‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · LES CAUSES PREMIÈRES · texte numérisé non relu

LES CAUSES PREMIÈRES

IS[oN, sans doute, mon ami, l'histoire ne nous offre point de tableau aussi majestueux que celui de la courte époque des républiques grecques : nos regards y sont ramenés sans cesse comme malgré nous. Ce fut là, ce fut au milieu des tentatives encore incertaines de la civilisation naissante que le noble instinct de la liberté éleva, pour ainsi dire tout à coup , les esprits et les courages à une hauteur inconnue; qu'il fit éclore et porta, presque sans intervalle, les arts d'imitation au plus haut degré de splendeur: ce fut à cette époque et dans ce pays, appelé par la nature à toutes les prospérités, que parurent et fleurirent à la fois une foule d'esprits éminents dans tous les genres. Là surtout fut créé et cultivé par des génies dignes d'une si noble entreprise le premier de tous les arts, l'art de la vertu, qui,

4 M lî LAN G ES.

étant aussi celui du bonheur, devrait être pour nous moins un devoir qu'un besoin. Pourrait -on contempler sans une admiration mêlée d'attendrissement tant d'efforts dont le but était de soustraire l'horarne à l'empire de la fortune , aux maux de la société , à ceux même de la nature , et qui tendaient tous également, quoique d'après divers motifs et par différents moyens, à lui donner tout le degré de perfection dont ses facultés le rendent susceptible? Comment ne pas être saisi d'un profond sentiment de reconnaissance pour ceux qui nous ont laissé de si beaux exemples et de si utiles leçons ?

Ce spectacle m'a toujours paru le plus beau qui pût fixer l'attention des penseurs amis de l'humanité^ le plus utile qu'on pût offrir à tous les hommes : aussi, quand vous m'avez fait part de votre projet d'écrire l'histoire du stoïcisme , de cette philosophie qui forma les plus grandes ames, les plus vertueux citoyens, les hommes d'état les plus respectables de l'antiquité, vous savez avec quelle avidité j'ai saisi l'espérance de voir enfin cette histoire écrite d'une manière digne du sujet; et je puis vous assurer que je n'avais pas besoin des sentiments de l'amitié, pour mettre à l'exécution d'une si belle entreprise l'intérêt le plus vif et le plus pressant.

MÉLAINGES. 5

L'iitiliLé inorale directe, attachée à l'étude réfléchie de tant de maximes, à la contemplation de tant de vertus, est incontestable et frappante, mais elle n'est pas la seule. Les observations que les philosophes ont faites à diverses époques sur les habitudes des individus et des nations sont peut-être ce qu'il y a de plus propre à perfectionner la connaissance de la nature humaine : la discussion des idées théoriques dont ils sont partis, ne nous apprend pas seulement à suivre la marche de l'intelligence dans les différentes roules qu'elle peut s'ouvrir, et à tirer de là des règles plus sûres pour la diriger dans tous ses travaux ; elle nous fait voir encore , ce qui n'est pas moins important, de quelle utilité peuvent être ces diverses opinions appliquées à la pratique de la vie , à quel état des esprits elles peuvent convenir plus particulièrement, en quoi elles se rapportent, en quoi elles diffèrent entre elles , et comment il conviendrait de les modifier, ou de les amalgamer, pour qu'elles pussent influer d'une manière plus généralement et plus constamment avantageuse , sur la culture de l'esprit et sur la direction des penchants.

Peut-être aussi l'exposition raisonnée des idées de l'école stoïcienne sur les causes premières, et sur le principe et la destination de l'ame hu-

inaiue, pourrait-elle avoir à l'époque présente un but particulier d'utilité, qui ne frappe point au premier coup d'œil, mais qui n'en est pas moins cependant très-digne d'attention : c'est de cela , mon ami, que je veux m'entretenir un moment avec vous.

Dans tous les pays et dans tous les*siècles, ce sont les philosophes qui ont imaginé les religions : les poètes et les orateurs les ont rendues populaires; les législateurs les ont ensuite fait servir plus ou moins utilement à leurs projets. En Grèce, comme vraisemblablement cela est arrivé partout, des spéculations sur la nature de l'homme , sur son origine et sa fin, sur la formation de l'univers et sur les forces qui l'animent, avaient égaré long-temps les esprits, avant qu'on pût reconnaître le vice des méthodes mises alors eu usage dans la recherche de la vérité. On ne pouvait pas sentir encore que ces théories générales de l'univers et de l'homme ne peuvent être solidement établies, les unes que sur une série de faits physiques bien vérifiés et bien circonscrits , les autres que sur la connaissance approfondie de l'organisation humaine et des lois qui la régissent dans ses différents états. Ce ne fut guère que du temps de Socrate, qui s'attribuait la gloire d'avoir ramené la philosophie du ciel sur la terre, que la

morale pratique devint l'objet et le but principal de peux qui cultivaient la science de la sagesse. Mais presque tous donnèrent à la morale une base religieuse, ou du moins tous en cherchèrent la source et les motifs dans l'idée qu'ils s'étaient faite des causes premières et de la nature des forces qui soutiennent la vie. On peut le dire de ceux qui faisaient gouverner le monde par des intelligences supérieures, et de ceux qui leur refusaient toute influence sur la marche des choses; de ceux mêmes qui niaient que de telles intelligences pussent exister.

Ils avaient sans doute presque également tort les uns et les autres ; la morale est trop nécessaire aux hommes, elle est trop pour eux un besoin journalier, et de tous les instants , pour la laisser ainsi livrée au hasard de ces opinions théoriques. Leur incertitude, leur diversité seule eût dû faire sentir aux hommes les plus fermes dans la croyance de celles qu'ils avaient adoptées, combien il était tout à la fois absurde et dangereux d'établir sur un fond si mobile des principes qui doivent être éternels. Ils cherchaient bien loin ce qu'ils pouvaient trouver autour d'eux, dans eux-mêmes. Les règles de la morale se tirent des rapports mutuels qu'établissent entre les hommes leurs b(;soins et leurs facultés : ces rapports sont con-

stants et universels, parce que l'organisation humaine est fixe, ou que du moins les modifications dont elle est susceptible ne peuvent influer en rien sur eux : et quant aux motifs de pratiquer les règles de la morale, ils sont dans l'utilité générale , qui , à proprement parler, la détermine et la constitue ; dans les avantages particuliers attachés à l'habitude d'y suborner ses actions et même ses penchants. Voilà ce qu'eussent facilement reconnu des hommes doués d'un esprit observateur si fin et si sûr, d'une sagacité si perçante et si réfléchie, s'ils n'eussent été préoccupés d'idées antérieures dont ils ressentaient l'influence, même lorsqu'ils avaient pour but de les combattre et de les renverser.

Telle est, en effet, la base éternelle, telle est la sanction de la vertu, dont l'habitude est si conforme à la nature humaine, qu'elle procure un contentement intérieur indépendant de tout calcul, et que par le doux besoin des sympathies, dont elle développe et perfectionne tous les mouvements, elle remplit le cœur d'une satisfaction constante, et finit par rendre les sacrifices euxmêmes une nouvelle source de bonheur. Mais la nécessité de la morale doit faire pardonner aux sages de l'antiquité d'avoir voulu lui donner toute sorte d'appuis, de l'avoir représentée aux

hommes comme la volonté des puissances invisibles, et même d'avoir imaginé d'autres récompenses pour ceux qui lui restent fidèles, et d'autres punitions pour ceux qui l'outragent, que celles de la conscience, de l'ordre inévitable des choses , et des lois de la société. Il s'agissait d'assouplir et de façonner des ames incultes, Uvrées à des passions grossières et violentes; d'agir sur des esprits que leur ignorance même rendait bien plus propres à se laisser subjuguer par l'empire de l'imagination, qu'à céder à la voix de la raison pure, qui peut-être ne détermine jamais les actions que des hommes éclairés et réfléchis. Ils ne pouvaient prévoir dès lors tous les maux dont les idées religieuses, associées à la morale et à la politique , deviendraient la cause immédiate et directe , et combien leur influence retarderait les progrès de la civilisation, en imprimant une direction fausse, en faisant contracter des habitudes vicieuses à l'esprit humain, et surtout en fournissant au charlatanisme un puissant moyen de pousser les peuples dans les écarts les plus funestes à leur propre bonheur. Ils ne pouvaient même pas encore démêler dans les nations, dès lors pkis civilisées que la Grèce, et chez lesquelles plusieurs d'entre eux avaient voyagé en disciples plutôt qu'en observateurs, combien de désordres, de vices, de

lO MÉLANGES.

calamités y dépendaient de cette même cause; car, quoiqu'ils eussent beaucoup réfléchi sur l'influence de certaines institutions particulières, ils paraissent avoir ét^ plus occupés d'approprier l'organisation sociale à l'état des esprits et aux habitudes contractées, que de chercher dans les formes de gouvernement, dans les lois et dans les systèmes d'administration, la véritable source et de ces mêmes habitudes et de ce même état des esprits. Et de là, pour le dire en passant, cet axiome si faux et si peu philosophique, que les, lois ne sont rien sans les mœurs : comme si les mœurs des nations étaient un effet sans cause, et qu'elles ne fussent pa& le résultat constant et nécessaire des lois, c'est-à-dire, de l'ensemble des institutions; j'ajoute, et comme si les événements politiques, fortuits pour les esprits superficiels, n'étaient pas eux-mêmes , en très-grande partie , l'ouvrage de cette force toujours active, dont l'irréflexion seule peut oser circonscrire, ou limiter les effets.

En se contentant de donner aux hommes la volonté secrète des puissances invisibles comme un motif de plus de respecter les lois de la morale , d'y rester constamment soumis , et de leur rendre un hommage pur, jusque dans le secret de la couscience et des désirs, les philosophes dont nous

parlons n'eussent fait assurément qu'une chose très-utile et très-louable. Rien n'est plus sublime , sans cloute , que l'idée de mettre ainsi la nature humaine dans un commerce constant avec l'intelligence suprême; rien n'est plus imposant que de faire concourir l'homme à l'ordre général, et d'é-^ tablir son bonheur sur cet accord de ses actions et de ses penchants avec les lois éternelles de l'univers. H y a même un point de vue sous lequel il est incontestable que la pratique de la vertu nous est ordonnée par les causes premières : car, quelque opinion qu'on adopte sur leur nature, il est toujours certain que les lois particulières qui régissent l'homme déterminent ses besoins, développent ses facultés, font éclore ses passions, en un mot, que ces lois , desquelles doivent découler celles de la morale, sont l'ouvrage de ces causes, dont on peut dire par conséquent, qu'elles expriment la volonté.

Mais elles seules ont le droit de le faire : c'est dans leur étude seule qu'on peut découvrir cette volonté secrète. Il eût donc fallu empêcher que des hommes osassent jamais, en vertu de je ne sais quelle inspiration , parler au nom des puissances divines , les associer à leurs rêves et à leurs passions, les rendre complices de leurs coupables desseins; et, ce qui peut êlre plus funeste encore,

jeter dans les esprits les semences de toutes les erreurs. Voilà ce que ne firent point les philosophes; et peut-être est-il impossible de le faire: voilà aussi pourquoi cet instrument si puissant, si respectable, si utile au premier aspect, est en même temps si dangereux dans son emploi.

Ce n'est pas que je veuille méconnaître les services réels qu'ont rendus les idées religieuses, et les institutions dont elles consacraient l'influence. A l'origine des sociétés , cette influence contribua presque partout à réunir les hommes , à resserrer le lien commun : les fêtes mirent en contact et en rapport les idées et les sentiments des divers individus; elles furent le théâtre des premiers échanges, des premiers essais de commerce ; elles devinrent par là le premier aiguillon de l'industrie naissante, dont les développements, mieux dirigés un jour, doivent civiliser toutes les parties habitables de la terre, et par degrés en faire disparaître tous les maux qui sont l'ouvrage des erreurs, c'est-à-dire, presque tous ceux qui désolent le genre humain. Voilà quels ont été les véritables bienfaits des idées religieuses. Mais, du moment qu'elles eurent amené l'établissement d'un système sacerdotal quelconque, ce système se trouva nécessairement partout en opposition avec l'intérêt de la société : dès lors partout aussi

MÉLANGES. l3

furent noués les premiers fils de cette vaste et profonde conjuration contre le genre humain , dans laquelle les législateurs et les chefs des peuples ont toujours trouvé des résistances, trop souvent invincibles à leurs vues sages et paternelles , et qui ne les a secondés que dans leurs projets d'abrutissement et d'oppression.

Si donc l'on met dans une balance impartiale le bien et le mal que les religions positives ont fiiits aux hommes, le mal, sans doute, l'emporte de beaucoup. Je ne parle même pas ici de leur influence indirecte, mais puissante et funeste, sur les jugements et sur les actes qui leur sont le plus étrangers; influence qui est la suite inévitable des habitudes vicieuses qu'elles font contracter aux esprits. Je mets aussi de côté le trouble, les angoisses, les terreurs qu'elles répandent souvent dans les ames les plus vertueuses; les désordres, les divisions , les animosités cruelles qu'elles fomentent dans l'intérieur des familles; je néglige encore de tenir compte, en ce moment, du tort plus grave qu'elles ont chez les modernes , d'être presque partout l'unique base de la morale, et conséquemment de la mettre sans cesse à la merci de (}uelques raisonnements bons ou mauvais. Enfin, je ne parle même pas de l'immoralité profonde des expiations, par la vertu desquelles le

l4 MÉLANGES.

plus noir scélérat, croyant pouvoir devenir en un moment cligne de tout l'amour de la divinité, poursuit, en attendant, et avec une sécurité que tout entretient, le cours de sa vie criminelle. Tous ces inconvénients sont loin de pouvoir être compensés par le bien véritable que les idées religieuses font à certains individus.

D'après ces considérations, qui ne sont malheureusement que trop solides, on est suffisamment porté à conclure qu'un système d'idées d'où résultent tant de maux , est un des plus funestes présents qui pussent être faits au genre humain, et que, par conséquent, son entière destruction serait un des plus grands bienfaits du génie et de la raison. C'est ainsi qu'en ont jugé plusieurs hommes également illustrés par leurs vertus et par leurs lumières, et ils ont attaqué ce qu'ils regardaient comme la plus dangereuse maladie de la nature humaine , avec les forces réunies du raisonnement, de l'éloquence et de l'érudition.

Mais une question de cette importance doit être examinée sous tous les points de vue ; et celle-ci en présente qui n'ont peut-être pas fait assez d'impression sur des esprits que leur rectitude même empêchait de pénétrer assez avant dans les replis secrets du cœur de l'homme. Il faudrait voir d'abord si ce qu'on appelle idées reli-

MÉLANGES. l5

pieuses ou superstitieuses, n'importe le nom qu'on \ oudra leur donner , ne lui est pas naturel , ne tient pas essentiellement à sa manière de sentir, et à celle de considérer les forces motrices de l'univers, qui en résulte inévitablement dans son esprit. Car si de cet examen, fait avec toute l'attention et toute l'impartialité nécessaires, résultait la conviction qu'il est impossible de détruire, dans la grande masse des hommes , l'idée fonda-^ mentale sur laquelle reposent toutes les religions positives , et nuisible de n'y réussir que pour quelques individus seulement, il faudrait bien chercher à diriger ce torrent , au lieii de continuer ces vains efforts pour l'enchaîner ou pour le tarir. Et si , d'un autre côté , il restait bien constant que toutes les calamités générales dont les religions ont été la cause, n'ont eu lieu que par la faute des législateurs et des chefs des nations , peut-être serait-on en droit de penser que le temps, les progrès de l'art social , et surtout ceux des lumières publiques, feront imiter partout l'exemple heureux donné à cet égard par quelques gouvernements sages et amis des hommes. Enfin, s'il n'est pas démontré impossible d'affaiblir de plus en plus l'influence funeste qu'ont les idées religieuses sur le bon sens, la morale et le bonheur des individus, d'augmenter,

l6 MÉLANGES.

mais principalement de rendre plus pure l'influence heureuse qu'elles exercent quelquefois sur eux , peut-être serait-il permis d'espérer qu'un jour la religion simple et consolante qui resterait sur la terre n'y produirait plus que du bien.

Telle était celle des Franklin, des Turgot; telle fut jadis celle de ces grandes ames formées par la doctrine stoïque; de ces esprits élevés, qui , nourris de pensées toujours vastes et sublimes, associaient l'existence de chaque individu à celle du genre humain, et donnaient à la vertu les motifs et le but les plus nobles, les plus imposants, en la faisant concourir à l'ordre de l'univers.

Mais, avant d'en venir à ces résultats, je crois nécessaire de rechercher quelles sont les idées, sur les causes générales des phénomènes de la nature , auxquelles, d'après le caractère même de ces impressions, l'homme se trouve comme invinciblement conduit; et quelles sont, parmi ces idées, celles que l'examen le plus sévère de la raison ne peut jamais rejeter d'une manière positive et absolue, ou même qui se retrouvent encore implicitement, et déguisées seulement sous d'autres termes, dans les systèmes philosophiques les plus opposés en apparence à toute idée de ce même genre.

J'espère, mon ami, que ces longs préliminaires

ne VOUS paraîtront pas entièrement , oiseux , du moins si vous voulez bien entrer dans les vues qui m'animent en vous écrivant.

L'homme est exposé à l'action d'une foule de causes qui lui sont inconnues, et dont les effets lui deviennent d'autant plus frappants, qu'elles se dérobent plus obstinément à ses regards. Doué d'intelligence et de volonté , ou plutôt habitué à reconnaître que les mouvements qu'il exécute avec dessein sont le résultat de ses jugements et de ses désirs, il suppose naturellement dans les objets qui se meuvent autour de lui, ou dans la force invisible dont ils reçoivent l'impulsion , cette même faculté de juger et de Vouloir. L'éclair qui fend la nue, le vent qui gémit dans les forêts , le fleuve qui court à travers les vallons , la pluie, la grêle, la neige, qui tombent sur la terre, sont pour lui des êtres animés, agissant à sa manière, ou poussés par une main secrète dont la volonté leur imprime le mouvement. En jugeant ainsi, l'homme peut se tromper; il est même sûr que la presque totalité des idées auxquelles il s'attache d'abord , avant d'avoir examiné l'ensemble et les rapports des phénomènes, sont absolument erronées et ridicules ; mais il est pourtant guidé par l'analogie , à laquelle il devra dans la suite tant de brillantes découvertes, et qui 5. -2

l8 MÉLANGES.

n'est alors pour lui un guide si infidèle, que parce qu'elle ne se fonde pas encore sur un nombre suffisant de comparaisons, dont les objets lui sont même tout-à-fait inconpus. Il voit ces phénomènes coordonnés ; il les voit concourir à produire des résultats qui seraient le chef-d'œuvre de la prévoyance, du savoir, des combinaisons de l'esprit: il en conclut qu'ils sont l'ouvrage d'un, ou de plusieurs êtres intelligents comme lui, mais doués de plus de sagesse pour concevoir, et de puissance pour exécuter ce qu'ils ont résolu. Lorsque ensuite il vient par degrés à découvrir la cause mécanique ou physique de ce qui l'avait le plus frappé d'admiration, il reste toujours tant de phénomènes inexphqués, que la difficulté ne fait que reculer devant lui, sans jamais se résoudre; et lors même qu'il est parvenu à ne plus voir dans toutes les opérations de la nature que le produit nécessaire des propriétés inhérentes aux différents corps, ce qui est le dernier terme auquel puisse le conduire le bon emploi de sa raison, il peut et doit se demander encore quelle puissance a imprimé ces propriétés aux corps, et surtout en a combiné l'action réciproque de manière à leur faire produire ces résultats si savants et si bien coordonnés entre eux. Ainsi l'idée d'un système purement mécanique de l'univers

MÉLANGES. IQ

ne peut entrer que dans peu de têtes : l'homme ne peut même jamais acquérir assez de connaissances pour qu'un tel système soit, je ne dis pas complet, mais suffisamment lié dans quelquesunes de ses parties les plus importantes; et d'après sa manière de sentir et de juger, qui tient essentiellement à celle dont il a été organisé par sa nature, il supposera toujours de l'intelligence et de la volonté dans la cause dont les effets présentent des signes si frappants de coordination , et qui marche toujours vers un but précis, avec tant de justesse et de sûreté.

On peut sans doute opposer à cette conclusion l'absolue impossibilité où nous sommes d'arriver à des notions exactes sur la nature de la cause première; et l'on n'aura pas de peine à prouver que nous ne pouvons connaître d'elle cjue ses effets observables. Mais quel faible argument que la déclaration d'une ignorance absolue contre des impressions directes , inévitables , journalières , contre le cri constant et universel de la nature humaine! D'ailleurs, cette ignorance dogmatique, victorieuse contre l'assertion positive que les causes sont purement mécaniques et aveugles, n'a pas, d'après la manière dont l'homme est organisé pour sentir, le même degré de force, quand elle en vient à combattre l'opinion contraire. Car,

aO MKL A.1VGES.

clans le premier cas, non-seulement elle s'appnie sur un ensemble de raisonnements abstraits qui paraissent invincibles, mais elle a pour elle encore toutes ces impressions et ces jugements directs, bien plus puissants sur la masse des hommes , à qui les opinions qui touchent à la pratique doivent toujours être appropriées; et, dans le second, elle n'a plus que les mêmes raisonnements, qui se trouvant en opposition avec ce qui leur donnait presque toute leur force sur l'esprit humain en général, ne leur laisse de solidité qu'aux yeux de quelques rêveurs , qui demandent dans ces questions un genre de démonstration dont elles ne sont point susceptibles, qui même emploient, dans les recherches et les examens qu'elles exigent , une méthode qui peut-être ne leur convient pas.

Jusqu'ici nous avons considéré l'homme comme un être jugeant et raisonnant; mais il est bien plus, sans doute, un être sensible et doué d'imagination. Quoique la raison soit en dernier résultat son unique sauvegarde , ce n'est guère par elle seule qu'il se laisse conduire. Quand on observe avec un œil attentif et pénétrant les secrets ressorts qui le meuvent, et quand on est capable d'apprécier le degré d'action de chacun d'eux, on ne tarde pas à reconnaître que les idées les plus justes n'agissent pas sur lui par leur seule évi-

dence; que la vérité même, pour exercer toute son influence, a besoin de le toucher et de l'agiter autant que de le convaincre; et, quoiqu'on ne doive jamais, dans ce qu'on dit ou fait pour lui, s'écarter de la raison, sous prétexte d'exécuter plus facilement les desseins utiles à son propre bonheur, on ne doit également jamais perdre de vue les besoins de son imagination et de sa sensibilité. Et je ne parle point ici de ces besoins factices, fruit de l'erreur des lois ou des habitudes sociales vicieuses; ceux-là, créés artificiellement, peuvent et doivent être détruits par la suppression des causes accidentelles qui leur donnent naissance : mais j'entends ceux qui tiennent au fond même de sa nature , et qui ne peuvent être retranchés que par des moyens capables de changer son organisation, c'est-à-dire de faire de lui un être différent.

En jetant les yeux sur l'univers, et sur luimême, le premier sentiment qui le frappe est un sentiment de terreur. Cette terreur est d'autant plus profonde , q^ie les sociétés sont plus près de leur origine , et que les forces qu'elles créent ont fait moins encore pour l'amélioration du sort des individus. Dans cet état primitif, en effet, l'homme, exposé à l'action de tant de causes destructives, à la fi jreur des éléments, à la faim redoutable des

bêtes farouches, au cri plus redoutable encore et plus menaçant de ses propres besoins, peut- il, en comparant sa nudité, sa faiblesse, à la sévérité de cette nature qui l'environne , et à la puissance des chocs auxquels il doit résister pour conserver sa misérable existence, n'être pas glacé d'une sombre tristesse et d'un effroi profond? Cette disposition d'esprit se conserve long-temps après que les causes qui la produisent -se sont affaiblies, par les travaux et les conquêtes de la société ; on en retrouve encore les traces chez plusieurs peuples anciens, dont les religions semblent avoir eu pour but de consacrer le souvenir des combats de l'homme contre la nature sauvage : et les prêtres ont presque partout habilement profité de cette impression de terreur vague, qui leur livre si facilement les imamnations.

Mais ce qui trouble le plus vivement et le plus profondément l'esprit de l'homme, c'est de se sentir à chaque instant soumis à l'action toutepuissante pour lui (car il ne peut la vaincre) de causes qu'il ne connaît pas. Ces causes sont d'autant plus nombreuses qu'il est plus près encore de son état primitif d'absolue imbécillité. Mais lors même que les découvertes successives du génie ont écarté une partie des voiles de la nature , il reste encore assez d'obscurité pour tenir le genro

MilLANGES. a 3

humain dans ime incertitude mêlée d'effroi; et, à quelque dégré de science qu'on le suppose parvenu, son ignorance par rapport aux causes véritables des phénomènes généraux est toujours la même ; et sa vaine curiosité , sur ce point , tient les esprits à peu près dans le même état d'agitation.

Cette considération paraîtra d'une grande importance, pour peu qu'on se donne la peine de suivre, avec réflexion, les circonstances et les effets de l'inévitable disposition dont nous parlons en ce moment.

Mais c'est encore peu..

L'homme est doué d'une sensibilité vive, que toutes les scènes de la vie développent, et qui même est susceptible d'un accroissement , en quelque sorte, indéfini, puisque cet accroissement est toujours proportionné à celui des connaissance ou des idées , et surtout à la multiplication des rapports qui unissent les individus entre eux. Mais la sensibilité de l'homme ne peut pas augmenter, sans que la prise qu'ont sur lui toutes les causes d'impressions quelconques augmente également : il devient donc par dégrés plus susceptible de plaisir et de peine ; et , à mesure qu'il agrandit ainsi son existence , le système entier de ses besoins, de ses affections, de ses désirs,

s'étend dans une progression qui semble n'avaitpoint de bornes. Dans cet état , l'homme voudrait agir sur tout, voudrait tout embrasser : il s'élance dans l'infini. Mais ses forces, en les supposant accrues de tout ce que les créations sociales peuvent y ajouter , sont resserrées dans des limites fort étroites : l'action qu'il peut exercer sur la nature est très - faible , comparée à celle que demanderait l'accomplissement de ses désirs, l'exécution de ses desseins. Il connaît si peu , et il aurait besoin de tout connaître ; sa durée est si courte , et cet instinct de vie qui , répandu dans tout son être, veille sans relâche à sa conservation , repousse toute idée de la cessation du sentiment, le transporte, pour ainsi dire, machinalement et malgré lui, vers un temps où sans doute il ne sera plus; et, franchissant le terme de son existence sensible , il finit par se placer , avec tous les objets de ses affections , dans un monde meilleur, où les vicissitudes et le terme fatal de le vie humaine ne seront plus à redouter pour lui.

Car ce désir et cet espoir d'une vie future ne liennent pas seulement à l'impulsion directe d'une étroite personnalité: ils ont aussi pour cause et pour motif les plus nobles sentiments du cœur humain : le besoin de se retrouver avec les êtres

cju'oii a le plus chéris sur la terre; celui d'accorder avec la puissance de l'être qui gouverne l'univers la justice , sans laquelle on ne peut le concevoir; d'assurer à la vertu un prix plus digne d'elle; et enfin de voir s'accomplir, pour le faible et l'infortuné, cette justice éternelle qu'ils réclament: trop souvent en vain dans un séjour d'angoisses et de douleurs.

Mon objet n'est pas maintenant d'examiner si les raiounements sur lesquels on se fonde pour admettre la persistance de la faculté de sentir après la, mort, sont plus ou moins solides; j'observe seulement que, quoique toutes nos idées, tous nos sentiments, toutes nos affections, en un mot tout ce qui compose notre système moral actuel , soit le produit des impressions que nous avons reçues pendant la vie , et ces impressions l'ouvrage du jeu des organes, produit lui -même par l'action immédiate ou médiate des différents corps , il nous est impossible d'affirmer que la dissolution des organes entraîne celle de ce système moral , et surtout d-e la cause qni nous rend susceptibles de sentir, puisque nous ne la connaissons en aucune manière, et que, vraisemblablement, il nous est interdit de la connaître jamais. Or, il suffit à celui qui veut établir la persistance de cette CHUse après la deslructiou

du corps vivant, que Topinion contraire ne puisse pas être démontrée par des arguments positifs. En effet , dans cette question , comme dans celle qui concerne l'intelligence et la volonté de la cause première , celui qui le combat ne lui oppose qu'une ignorance absolue , et les raisons , très-plausibles , sans doute , qui la motivent ; tandis qu'en partant de cette même ignorance , dont l'aveu devient pour lui une importante concession, le défenseur du système d'une vie future , appuyé sur les qualités inséparables de celles d'intelligence et de volonté dans l'être suprême, en tire, ainsi que de l'état de l'homme et des besoins de son cœur, une suite d'arguments qui ont d'autant plus de force, que ceux auxquels ils répondent n'établissent rien de positif.

Il me semble au reste , mon ami , qu'on a généralement employé dans l'examen de ces questions, une méthode qui ne leur est point applicable , qu'on a eu la prétention d'y parvenir à un genre de résultats étrangers à leur nature même, et que, par conséquent, les efforts des plus puissants génies y chercheront toujours en vain. Quelles que fussent les opinions de ceux qui s'en sont occupés le plus sérieusement , soit qu'ils voulussent établir ce qu'on appelle déisme et spiritualisme , soit qu'ils se déclarassent pour le

sentiment contraire , qu'on désigne par les mots à' athéisme et de matérialisme , ils ont voulu, ou du moins ils ont cru pouvoir employer la méthode de démonstration, et ils ont affiché la prétention formelle de tirer des conclusions précises et rigoureuses.

Mais pour faire voir combien il y a là de malentendu , il suffit d'observer que cette méthode de démonstration n'est applicable qu'aux idées abstraites et théoriques, dont les signes, déterminés avec le dernier degré d'exactitude , ne peuvent éprouver le plus léger changement dans leur signification; ou qu'à l'étude des objets sensibles et présents, qu'on peut considérer à loisir sous tous les points de vue qui forment l'objet de nos recherches. Ainsi , par exemple , dans les considérations purement théoriques de la géométrie et du calcul , on arrive toujours, et nécessairement, à des résultats certains; parce que, d'une part, les lignes, comme le point, par lequel on les fait engendrer, assez mal à propos peutêtre , et les plans , qui sont des lignes promenées par l'esprit dans une certaine direction, n'ont aucune existence réelle, et sont de simples limitations imaginées à la surface ou dans l'intérieur des corps, ou, si l'on veut, dans l'espace; et de l'autre, que les nombres ne sont pas plus des

êtres réels, mais un simple point de vue, sous lequel nous considérons d'abord les objets semblables, et par suite les objets différents rapprochés l'un de l'autre, sous cet unique point de vue et par le simple rapport de la quantité. Dans tout cela, il n'y a que des créations de l'esprit: il y peut retrouver toujours ce qu'il y a mis; car il n'y a rien de plus ni de moins , et la nature de ces idées fait que le sens des mots qui les représentent ne peut subir aucune altération. Voilà ce qui constitue et produit la certitude de la géométrie ou du calcul; et cette certitude est la même dans toute autre science , quand on y raisonne sur des idées abstraites et théoriques , en se servant d'expressions exactes et sévèrement déterminées. Car, malgré les cris assez ridiculement répétés contre les abstractions, la certitude leur est spécialement propre ; c'est précisément lorsqu'on les quitte, pour entrer dans le positif, que l'esprit humain , dirigé même sagement , devient sujet à tant d'erreurs.

Je prends pour second exemple un objet sensible , dont on veut rechercher et déterminer avec exactitude les propriétés, soit celles qui se rapportent, à sa forme, à son apparence extérieure, soit celles qui sont relatives à sa composision. Il n'y a pas de doute que , par l'appli-

MÉLANGKS. 29

cation méthodique des sens aux divers points (le vue qne présente cet objet , et par des analyses complètes, appropriées aux qualités dont nous voulons y reconnaître la présense ou l'absence, nous ne puissions parvenir à des résultats certains ; et que ces résiiltats , lorsqu'ils ne sont que l'expression rigoureuse de ce que nous ont offert les analyses , ne soient véritablement ce qu'on appelle démontrés.

Mais quand il s'agit de constater ou de rejeter l'existence d'un être, ou d'un fait qui n'est pas immédiatement soumis à l'examen de nos sens , nous ne pouvons faire, par rapport à lui, que des calculs de probabilités , qui se rapprochent plus ou moins de la certitude, sans y atteindre jamais. Car, dans l'hypothèse que ce fait ou cet être ait été soumis à l'examen des sens d'autres hommes que nous, nous devrons examiner lé degré de confiance que leurs récits méritent; et dans l'hypothèse (qui est celle même du sujet dont nous sommes occupés ici) que l'objet n'ait été jamais et ne puisse jamais être soumis à l'examen des sens d'aucun homme, tous nos efforts, toutes les recherches du génie, fussentelles même appuyées sur la connaissance des causes antécédentes et des effets subséquents , ne pourront arriver qu'à des conjectures plus ou

3o MÉLANGE S.

moins plausibles sur son existence ou sa nonexistence ; et les conclusions le plus sagement déduites ne seront que les résultats d'un simple calcul de probabilités.

Enfin , si dans un objet qui n'est soumis à l'observation des sens que par quelques faces, et qui nous est entièrement inconnu par toutes les autres, nous prétendons affirmer ou nier certaines qualités , soit exclusivement propres à cet objet unique , soit communes à d'autres qui nous sont plus familiers , il est évident que nos recherches deviennent encore plus difficiles, que notre marche est entièrement conjecturale, et que tout ce qui nous est permis alors , est de donner une grande vraisemblance au résultat de nos raisonnements.

Observons, d'ailleurs, qu'avoir constaté l'existence d'un objet, ou la réalité d'un fait, ce n'est pas connaître l'un ou l'autre. On ne connaît un fait que lorsqu'on a saisi toutes ses circonstances, et surtout sa liaison avec les faits antérieurs et postérieurs; on ne connaît un objet que lorsqu'on peut en rapporter les propriétés, ou les lois , aux propriétés ou aux lois d'autres objets étudiés dans le même esprit.

Il est donc encore évident que les faits premiers et généraux ne peuvent être connus ; tout

M KL ANGES. 3l

■ce qu on peut faire est de les constater, et d'observer leur influence sur les faits subséquents, susceptibles d'un examen sévère , et dont on peut établir la liaison avec eux. Il est également certain que l'univers, considéré sous le rapport des forces qui le meuvent et le maintiennent dans une éternelle activité, ne pouvant être comparé à rien, ces forées ne se rapportent qu'à ellesmêmes, et ne peuvent être véritablement étudiées que dans les effets observables qui résultent de leur action.

Cependant il n'est pas impossible de conjectu- Ter, avec vraisemblance, d'après l'analogie, d'après certains effets, ou d'après certaines lois reconnues, la réalité d'existences que nos sens ne saisissent pas d'une manière immédiate, ou de qualités sur lesquelles nous n'avons aucune expérience directe et démonstrative ; et des connaissances plus étendues , ou des recherches aidées de moyens plus puissants, peuvent confirmer dans la suite, ou rendre de plus en plus probables, ces conjectures du génie, que la raison, bien loin de les écarter avec une affectation puérile, seconde et dirige elle-même, mais en ne leur attribuant que leur juste valeur. C'est ainsi qu'avant d'avoir fait le tour de la terre , on avait deviné l'existence des antipodes, qu'on avait soupçonné d'avance celle

de quelque satellites des planètes, et que mémo des astronomes plus hardis avaient annoncé de nouvelles planètes, avant qu'elles se fussent offertes à l'observation. C'est encore ainsi, qu'en étudiant les effets de la pesanteur sur la terre, Newton fut conduit à penser que la lune suivait sa route autour d'elle, en vertu des mêmes lois; qu'après s'en être assuré par le calcul, il essaya d'y soumettre tout le système solaire ; que , depuis ce grand homme , plus on a observé et calculé , plus aussi ce qui n'avait dû paraître d'abord qu'une hypothèse hardie et heureuse, s'est trouvé conforme aux faits, et a rendu compte sans effort des apparences même qui lui semblaient si contraires au premier coup d'œil; et qu'enfin, nous sommes portés , en quelque sorte invinciblement, à regarder comme une loi générale de l'univers cette tendance de toutes les parties de la matière les unes vers les autres , sans savoir pourtant avec une entière certitude, et autrement que par analogie, si en effet elle a lieu de la même manière dans les systèmes célestes différents du nôtre, et si même ses effets ne dépendent pas d'une cause plus générale encore, dont la connaissance expliquerait tous les mouvements des éléments les plus déliés, aussi bien que ceux des grandes masses de l'univers.

Nous disons donc que l'impossibilité de reconnaître avec exactitude la nature des forces qui déterminent et coordonnent tous ces mouvements, n'empêche pas que nous puissions leur attribuer, avec un haut degré de vraisemblance, certaines propriétés, ou qualités particulières dont, nous avons observé les signes, les circonstances et les effets, dans certains objets plus rapprochés de nous. C'est même ainsi que les poètes et les théurgistes se sont fait une idée de la cause première , et qu'ils ont fini par la personnifier, sous l'image d'un être doué de tout ce que la nature humaine leur présentait de plus parfait ou de plus imposant. Mais, outre l'excessive impertinence de rapetisser de la sorte, et de rabaisser aux idées et aux passions dans lesquelles les bornes de notre intelligence et de nos forces nous tiennent ressérés, cette puissance, à laquelle ils rapportent cependant la production et l'admirable coordination de tous les phénomènes de la nature, ils ont presque toujours réuni dans le fantôme, ouvrage de leur imagination , des propriétés , ou des qualités contradictoires, et dont quelques-unes se trouvaient démenties par des faits observables et constants. D'autre part, les philosophes qui les ont combattus directement sur ce point, ont refusé, trop indistinctement peut-être, toutes ces 5. 3

qualités aux causes premières; et, j3our se rendre compte des phénomènes de l'univers, ils ont eu recours à des explications qui, non-seulement sont loin de tout expliquer, mais paraissent également contraires aux faits, ou du moins à la manière dont l'esprit humain les conçoit.

Il n'entre point ici dans mes vues d'examiner cette foule d'arguments, allégués pour et contre, quoiqu'il ne fut pas difficile, je pense, de faire voir qu'ils sont, de part et d'autre , à peu près également erronés, et qu'ils ne peuvent jamais conduire à une solution satisfaisante; les mots dont on y fait usage étant plus vagues et plus indéterminés peut-être que dans aucun autre genre de raisonnement. Mais je veux, en écartant avec soin tous ces mêmes mots, essayer de voir à quelles conclusions, je ne dis pas démontrées (le sujet s'y refuse), mais probables au degré suffisant pour déterminer notre persuasion, nous y sommes conduits par l'enchaînement naturel de nos idées. Car, lorsqu'il s'agit de reconnaître la vérité ou la fausseté d'un jugement, nous n'avons qu'à remonter à sa source , en parcourant toute la série des déductions dont il est le résultat , jusqu'au premier terme , où presque toujours l'erreur, si le jugement est véritablement erroné , se trouve cachée dans le vice de l'expression. Et peut-être cet

examen tlonnerait-il naissance à une opinion qui ne sera pas seulement probable , mais qui laissera peu de vraisemblance à l'opinion contraire.

J'écarte donc ces mots, à peu près vides de sens, déisme, athéisme, spiritualisme, matérialisme, et tous ceux qui en dérivent, ou qni ont avec eux quelque rapport d'objet et de signification : je n'emploirai même pas celui de Dieu, parce que le sens n'en a jamais été déterminé et circonscrit avec exactitude, et qu'il n'y a peutêtre pas deux personnes pour qui il représente exactement la même idée : d'où il suit que les discussions qui roulent sur cette idée, ou sur l'objet qu'on désigne par ce mot, sont nécessairement interminables, et qu'elles dureront aussi long-temps que l'on continuera à l'employer sans l'avoir mieux défini.

Qu'on ne s'imagine pas cependant qu'il faille être un grand métaphysicien pour bien entendre, et même pour éclaircir les idées de ce genre : on le croit ordinairement , mais c'est à tort, Il suffit , dans ces questions comme dans toutes les autres, d'employer un langage exact et précis , et de reconnaître avec attention la source des idées qui s'y rapportent, et les circonstances qui président à leur formation. Peut-être même est-ce là toute la véritable métaphysique , ou toute l'idéologie , pour

lui donner un nom plus analogue à ses fonctions, et rejeter, s'il est possible, avec un mot bizarre, la science absurde qu'il a désignée trop longtemps dans les écoles. Du moins , est - il bien démontré par l'expérience que le seul moyen de dissiper les erreurs, est de les soumettre à cette rigoureuse épreuve ; que nulle opinion , nulle idée ne peut la soutenir, qu'autant qu'elle est fondée sur la vérité; mais que la vérité, loin d'en être ébranlée ou ternie, en sort toujours plus solide, et brillante d'un nouvel éclat.

Revenons au sujet qui nous occupe dans ce moment.

Les organes de l'homme sont susceptibles de recevoir différentes impressions de la part des objets qui agissent sur eux. La différence de ces impressions est relative à la nature même des objets, et à la structure ou à la sensibilité des organes qui les reçoivent.

Quand l'individu a la conscience des impressions reçues, on dit qu'il sent, qu'il a des sensations.

Outre le caractère distinctif d'être perçues par l'individu qui les éprouve, les sensations ont encore celui de laisser des traces dans les organes de la pensée , et de pouvoir être rappelées et senties , en quelque sorte, de nouveau par le souvenir.

Quand de la comparaison des sensations actuelles ou rappelées, nous nous formons des idées d'un ou de plusieurs objets en eux-mêmes , et de leurs rapports entre eux ou avec nous, nous faisons l'espèce d'opération à laquelle on donne le nom de jugement.

Sentir, se ressouvenir, et juger, composent \intelligence; sous ce mot sont compris tous les actes relatifs à ces trois fonctions; et, pris abstractivement, il désigne la faculté de les produire.

Des jugements portés sur les objets naissent les déterminations qui s'y rapportent. Toute détermination suppose un jugement antérieur, plus ou moins distinctement perçu; et dans le cas même où nous n'avons la conscience ni du jugement, ni de la détermination elle-même, cette dernière a toujours lieu , par un mécanisme parfaitement analogue à celui qu'on peut reconnaître avec évidence dans tous les cas où nous percevons nettement la suite entière de ces opérations.

Les actes en vertu desquels les déterminations sont conçues et s'exécutent, s'appellent des volontés. La volonté n'est autre chose que l'ensemble des déterminations considérées d'une manière abstraite, ou, suivant le langage vulgaire, c'est la faculté de les former.

Les actes de l'intelligence et de la volonté com-

posent tout le système moral de l'homme : notre esprit ne peut les concevoir que comme une suite nécessaire de la faculté de sentir; et, quelle que soit leur importance ou leur imperfection, ils se manifestent par des caractères distinctifs, qui ne nous permettent pas de les confondre avec les phénomènes résultant de l'action mécanique des corps.

Le point de vue sous lequel nous considérons les objets est très-différent, suivant que nous les supposons doués d'intelligence et de volonté , ou que nous les en croyons entièrement dépourvus ; et notre manière de nous conduire à leur égard ne diffère pas moins dans l'une et l'autre de ces deux hypothèses : aussi mettons -nous en général de l'importance à fixer notre jugement sur ce point.

Dans l'état d'ignorance, nous sommes portés à regarder comme animés tous les corps en mouvement : l'immobilité constante est pour nous le caractère de l'insensibilité. Il est certain que nous raisonnons souvent mal dans le premier cas; dans le second , il est possible que nous ne raisonnions pas mieux. Pour apprendre à distinguer le mouvement volontaire de celui qui ne l'est pas , nous avons besoin de beaucoup d'observations et d'expériences, et nous commettons long-temps bien

tles erreurs à cet égard. Ainsi, par exemple, le sauvage ignorant et grossier fait dépendre le cours des fleuves, la noarche des vents, de volontés particulières, dont, suivant lui, tous leurs mouvements ne sont que les effets; et il est bien vraisemblable, d'un autre côté, que, dans l'état actuel des lumières, nous regardons comme absolument dépourvus de sensibilité, des corps qtji ne le sont pas.

L'habitude d'entendre au sein des bois les cris de l'homme , et ceux des animaux qui les habitent, porte naturellement le sauvage à faire dépendre de causes animées les bruits dont il ne connaît pas les causes physiques : ainsi , le fracas du tonnerre , le sifflement des vents , le mugissement des volcans en fiireur, sont à ses yeux l'expression des volontés, ou les menaces de certains êtres invisibles , mais puissants et redoutables ; et , dans ces bruits imposants , il croit ouïr des voix qui le plus souvent le glacent de terreur.

Mais les hommes , éclairés par les lumières graduelles de la civilisation, en sont revenus à reconnaître que beaucoup de mouvements sont produits par une action mécanique, et que beaucoup de bruits, où l'imagination croyait entendre des voix menaçantes, ne sont qu'un effet très-simple de la percussion, de la collision mutuelle des

corps , produite à son tour par une action originelle toute semblable, et qui se trouve soumise absolument aux mêmes lois.

A mesure que l'homme fait de nouveaux progrès dans la connaissance de la nature , il voit une plus grande quantité de phénomènes résulter immédiatement des propriétés de la matière ; et , s'il pouvait jamais être assez instruit pour embrasser le système de l'univers dans son ensemble et dans tous ses détails, il n'y a point de doute que tous les phénomènes sans exception ne fussent clairement à ses yeux une suite directe et nécessaire de ces mêmes propriétés.

Mais la question ne serait pas résolue pour cela, comme le pensent certaines personnes ; le point n'en serait que reculé. Dans cette hypothèse, qui place l'homme au dernier terme imaginable de l'instruction , terme auquel d'ailleurs on voit trop évidemment qu'il ne peut jamais parvenir, il reste toujours à concevoir comment les propriétés de la m'atière sont conbinées et coordonnées de manière à produire des phénomènes si compliqués , si savants, dont les détails multipliés à l'infini semblent présenter tant de causes de perturbations , et dont pourtant toutes les circonstances, étroitement liées entre elles, amènent des résultats si constants et si précis.

Ici , l'esprit de l'homme se retrouverait encore à peu près dans la même situation où le met la simple contemplation des phénomènes, avant qu'il ait pu reconnaître les causes physiques qui déterminent leur production; et, en le supposant, comme nous venons de le faire trop gratuitement sans doute , en état de rapporter à des propriétés évidentes et générales de la matière tous les mouvements et toutes les transformations qui s'opèrent dans l'univers , son ignorance demeure toujours la même à l'égard de la cause universelle et première, dont les propriétés ne sont ellesmêmes que des effets ou des productions.

Nous avons déjà dit que la cause universelle, par cela seul qu'elle est universelle , ne peut être comparée à rien; et qu'en sa qualité de cause première, elle ne peut être rapportée à rien. Elle est, parce qu'elle est: elle est en elle-même; son existence n'a rapport à aucune autre ; elle ne peut nous être connue que par ses effets. Mais l'esprit de l'homme n'en restera pas là : il est de sa nature de lier entre eux- et de grouper tous les objets de ses recherches. Si, dans ces mêmes effets , il retrouve les traces de certaines propriétés ou qualités particulières que l'observation lui a déjà montrées ailleurs, et dans des êtres dont il a pu étudier attentivement les actes et leur Uai-

son avec les moyens par lesquels ils sont opérés, je dis non-seulement qu'il saisira ces analogies , quelque faibles qu'on les suppose, mais qu'il ne peut s'empêcher de le faire, soit pour les adopter définitivement , soit pourJes rejeter après un plus mûr examen.

On nous arrêtera peut-être ici , et l'on dira : Mais, dans votre hypothèse, si l'homme a reconnu que tous les phénomènes de l'univers sont le résultat des propriétés de la matière, pourquoi voulez-vous qu'il remonte à une autre cause , et qu'il ne regarde pas ces propriétés comme la vraie cause universelle et première? Car dès lors elles ont le grand mérite d'expliquer tout à ses yeux, et le mérite plus grand encore, pour tout esprit sage , de pouvoir être étudiées et constatées par l'observation.

Je réponds que c'est bien peu connaître la nature de l'intelligence humaine, de croire qu'elle peut s'arrêter aux faits qu'elle a reconnus ( car les propriétés de la matière sont dans ce moment de véritables faits pour elle ) , sans vouloir remonter aux causes, ou à la cause dont elle suppose toujours qu'ils dépendent. Et d'ailleurs, en admettant que les choses se passent comme on le dit, cela ne change rien à la question: seulement, au lieu d'attribuer certaines qualités, dont nous avons

établi qu'on retrouve les empreintes dans les phénomènes, à une cause universelle antérieure aux propriétés de la matière , il faudra les imaginer répandues dans l'ensemble de ces propriétés; et cette manière de considérer la nature , bien loin de rendre la production des phénomènes plus facile à concevoir, ne fait que répandre sur l'action de leurs causes des obscurités nouvelles, qu'il ne paraît guère possible de dissiper (*).

L'homme apprend bientôt sans doute que tous les mouvements et tous les bruits n'annoncent pas de l'intelligence et de la volonté dans leur cause, du moins dans leur cause immédiate. Mais ce qu'il ne peut concevoir sans l'une et l'autre de ces deux qualités ou propriétés, c'est la production régulière d'ouvrages savants , coordonnés dans toutes leurs parties, et surtout coordonnés avec d'autres ouvrages, du même ou de différents genres, qui, sans leur être unis par des rapports mécaniques , sont arrangés de manière à produire concurremment avec eux de nouveaux effets em-

(*) Il est vraisemblable que la personnification des propriétés a produit le polythéisme dans plusieurs religions savantes de l'antiquité: mais, pour faire concourir au môme but toutes ces puissances, toutes ces divinités particulières, il faut toujours un Dieu suprême, un Vichnou, un Jéovah, un Jupiter.

preints des mêmes caractères de combinaison : il lui suffit de jeter le coup d'œil le plus snperficiel sur l'organisation des végétaux et des animaux, sur la manière dont ils se reproduisent, se développent , et remplissent , suivant l'esprit de cette organisation même, le rôle qui leur est assigné dans la série des êtres. L'esprit de l'homme n'est pas fait pour comprendre que tout cela s'opère sans prévoyance et sans but, sans intelligence et sans volonté. Aucune analogie , aucune vraisemblance ne peut le conduire à un semblable résultat; toutes au contraire le portent à regarder les ouvrages de la nature comme produits par des opérations comparables à celles de son propre esprit, dans la production des ouvrages les plus savamment combinés, lesquelles n'en diffèrent que par un degré de perfection mille fois plus grand : d'où résulte pour lui l'idée d'une sagesse qui les a conçus et d'une volonté qui les a mis à exécution , mais de la plus haute sagesse , et de la volonté la plus attentive à tous les détails , exerçant le pouvoir le plus étendu avec la plus minutieuse précision.

Voilà ce qui s'offre naturellement à l'esprit ; voilà ce que la réflexion confirme , sans le porter cependant au terme de la démonstration rigoureuse, car la nature de la question s'y oppose ;

et comme l'hypothèse contraire ne s'appuie sur aucune analogie véritable, qu'elle n'a pour elle presque aucune vraisemblance, et que tout ce qu'on peut en la soutenant, est de la défendre du reproche d'impossibilité absolue, toutes les règles de raisonnement en matière de probabilité ramènent l'homme à son impression première, et il juge en définitif comme il avait senti d'abord.

Ce n'est pas qu'il faille jamais, dans les recherches sur la nature, ou dans les discussions philosophiques qu'elles font naître, adopter les vaines et stériles explications des causes finales : rien sans doute n'est plus capable d'étouffer ou d'égarer le génie des découvertes ; rien ne nous conduit plus inévitablement à des résultats chimériques, et souvent aussi ridicules qu'erronés. Mais ce qui est vrai dans toutes les recherches et dans toutes les discussions de détail, ne l'est plus, lorsqu'on est au point où nous avons, par hypothèse, supposé l'homme parvenu; et quand nous raisonnons sur la cause, ou, si l'on veut, sur les causes premières, toutes ces règles de probabilité dont nous venons de parler nous forcent à les reconnaître finales. Telle est du moins la manière de concevoir et de procéder de notre esprit; et l'on ne peut en combattre les conclusions que par des arguments subtils, qui, pour

cela même, ne semblent guère pouvoir être fondés en raison, ou par des systèmes savants, dans lesquels il reste toujours de grandes lacunes. Or, la certitude étant bien loin de se trouver dans ce dernier parti, plus on se donnera la peine d'examiner les motifs énoncés par ceux qui l'adoptent, plus, ce me semble, on se trouvera ramené comme invinciblement vers le premier, qui réunit en sa faveur les plus fortes probabilités.

[1 est très -évident, en outre, que le principe de l'intelligence est répandu partout, puisque partout la matière tend sans cesse à s'organiser en êtres sensibles. Sans doute, la sensibilité ne devient observable pour nous qu'au moyen de l'organisation; mais on ne peut guère supposer qu'elle n'est que le produit de cette circonstance, qu'elle en dépend exclusivement, et n'existe pas sans elle. Il est bien plus naturel et plus raisonnable de penser que la sensibilité se trouve répandue, quoiqu'en différentes proportions, dans toutes les parties de la matière, puisque nous y remarquons distinctement l'action de forces motrices qui, non-seulement les tiennent dans une activité continuelle, mais, par l'effet direct de tous les mouvements qu'elles leur impriment, tendent à les faire passer par tous les modes

d'arrangement régulier et systématique, depuis le plus grossier jusqu'à celui de l'organisation la plus savante et la plus parfaite, capable de produire à son tour tant de phénomènes nouveaux encore bien plus admirables et plus étonnants.

Mens agitât molem , et magno se corpore miscet.

C'est une vérité que le seul aspect de l'univers annonce et célèbre, en quelque sorte; elle est particulièrement confirmée par les phénomènes de la germination des plantes et de l'organisation des animaux, surtout des plantes et des animaux qu'on voit naître et se développer spontanément dans toutes les substances animales et végétales altérées. Peut-être même la connaissance des causes dont dépendent les affinités chimiques et l'attraction gravitante , qui, vraisemblablement n'en est que le premier terme ou le degré le plus simple, suffirait -elle pour donner la plus grande évidence et la plus entière certitude à cet important résultat. Car il paraît bien plus vraisemblable qu'on pourra parvenir à expUquer mieux les affinités et l'attraction, par l étude approfondie de la sensibilité, à son degré le plus faible , "qu'à expliquer la sensibilité ellemême, par l'étude de l'attraction et des affinités, au plus haut terme où elles puissent être suivies et constatées par l'observation.

Quoi qu'il en soit, au reste, on ne peut méconnaître que des forces actives animent toutes les parties de la matière ; rien n'est plus frappant et plus certain. Non-seulement elles la tiennent dans un état de mouvement continuel , elles lui font subir toutes sortes de transformations, mais ces transformations s'exécutent suivant des plans très-habiles, très -compliqués, très -divers entre eux, et cependant constants et uniformes, chacun dans son genre et son espèce ; c'est-à-dire , s'opérant par les mêmes moyens , manifestant les mêmes phénomènes, tendant au même but. Enfin, ces forces font éclore, développent et conduisent au terme de leur perfection, ou de leur maturité , des êtres sensibles, et, par suite, intelligents. Or, je l'avoue, il me semble, ainsi qu'à plusieurs philosophes , auxquels on ne pouvait pas d'ailleurs reprocher beaucoup de crédulité, que l'imagination se refuse à concevoir comment une cause ou des causes , dépourvues d'intelligence , peuvent en donner à leurs produits; et je pense en particulier, avec le grand Bacon, qu'il faut être aussi crédule pour la refuser d'une manière formelle et positive à la cause première, que pour croire à toutes les fables de la mythologie et du ïalmud.

Cette suite de raisonnements, qu'il serait facile de fortifier encore en entrant dans l'exposition

tlétaillée des phénomènes, et en insistant sur l'admirable coordination qui les lie entre eux, €t fait concourir toutes les parties de chacun au but qui lui est prescrit, me paraît donc nous conduire à ce résultat, que l'esprit de l'homme, d'après sa manière de sentir et de concevoir ( et nous ne pouvons nous servir d'un autre instrument dans nos examens ) , ne peut éviter de reconnaître, dans les forces actives de l'univers, intelligence et volonté. Nous ne séparerons point ces deux facultés l'une de l'autre; car c'est par les actes de la dernière que la première se dévoile à nos yeux.

Mais presque tous les hommes qui regardent l'intelligence et la volonté comme essentielles à la cause première, la revêtent en même temps d'autres attributs, sur la nature desi^uels ils ne s'expliquent pas d'une manière assez précise. Je ne dirai point qu'ils ont tort de reconnaître en elle la puissance, la justice, la bonté, etc. Sans doute l'idée elle-même de ces vertus naît de l'observation des lois que la cause première a établies entre les êtres sensibles ; et , par conséquent , on peut dire qu'elle en est la source et le modèle. Mais il est absurde de raisonner par rapport à elle comme par rapport à eux, et de la mettre avec nous dans des relations semblables , ou même 5. 4

5o MÉLANGES.

simplement analogues à celles d'un chef avec ses subordonnés, dont le bien-être l'occupe exclusivement, et qui les gouverne, comme on le fait malheureusement beaucoup trop parmi les hommes, par une suite d'expédients et de mesuies accidentelles, appropriées aux circonstances et aux individus. Voilà bien assurément l'idée tout à la fois la plus ridicule en elle-même , et la plus indigne de l'Être-Suprême, qu'on a cependant la prétention de rendre par là plus majestueux et plus imposant aux yeux de ses adorateurs.

Dans le langage consacré, l'épithète à' infini est jointe à chacune de ces vertus, dont l'ensemble et la perfection caractérisent la force ordonnatrice de l'univers; mais le mot à'ijifini et tous ses dérivés devraient , dans l'état actuel des lumières, être absolument bannis de la langue philosophique. Ce mot est vide de sens, puisque nous ne pouvons concevoir ce qu'on veut qu'il représente. Sans doute, la puissance de la cause première est immense : elle opère tous les mouvements de la nature ; elle comprend toutes les forces existantes. Si par puissance infinie on entend cela, c'est en effet celle dont la cause première dispose; mais le mot demande explication, et l'explication nous ramène à ces autres expressions tout-à-fait insignifiantes, que le principe des

MÉLANGES. 5l

mouvements de l'univers a toute la force nécessaire pour les produire; que ce qui se fait, peut se faire; que ce qui est, est. Mais si l'on veut dire autre chose, il n'y a plus moyen de s'entendre; car l'esprit ne peut même imaginer une puissance qui ne serait point limitée par sa propre nature, par celle des circonstances où elle s'exerce , des effets qu'elle doit produire , et du but où elle doit parvenir.

Il en est de même de tous les autres attributs que l'on comprend ordinairement dans la notion de la cause première. La justice et la bonté de cette cause sont dans les lois de l'univers : sa justice, dans l'accomplissement rigoureux de ces mêmes lois; sa bonté, dans l'ordre qui en résulte, dans les biens qu'elles répandent sur tous les êtres , dans les dons qu'elles leur prodiguent ; et , par rapport à la race humaine, dans la faculté plus délicate de sentir, et dans les jouissances indéfinies attachées à l'exercice de ses plus nobles fonctions. Mais c'est une iïnagination tout-à-fait absurde, de supposer, dans la source de tous ces phénomènes, si réguliers et si constants, une bonté et une justice disposées à sortir sâns cesse de l'universalité qui les caractérise, et de fléchir dans tous les sens, pour s'adapter à fotts les càs particuliers, avec la partialité et la précipitation

qu'inspirent les courtes vues et les passions de l'homme. Si l'on veut y réfléchir attentivement , on verra que rien ne pourrait fournir des armes plus puissantes à ceux qui ne veulent voir dans l'univers qu'un mécanisme aveugle, sans dessein connu et voulu.

Mais lorsqu'on personnifie tous ces différents attributs , réunis pour en former un être placé hors de l'univers , quoiqu'il soit présent dans toutes les parties de la matière ; agissant sur elles , pour leur imprimer le mouvement, quoiqu'il soit privé de tous les moyens de contact, et par conquent d'action concevable; lorsqu'on le représente sous l'image d'un homme colossal, doué de tous les caractères de la prudence et de la force, et auquel on prête cependant presque toutes les sottises humaines et les passions les plus basses, produit de la faiblesse ; qui se repent , comme s'il n'avait pas prévu; qui se met en colère, comme si quelque chose pouvait lui nuire, ou l'offenser; qui se venge particulièrement , comme si la violation de ses lois n'entraînait pas après elle une punition, résultat inévitable de ces lois elles-mêmes ; enfin , qui a moins de générosité que l'homme le plus médiocrement vertueux et bon , et qu'on n'apaise que par des présents , comme un despote avide , ou par des louanges , comme un prince sot

et orgueilleux; lorsqu'on se peint ainsi la cause première, et que tel est X Être - Suprême qu'on offre à l'adoration du genre humain , il faut avoir fait soi-même bien peu d'usage de sa raison, ou compter étrangement sur la folie et la crédulité des hommes ; et il serait difficile de dire si dans une idée pareille il y a plus de démence que d'impiété , en donnant à ce dernier mot la seule acception raisonnable qu'il puisse recevoir en matière d'opinion.

L'intelligence des êtres sensibles , dont nous pouvons observer les penchants et les actes, ne se manifeste à nous que par le moyen de leurs organes; et toujours elle est relative à leur organisation particulière. Il y a plus , la décomposition rigoureuse des sentiments et des idées nous en fait retrouver la source dans les impressions reçues par les différentes parties de l'être organisé. Les hommes qui personnifièrent les premiers l'intelligence suprême , et qui se la représentèrent sous l'image d'un ou de plusieurs êtres pensants et doués de volonté, furent donc conduits par l'analogie à leur donner des corps : car comment imaginer des idées, sans une tête qui les combine, et des volontés agissantes, sans une force physique et des bras qui les exécutent. Mais il ne fallut pas beaucoup de temps et de réflexion pour voir com-

54 M É I- A nr G E s.

bien cette analogie était grossière ; combien elle était peu confirmée par les faits observables; combien surtout elle était indigne de la puissance qui gouverne l'univers. Alors, des philosophes subtils, qui né pouvaient renoncer à l'idée de l'établir hors de l'univers, apparemment, pour la faire agir plus commodément sur lui, réunirent toutes les perfections humaines, ou du moins ce qu'ils regardaient comme digne de porter ce nom, pour en former une combinaison abstraite, dont, par conséquent , l'objet ne pouvait avoir d'existence que dans leur esprit : et afin que rien ne manquât à l'absurdité de cette conception, ils en écartèrent avec soin toute qualité sensible et percevable; ce qui, sans doute, était bien personnifier le néant.

Sans avoir la prétention de se faire une idée exacte de la cause première, et de la manière dont sa pensée et sa volonté agissent sur l'univers, on peut, ce me semble, concevoir l'intelligence voulante qui la caractérise, comme répandue partout, et partout dans une activité continuelle; et, en s'attachant uniquement aux faits qui ne la manifestent que par cette activitée même, ou par tous les phénomènes que produit le mouvement éternel de la matière, il n'est pas contraire à la raison de supposer l'univers, dans son ensemble.

organisé de manière que toutes ses parties sympathisent entre elles; qu'il y ait, comme clans les autres corps organisés, des centres partiels, où le principe de l'intelligence se rassemble, et produise des effets plus sensibles, et, vraisemblablement encore de même, un centre commun, où tous les mouvements adlent aboutir et soient perçus.

Ce n'est pas l'univers dont on met en doute l'existence (i) : on ne met pas plus en doute qu'il ne soit mû par des forces invisibles et puissantes , dont l'action , comme celle de toutes les forces dirigées par des êtres intelligents, est calculée avec beaucoup de sagesse, et tend avec beaucoup d'art au but qui paraît lui être assigné. Ces deux points sont convenus des deux parts ; nous n'irons pas plus loin nous-mêmes. Comme nous ne voyons et ne pouvons observer que l'univers, nous ne supposerons rien hors de lui : mais nous l'animerons d'intelligence, parce que nous ne pouvons autrement concevoir les phénomènes; et de volonté, parce que la volonté n'est autre chose que

(*) Les sectateurs de Mallebranche et de Berkeley ne sont pas assez nombreux pour qu'on doive en tenir compte, et leur principal sophisme a été réfuté trop victorieusement par M. de Tracy, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir «.'ncon;.

l'acte qui met celui de l'intelligence en exécution, et que ces mêmes phénomènes ne peuvent annoncer l'une, sans manifester l'autre en même temps. C'est donc l'univers animé; c'est l'univers doué, dans son ensemble et dans ses parties, de toutes les propriétés sans lesquelles l'ordre des éternelles transformations de la matière ne peut être conçu par l'esprit humain.

Jupiter est quodcumque vides , quocumque movezis.

Cette opinion fut celle des stoïciens : il paraît que Pythagore l'avait avant eux enseignée; on pourrait même penser qu'elle n'était pas étrangère aux disciples d'Epicure, puisque Virgile ne fait pas difficulté de la prendre pour base du système général qu'il esquisse d'une manière si brillante, si riche et si majestueuse dans le sixième livre de l'Enéide : à moins qu'on ne regarde ce système plutôt comme la doctrine secrète enseignée dans les initiations, que comme celle de l'auteur ou de son école : mais alors on devrait supposer qu'elle n'était pas particulière à quelques philosophes. Dans cette hypothèse , qui est peut-être la vraie, elle aurait été commune à tous les hommes instruits de ce temps-là.

Vous savez mieux que moi , mon ami , combien de lumières jette sur l'histoire des nations et

MÉLANGES. Oy

de l'esprit humain rétiide philosophique des cosmogonies et des théogonies. Il ne serait même pas déraisonnable d'affirmer que l'histoire proprement dite des différentes époques , est moins instructive que leurs fables. L'une n'est, le plus souvent, que la collection des mensonges convenus sur les événements; les autres nous font du moins connaître l'esprit général des peuples , de leurs législateurs, ou de leurs savants. Où les hommes superficiels ne voient qu'un amas d'absurdités ridicules, le sage, dirigé par une érudition saine , et par une critique tout à la fois hardie et sévère, découvre une foule de vérités ensevelies, de documents, sur l'état des connaissances humaines dans les âges différents, et même des leçons utiles encore, dans l'état de perfectionnement auquel plusieurs circonstances heureuses ont conduit le monde civilisé.

Gardons -nous de croire avec les esprits chagrins que l'homme aime et embrasse l'erreur, pour l'erreur elle-même : il n'y a pas, et peut-être même il ne peut pas y avoir de folie qui n'ait son coin de vérité, qui ne tienne à des idées justes sous quelques rapports, mais mal circonscrites et mal liées à leurs conséquences, ou qui n'ait sa source dans des opinions anciennes , établies sur les plus solides fondements , mais souvent dénatu-

rées par leur expression métaphorique ou emblématique, détournées de leur sens véritable par tous les hommes qui ont cru pouvoir y trouver quelque avantage, ou simplement altérées en pas sant de bouche en bouche, et par les effets inévitables des révolutions du langage, ou de l'état social , qu'amène la suite des temps.

Soit qu'on regarde toutes les parties de la matière comme animées par elles-mêmes d'un principe actif et vivant , soit qu'on se borne à faire circuler entre leurs molécules les forces émanées de ce principe, les conséquences seront les mêmes, quant à la manière de considérer les mouvements et les phénomènes résultants de son action. Il s'ensuit toujours que tous les changements opérés dans la nature, en sont le produit; et qu'il se retrouve lui-même, en quantité plus ou moins grande, dans toutes les formes nouvelles revêtues par les corps. Beaucoup de philosophes, parmi lesquels il faut mettre les stoïciens en première ligne, ont regardé tous les êtres en général , et en particulier tous les êtres vivants, comme des parties du grand tout , ce qui n'est pas contestable; et leur intelligence, comme une émanation de l'intelligence générale, ce qui doit paraître également évident: à moins qu'on ne refuse d'admettre l'existence de celle-ci, ou qu'en l'admet-

tant on De suppose , avec Épicure , un ou plusieurs autres principes des mouvements de l'univers : deux choses qui, je crois, sont presque absolument dépourvues de probabilité. Depuis l'animalcule le plus imparfait, jusqu'à l'homme qui jouit sur la terre du plus haut degré d'intelligence, ces philosophes voyaient la nature sensible et vivante se développer sous différentes formes , en conservant toujours , dans les phénomènes qu'elle présente, ou dans les actes qu'elle combine et met en exécution, des gradations analogues à celles qui peuvent être observées dans l'organisation des différentes espèces. Ils voyaie,nt que , dans l'organisation la plus simple , la sensibilité et le mouvement volontaire étaient à peine remarquables; que des organes plus savamment combinés , et les besoins qu'ils déterminent , faisaient éclore et développaient une sensibilité plus vive, une intelHgence qui considérait plus d'objets, et tous sous plus de rapports, et des volontés dont les actes manifestaient tout cet ensemble de vie morale plus délicate et plus étendue. L'analogie les conduisait naturellement à supposer que dans ces mondes innombrables, dont l'espace est comme peuplé, d'autres organisations, bien plus parfaites que celle de l'homme, pouvaient présenter autant et peut-être bien plus de grada-

6o MÉLANGES.

lions au-dessus de lui , que notre globe n'en pr ésente au-dessous; et ils concevaient que les existences intelligentes dont ces organisations étaient, si l'on peut s'exprimer de la sorte, la cause occasionelle , ou le point d'appui , se rapprochassent par degrés de l'intelligence suprême du pouvoir qui gouverne l'univers , mais sans pouvoir jamais y atteindre.

D'après l'idée qu'ils se faisaient du système général, chaque partie de la matière y jouait son rôle : à plus forte raison en assignaient-ils un particulier à chaque être sensible et vivant; et quand l'intelligence était en état de réfléchir sur elle-même , il en résultait à leurs yeux le devoir de connaître ce rôle et de le remplir fidèlement; devoir d'autant plus obligatoire, d'autant plus sacré, que l'être est doué d'une intelligence plus parfaite, et de moyens plus étendus d'accomplir les volontés qu'elle lui fait concevoir.

Telle est, je pense, non chez les peuples grossiers qui ne peuvent voir s'opérer un seul mouvement dont la cause leur soit inconnue, sans l'attribuer à quelque divinité particulière, mais chez les nations dont les dogmes sont nés à côté des sciences , et surtout chez les hommes éclairés qui se fondent toujours dans leurs opinions sur (les analogies au moins vraisemblables; telle est

îa véritable origine des anges, des démons et de toutes les puissances intermédiaires entre l'homme et rintelligence suprême.

Les philosophes de l'époque actuelle ne s'exprimeraient pas sur ce point comme ceux de l'antiquité; ils ne supposeraient pas des êtres qui peuvent changer de forme à volonté, surtout des êtres sans organisation; ils n'accorderaient point une durée immortelle à des existences qu'ils ne peuvent concevoir que par analogie avec celle de l'homme et des autres animaux; ils ne feraient point agir sur la nature en général , et sur les autres êtres vivants en particulier, des puissances privées de moyens de contact ; ils ne les feraient point surtout rôder invisiblement sur la terre, pour veiller au bien-être des hommes , ou pour les tourmenter et les pousser au mal. Mais , familiarisés par une observation continuelle de la nature, et par un système d'expériences, dont les anciens ne se doutaient même pas, avec les innombrables et continuelles transformations de toutes les parties de la matière en organisations sensibles et vivantes, et déjà bien plus en état de concevoir une chaîne non interrompue , depuis les existences les plus grossières et les plus infimes , jusqu'à l'homme, placé véritablement à la tête de toutes celles qui peuplent le globe terrestre:

comment supposeraient-ils qu'il n'y a de vie que pour elles; que tous les autres mondes habitables ne sont pas habités? et surtout comment pourraient -ils avoir la vanité puérile de croire que l'organisation de l'homme est le dernier terme de la perfection, que son intelUgence ne reconnaît au-dessus d'elle que celle dont la sagesse puissante régit l'univers ? Rien , sans doute , ne serait plus ridicule. Il est très-raisonnable, au contraire, de penser qu'il y a vie et organisation partout où l'organisation peut se former et se maintenir; qu'on ne saurait assigner de terme à la perfection que les lois éternelles peuvent lui donner; et qu'il y a peut-être cent fois plus de distance entre l'intelligence de certains êtres placés dans les autres mondes, et celle de l'homme relégué sur la terre, qu'entre l'intelligence de l'homme et celle du polype ou du zoophyte , animé par le sentiment le plus obscur. Si nulle observation directe ne peut nous apprendre au juste ce qui en est, toutes les analogies nous portent à conclure que les choses sont ainsi. En effet, toutes les parties de la matière ne tendent pas plus constamment et plus régulièrement l'une vers l'autre, qu'elles ne tendent à former des organisations sensibles, et par conséquent intelligentes. L'intelligence se trouve rassemblée en quantité différente ,

OU développée à différents degrés dans ces organisations particulières, qui paraissent n'être que des espèces de centres partiels, faiblement et momentanément isolés 'de la vie générale. Mais ces centres , ou ces anneaux , plus ou moins remarquables dans la chaîne des êtres; ces existences, émanées et sorties pour un temps plus ou moins long , du réservoir commun de toute sensibilité, y rentrent sans cesse pour en ressortir

j encore : et, pendant toute la durée de la combinaison, elles jouissent de la personnalité ^ du moi^ c'est-à-dire du sentiment de leur propre pensée et de leur volonté, qui, soit qu'il doive cesser à la mort, soit qu'il doive survivre à la dissolution

j des organes, croît, se fortifie, se développe avec eux, et se perfectionne ou se détériore , suivant que leur action est bien ou mal dirigée dans chaque individu.

Ceci nous conduit à une autre question qui n'a pas moins que celle de la cause première exercé le génie et les méditations des philosophes de tous les âges , qui même a paru seule donner un haut degré d'importance à celle-ci , et dont on a cru que la solution pouvait intéresser essentiellement l'ordre et le bonheur de la société. Le système moral de l'homme, formé par l'exercice de ses facultés, ou par le développement et par

Gl[ MÉLANGES.

l'action de ses organes, ce système dont le moi, devenu de plus en plus distinct, par les actes réitérés de la volonté, peut être regardé comme le lien, le point d'appui, partage-t-il à la mort la destinée de la combinaison organique, ou survit-il à la dissolution des parties visibles dont elle est composée?

Cette seconde question présente les mêmes obscurités dans ses éléments que la première, et plus de difficultés encore, pour y parvenir à des résultats tant soit peu satisfaisants. Ici, nous ne sommes plus guidés que par des analogies équivoques , incertaines, et le rapport n'est plus le même entre les probabilités sur lesquelles s'appuient l'une et l'autre des deux opinions contraires. Il paraît même, au premier coup d'œil, que les personnes qui nient la persistance du moi après la mort, sont guidées par des analogies plus sensibles que celles qui l'affirment; car nous le voyons se former et naître avec les organes, se reconnaître lui-même à mesure que leurs facultés s'exercent; croîtré et se perfectionner à mesure qu'elles croissent et se perfectionnent; se conformer exactement à tous leurs états de maladie ou de santé , s'affaiblir , vieillir , et s'éteindre enfin lui-même ( du moins telles sont les apparences), au moment où cesse dans les organes toute ma-

nifestation du sentiment et de ses résultats réguliers et coordonnés.

Mais il est aisé de voir que cette question tient à une autre, qui lui est antérieure dans un bon ordre de déduction. Le moz, ainsi que tout le système moral auquel il sert de point d'appili, de lien , ou plutôt la force vitale elle-même , est-elle le simple produit de l'action successive des organes et des impressions qu'ils ont transmises au centre commun ? ou la combinaison systématique des organes, leur développement progressif, et leurs facultés ou fonctions, sont - ils déterminés par un principe actif dont la nature nous est inconnue, mais dont l'existence est nécessaire à l'explication raisonnable des faits?

Pour ceux qui regardent le principe vivant comme n'existant point par lui-même, et comme le résultat de l'organisation ou du jeu des organes mis en mouvement, il ne peut pas être douteux que le moi^ ou, pour parler dans leur sens un langage plus exact, que le sentiment du moi, et par conséquent tout le systèrne moral qui s'y trouve joint , ne soient détruits au moment de la mort, c'est-à-dire, au moment où les organes ont véritablement cessé d'agir; et l'on ne doit pas faire difficulté d'avouer que cette opinion peut être soutenue par des raisons plausibles, et acquérir 5. 5

lin assez haut degré de viaisemblance. Je suis loin cependant de la regarder comme aussi clairement démontrée que certains philosophes le prétendent : il m'est bien démontré, au contraire, c[u'elle ne peut pas l'être, la nature du sujet s'y refusant d'une manière invincible. Je crois même qu'un examen plus attentif peut nous faire trouver dans l'opinion qu'ils rejettent un degré de probabilité supérieure; et, je le répète encore, il faut bien s'en contenter, si l'on veut prendre un parti dans ce genre de questions; car la raison humaine ne peut y parvenir à rien de plus.

J'observe d'abord que leur manière de s'exprimer n'offre pas un sens bien correct; du moins celui qu'elle offre paraît-il peu conforme aux lois de l'économie animale. Il semblerait, en effet, en adoptant leur langage, que la vie se rassemble des diverses parties du corps organisé, pour aller se concentrer dans le point de. réunion de tous les nerfs, et y produire la vie totale, ou ce que d'autres appellent le principe vivant, et le sentiment du moi, que l'exercice de toutes les fonctions développe: tandis qu'au contraire, en observant l'action du système nerveux, et recueillant les faits relatifs à la circulation, tout porte à penser, et même, on peut le dire, tout nous montre clairement la sensibilité , la vie ou l'impulsion

:\T II \. A ^ (-. F, S. tyj

première, soit dans les moiiVéîïiènts par lesquels elle produit toutes les fdnctiorts dés organés,' è'y maiiitient, s'y régénère, y revient de nouveau i quand son action s'y trouve interrompue; soit dans ceux qui pénètrent et rendent vivantes les cicatrices, certaines productions accidentelles, que l'état de maladie occasione, ou même des parties d'un autre corps, implantées, ou, pour ainsi dire, greffées sur celui qu'elle anime. Tout, disje, nous montre clairement que cette action vitale s'exerce d'abord , sous quelque point de vue qu'on la considère, du centré à la circonférence, et qise son retour de la circonférence au centre est ilne véritable et simple réaction.

Il serait plus convenable, je crois, en suivant ridée fondamentale de ces philosophes, de dire que la vie est une propriété particulière, spécialement et exclusivement attachée à la combinaison animale, et qui cesse de s'y manifester, aussitôt que les organes deviennent, par une cause quelconque, inhabiles à remplir leurs fonctions, ou que la combinaison, dont la durée est limitée par sa nature même, va se résoudre en ses éléments constitutifs.

Mais, quoique cette dernière énonciation, bien plus exacte, ou du moins plus spécieuse, pré- .sente une idée qui paraît appuyée sur l'observa-

68 M li L A N G F. S.

lion , elle est §ncore loin d'être véritablement conforme à tous les faits de l'économie vivante , et de faire disparaître les principales difficultés de la question.

Et d'abord, quelque hypothèse qu'on adopte sur la génération des corps vivants, dont au reste les mystères ne sont éclaircis par aucune de celles qu'ont imaginées jusqu'à cTe jour les hommes les plus distingués par leur génie, il est assez difficile de concevoir que les organes de l'individu soient déjà tout formés dans les matériaux sensibles, nécessaires à leur production, ou dans le premier berceau que la nature leur a préparé , pour le développement et l'essai de leur vie encore incertaine. Dans l'hypothèse de Buffon,qui fut autrefois hasardée par Hippocrate , les matériaux de l'embryon n'ont pas seulement deux sources principales, dans les deux systèmes organiques du père et de la mère; ils en ont encore une grande quantité de particulières , dans les divers organes dont le corps de chacun d'eux est composé : de sorte que l'embryon se trouve formé, si l'on peut s'exprimer ainsi , de pièces et de morceaux, réunis autour d'un centre dont l'action les dispose , et les maintient dans l'arrangement convenable à la formation et à la durée de la combinaison vivante. Et même je dois observer

qil'Hippocrale animait ce centre; il y plaçait une étincelle de ce feu élémentaire, qu'il regardait comme l'ame de l'univers, comme le principe moteur, et qu'il douait d'intelligence , pour le faire présider à la direction de tous les phénomènes que doit produire le mouvement éternel.

Dans l'autre hypothèse , transportée par analogie des ovipares aux quadrupèdes mammifères et à l'homme, on ne peut guère mieux comprendre que l'embryon , dans quelque état de rapetissement qu'on le suppose , existe avec tous les organes qu'il doit avoir un jour, et qu'il nage invisible dans le fluide sans consistance et transparent, dont les prétendus œufs paraissent gonflés, jusqu'au moment où l'impression vivifiante d'iui autre fluide viemie éveiller ces mêmes organes, et leur communiquer le mouvement avec la sensibilité. S'il en était ainsi, les enfants devraient toujours ressembler à leur mère, et jamais à leur père, du moins par les formes corporelles : tandis qu'en effet, dans les circonstances les plus favorables à la conception, c'est-à-dire, dans un certain état de faiblesse de la mère, c'est presque toujours du père que l'enfant porte la ressemblance ; et non-seulement celle de la physionomie, des traits, de la taille, etc., mais quelquefois aussi celle de certaines parties additionnelles, ou sup-

M JK L A JV G K S.

jDrimées, que les caprices de la nature nous font observer chez. certains individus. li me paraît, je l'avoue , impossible de penser que la fonction de celui qui laisse de si profondes traces de son influence sur la formation du fœtus, ait été simplement de donner l'impulsion vitale à des organes privée encore de mouvement, mais déjà tout formés. Et comment pourrait-on se figurer, contre toutes les analogies tirées des lois de l'économie animale, que ce corps, produit par l'influence de la vie maternelle, a pris un arrangement organique si bien systématisé, et se conserve, sans aucune tendance à la décomposition , quoique privé, suivant l'hypothèse, d'une véritable vitalité?

Je n'entrerai pouit ici dans tous les détails , poiu' prouver que cette idée d'un embryon formé primitivement et d'un seul jet, et nageant invisible dans les liqueurs qu'on regarde comme ayant fourni ses matériaux, présente des difficultés sans nombre : il suffit de dire que des observations directes ne laissent presque aucun doute sur la formation successive des organes; que l'un des plus, importants, le cœur, se compose de deux parties, qui, d'abord isolées l'une de l'autre, se réunissent au bout de quelque temps, par l'effet d'une vive attraction; que dans le point bondis^ sant, in puncto saliente^ paraissaient auparavant

]M lî I, A N G ES. '71

confondus, au contraire, les deux centres des systèmes nerveux et de la circulation, qui bientôt se séparent et se distinguent l'un de l'autre ; qu'enfin, c'est autour de ce point, autour des premiers linéaments du système nerveux, que les diverses parties naissent, s'arrangent et se développent pour former le nouveau corps vivant. Voilà ce qu'a fait voir l'examen le plus attentif des phénomènes de l'incubation, répété tant de fois par les plus exacts observateurs.

Quoique, dans l'homme, dans les quadrumanes qui se rapprochent le plus de lui, et dans les quadrupèdes mammifères, on ne voie point, à proprement parler, de véritable régénération de parties, comme dans plusieurs espèces inférieures de reptiles, de crustacées, etc., on peut cependant considérer comme un phénomène parfaitement analogue la formation des cicatrices , celle du cal des os dans les fractures, celle de certaines concrétions et d'excroissances accidentelles, où la nature engendre des nerfs et des vaisseaux, et qu'elle anime par l'impulsion de la force centrale vivante. H y a même des classes entières d'animaux, chez lesquelles des parties assez importantes, telles que les cornes, se montrent assez long-temps après la naissance; dans quelques espèces on peut prévenir cette apparition d'organes

tardifs, en altérant les forces vitales par la mutilation ; et clans l'homme on prévient également celle des poils du menton, des aisselles, etc., en le soumettant à ce même sacrifice d'une partie importante de sa vitalité.

Tout se réunit donc pour nous convaincre que la vie générale des animaux est concentrée dans un foyer, d'où elle rayonne, par sa force expansive, sur tous les organes, sur toutes les parties; et que la vie particulière de ces derniers, bien loin d'être la source de celle qui anime tout le système, n'en est elle-même qu'une émanation.

Si l'opinion contraire était fondée en réalité, l'affaiblissement et surtout la destruction d'un organe devrait toujours entraîner une diminution proportionnelle à la gravité de la lésion , dans la force totale de la vie , et par conséquent dans toutes les autres parties du système. Bien loin que les choses se passent ainsi, il arrive trèssouvent que l'affaiblissement de certains organes produit un surcroit d'action dans tous les autres; que la destruction même de quelques-uns, qui paraissent très -importants, ne fait que déterminer dans l'influence nerveuse générale une énergie nouvelle, ou dans quelques parties, liées sympathiquement avec celles qui n'existent plus , un effort régulier et symétrique, bien qu'inac-

coutiimé, pour les suppléer clans leurs fonctions. Chez les personnes frappées d'hémiplégie, on observe le plus souvent, dans la moitié saine, une augmentation sensible d'action vitale, plus d'énergie de circulation, une élévation remarquable de chaleur, un redoublement d'activité des organes de la digestion et de la nutrition. Après des lésions notables, dans lesquelles les nerfs principaux se trouvent séparés du centre commun, les plus petits filets nerveux, presque inaperçus jusqu'alors, peuvent devenir capables de ranimer, par degrés, une partie demeurée insensible; et, après les opérations des anévrismes, les artérioles voisines de l'artère, où s'est fait la double ligature, acquièrent assez de calibre, et sur tout d'activité , pour rendre la viè et la chaleur à la partie située au-dessous du lieu de l'opération. Enfin, sans vouloir entrer ici dans le détail des différents effets que produisent les concentrations partielles ou générales de sensibilité, ou de mouvement, et des causes ou des circonstances qui les déterminent , observons encore que , dans les affections gangréneuses des extrémités, et dans plusieurs autres maladies mortelles , quand la vie a déjà abandonné plusieurs parties importantes, elle se rassemble dans celles qui survivent, et leur imprime une énergie extraordinaire : de

74 MÉLAWGUS.

sorte, par exemple, que souvent, à l'approche de la mort, les idées de l'individu prennent un caractère d'élévation qu'elles n'ont jamais eu dans l'état de sa plus parfaite santé (ce qui lui donne un air d'inspiration et de prophétie); ou qu'il éprouve tout à coup le sentiment de l'appétit le plus vif, au moment même où son dernier souffle est près de s'exhaler.

La sensibilité se comporte donc à la manière d'un fluide qui part d'un réservoir commun, peut se rassembler en quantité moindre dans différents réservoirs inférieurs, et, distribué dans une foule de canaux , qui font communiquer entre eiix tous ces réservoirs , afflue vers les parties les plus libres de tout cet appareil, en quelque sorte hydraulique , et s'y porte en d'autant plus grande abondance, que celles qu'il trouve inaccessibles sont plus importantes, et doivent en contenir davantage dans leur état naturel.

Toutes les considérations ci-dessus réunies nous conduisent naturellement à regarder le principe vital, ou l'ensemble systématique de toute la sensibilité dont est animé le corps vivant, non comme le résultat de l'action des parties , ou comme une propriété particulière attachée à la combinaison animale, mais comme une substance, un être réel, qui, par sa présence, imprime aux

organes tous les mouvements dont se composent leurs fonctions ; qui relient liés entre eux les divers éléments employés par la nature dans leur composition régulière, et les laisse livrés à la décomposition, du moment qu'il s'en est séparé définitivement et sans retour.

Or, si le principe vital est un être particulier, et qu'il soit indécomposable, comme les autres principes élémentaires de l'organisation , il est sans doute indestructible comme eux; et, dans la supposition que ses parties élémentaires puissent se séparer l'une de l'autre, elles n'en resteront pas moins elles-mêmes inaccessibles à la destruction. Enfin, s'il est, comme on ne peut s'empêcher de le croire, une émanation du principe général, sensible, et par conséquent intelligent, qui anime l'univers, il doit, dans tous les cas, aller se réunir à cette source commune de toute vie et de tout mouvement, en se séparant du corps organisé dont sa force active entretenait les fonctions.

Puisqu'il est impossible de connaître la nature de la cause première, on ne doit pas, du moins dans la manière de voir qui me paraît offrir sur ce sujet le plus de vraisemblance, demander quelle est celle du principe vital; nous ne le connaissons également que par ses effets : et la sensibilité, cause exclusive et nécessaire de l'intelligence, est

76 MÉLA-NGES.

le véritable et peut-être l'unique caractère sans lequel on ne peut le concevoir.

Mais la sensibilité ne peut à son tour être conçue, sans un ou plusieurs centres où les impressions vont se réunir; et, dans l'hypothèse de plusieurs centres, sans leur coordination en groupes autour de celui qui prédomine et qui leur est commun, c'est-à-dire, en un mot, sans un moi^ dont la conscience est plus ou moins distincte, mais qui reçoit les impressions, et d'où partent les déterminations ou les volontés, lesquelles sont plus ou moins clairement aperçues elles-mêmes, mais que la nature particulière et les combinaisons des impressions font éclore, suivant les plus invariables lois.

Ainsi , puisque le principe vital est sensible , la conscience du moi lui est essentielle : or ce moi ne peut être que celui du système organisé qu'il anime par sa présence. La persistance du principe vital , après que le système a cessé de vivre , entraîne donc celle du moi^ qui, dans ce dernier, servait de lien à tous les résultats intellectuels et moraux ; je dis à tous ceux que la suite des impressions, des perceptions, des combinaisons et des réactions centrales, peut avoir produits pendant toute la durée de la vie , et conservés dans le souvenir et dans les habitudes de l'individu.

Tels sont les motifs qui peuvent faire pencher la croyance d'un homme raisonnable en faveur de la persistance du principe vital et du moi, après la cessation des mouvements vitaux dans les organes. Mais n'oublions point que nous sommes toujours ici dans le domaine des simples probabilités; nous ne pouvons même nous empêcher de reconnaître que celles qui donnent à cette opinion plus de vraisemblance qu'à l'opinion contraire sont loin pourtant d'avoir le même degré de force que celles qui nous affirment l'intelligence de la cause première.

Quant à cet ensemble d'idées, de sentiments, d'habitudes morales que nous regardons comme identifiés avec le moi, et sans lesquels même peut-être nous le concevons difficilement, avonspous des motifs plausibles de croire qu'il peut subsister encore, quand les fonctions organiques, dont il est tout entier le produit , ne s'exécutent déjà plus? A ce moment, le fil de l'analogie nous abandonne entièrement; et les probabilités favorables à l'affirmativeMeviennent plus faibles encore. Aussi, parmi les hommes qui l'adoptent avec une croyance ferme, les plus sensés insistentils sur ces deux points : que la négative ne peut être démontrée (ce qui est incontestable), et qu'elle serait incompatible avec la justice parfaite,

dont l'idée est inséparable de celle de la cause première. Car, disent-ils, les récompenses ou les punitions dues au moi individuel^ suivant la conduite que la personne a tenue pendant la vie, ne peuvent être complètes qu'autant qu'elles s'appliquent a ce moi^ pour ainsi dire, escorté de toutes les idées et de tous les sentiments, qui sont une partie si considérable de cette même conduite, pour laquelle il est récompensé ou puni. Cette dernière raison morale a sans doute du poids; et, dans un état d'absolue incertitude de l'esprit, elle peut faire incliner la balance. C'est tout ce qu'il est possible de dire sur cette question.

Mais, dans toutes les hypothèses possibles, la qualité de rémunérateur et vengeur qu'on attribue justement à l'ordonnateur suprême des choses, ne peut s'exercer que par des lois générales ; il est absurde de le supposer, dans chaque circonstance individuelle, occupé du soin de peser chaque détail : sa sagesse l'a fait d'avance; tout est prévu, tout est calculé , tout est approprié , avec le dernier degré d'exactitude et de précision, dans les lois éternelles et générales, dont l'exécution est également rigoureuse sur chaque point. Quand il n'y aurait pas de vie à venir, leur sanction, dès celle-ci, n'en serait pas moins réelle et moins puissante : la vertu n'en aurait pas moins ses mo-

tifs solides et sa récompense assurée ; sa destinée et celle du méchant n'en seraient pas moins conformes aux lois de la justice ; l'un n'en jouirait pas moins de tous les vrais biens, l'autre n'en serait pas moins privé de tout ce qui peut donner une valeur véritable à notre existence passagère. Enfin , dans quelque situation que vous les supposiez, leur sort n'en sera pas moins tel qu'il doit être : car, au sein de l'adversité, l'homme vertueux n'a que des souvenirs consolants et des espérances heureuses; le méchant, au faîte de la prospérité, ne peut avoir que de sinistres souvenirs et des terreurs.

Oui, sans doute, les gens de bien, suivant la belle expression cpie Platon met dans la bouche de Socrate , doivent prendre confiance dans la rnort; car elle ne peut leur apporter rien que d'heureux : mais on peut leur dire , avec non moins de raison , de prendre confiance dans la vie ; car, malgré les désordres toujours partiels et momentanés qui régnent dans le monde, la vie n'a de véritables douceurs que pour l'homme vertueux; elle n'a d'amertumes insupportables que pour le méchant. Le désespoir dans le malheur est son unique partage; et c'est à l'entrée de la route du crime que l'expérience et la réflexion nous font lire les effrayantes paroles que Dante a gravées sur la porte des enfers.

8o MÉLANGES.

Quelles que soient les opinions religieuses adoptées par les hommes , et quand même ils les repousseraient toutes , ils n'en trouveront pas moins que la morale a des bases solides dans leur propre nature, c'est-à-dire dans leurs besoins, dans leurs facultés , et dans les rapports que les uns et les autres établissent nécessairement entre eux dans l'état social. Aussi faut-il bien se garder de vouloir lui en trouver d'autres, dans des croyances si diverses , si peu fixes , si problématiques , et même , il faut le dire , si contraires presque toujours aux plus simples lumières du bon sens.

Mais déduire les règles de notre conduite des lois de la nature, ou de l'ordre; appeler vertu ce qui est conforme à cet ordre , vice tout ce qui le contrarie et s'en écarte; regarder chaque être, surtout parmi ceux qui sont doués d'une intelligence plus étendue et plus parfaite, comme un agent , un serviteur de la cause première , à qui son rôle est assigné dans le monde, qui concourt avec elle à l'accomplissement du but total, vers lequel elle tend sans cesse avec une puissance invincible ; enfin , comme exerçant une partie de cette puissance, et ne pouvant trouver de bonheur réel ni pendant la durée de la vie, ni même après la mort, s'il est encore alors en état de sentir, déjuger, de vouloir: ce n'est pas, quel-

MÉLANGES. 8l

que nom qu'on puisse donner à certaines branches d'une telle philosophie,, établir la morale sur une croyance rehgieuse; c'est la faire sortir de son unique et véritable source, de la nature des choses en général, et de la nature humaine en particulier; c'est l'agrandir et l'ennoblir par les considérations les plus capables d'élever et d'épurer le cœur de l'homme, en lui donnant une idée sublime de la dignité de son être et des belles destinées auxquelles il est appelé par l'ordonnateur suprême, dont les volontés, écrites dans les lois de l'univers, ne cessent pas un instant de se faire entendre à ses oreilles, à ses yeux, à son cœur.

Au reste, cette religion, car peut-être convient-il en effet de la nommer ainsi, fut et sera toujours la seule vraie , la seule' qui donne à la fois une idée grande et juste de la cause suprême; qui élève l'esprit et satisfasse le cœur, sans égarer la raison; qui fonde sur des bases éternelles, inébranlables, les vertus particuhères et publiques, le bonheur des individus et celui des nations; qui, en associant l'homme à l'ordre de l'univers , ne pose aucuns borne à son existence, et lui donne, en quelque sorte, bien plus que l'immortalité, en lui montrant cette même existence, si frêle et si passagère, liée à tous les faits 5. 6

8a mïJlanges.

des temps antérieurs, et prolongeant son influence dans tout le cours des âges à venir. Elle seule offre à la vertu d'éternelles espérances, que la raison peut embrasser : les récompenses qu'elle lui réserve naissent de l'ordre même et de la marche nécessaire des choses : les châtiments du vice, sur lequel elle daigne à peine abaisser un regard de pitié, n'ont pas une autre source et ne sont pas moins inévitables; ils sont aussi terribles que les jouissances des êtres bons et vertueux sont vives et pures. Elle se contente , et avec raison , de dire des méchants : Virtutem videant, intahescantque relictâ.

Le sacerdoce de cette religion est exercé par tous les hommes qui recherchent les lois de la nature , et particulièrement celles de la nature morale. Son culte consiste dans le désir constant et dans l'habitude de se conformer de plus en plus à ces lois; dans le perfectionnement graduel de tous les moyens d'inteUigence et d'action que chacun peut avoir reçus avec la vie ; dans la culture assidue de notre propre raison , de nos propres penchants, et, quand nous le pouvons sans inconvenance et avec un fruit réel , de ceux d'autrui ; dans la pratique de toutes les actions utiles aux individus, à notre patrie , au genre humain.

Ce n'est pas qu'un gouvernement puissant et

MÉLAJN'GES. 83

ami de l'humanité ne pût facilement, sur ce fond si simple et si riche, établir un culte propre à satisfaire au besoin des fréquentes réunions qui se fait sentir à tous les hommes, et donner à des solennités grandes dans leur objet, et raisonnables dans leurs motifs , un éclat et une pompe dont nos mesquines fêtes modernes n'ont jamais approché. Et même , dans un moment où presque toutes les religions positives ont été si profondément ébranlées dans la croyance des peuples, les unes par leur absurdité choquante , les autres par leur immoralité reconnue; à une époque où cependant tant d'hommes éclairés, même de ceux dont les intentions ne peuvent offrir rien de suspect , proclament avec une affectation remarquable l'utilité morale, ou du moins politique, des religions en général , il y a des raisons de penser qu'elle pourrait être accueillie avec faveur, celle qui , sans choquer les lumières naturelles de la raison, présenterait la plus noble et la plus sûre garantie des vertus individuelles , et de la tranquillité de l'état social.

Il est certain que les hommes qui seraient pénétrés de la sublimité d'une telle religion , et qui resteraient fidèlement attachés à sa morale, seraient en même temps les êtres les plus heureux et les plus vertueux. Semblables au sage des stoï-

Page 1