‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 11 sur 20 · CINQUIÈME MÉMOIRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME MÉMOIRE

De l'influence des sexes sur le caractère des idées et des affections morales.

INTRODUCTION

Oans le système de l'univers, ce qui se passe tous les jours est précisément ce qui mérite le plus d'attention. Rien n'appelle si fortement les regards des hommes véritablement réfléchis, que ce retour régulier des mêmes circonstances et des mêmes phénomènes ; rien surtout n'est si digne de leurs méditations que ce renouvellement successif des mêmes formes vivantes , que cette reproduction continuelle des mêmes êtres, ou des mêmes races , qui portent en elles le principe d'une durée indéfinie.

A mesure qu'on fait de nouveaux pas dans la connaissance de la nature, on voit combien sont variées les méthodes qu'elle met en usage pour la perpétuation des races. C'est un des objets qu'elle semble avoir eus le plus à cœur; c'est celui pour lequel elle a déployé toute la richesse de ses moyens. Vainement, par de savantes classifications, s'est-on efforcé de ramener des phénomènes si divers à certaines lois communes et constantes : de

nouveaux faits ont sans cesse renversé, ou modifiéles résultats trop ambitieux des faits précédem^ ment connus; et l'imagination peut à peine con- 1 cevoir des formes possibles de propagation dont la nature ne fournisse bientôt les exemples auxv observateurs.

Il n'entre point dans notre plan de parcourir! ce tableau , qui s'étend et se diversifie tous les>l jours davantage; ni surtout d'assigner les circonstances propres à chaque forme particulière. Maisï les historiens du système animal , ceux spécialement qui s'attachent à peindre les mœurs des? différentes espèces, doivent regarder maintenantt comme indispensable de fixer plus particulièrement leur attention sur l'ordre des pliénomèness dont je parle ici. Peut-être n'auront -ils pas de? peine à voir que les penchants et les habitudes>l propres à chacune tiennent, en grande partie, à» la manière dont elle se propage ; et que le carac- • tère de ses besoins, de ses plaisirs et de ses tra-vaux, sa sociabilité, sa perfectibilité, l'étendueou l'importance de ses relations , soit avec les au- • très espèces, soit avec les divers agents, ou corps i extérieurs , tirent particulièrement leur source des • circonstances ou des conditions auxquelles sa re- ■ production est attachée, et de la disposition des • organes employés à cette fin.

Quant à nous , c'est l'homme seulement que nous avons en vue ; l'homme , dont la sensibilité plus étendue et plus déhcate, embrassant plus

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J objets et s'appliquaiit à plus de nuances, peut être singulièrement modifiée par les moindres changements survenus ou dans la manière dont elle s'exerce, ou dans les dispositions des agents extérieurs. Nous ne sortirons donc point de ce sujet, déjà si vaste par lui-même, si difficile à saisir sous toutes ses faces : et même dans l'histoire des sexes , qui forme proprement l'objet de ce Mémoire , pour ne pas faire un gros livre , nous serons encore obligés de nous borner aux points sommaires et généraux; ou si nous nous arrêtons quelquefois sur des faits particuliers, ce ne sera du moins qu'autant que leur connaissance paraîtra nécessaire à la sûreté de notre marche et. à révidence de nos résultats.

Notre intention n'est point de retracer des tableaux faits pour plaire à l'imagination; rien assurément ne serait ici plus facile. Dans les sujets de cette nature , le physiologiste est sans cesse entouré d'images qui peuvent le captiver et le troubler lui-même; et la peinture des sentiments les plus passionnés vient , presque malgré lui , se mêler sans cesse aux observations du moraliste philosophe. Nous voulons éloigner , au contraire , tout ce qui pourrait s'écarter de la plus froide observation : nous sommes , en effet, des observateurs, non des poètes; et dans la crainte de détourner l'attention que cet examen demande par des impressions entièrement étrangères à notre but , nous aimons mieux n'offrir que le plus

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simple énoncé des opérations de la nature, ett nous renfermer dans les bornes de la plus aridci et de la plus froide exposition.

L'homme , ainsi que les autres animaux les pluss parfaits, à la tête desquels le placent sa structure et son éminente sensibilité , se propage par le; concours de deux êtres , dont l'organisation ai beaucoup de choses communes , mais qui diffèrentt cependant par plusieurs traits particuliers. Il sortt du sein de la mère avec des organes capables de; résister aux impressions de l'air atmosphérique,, et d'assimiler la nourriture : il peut déjà vivre de sa vie propre. 11 ne doit pas rester encore, du- I rant des espaces de temps indéterminés, comme -il l'ovipare , recouvert d'une enveloppe étrangère , , et plongé dans un sommeil qui ne paraît guère: pouvoir être distingué de celui du néant : il n'attend pas qu'une chaleur créatrice vienne lui communiquer le mouvement et la vie au milieu de fluides nourriciers préparés d'avance par la nature , comme une douce provision pour le premier âge, tels que ceux dans lesquels nage long -temps, comme un point invisible, l'embryon du serpent, de la tortue et de l'oiseau. Dans l'utérus , le fœtus humain a vécu d'humeurs animalisées par l'action des vaisseaux de la mère : immédiatement après sa naissance, il vit du lait que lui préparent chez

elle des organes consacrés spécialement à cet objet.

Mais la durée de la gestation, celle de l'enlance, où les secours du père et de la mère sont indispensables , et l'époque de la puberté , c'est-àdire , ce moment où la faculté d'engendrer se manifeste par des signes sensibles, ne sont pas, à beaucoup près les mêmes dans les différentes espèces d'animaux ; ces circonstances ne sont point liées entre elles, et par des rapports uniformes et constants. L'enfance de l'homme est la plus longue , et sa puberté la plus tardive , quoique le temps de la gestation soit plus court pour lui que pour quelques autres races. Ces circonstances, encore une fois, ont l'influence la plus marquée sur les besoins, sur les facultés, sur les habitudes de l'homme. Mais, pour en apprécier avec justesse les effets , on sent bien qu'il faut prendre la mesure comparative, soit de l'enfance, soit des autres époques, d'après la durée totale de la vie.

Semblable encore, à cet égard, aux animaux les plus parfaits , l'homme ne naît donc pas avec la faculté de reproduire immédiatement son semblable : les organes qui doivent servir un jour à cette importante fonction paraissent plongés dans un profond engourdissement, et les appétits qui la sollicitent n'existent pas encore.

Mais la nature n'a pas simplement distingué les sexes par les seuls organes, instruments directs de la génération : entre l'homme et la femme , il

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existe d'autres différences de structure, qui se» rapportent plutôt au rôle qui leur est assignéi qu'à je ne sais quelle nécessité mécanique qu'on 1 a voulu chercher dans les relations de tout le corps avec quelques-unes de ses parties.

Chez la femme, l'écartement des os du bassini est plus considérable que chez l'homme, les cuis-ses sont moins arquées, les genoux se portentt plus en dedans, et, lorsqu'elle marche, le chan-gement du point de gravité qui marque chaque; pas est beaucoup plus sensible.

D'un autre côté , les fibres de la femme sont : plus molles, ses muscles moins vigoureux.

De cette double circonstance , il résulte, non- • seulement que les diverses parties de la charpente osseuse n'ont pas entre elles les mêmes . rapports dans les deux sexes, mais que les muscles plus forts de l'un produisent , par leur action répétée, certaines courbures, certaines éminences des os, beaucoup plus remarquables chez lui; de sorte que les rainures profondes qu'ils y tracent, par une compression continuelle , pourraient , seules, servir à faire distinguer le squelette de l'homme. De là il résulte également que la partie centrale , ou le ventre des muscles devient moins saillant et moins prononcé dans la femme; qu'entourés de toutes parts d'un tissu cellulaire lâche, ces organes conservent aux membranes les molles rondeurs et la souplesse de formes , que les grands artistes ont si bien reproduites dans les

images de la beauté. Enfin , de là il résulte encore que, chez les femmes, certaines parties, naturellement plus lâches et plus abreuvées de sucs cellulaires, prennent un accroissement particulier au moment où leur sympathie avec l'utérus les faisant entrer en action, de concert avec lui, appelle dan5 tous leurs vaisseaux une quantité plus considérable d'humeurs.

§ II

Mais ces différences ne se font remarquer bien listinctement que vers le moment où les deux ^exes se trouvent parvenus au terme de leur perfection spéciale et respective. Dans la première enfance, elles restent confondues sous des appai ences extérieures , qui sont à peu près les mêmes ()our l'un et pour l'autre : les muscles n'ont encore produit aucun changement notable dans la direction des os; les parties charnues et glandulaires ne paraissent différer encore ni quant à leur forme , ni quant à leur volume relatif; et la distinction des squelettes se tire même difficilement alors de l'écartement des hanches et de la largeur comparée du bassin.

La même confusion semble régner dans les dispositions morales des enfants de l'un et de l'autre sexe. Les petites filles participent à la pétulance des petits garçons; les petits garçons, à la mobilité des petites filles. Les appétits, les idées,

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les passions de ces êtres naissants à la vie de l'ame . de ces êtres encore incertains, que la plupart! des langues confondent sous le nom commun (Yenfants, ont , dans les deux sexes , la plus grande analogie. Ce n'est pas cependant qu'un observateur attentif ne remarque entre eux déjà de notables différences ; que déjà les traits distinctifss de la nature ne commencent à se montrer eti dans les formes générales de l'organisation, ett dans les habitudes morales, ou dans les accentss naïfs des affections de cet âge. Sans doute les garçons ont quelque chose de plus emporté danss leurs mouvements; ils donnent moins d'attention aux petites choses : peut-être même, en yr regardant de plus près, trouverait-on que leurss attitudes ne sont pas seulement plus libres ett plus prononcées, mais qu'elles diffèrent aussi parla disposition habituelle à tel mouvement plutôt t qu'à tel autre.

Les petites filles sont déjà sensiblement occupées de l'impression qu'elles font sur les per-sonnes qui les entourent; sentiment presque inconnu dans ces premiers temps aux petits gar- jj çons , du moins lorsque des excitations artificielles n'ont pas fait naître en eux une vanité précoce : et dans leurs jeux, comme J. J. Rousseau l'observe très-bien , les filles préfèrent toujours ceux qui sont le plus relatifs au rôle que la nature leur destine; elles semblent vouloir s'y préparer en le répétant de toutes les manières. Enfin, déjà

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l'art de la conversation, par lequel elles doivent un jour assurer leur empire , commence à leur devenir familier : elles s'y exercent incessamment ; et ce tact délicat des convenances, qui distingue particulièrement leur sexe, paraît se développer ■ chez elles , comme une faculté d'instinct , bien ^ long-temps avant que les jeunes garçons en aient la plus légère idée, long-temps même avant qu'ils aient reçu les impressions qui lui donnent naissance, et senti de quel usage il peut être dans la vie.

Mais, encore une fois, la différence physique et morale des sexes ne se prononce bien distinctement qu'à l'époque de la puberté.

Nous ne sommes point encore, et peut-être ne serons -nous jamais en état de déterminer par quelle action particulière les organes de la génération influent sur les autres organes; comment ils dirigent, en quelque sorte, leurs opérations, et modifient le caractère et l'ordre des phénomènes qui s'y rapportent. Mais cette influence est évidente; elle est incontestable. Les formes et les habitudes des hommes mutilés se rapprochent de celles de la femme. Les femmes chez qui l'utérus et les ovaires restent dans une inertie complète pendant toute la vie, soit que cela tienne à quelque vice de conformation, soit que la sensibilité du système nerveux, ou de quelques-unes de ses divisions, ne s'exerce pas chez elles suivant l'ordre naturel ; ces femmes se rapprochent des formes

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et des habitudes de l'homme. Dans ces deux espèces d'êtres indécis, on ne retrouve ni la disposition des membres et des articulations , ni lai démarche, ni les gestes, ni le son de la voix, nii la physionomie , ni la tournure d'esprit et les^ goûts propres à leur sexe respectif.

Il n'y a rien de plus absurde que de chercherune cause mécanique de ces phénomènes acci-dentels, et même des phénomènes plus réguliers* dont ils viennent contrarier la marche, mais dont; cependant ils servent à faire mieux reconnaîtreles lois : les uns et les autres ne peuvent assurément se déduire ni de la structure des organes, auxquels ils appartiennent, ni de la nature connue des liqueurs qui s'y préparent. Mais la considération de quelques circonstances physiologiques, assez simples en elles-mêmes, semble pouvoir nous faire sortir un peu de ce vague des causes occultes , auxquelles les anciens bornaient leur théorie, et dont les modernes n'ont guère fait jusqu'à présent que changer la dénomination. Et même, on peut le dire, ces derniers, en substituant aux suppositions des anciens d'autres explications plus dogmatiques, ont donné naissance à des erreurs bien plus graves et bien plus dangereuses : ils ont fait contracter aux esprits la mauvaise habitude de chercher à déterminer la nature des causes dans les cas où nous ne pouvons qu'observer les effets; et en déterminant ces causes, ils ont souvent personnifié de pures abstractions.

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C'est d'abord un fait certain , n'importe la manière dont il a lien , que les fibres charnues sont plus faibles, et le tissu cellulaire plus abondant, chez les femmes que chez les hommes. Secondement, on ne peut douter que ce ne soit la pré- »ence et l'influence de l'utérus et des ovaires qui jroduisent cette différence : elles la produisent nfailliblement toutes les fois que ces organes sont jriginairement bien conformés, et que leur déireloppement se fait suivant l'ordre naturel. Or, :ette faiblesse des muscles inspire un dégoût d'initinct pour les violents exercices ; elle ramène à des musements, et, quand l'âge en rend l'individu usceptible , à des occupations sédentaires. Il est nême constant que les personnes à fibres molles »t chargées de tissu cellulaire , ont besoin de peu Je mouvement pour conserver leur santé : lorsqu'elles en font davantage, leurs forces s'épuisent Dieu vite, et elles vieillissent avant le temps. On 3eut ajouter que l'écartement des hanches rend a marche plus pénible chez les femmes , à raison lu mouvement plus considérable qui se fait à :haque pas, comme on l'a vu ci-dessus, pour :hanger le centre de gravité. Voilà donc leur ;enre de vie, pour ainsi dire, indiqué d'avance )ar une circonstance d'organisation qu'on pour- 'ait considérer comme très-minutieuse, que même, ans le premier âge, on saisit encore à peine. )'autre part, ce sentiment habituel de faiblesse nspire moins de confiance. Ne se sentant pas les

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moyens d'agir sur les objets par une force directe, la femme en cherche d'autres plus détournés ; et moins elle se trouve en état d'exister par elle-même, plus elle a besoin d'attirer l'attention des autres, de fortifier sa propre existence de celle des êtres environnants qu'elle juge les plus capables de la protéger.

Ces observations suffiraient presque pour expliquer les dispositions, les goûts et les habitudes générales des femmes. Les femmes doivent préférer les travaux qui demandent, non de la force musculaire, mais une adresse délicate; elles doivent s'exercer sur de petits objets : leur esprit acquerra par conséquent plus de finesse et de pé-^' nétration, que d'étendue et de profondeur. Menant une vie sédentaire (car la nature des travaux! qui leur conviennent ne les y retient pas moins ^ fortement que les penchants immédiats dépen-vdants de leur organisation) , vous voyez , en quelque sorte, se développer en elles un nouveattf système physique et moral. Elles sentent leur faiblesse; de là, le besoin de plaire : elles ont be-'^i soin de plaire; de là, cette continuelle observation de tout ce qui se passe autour d'elles; de là,^ïl leur dissimulation, leurs petits manèges, leurs manières, leurs grâces, en un mot, leur coquetterie, qui, dans l'état social actuel, doit être regardée comme la réunion, ou le résultat, de leurs bonnes et de leurs mauvaises qualités.

Par les raisons contraires, les petits garçons

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I trouvent dans leur instinct une pente originelle et caractéristique : ils doivent, en conséquence, I contracter des manières et des habitudes absolu- :i ment opposées. Pleins du sentiment de leur force 1 naissante, et du besoin de l'exercer, le repos leur ' est désagréable et pénible : il leur faut des mouvements vifs; et ils s'y livrent avec impétuosité. Ainsi donc, sans entrer dans de grands détails, l'on voit que de leurs dispositions originelles, et du genre d'amusements ou d'occupations qu'elles les dé- ; terminent à préférer, se forment directement la

[ tournure de leurs idées et le caractère de leurs

I passions. Or, les passions et les idées de l'homme fait ne sont que celles de l'enfant, développées et complétées par la maturité des organes et par l'expérience de la vie,

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