
LE marbre est une pierre calcaire dure et d'un grain fin, souvent colorée et toujours susceptible de poli ; il y a , comme dans les autres pierres calcaires , des marbres de première , de seconde et peut-être de troisième formation. Ce que nous avons dit au sujet des carrières parasites , suflit pour donner une juste idée de la composition des pierres ou des marbres que ces carrières renferment ; mais les anciens marbres ne sont ‘pas composés ; comme les nouveaux, de simples particules pierreuses réduites par l’eau en molécules plus ou moins fines ; ils sont formés, comme les autres pierres anciennes , de débris de pierres encore plus anciennes , et la plupart sont mélés de coquilles et d'au. tres productions de la mer; tous sont posés par bancs horizontaux ou’ parallèlement inclinés ,et ils ne diffèrent des autres pierres calcaires que par les couleurs ; Car il y a de ces pierres qui sont presque aussi dures , aussi denses et d'un grain aussi fin que les marbres , et auxquelles néanmoins on ne donne pas le nom de marbres > parce qu'elles a ER ee me + Et MERS
(1) C'est aux hains de San-Filippo , sur le penchant de la montagne de San-Fiora » près de Sienne , que M. le docteur Leonardo Vegni a établi sa singulière manufacture d’impressions de médailles et de bas-reliefs , formés par la poudre calcaire que déposent’ ces eaux : pour cela il les fait tomber d'assez haut sur des lattes de bois placées en travers sur un grand cuveau ; l'eau par cette chute rejaillit <n goulles contre les parois de Ja cuve , auxquelles sout attachés les modèles et les médailles ; et en peu de temps on les voit couverts d'une inerustation très-fine el très-compacte. . . . On peut même colorer ce sédiment pierreux en rouge, en faisant filtrer l'eau qui doit le déposer À travers du bois de Fernambouc : il faut que cette matière soit bien abondante dans les eaux, Puisqu'on assure qu'on a déjà
ait, par ce moyen, des bustes entiers , et que M. le docteur Vegni espère réussir à en (aire des statues massives de grandeur humaine, ( Voyez la note de
M. le baron de Dietrich s M, Ferber. ) rich, pag. 374 des Lettres de
sont sans couleur décidée , ou plutôt sans diversité de couleurs : au reste , les couleurs , quoique très-fortes ou très-foncées dans certains marbres, n’en changent point du tout la nature; elles n'en augmentent sensiblement ni la dureté ni la densité , et n'empéchent pas qu'ils ne se calcinent et se convertissent en chaux , au même degré de feu que les autres pierres dures. Les pierres à grain fin et que l'on peut polir, font la nuance entre les pierres communes et les marbres qui tous sont de la même nature que la pierre , puisque tous font effervescence avec les acides; que tous ont la cassure grenue , et que tous peuvent se réduire en chaux. Je dis tous , parce que je n’entends parler ici que des marbres purs ; c'est-à-dire , de ceux qui ne sont composés que de matière calcaire sans mélange d'argile, de schiste , de lave ou d'autre matière vitreuse ; car ceux qui sont mêlés d'une grande quantité de ces substances hétérogènes , ne sont pas de vrais marbres , mais des pierres mi-parties, qu'on doit considérer à part.
Les bancs des marbres anciens ont été formés comme les autres bancs calcaires ; Par le mouvement et le dépôt des eaux de la mer 4 qui a transporté les coquilles et les matières pierreuses réduites en petits volumes , en graviers, en galets, etles a stratifiées les unes sur les autres , et il paraît que l'établissement local de la plupart de ces bancs de marbre d'ancienne formation a précédé celui des autres bancs de pierre calcaire , parce qu'on les trouve presque toujours au-dessous de ces mêmes bancs , et que dans une colline composée de vingt ou trente bancs de pierre, il n'y a d'ordinaire que deux ou trois bancs de marbre . souvent un seul , toujours situé au-dessous des mg , à peu de distance de la glaise qui sert de base à la colline ; en sorte que communément le banc de marbre porle immédiatement sur cette argile , ou n'en est séparé que par un dernier banc qui
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parait être l'égout de tous les autres, et qui est mêlé de marbre , de pyrites et de cristallisations spathiques d'un assez grand volume.
Ainsi par leur situation au-dessous des
autres bancs de pierre calcaire, les bancs de ces anciens marbres ont reçu les couleurs etles sucs pétrifiants dont l'eau se charge kr. toujours en péuétraut d'abord la terre végétale , et ensuite tous les bancs de pierre qui se trouvent entre cette terre et le banc de marbre ; et l'on peut distinguer par plusieurs caractères ces marbres d’ancienne formation; les uns portent des empreintes de coquilles dont on voit la forme et les stries : d'autres comme les /umachelles paraissent composés de petites coquilles de la figure des limaçons , d'autres contiennent des bélemnites, des orthocératites , des astroiïtes , des fragments de madrépores , etc.; tous ces marbres qui présentent des impressions de coquilles , sont moins communs que ceux qu’on appelle brèches , qui n’offrent que peu ou point de ces productions marines, et qui sont composés de galets et de graviers arrondis , liés ensemble par un ciment pierreux, de sorte qu'ils s'ébrèchent en les cassant , et c'est de là qu'on les a nommés brèches.
On peut done diviser en deux classes ces marbres d'ancienne formation ; la première comprend tous ceux auxquels on a donné ce nom de brèches, et l'on pourrait appeler marbres coquilleux ceux de la seconde classe ; les uns et les autres ont des veines de spath , qui cependant sout plus fréquentes et plus apparentes dans les marbres coquilleux que dans les brèches, et ces veines se sont formées lorsque la matière de ces marbres, encore molle , s’est entr'ouverte par le dessèchement ; les fentes se sont dès lors peu à peu remplies du suc lapidifique qui découlait
«des bancs supérieurs , et ce suc spathique a formé les veines qui traversent le fond du marbre en différents sens ; elles se trouvent ordinairement dans la matière plus molle qui a servi de ciment pour réunir les galets , les graviers et les autres débris de pierre ou des marbres anciens dont ils sont composés ; et ce qui prouve évidemment que ces veines ne sont que des fentes remplies du suc lapidifique , c’est que dans les bancs qui ont souffert quelque effort , el qui se sont rompus après le dessèchement par un tremblement de terre ou par quelque g” commotion accidentelle, on voit que la rupture qui, dans ce cas , a séparé les galets et les autres morceaux durs en deux parties , s’est ensuite
rempli despath , et a formé une petite veine si semblable à la fracture , qu'on ne peut la méconnaitre, Ce que les ouvriers appellent des ils ou des poils dans les blocs de pierre calcaire ; sont aussi de petites veines de spath , et souvent la pierre se rompt dans la direction de ces fils en la travaillant au marteau ; quelquelois aussi ce spath prend une telle solidité, surtout quand il est mêlé de parties ferrugineuses , qu'il semble avoir autant et plus de résistance que le reste de la matière.
Il en est des taches comme des veines , dans certains marbres d'ancienne formation; on y voit évidemment que les taches sont aussi d’une date postérieure à celle de Ja masse même de ces marbres, car les coquilles et les débris des madrépores répandus dans celte masse , ayant été dissous par l'intermède de l’eau , ont laissé dans plusieurs endroits de ces marbres , des cavités qui n'ont conservé que le contour de leur figure , et l'on voit que ces petites cavités ont été ensuite remplies par une matière blanche ou colorée , qui for me des taches d'une figure semblable à celle de ces corps marins dont elle a pris la place; et lorsque cette matière est blanche , elle est de la même nature que celle du marbre blanc; ce qui semble indiquer que le marbre blanc lui-même est de seconde formation , et a été, comme les albâtres , produit par Ja stillation des eaux ; cette présomption se confirme lorsque l'on considère qu'il ne se trouve jamais d'impressions de coquilles ni d'autres corps marins dans le marbre blanc, et que dans ses carrières on ne remarque point les fentes perpendiculoires ni même les délits horizontaux, qui séparent et divisent par bancs et par blocs les autres carrières de pierres calcaires vu de marbres d'anciennte formation ; on voit seulement sur ce marbre blanc de trèspetites gercures qui ne sont ni régulières ni suivies ; l’on en tire des blocs d'un très-grand volume et de telle épaisseur que l'on veut , tandis que dans les marbres d’ancienne formation , les blocs ne peuvent avoir que l'épaisseur du banc dont on les tire, et la longueur qui se trouve entre chacune des fentes perpendiculaires qui traversent ce banc. L'inspection même de la substance du marbre blanc et les grains spathiques que l'on aperçoit à sa cassure, semblent démontrer qu'il a été formé par la stillation des eaux ; et l’on observe de plus que lorsqu'on le taille il obéit au marteau dans tous
les sens , soit qu'onl'entame horizontalement ou verticalement ; au lieu que dans les marbres d’ancienne formation , le sens horizon : tal est celui dans lequel on les travaille plus facilement qué dans tout autre sens.
Les marbres anciens sont donc composés :
Le Des débris de pierres dures ou de marbres encore plus anciens et réduits en plus ou moins petit volume. Dans les brèches , ce sont des morceaux très-distincts , et qui ont depuis quelques lignes jusqu'à quelques pouces de diamètre. Ceux que les nomenclateurs ont appelés marbres oolithes , qui sont composés de petites graviers arrondis , semblables à des œufs de poissons , peuvent être mis au rang des brèches ainsi que les poudingues calcaires, composés de gros graviers arrondis.
2 D'un ciment pierreux ordinairement coloré qui lie ces morceaux dans les brèches , et réunit les parties coquilleuses avec les graviers dans les autres marbres; ce ciment, qui fait le fond de tous les marbres, n’est qu'une matière pierreuse anciennement réduite en poudre et qui avait acquis son dernier degré de pétrification avant de seréunir, ou qui l'a pris depuis par la susception du liquide pétrifiant. s ”
Mais les marbres de seconde formation ne contiennent ni galets ni graviers arrondis et ne présentent aucune impression de coquilles : ils sont, commé nous l'avons dit, uniquement composés de molécules pierreuses', charriées et déposées par la stillation des eaux, et dès lors ils sont plus uniformes dans leur texture et moins variés dans leurs compositions ; ils ont ordinairement le grain plus fin et des couleurs plus brillantes que les premiers marbres , desquels néanmoins ils tirent leur origine; on peut en donner des exemples dans tous les marbres antiques et modernes; ceux auxquels on donne le nom. d'antiques , ne nous sont plus connus -que par les monuments où ils ont été employés ; car les carrières dont ils ont été tirés sont perdues, tandis que ceux qu'on appelle marbres modernes , se tirent encore actuellement des carrières qui nous sont connues. Le cipolin, parmi ces marbres antiques, et le serancolin, parmi les marbres modernes , sont tous deux de seconde formation ; le jaune et le vert antiques et modernes , les marbres blancs et noirs, tous ceux, en un mot, qui sont nets et purs , qui ne contiennent point de galets ni de productions marines dont la figure soit apparente , et qui ne
sont, comme l'albâtre , composés que de molécules pierreuses , très-petites et disposées d'une manière uniforme , doivent être regardés comme des marbres de seconde formation , parmi lesquels il y en a , comme les marbres blancs de Carrare, de Paros, etc. auxquels on a donné mal à propos le nom de marbres salins, uniquement à cause qu'ils offrent à leur cassure et quelquefois à leur surface de petits cristaux spathiques en forme de grains de sel ; ce qui a fait dire à quelques observateurs superficiels (1) que ces marbres contenaient une grande quantité de sels. "4
En général , tout ce que nous avons dit des pierres calcaires anciennes et modernes , doit s'appliquer aux marbres ; la nature a employé les mêmes moyens pour les former ; elle a d’abord accumulé et superposé les débris des madrépores et des coquilles, elle en a brisé , réduit en poudre la plus grande quantité , elle a déposé le tout par lits horizontaux , et ces matières réunies par leur force d’aflinité , ont pris un premier degré de consistance, qui s’est bientôt augmenté dans les lits inférieurs par l'infiltration du suc pétrifiant qui n’a cessé de découler des lits supérieurs ; les pierres les plus dures et les marbres se sont , par cette cause , trouvés au-dessous des autres bancs de pierre ; plus il y a eu d'épaisseur de pierre au-dessus de ce banc inférieur, plus la matière en est devenue dense ; et lorsque le suc pétrifiant qui en a rempli les pores , s’est trouvé forte ment imprégné des couleurs du fer ou d’autres minéraux , il a donné les mêmes couleurs à la masse entière de ce dernier banc ; on peut aisément reconnaitre et bien voir ces couleurs dans la carrière même ou sur les blocs bruts; en les mouillant avec de l'eau , elle fait sortir ces couleurs , et leur donne re PP PTE
(1) Le docteur Targioni Tozzelti rapporte trèssériéusement une observation de Leeuwenhoeck qui prétend avoir découvert dans l'albâtre une trèsgrande quantité de sel , d'où ce docteur italien conjecture que la plus grande partie de la pâte blanche qui compose l'albâtre , est une espèce de sel fossile qui, venant à être rongé par les injures de l'air ou par l'eau, laisse à découvert les cristallisations en forme d'aiguilles : « 11 y a toujours , dit-il, dans » les albâtres, une grande quantité de sel ; on le » voit tout-à-fait ressemblant à celui de la mer, dans » certains morceaux que je garde dans mon ca- » binet. » ( Voyez le Journal étranger , mois d'août 1755, pag. 104 et suiv. )
pour le moment autant de lustre que le poli le plus achevé,
H n'ya que peu de marbres ; du moins en grand volume , qui soient d'une seule couleur. Les plus beaux marbres blancs ou noirs sont les seuls que l'on puisse citer , et encore sont-ils souvent tachés de gris et de brun ; tous les autres sont de plusieurs couleurs , et l'on peut même dire que toutes les couleurs se trouvent dans les marbres, car on en connaît des rouges et rougeûtres ; des
‘orangés , des jaunes et jaunâtres ; des verts
et verdâtres ; des bleuâtres plus ou moms foncés et des violets; ces deux dernières couleurs sont les plus rares, mais cependant elles se voient dans la brèche-wiolette et dans le marbre appelé bleu-turquin ; et du mélange de ces diverses couleurs , ilrésulte une infinité de nuances différentes dans les mar-
-bres gris , isabelles, blanchâtres, bruns ou
pe
noirûtres. Dans le grand nombre d’échantillons qui composent la collection des rmarbres du Cabinet du Roi, il s'en trouve plusieurs de deux , trois , ou quatre couleurs , et quelques-uns de cinq ou six; ainsi les marbres sont plus variés que les albâtres dans lesquels je n'ai jamais vu du bleu ni du vert.
On peut augmenter par l'art, la vivacité et l'intensité des couleurs que les marbres ont reçues de la nature. Il suffit pour cela de les chauffer ; le rouge deviendra d'un rouge plus vif ou plus foncé , et le jaune se changera en orangé ou en petit-rouge. Il'faut un certain degré de feu pour opérer ce changement qui se fait en les polissant à chaud ; et ces nouvelles nuances de couleur , acquises par un moyen si simple , ne laissent pas d'être permanentes , et ne s’altèrent ni ne changent par le refroidissement ni par le temps ; elles sont durables parce qu’elles sont profondes, et que la masse entière du marbre prend par cette grande chaleur ce surcroit de couleurs qu'elle couserve toujours. | Dans tous les marbres on doit distinguer la partie du fond qui d'ordinaire est de couleur uniforme , d'avec les autres parties qui sont par taches ou par veines, souvent de couleurs différentes ; les veines traversent le fond et sont rarement coupées par d’autres veines, parce qu'elles sont d’une formation plus nouvelle que le fond, et qu'elles n'ont fait que remplir les fentes occasionées par le dessèchement de cette matière du fond ; il en est de même des tâches, mais elles ne sont guère traversées d’autres taches, sinon par
quelques filets d'herborisation qui sont d'une formation encore plus récente que celle des veines et des tâches ; et l'on doit remarquer que toutes les taches sont irrégulièrement terminées et comme frangées à leur circonférence ; tandis que les veines sont au contraire sans dentelures ni franges, et De tranchées des deux côtés dans leur longueur.
Ilarrive souvent que dans la même carrière et quelquefois dans le même bloc, on trouve des morceaux de couleurs différentes, et des taches ou des veines situées différemment , mais pour l'ordinaire les marbres d’une contrée se ressemblent plus entre eux qu'à ceux des contrées éloignées, et cela leur est commun avec les autres pierres calcaires qui sont d'une texture et d'un grain différent dans les différents pays. ù
Au reste ; il y a des marbres dans presque tous les pays du monde , et dès qu'on y voit des pierres calcaires, on peut espérer de trouver des marbres au-dessous (1). Dans la seule province de Bourgogne, qui n'est pas renommée pour ses marbres, comme le Lan.
guedoc ou la Flandre , M. Guettard (2) en compte cinquante-quatre variétés. Mais nous devons observer que quoiqu'il y ait de vrais marbres dans ces cinquante-quatre variétés , le plus grand nombre mérite à peine ce nom ; leur couleur terne, leur grain grossier , leur poli sans éclat, doivent les faire rejeter de la liste des beaux marbres , et ranger parmi ces pierres dures qui font la nuance entre la pierre et le marbre (3).
Plusieurs de ces marbres sont d'ailleurs sujets à un très-grand défaut ; ils sont terrasseux , c'est-à-dire parsemés de plus ou moins grandes cavités remplies d'une matière terreuse qui ne peut recevoir le poli ; les ouvriers ont coutume de pallier ce défaut, en remplis-
sant d'un mastic dur ces cavités ou terrasses,
mais le remède est peut-être pire que le mal, car ce mastic s'use au frottement et se fond à la chaleur du fen ; il n’est pas rare de le voir couler par gouttes contre les bandes et les consoles des cheminées.
Comme les marbres sont plus durs et plus
(1) Quoto enim loco non suum marmor invenilur | dit Pline.
(2) Mémoires de l’Académie des sciences , année 1763 , pag. 145, jusqu'à la pag. 150.
(3) J'ai fait exploiter pendant vingt ans Ja carrière de marbre de Montbard , et ee que je dis des autres marbres de Bourgogne , est d'après mes propres ohservations.