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ciens , dont ils feraient revivre en effet quelques opinions théoriques, ils seraient comme eux encore, dans la pratique journalière de la vie, les meilleurs parents, les amis les plus sûrs, les plus utiles et les plus grands citoyens. Dans un état obscur, dans les fonctions les plus éminentes, sur le trône ou dans les fers , ils seraient toujours eux-mêmes : leur seule sollicitude véritable serait d'étudier et de bien connaître les devoirs de chaque situation. Les situations différentes ne seraient distinguées à leurs yeux que par la différence des devoirs qu'elles imposent ; car la dignité de la nature humaine , cultivée par la sagesse et la vertu , le caractère de ce divin génie qui vit également dans tous les hommes, et le rôle sublime qui leur est assigné dans l'univers par le suprême ordonnateur, ne leur permettraient pas d'apercevoir les autres distinctions puériles que l'orgueil et la sottise mettent tant d'empressement à faire remarquer et admirer. Mais ils ne se contenteraient pas de vivre avec une égale convenance, comme on le disait d'Aristippe , dans la pourpre et sous les haillons; toujours et partout ils se considéreraient particulièrement dans leurs rapports avec le genre humain ; et ils chercheraient le bonheur, non-seulement dans la soumission personnelle aux lois de la destinée , mais surtout
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dans l'habitude de faire aux hommes tout le bien qui serait en leur pouvoir.
En un mot, mon ami, vous reconnaîtriez véritablement en eux vos respectables stoïciens.
Us en différeraient pourtant sur quelques points. Par exemple , ils ne regarderaient pas toutes les fautes comme également graves, tous les vices comme également odieux ; ils croiraient seulement que les vices sont très-souvent bien voisins l'un de l'autre , et que l'habitude des fautes dans un genre nous conduit presque inévitablement à d'autres fautes, qui ne paraissent pas au premier coup d'œil avoir de liaison avec elles. Car, de même que les idées , les sentiments et les actes de toutes les vertus sont liés et coordonnés entre eux, de même aussi les idées, les sentiments et les actes de tous les vices s'appellent et s'entraînent mutuellement.
Il n'est pas possible encore de dire avec les stoïciens que la douleur n'est point un mal. I.a douleur n'est pas sans doute toujours nuisible dans ses effets : elle donne souvent des avertissements utiles; elle fortifie même quelquefois les organes physiques, comme elle imprime plus d'énergie et de force d'action au système moral : mais elle est si bien un mal réel par elle-même, qu'elle est contraire à l'ordre de la nature, qu'elle annonce
une altération de cet ordre, et souvent son entière destruction dans les êtres organisés. Si la douleur n'était point un mal, elle ne le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes : nous devrions la compter pour rien dans eux , comme dans nous. Pourquoi donc cette tendre humanité qui caractérise les plus grands des stoïciens , bien mieux peut-être que la fermeté et la constance de leurs vertus ? O Caton , pourquoi te vois-je quitter ta monture , y placer ton familier malade , et poursuivre à pied , sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et montueuse? O Brutus, pourquoi dans les rigueurs d'une nuit glaciale, sous la toile d'une tente mal fermée , dépouilles-tu ce manteau , qui te garantit à peine du froid , pour couvrir ton esclave frissonnant de la fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables! vos vertus elles-mêmes démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature , à cet ordre éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les idées saines, comme l'oracle de l'homme sage et vertueux, comme le seul guide sûr de toutes vos actions- Mais ce qui est incontestablement vrai, ce qui l'est sous tous les rapports et pour tous les temps, c'est la nécessité de s'armer de résignation et de constance contre la douleur; de la supporter avec
patience, quelquefois de la braver avec courage; d'appreudre à la préférer toujours non -seulement an crime , mais même à la faiblesse , son méprisable complice; de savoir, avec Socrate, ignorer si la mort est im mal ou un bien, mais d'être bien sûr, comme lui, que le plus grand des maux est d'abandonner la route de la vertu, et de laisser affaiblir en nous les divines inspirations de la conscience , dirigée par les lumières de la raison.
Telles étaient les pensées , tels étaient les préceptes usuels de ces généreux stoïciens, qui seuls ont , par un grand exemple , fait voir à quel degré de perfection peut s'élever la nature humaine. Mais je n'entrerai point dans l'exposition détaillée des effets moraux qu'a produits autrefois , et que produirait encore dans nos temps modernes , cette imposante religion de la nature et de la vertu : j'ai voulu seulement en examiner avec vous quelques idées fondamentales , et voir s'il ne résulterait pas de cet examen des conclusions aussi favorables à leur justesse qu'à leur sublimité. C'est à vous , mon ami , qu'il appartient de nous offrir les images des grandes ames formées par ces maximes, de retracer dignement des souvenirs si touchants et si majestueux. Sans doute il est toujoiu-s utile de proposer aux hommes de semblables modèles; mais aux époques des révolutions politi-
ques, le bon sens et la vertu n'ont de garantie que dans la constance des principes, dans l'inébranlable fermeté des habitudes. Le débordement de toutes les folies, de toutes les fureurs, les excès de tous genres, inséparables de ces grands bouleversements, troublent les têtes faibles, leur rendent problématique ce qu'elles ont regardé comme le plus certain : les exemples corrupteurs , les succès momentanés du crime, les malheurs, les persécutions qui s'attachent si souvent aux gens de bien, ébranlent la morale des ames flottantes; le ressort des plus énergiques s'affaiblit lui-même quelquefois ; et toutes celles qui ne sont affermies dans la pratique des actions honnêtes que par le respect de l'opinion publique , voyant cette opinion, toujours équitable à la longue dans les temps calmes , alors incertaine , égarée et souvent, criminelle dans ses jugements, s'habituent à mépriser une voix qui leur tenait lieu de conscience ; et si elles ne finissent bientôt par traiter de vaines illusions les devoirs les plus sacrés, il ne leur reste plus du moins assez de courage pour les faire triompher, dans le secret de leurs pensées, des impressions de terreur dont elles sont environnées de toutes parts.
Poursuivez donc, mon ami, cet utile et noble travail; si la plus grande partie des temps histo-
riques vers lesquels il vous ramène doivent remettre sous vos yeux les plus horribles et les plus hideux tableaux, vous y trouverez aussi celui des plus admirables et des plus touchantes vertus : leur aspect reposera votre cœur , révolté et fatigué de tant de scènes d'horreur et de bassesse. Jouissez , en le retraçant avec complaisance, des encouragements qu'il peut donner à tous les hommes en qui vit quelque étincelle du feu sacré , surtout à cette bonne jeunesse , qui entre toujours dans la carrière de la vie avec tous les sentiments élevés et généreux ; et ne craignez pas d'embrasser une ombre vaine, en jouissant d'avance encore de la reconnaissance des vrais amis de l'humanité.
DISCOURS