‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 20 sur 20 · VT · texte numérisé non relu

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Nous pouvons encore nous dispenser de nous arrêter sur les altérations locales qui surviennent quelquefois dans la sensibilité des organes des sens eux-mêmes : d'abord, parce qu'ordinairement, lorsque ces altérations ne tiennent pas à l'état où se trouve la sensibilité générale , ils dé-

peiîclent plutôt de certains vices primitifs de conformation que de maladies accidentelles, soumises à l'influence des causes que l'art peut changer, ou diriger ; en second lieu, parce que leurs effets se confondent avec ceux des erreurs de sensation , qui tiennent à l'état du centre nerveux commun, ou de l'une de ses divisions les plus importantes ou les plus sensibles. Par exemple, l'ouïe est quelquefois originairement fausse (i), soit que les deux oreilles n'entendent point à l'unisson , comme Vandermonde prétendait que cela se passe toujours en pareil cas, soit que dans les parties dont chacune d'elles est composée il se trouve des causes communes de discordance par rapport à l'action des frémissements sonores. Or, une malar die peut produire le même effet, quoiqu'elle n'affecte point directement l'oreille. Des matières corrompues, fixées dans l'estomac, un accès de fièvre intermittente , des spasmes hypocondriaques , ou hystériques , suffisent souvent pour cela (2). Il en est de même de la vue. La structure primitive de l'œil peut présenter différents vices.

(1) Le plus souvent alors la voix est fausse pour le chant, quoique juste pour la prononciation parlée, dont cependant les inflexions et les accents demandent un genre particulier do justesse difficile à bien saisir.

(2) Dans ces différentes circonstances, les meilleurs musiciens peuvent chanter faùx. On a vu l'inverse arriver dans d'autres cas; c'est-à-dire, qu'on a vu des personnes qui , chan-

Cet organe est souvent affecté de myopie ; il peut être presbyte ; les deux yeux peuvent être doués d'une force inégale , soit dans les muscles qui les meuvent , soit dans leurs nerfs, et par conséquent dans le siège même des sensations qui leur sont propres : enfin , quelquefois ils agissent comme de véritables multipliants. Dans cette dernière circonstance, l'individu voit les objets doubles, triples, quadruples, ou multipliés à l'infini. J'ai deux fois eu l'occasion d'observer cette disposition habituelle de l'œil. Pour qu'il n'en résulte pas, chez l'individu, des erreurs préjudiciables de jugement, et pour éviter des efforts pénibles en cherchant à corriger ces erreurs, il est obligé de se servir de verres particuliers, tantôt concaves, tantôt convexes , à raison de certaines particularités organiques que je n'ai pu déterminer exactement, et dont on n'apprend à corriger les effets que par un tâtonnement méthodique et par l'expérience. Dans les fièvres aiguës très-graves, dans quelques délires maniaques, dans l'extrême vieillesse, à l'approche de la mort, on voit quelquefois également les objets doubles, triples, etc. Enfin, sans parler du tact et du goût, également susceptibles d'altérations singulières , certaines personnes sont entièrement insensibles aux odeurs. La pratique

tant habituellement faux dans l'état de santé , chantaient accidentellement juste dans des accès de fièvre , ou dans certains délires extatiques.

de la médecine m'a présenté cinq ou six faits de ce dernier genre chez des personnes saines d'ailleurs; et dans les maladies, j'ai vu pareillement tantôt les fonctions de l'odorat tout-à-fait abolies ou suspendues, tantôt le malade poursuivi par des odeurs particulières, comme celles d'encens, de musc, d'hydrogène sulphuré, d'éther, ou même par d'autres cjui lui semblaient toutes nouvelles , et qu'il ne pouvait rapporter à aucun objet connu.

Mais il est évident que l'absence d'un certain ordre de sensations produit celle des idées relatives aux choses que ces sensations retracent; et que des sensations fausses, irrégulières, ou sans objet réel, doivent, suivant le plus ou moins d'aptitude que l'individu peut avoir à corriger leurs résultats dans son cerveau, produire des erreurs, plus ou moins grossières et dangereuses, par rapport aux jugements et aux déterminations.

Parmi les affections nerveuses directes, il ne nous reste maintenant à considérer que celles qui se caractérisent par un affaiblissement considérable de la faculté de sentir. Le système peut se trouver alors dans différents états qui demandent à être déterminés avec précision.

Tantôt cette diminution de la sensibilité n'est que locale et se borne à quelque organe originairement plus débile, ou rendu tel par des altérations subséquentes, produites elles-mêmes par les erreurs du régime et par les maladies : mais alors il y a souvent surcroît d'excitation dans un ou

dans plusieurs des autres organes les plus sensibles, et, par conséquent, le cas se rapporte, pour l'ordinaire, à l'un de ceux que nous avons déjà spécifiés. Tantôt, en même temps que la sensibilité générale est dans une grande langueur, les forces musculaires sont très - considérables ; quelquefois même elles paraissent beaucoup accrues par suite de l'affection nerveuse, et les mouvements extérieurs, quoique disposés à devenir irréguliers et convulsifs, développent une énergie constante qui n'est point en rapport avec celle des autres fonctions.

Nous avons essayé de déterminer, dans le Mémoire sur les tempéraments , une partie des effets moraux qui doivent résulter de cette manière d'être de l'économie animale ; nous avons du moins indiqué les plus importants de ces effets. Je n'ajoute ici qu'une seule réflexion : c'est que l'état convulsif , en consommant dans des efforts inutiles et déréglés ce qui reste de forces nerveuses , en altère encore la source ; et qu'en achevant de désordonner toutes les fonctions du système , il le dégrade radicalement lui-même de plus en plus.

Enfin , la diminution de sensibilité peut être véritablement générale , et ses effets s'étendre aux excitations musculaires, qui dépendent toujours, en résultat, de l'influence nerveuse. Ici, les extrémités sentantes reçoivent peu d'impressions; et ces impressions sont vagues et incertaines. Le

cerveau les combine languissamment et mal. Il y a peu d'idées; et ces idées, lorsqu'elles ne portent pas sur les objets directs des besoins journaliers, paraissent échapper sans cesse à l'esprit, et flotter comme dans un nuage. Il se forme à peine des volontés : elles sont sans force , sans persistance , souvent même sans précision dans leur but. Ainsi , le sentiment habituel d'une impuissance universelle semblerait devoir porter le malade aux affections mélancoliques et craintives ; mais on n'a plus alors la force de rien sentir vivement, et l'ame reste plongée dans la même stupeur que le corps. Les maladies paralytiques, qu'on doit regarder comme un dernier degré de l'état dont nous parlons, ne produisent des accès violents de colère, ou de terreur, que lorsqu'elles sont locales et bornées, lorsqu'il existe encore quelques parties de système où de vives excitations peuvent avoir lieu , du moins par moments.

§ VII

Mais les affections directes du système nerveux ne sont pas les seules qui changent tout à la fois le caractère des impressions reçues par les extrémités sentantes et celui des opérations du cerveau. Les maladies générales soit du système artériel et veineux, soit du système musculaire, soit du système lymphatique, produisent aussi des effets analogues qui ne sont ni moins évidents, ni moins

dignes d'être notés. Je renvoie encore au Mémoire sur les âges, et à celui sur les tempéraments, pour ce qui regarde l'influence morale des différents états où peuvent se trouver les muscles. Les plus importants résultats y sont suffisamment indiqués. Il ne nous reste plus à parler ici que du système sanguin, c'est-à-dire, de l'ensemble des vaisseaux artériels et veineux , et de l'appareil lymphatique, dans lequel celui des glandes se trouve compris.

Certainement l'état fébrile ne tient pas exclusivement aux dispositions du sang et de ses vaisseaux, comme l'ont cru long-temps les médecins. Cet état est ressenti dans toutes les parties de la machine vivante ; il est le symptôme constant de presque toutes leurs affections un peu graves; et, si l'on veut remonter à sa cause immédiate, on voit assez clairement que cet état résulte toujours d'une réaction , plus ou moins régulière , du système nerveux tout entier. Mais ses effets se font remarquer ordinairement d'une manière plus particulière dans les vaisseaux artériels , dont le mouvement qui le rend sensible modifie directement , et par lui-même, l'état et les fonctions. L'on a même coutume de déterminer son intensité d'après ce signe, qui pourtant, dans beaucoup de circonstances, est assez équivoque. Cela suffit pour nous autoriser à suivre les divisions reçues; leur application n'entraînant ici d'ailleurs aucun inconvénient.

INFLUENCE WES MALADIES

S'il est des affections qui appartiennent évidemment et immédiatement aux vaisseaux sanguins, ce sont sans doute les inflammations et les diathèses , ou dispositions inflammatoires : car, quoique leurs phénomènes dépendent, ainsi que tous ceux qui peuvent se manifester dans nos différents organes, de l'impulsion du système nerveux, le siège de l'inflammation est véritablement dans les artères, dont le spasme la constitue, ou la caractérise; et, quoiqu'elle produise presque toujours, par sa durée, des congestions et des tuméfactions considérables dans différents points de l'organe cellulaire, c'est toujours à l'action augmentée des extrémités artérielles, à l'effort qu'elles supportent, aux épanchements qu'elles laissent se former dans leur voisinage, que sont dus ces derniers effets. Ainsi donc , nous rapportons les mouvements fébriles et la diathèse inflammatoire à l'état de l'appareil circulatoire du sang en général ; et nous pourrions les rapporter, en particulier, à celui du système artériel.

Si l'on considérait l'état fébrile comme composé d'une suite d'excitations uniformes, on s'en ferait une très-fausse idée. Ce que les anciens appelaient la fièvre continente , c'est-à-dire, cette fièvre où l'exaltation , la chaleur, l'accélération du cours des liquides, étaient supposées marcher toujours d'un pas égal, et se soutenir constamment au même degré, n'existe poitit réellement dans la nature : ce n'est qu'une abstraction due à l'esprit

SUR LA FORMATION DES IDlÎES. 4^1

subtil des Grecs et des Arabes; et quand ces médecins en faisaient une espèce de modèle, ou de type général, auquel leur plan de pratique rapportait les cas particuliers, qui, dans la réalité, s'en écartent tous, ils ne faisaient autre chose que subordonner des faits vrais à des suppositions, et donner pour terme de comparaison à ceux que l'expérience présente tous les jours celui qu'elle ne présente jamais.

Non -seulement il y a dans le cours d'une fièvre différents temps bien distincts et bien marqués, des temps de formation, d'accroissement, de plus haut degré, de déclin de maladie; mais dans la chaîne des mouvements qui composent le paroxysme total, il y a plusieurs anneaux, ou paroxysmes particuliers, qui ont également leurs divers périodes, et dont les temps plus rapprochés font mieux connaître le génie particulier de \ affection fébrile. Chaque paroxysme est accompagné de symptômes d'autant jilus brusques, ou plus violents, qu'il doit être lui-même plus rapide, ou plus fort (i). Il y a d'abord malaise, avec un sentiment léger de froid aux extrémités. Des frissons rampent par intervalles le long de l'épine du dos,

(i) Dans les fièvres intcrmitfentos malignes, on n'observe ))oint cette marche réj^ilièrc des accès : la nature est opprimée ])ar la maladie ; la réaction est impuissante. Consultez, sur ces lièvres, l'excellent Traité d'Alibert, jeune médecin aucpiel on doit déjà beaucoup de travaux intéressants.

le froid des extrémités augmente , le visage pâlit. Le pouls se concentre de plus en plus; quelquefois il se ralentit considérablement. Bientôt les frissons redoublent : tous les mouvements volontaires et involontaires paraissent suspendus; le système nerveux est comme frappé de stupeur; et des anxiétés précordiales, plus ou moins fortes, rendent le sentiment de la vie difficile et fatigant. Tel est le premier temps , ou celui de Vhorror febrilis.

Mais, par une loi constante de l'économie animale, plus ce refoulement vers l'intérieur, cette concentration de toutes les forces sur les foyers nerveux principaux sont considérables , plus aussi la réaction qui succède est vive et prompte, du moins lorsque le principe de la vie n'est point accablé par la violence du choc. Les artères commencent à battre avec plus de force; la chaleur ardente, rassemblée dans les parties internes, se fait jour à travers tous les obstacles; elle gagne de proche en proche, et se porte vers la superficie, en résolvant par degrés tous les spasmes ou resserrements qu'elle rencontre sur son chemin. I^a peau devient brûlante , le visage rouge et enflammé, les yeux étincelants, la respiration plus grande et plus haute. Les anxiétés précordiales redoublent quelquefois dans cette lutte. Tel est le second temps, ou celui de Vardor febrilis.

Enfin, la peau s'assouplit peu à peu; la sueur coule; les autres évacuations, suspendues jusqu'à

ce moment, ou réduites à l'inutile expression de quelques fluides aqueux , paraissent en plus grande abondance, prennent un caractère critique. Alors le centre phrénique se dégage graduellement, la fièvre commence à se ralentir, le désordre général s'apaise , et le système revient peu à peu au même état où il était avant l'accès.

Ces divers temps sont plus ou moins marqués, et chacun d'eux plus ou moins long, suivant le caractère de la fièvre, ou la nature de la maladie primitive dont elle dépend.

En observant avec attention les dispositions morales de l'individu pendant un paroxysme fébrile , on n'a pas eu de peine à s'apercevoir qu'elles correspondent exactement avec celles des organes, c'est-à-dire , avec tous les phénomènes physiques. Dans le temps du fi:'oid , les sensations sont obscures et faibles ; la gêne que l'accumulation du sang vers les gros vaisseaux et vers le cœur occasione dans toute la région précordiale donne un sentiment de tristesse et d'anxiété. Le cerveau tombe dans la langueur; il combine à peine les impressions les plus habituelles et les plus directes (i) : l'ame paraît être dans un état d'insensibilité. Pliais , à mesure que l'accès de chaud s'é-

(i) J'ai moi-même éprouvé que, dans cet état, le cercle des intérêts et des idées se resserre extrêmement : nies facultés intellectuelles et morales étaient réduites presque uniquement à l'instinct animal.

INFLUKNCE DES MALADIES

tablit, les extrémités nerveuses sortent de leur engourdissement; les sensations renaissent et se multiplient , elles peuvent même alors devenir fatigantes et confuses par leur nombre et par leur vivacité. En même temps, tous les foyers nerveux, et notamment le centre cérébral, acquièrent une activité surabondante. De là cette espèce d'ivresse, ce désordre des idées, ces délires qui prennent différentes teintes à raison des organes originairement affectés, et des humeurs viciées qui séjournent dans les premières voies, ou qui roulent dans les vaisseaux. L'exercice d'une plus grande force , et le renvoi plus énergique du sang vers la circonférence, diminuent l'anxiété, le malaise, la tristesse ; mais l'ame éprouve ces dispositions à l'impatience, à l'emportement, à la colère, et ce trouble, cette incertitude des volontés, qui résultent toujours ou du nombre excessif, ou du caractère violent des sensations.

Enfin, pendant le déclin du paroxysme, le bien-être revient par degrés , le calme et l'accord des idées se rétablissent, l'ame reprend son assiette naturelle : en un mot , tout rentre dans l'ordre antérieur; si ce n'est qu'il reste un sentiment de fatigue et de faiblesse, et qu'on se trouve plus sensible à toutes les impressions.

§ VIII

Mais il reste, en outre, clans le système une disposition qu'on peut appeler générale, et qui forme le caractère de la maladie. Cette disposition est relative aux fonctions de l'organe particulièrement affecté, aux humeurs dont la dégénération cause la fièvre, au genre de mouvements que l'effort critique détermine , à celui des affections dominantes pendant la durée de l'accès. Pour peu qu'on soit au fait des lois de l'économie animale, on sait que dans les fièvres aiguës le redoublement, ne jouant presque toujours qu'un rôle secondaire, doit prendre le caractère de la maladie primitive, mais qu'il ne le détermine pas lui-même; que dans les fièvres nerveuses , avec prostration des forces cérébrales , il doit tour à tour aggraver ou suspendre momentanément les phénomènes; que dans les fièvres malignes convulsives , s'il ne tend pas directement à résoudre les spasmes et à rétablir l'harmonie des fonctions, profondément troublée, il ne fait encore qu'accroître le mal, ou le rendre plus évident; qu'enfin, la situation habituelle de l'esprit et de l'ame se rapporte à la manière dont le centre nerveux commun se trouve modifié par les causes fixes de la fièvre, et par l'état de certains organes sur lesquels elle agit plus directement. Les personnes qui ont eu l'occasion d'observer des maladies aiguës savent combien tette situa-

tion peut offrir de variétés; combien il est certain que ces variétés tiennent toutes aux modifications de l'état physique, puisque les unes et les autres naissent et se développent en même temps , qu'elles se modèrent, se suspendent, ou se détruisent par le secours des mêmes moyens. Au reste, les effets dont nous parlons sont ordinairement passagers : ils ne laissent de traces durables qu'autant que la maladie altère profondément les organes; et alors ils sont analogues à ceux des maladies chroniques qui peuvent lui succéder.

Mais dans les paroxysmes d'intermittentes, l'influence de l'état fébrile est beaucoup plus distincte et plus marquée; elle introduit même quelquefois des affections morales profondes , que la longue durée de quelques-unes de ces fièvres transforme en habitudes.

Les anciens ont presque tout systématisé dans leurs doctrines physiologiques et médicales. D'abord, celle des éléments, et, dans la suite, celle des tempéraments, qui s'y liait sans beaucoup d'efforts, leur ont servi de base pour les explications des phénomènes tant de la maladie que de la santé; elles ont dirigé souvent en grande partie leurs plans théoriques de traitement. Dans leurs classifications, ils divisaient les fièvres intermittentes en autant de chefs principaux et de combinaisons que les éléments ou les tempéraments eux-mêmes; et chacun de ces chefs correspondait à l'un des éléments et à l'un des tem-

SUR LA FORMATION DES IDÉES. /j^y

péraments, ou se rapportait à rhumeur qu'on supposait être l'analogue du premier ou dont la prédominance formait le caractère du second. Ainsi, pour prendre nos exemples dans les généralités, les anciens disaient que la fièvre quotidienne est occasionée par les mouvements critiques du sang; la tierce, par ceux de la bile; la quarte, par les crises plus lentes de l'atrabile; et quant à la pituite, elle pouvait, selon son différent degré d'inertie et de froideur, appartenir à l'une ou à l'autre de ces fièvres, ou même en produire d'autres entièrement nouvelles, caractérisées par des intervalles beaucoup plus longs entre les accès. Les anciens prétendaient qu'en suivant dans tous les détails l'application de cette vue, on rendait raison de tous les faits, notamment de ceux qui paraissent le plus inexplicables sans cela.

Il n'y a pas de doute que leur prétention ne fût exgérée; quih n'eussent dépassé de beaucoup, sur ce point, comme sur une infinité d'autres, les résultats d'une sévère observation. Mais, en se trompant dans leurs hypothèses générales , ils avaient souvent raison dans les applications aux faits particuliers : l'hypothèse était fausse, le fait était presque toujours bien observé.

En général, les fièvres intermittentes dépendent de certaines affections des viscères abdominaux, principalement de ceux dont la réunion porte le nom d'épigastre. L'estomac, et, par sympathie, tout le reste du canal intestinal, plus sou-

vent encore le foie, la rate, et, par suite, tout l'appareil biliaire, tout le système de la veineporte, sont le siège véritable et primitif de la cause qui détermine ces mouvements.

La fièvre quotidienne paraît se rapporter plus particulièrement aux affections de l'estomac; elle a plus de penchant que les autres intermittentes à se combiner avec les inflammations; et, conformément à l'observation des pères de la médecine, son caractère est plus spécialement sanguin.

Dans la fièvre tierce , on trouve assez constamment le foie malade , ses fonctions interverties , et la bile altérée ou dans ses qualités les plus essentielles, ou seulement par rapport à la quantité qui s'en reproduit.

On remarque enfin que les fièvres quartes appartiennent d'une manière, en quelque sorte, constante et générale, mais cependant non exclusive, au tempérament dit mélancolique; à l'âge où les congestions de la veine-porte, et les affections opiniâtres qui en dépendent, ont coutume de se former; en un mot, à cette dégénération atrabilaire des humeurs que les anciens regardaient comme l'extrême d'un état régulier.

Pour nous en tenir à ces points simples, il est évident que la quotidienne ne suppose pas l'altération générale et profonde de tous les organes épigastriques : les frissons et les temps de malaise y sont d'ailleurs beaucoup plus courts; elle ne doit donc produire sur le système ni des ef-

fets aussi violents, ni des effets aussi durables. En outre, cette fièvre a souvent une grande tendance à partager son accès en deux : par là, elle se rapproche de la fièvre lente consomptive, qui n'occasione pas toujours, à beaucoup près, comme on va le voir dans un instant, l'imperfection des opérations de l'esprit, et surtout ne développe pas toujours des sentiments de tristesse et d'anxiété. Dans la fièvre tierce, c'est le foie, avonsnous dit, qui se trouve, pour l'ordinaire, affecté particulièrement. Or, le foie, qui n'a peut-être pas des relations moins étroites que l'estomac avec le diaphragme, en a de plus étendues avec les autres viscères de l'abdomen ; il en a de très-directes avec l'estomac lui-même. J'ajoute que les frissons durent beaucoup plus long-temps dans cette fièvre; et, quoique en général la diathèse inflammatoire y soit assez rare , les mouvements en sont brusques , forts et décisifs. Aussi pourrait-on , je crois, admettre que la tournure morale propre à la fièvre tierce prolongée se rapproche toujours, à quelques égards, de celle attribuée par les anciens à leur tempérament bilieux.

Ce n'est pas de la fièvre même que dépendent plusieurs des phénomènes qui l'accompagnent; ce n'est pas surtout de chaque genre d'intermittente , ou de chacun de ses accès , pris en lui-même, qu'il faut déduire certains effets qui pourtant concourent à former son caractère. Les fièvres aiguës sont très-souvent dépuratoires, ou

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critiques; celles d'accès le sont plus souvent encore. L'objet, ou le terme de leurs mouvements, est alors de résoudre des spasmes profonds, de corriger des dégénérations graves d'humeurs, ou de dissiper des engorgements formés dans les viscères principaux, et qui troublent ou gênent leurs fonctions. Ce sont donc ces affections maladives antérieures, et non les maladies secondaires qu'elles produisent, auxquelles on doit, en ce cas, rapporter presque tous les phénomènes, ceux spécialement qui paraissent avoir le plus de fixité. Ainsi, par exemple, la profonde mélancolie, les idées funestes , les passions malheureuses, qui fréquemment accompagnent la fièvre quarte, sont une suite des dispositions primitives du sujet, ou des obstructions formées dans les viscèses hypocondriaques : elles ne tiennent point proprement aux accès mêmes de la fièvre; et, comme chaque accès tend presque toujours à dissiper leur cause, il arrive assez fréquemment que les phénomènes physiques ou moraux s'affaiblissent par degrés, et de plus en plus, à mesure que la chaîne des mouvements se prolonge. J'ai vu , chez un homme dont toutes les habitudes étaient mélancoliques au dernier point , des accès de fièvre quarte opiniâtre produire un changement complet d'humeur, de goûts, d'idées et même d'opinions. Du plus morne de tous les êtres qu'il avait été jusqu'alors, il devint vif, gai, presque folâtre; sa sévérité naturelle fit place à beaucoup d'indulgence.

Son imagination n'était plus occupée que de tableaux riants et de plaisirs. Comme la fièvre dura pendant plus d'un an, cet état eut le temps de devenir presque habituel. Deux ou trois ans après , ce malade, qui habitait alors un département, étant revenu à Paris, je trouvai qu'il se ressentait encore beaucoup de cette singuhère révolution ; et quoique son ancienne manière d'être soit ensuite revenue à la longue, il n'a jamais repris ni toute sa mélancolie primitive, ni toute son ancienne âpreté.

On sent bien, sans que je le dise, que dans les maladies aiguës, passagères de leur nature, les effets doivent être passagers aussi-bien qu'elles. A moins donc qu'elles ne laissent à leur suite quelque dérangement chronique, capable d'influer sur les fonctions du cerveau, les nouvelles affections morales que ces maladies auront pu faire naître s'effaceront à mesure que la santé reviendra. Ainsi, peut-être est-il inutile de considérer les effets des fièvres intermittentes malignes, qui tuent presque infailliblement au troisième ou au quatrième accès lorsqu'elles ne sont pas étouffées sur-le-champ. Dans les excellentes descriptions qui nous ont été données de ces fièvres par Mercatus, Morton, Torti, Werloff et quelques autres, on voit cpi'elles peuvent prendre le masque de la plupart des maladies graves. Mais parmi leurs divers effets, ceux qui rentrent véritablement dans notre sujet sont les anxiétés pré- 3. 3i

cordiales, la langueur, ou l'impuissance absolue de l'esprit, l'abattement et le désespoir. Il faut seulement observer que les intermittentes malignes sont ordinairement le résultat ou le produit de longues et graves erreurs de régime; que leurs accès ne constituent pas proprement la maladie , mais qu'ils en sont le dernier terme. En effet, lorsqu'on remonte aux circonstances qui les ont précédées, on apprend toujours, ou presque toujours, qu'il s'était fait, dès long-temps, certains changements particuliers dans les habitudes de l'individu; changements qui, pour l'ordinaire, ne paraissent porter sur l'état physique qu'après s'être fait remarquer long-temps dans l'état moral.

Sans nous arrêter davantage sur les effets de ces maladies , et sur les effets analogues de quelques autres, passons donc à la fièvre lente.

§ IX

Quoique uniforme dans sa marche, et simple dans son caractère, cette fièvre ne tient pas toujours à des causes d'un seul et même genre. Elle peut dépendre du dépérissement général de toutes les forces, ou d'une consomption qui s'étend à tous les organes; mais le plus souvent elle est occasionée par la suppuration ou la colhquation chronique de quelqu'un des viscères principaux. On la voit aussi quelquefois succéder à des spasmes opiniâtres, dont l'effet est de détruire avec le

temps les forces, en arrêtant ou gênant les mouvements.

Ses symptômes propres , en tant que fièvre lente, se ressemblent assez dans les différents cas; mais ses effets sur l'ensemble du système sont extrêmement variés. Celle qui se joint à certaines inflammations , mais qui ne se trouve compliquée d'aucune altération grave, ou spasme durable des viscères abdominaux et du centre phrénique, bien loin d'aggraver le malaise, le dissipe presque toujours; elle est presque toujours accompagnée d'une action plus libre et plus facile du cerveau , que la circulation accélérée des humeurs stimule et ranime. Toutes les affections sont heureuses, douces et bienveillantes. Le malade paraît être dans une légère ivresse, qui lui montre les objets sous des couleurs agréables, et qui remplit son ame d'impressions de contentement et d'espoir. Des hommes, sombres et moroses jusqu'alors, deviennent, par son effet, d'une humeur paisible, même joviale : des hommes, habituellement durs et méchants, deviennent sensibles et bons. Il y a longtemps qu'on a fait la remarque que les personnes attaquées de consomptions suppuratoires inspirent un tendre intérêt à ceux qui les approchent; qu'elles laissent après elles de longs regrets. Ces maladies développent, pour ainsi dire, tout à coup les facultés morales des enfants; elles éclairent leur esprit d'une lumière précoce; elles leur font sentir avant l'âge, et dans un court espace de temps,

comme en dédommagement de la vie qui leur échappe , les plus touchantes affections du cœur humain.

Mais dans les cas d'obstruction ou de spasmes des viscères abdominaux ; dans les cas d'une sensibilité vicieuse du centre phrénique, dans ceux de destruction générale des forces, ou de colHquation putride de quelques organes essentiels, dans ceux principalement où la fièvre lente tient à l'altération consomptive des viscères hypocondriaques, son caractère participe de celui de la maladie principale , et ses effets moraux s'y rapportent entièrement. Or, la maladie principale est presque toujours caractérisée par des angoisses continuelles, par des excès en plus et en moins de l'action sensitive , par des idées tristes et des sentiments malheureux.

Je ne crois pas devoir entrer dans de grands détails touchant les inflammations. Pour agir d'une manière profonde sur le système nerveux, il faut qu'elles se dirigent particulièrement vers l'un de ses foyers principaux, c'est-à-dire, vers l'organe cérébral, vers le centre phrénique, vers les hypocondres, ou vers les organes de la génération. Dans ces différentes circonstances, une forte inflammation produit toujours le délire : elle commence par exciter les fonctions du cerveau ; elle finit souvent par les suffoquer et les abolir. Moins forte, elle enfante des erreurs plus légères, ou plus fugitives, de l'imagination et de la volonté;

mais une diathèse inflammatoire, quelque faible qu'elle puisse être, trouble toujours les opérations intellectuelles et morales, quand elle affecte directement l'im des points très -sensibles du système nerveux. Au reste, ses effets les plus dignes de remarque sont ceux qui appartiennent à des affections chroniques, dont elle détermine fréquemment la formation. Ceux-là, dis-je, sont les plus dignes de remarque, comme étant les plus fixes; mais il ne faut pas oublier qu'ils ont d'ailleurs tout le caractère et subissent toutes les variations de la maladie dont ils dépendent.

La longueur de ce Mémoire , et l'abondance des objets qui se présentent encore, me forcent à ne faire également qu'indiquer certains changements que la fièvre, l'inflammation et diverses autres circonstances propres aux maladies aiguës, peuvent produire ou dans les organes des sens, ou dans le cerveau : telle, par exemple, est l'augmentation ou la diminution de sensibilité qui peut survenir dans les organes du tact, de l'odorat, de la vue ; l'altération ou la perte du goût et de l'ouïe; tel l'affaiblissement, ou l'entière destruction de la mémoire. Cependant je crois nécessaire de rappeler ici particulièrement ces maladies aiguës singulières , dans lesquelles on voit naître et se développer tout à coup des facultés intellectuelles qui n'avaient point existé jusqu'alors. Car, si les fièvres graves altèrent souvent les fonctions des organes de la pensée, elles peuvent aussi leur

donner plus d'énergie et de perfection : soit que cet effet, passager comme sa cause, cesse immédiatement avec elle ; soit que les révolutions de la maladie amènent, ainsi qu'on l'a plus d'une fois observé , des crises favorables qui changent les dispositions des organes des sens ou du cerveau , et qui transforment, pour le reste de la vie , un imbécille en homme d'esprit et de talent.

Je crois devoir citer encore ces altérations que produisent, non-seulement dans les idées ou dans les penchants, mais dans les habitudes instinctives elles-mêmes, certaines maladies éminemment nerveuses, comme, par exemple, la rage, dont, à raison de ce phénomène, on ne peut douter que le virus n'agisse directement et profondément sur le système cérébral. Nous avons vu , dans le premier Mémoire, que ce virus développe quelquefois chez l'homme l'instinct et les appétits du loup, du chien, du bœuf, ou de tout autre animal par lequel le malade peut avoir été mordu (i). L'on voit aussi, dans quelques maladies

(i) Quoique le penchant à l'imitation entre vi-aisemblablement pour quelque chose dans ces phénomènes, il ne suffirait pas seul pour les déterminer. D'ailleurs, il est lui-même le produit de ccrtames dispositions physiques, auxquelles l'état de maladie peut faire subir de profondes modifications : de sorte que, dans différents cas, ce penchant, ou l'aptitude à l'imitation , augmente, diminue, ou s'altère considérablement. C'est ce que les médecins qui pratiqtient dans les grandes villes peuvent observer chaque jour.

extatiques et coiivulsives, les organes des sens devenir sensibles à des impressions qu'ils n'apercevaient pas dans leur état ordinaire, ou même recevoir des impressions étrangères à la nature de l'homme. J'ai plusieurs fois observé chez des femmes, qui sans doute eussent été jadis d'excellentes pythonisses,les effets les plus singuliers des changements dont je parle. Il est de ces malades qui distinguent facilement à l'œil nu des objets microscopiques , d'autres qui voient assez nettement dans la plus profonde obscurité pour s'y conduire avec assurance. Il en est qui suivent les personnes à la trace , comme un chien , et reconnaissent à l'odorat les objets dont ces personnes se sont servies , ou qu'elles ont seulement touchés. J'en ai vu dont le goût avait acquis une finesse particulière, et qui désiraient ou savaient choisir les aliments, et même les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles, avec une sagacité qu'on n'observe, pour l'ordinaire , que dans les animaux. On en voit qui sont en état d'apercevoir en elles-mêmes , dans le temps de leurs paroxysmes , ou certaines crises qui se préparent , et dont la terminais on prouve bientôt après la justesse de leur sensation , ou d'autres modifications organiques attestées par celles du pouls et par des signes encore plus certains. Les charlatans, médecins ou prêtres, ont dans tous les temps tiré grand parti de ces femmes hystériques et vaporeuses, qui d'ailleurs, pour la plupart, ne

demandent pas mieux que d'attirer l'attention, et de s'associer à l'établissement de quelque nouvelle imposture.

Dans tous les cas ci-dessus , le système nerveux, contracte des habitudes particulières; et le changement survenu dans l'économie animale n'y devient pas moins seqsible par certaines altérations dans l'état moral, que par celles qui se manifestent directement dans les fonctions purement physiques propres aux organes principaux.

Il y aurait sans doute beaucoup d'observations à faire encore sur ces crises qui viennent imprimer un nouvel ordre de mouvement aux organes delà pensée, sur ces changements généraux produits dans les facultés de l'instinct par l'application de certaines causes accidentelles; sur ces exaltations, ou plutôt sur ces concentrations de la sensibilité , qui tantôt rendent plus vives ou plus fortes les impressions dans tel ou tel sens en particulier, tantôt les abolissent, en quelque sorte, dans tous les sens externes proprement dits, pour rendre plus distinctes celles des organes intérieurs ; d'où s'ensuivent de si notables différences et dans la manière dont les idées se forment, et dans le caractère même des matériaux qui s'y trouvent combinés : l'analyse philosophique pourrait, aussi-bien que la physiologie, en tirer de nouvelles lumières. Mais, encore une fois, l'abondance des matières nous presse, et

nous sommes obligés de glisser sur diverses parties de notre sujet.

Dans plusieurs des Mémoires précédents, on a vu que le caractère des impressions dépend de l'état des organes , et notamment de celui de leurs parties où s'épanouissent les extrémités sentantes de leurs nerfs; état qui peut, à son tour, être considérablement modifié par les maladies. Des solides tendus, enflammés, desséchés, ou ramollis, flasques et dépourvus de ressort et de sensibilité; un tissu cellulaire condensé, durci , racorni, pour ainsi dire, ou baigné de sucs muqueux, séreux et lymphatiques ; des fluides épaissis ou dissous , acrimonieux , ou dépourvus des qualités stimulantes qui leur sont propres, dénaturent les impressions de plusieurs manières, très-différentes, il est vrai, les unes des autres , mais -toutes différentes aussi de la plus naturelle, qui forme leur terme moyen commun.

J'ai tâché d'exposer ailleurs les conclusions les jdIus directes et les plus générales qui résultent des faits observés dans ces dispositions organiques diverses. Ainsi, quoique ces mêmes dispositions pussent nous fournir encore des détails curieux, toujours déterminé par le même motif, je renvoie, pour la troisième fois, et sans plus longue explication , aux Mémoires sur les âges , sur les sexes et sur les tempéraments.

Mais il paraît indispensable de considérer les effets de quelques maladies qui dégradent en même temps les solides et les fluides. En effet, des fluides grossiers et mai élaborés obstruent les organes , y troublent l'action de la vie , empêchent leur développement, ou leur font prendre un volume excessif. En changeant les proportions ordinaires du volume de ces organes, en dérangeant leurs fonctions , elles altèrent les humeurs qu'ils préparent , elles dénaturent l'ordre de leur influence sur le système. De cette altération résultent des combinaisons entièrement nouvelles dans la structure même des solides; et, par suite, à ces nouvelles combinaisons sont dus tantôt l'accroissement de la masse cérébrale et l'excitation plus vive des fonctions du centre commun , tantôt la dépression de cette même masse et la suffocation des mouvements dont ses fonctions se composent. Il me paraît également indispensable de jeter un coup d'œil sur ces vices des humeurs qui n'altèrent que certains genres de solides , certains organes , certaines fonctions , et qui peuvent affecter profondément la sensibilité générale , sans troubler beaucoup en apparence les opérations des organes particuliers; ou qui débilitent, suspendent, abolissent ces mêmes opérations, sans que celles du cer-

SUR LA FORMATION DES IDlilES. ^QI

veau, et l'état de la sensibilité générale, semblent en être affectés. Enfin, je crois encore devoir considérer les effets de quelques mouvements critiques, dont l'appareil préparatoire, l'exécution, les suites , modifient de plusieurs manières le système nerveux, soit que ces mouvements s'exécutent à des périodes fixes, soit que la force de réaction que déploie la nature les produise et les ramène à des temps et après des intervalles indéterminés.

Nous prendrons pour premier exemple les vices de la lymphe , manifestés par l'engorgement du système glandulaire. Au degré le plus faible , ces vices introduisent dans l'économie animale des désordres qui ne s'étendent pas au-delà des organes affectés. Cependant , les obstructions du mésentère, la formation des tubercules dans le poumon, la dégénération de la substance même du foie, du pancréas et des humeurs qu'ils sont destinés à filtrer, les engorgements des ovaires et de la matrice, toutes affections congénères qui s'observent fréquemment dans la diathèse écrouelleuse, viennent bientôt exercer une influence plus ou moins considérable sur tout le système. A l'obstruction du foie et du pancréas se joignent des digestions imparfaites; à celle du mésentère, une absorption difficile du fluide chyleux, et son incomplète élaboration dans les glandes mésaraïques; à la formation des tubercules dans le poumon , une assimilation vicieuse du chyle avec

le sang , une mauvaise sanguification; à toutes ces altérations réunies, un empâtement général, la langueur de toutes les fonctions, l'engourdissement de l'intelligence et des déterminations propres à la volonté.

De l'engorgement de la matrice et des ovaires, ou de l'inertie de l'humeur séminale, qui lui correspond dans les mêmes circonstances chez les sujets de l'autre sexe , résultent des effets plus étendus et plus remarquables encore. Aussi, l'époque delà puberté vient-elle ordinairement plus tard pour les enfants écrouelleux. Quoique d'ailleurs forts et robustes , leur enfance , relativement à l'impression des désirs de l'amour, ne se prolonge pas seulement, mais, en outre , les passions que ces désirs enfantent se développent chez eux à des degrés plus faibles; elles ont en général moins d'énergie et de vivacité. J'ai souvent eu l'occasion de faire cette remarque sur des jeunes gens dont les révolutions ordinaires de l'âge n'avaient pu détruire complètement la disposition écrouelleuse;. J'ai connu plusieurs femmes chez lesquelles cette disposition, après avoir retardé la première éruption des règles, en avait toujours depuis troublé le retour, et dont toutes les habitudes annonçaient le peu d'influence des organes de la génération.

Nous ne parlerons point de ces cas où l'engorgement est si général et si complet , qu'il étouffe la sensibilité de tous les organes, et produit la

Stupidité la plus absolue. Dans certains pays montueux, où les goitres sont endémiques, on remarque cette espèce d'engorgement chez un certain nombre de sujets, désignés sous le nom de crétins. Nous passerons encore sous silence cet endurcissement de tout le tissu cellulaire, qui forme un genre de maladie analogue, dans lequel j'ai reconnu l'état le plus marqué de gêne, d'erabar^ ras et d'inertie de toutes les facultés morales. J'observerai seulement que chez les vrais crétins , le cerveau n'ayant presque aucune action comme organe de la pensée , le foyer inférieur prend avec l'âge une prédominance remarquable , et que les organes de la génération , par une espèce de compensation naturelle , deviennent extrêmement actifs et volumineux; d'où s'ensuivent, chez ces êtres dégradés, les plus dégoûtantes habitudes de la masturbation.

Mais il peut arriver que les dégénérations de la lymphe et la mixtion imparfaite du sang se manifestent par des phénomènes différents de ceux que nous venons de retracer. Les deux foyers, hypocondriaque et phrénique, peuvent acquérir une sensibilité particulière ; le sang peut se porter en plus grande abondance vers le centre cérébral commun , et se trouver doué de qualités stimulantes extraordinaires , lesquelles, pour le dire en passant, paraissent tenir à certaines circonstances capables de troubler en même temps l'ossification. Ainsi donc , tandis que le sang

abonde dans les cavités du crâne et de la colonne épinière, tandis que les fonctions des organes qu'elles renferment se trouvent fortement excitées, les parois osseuses affaiblies cèdent à l'impulsion intérieure , ces cavités s'agrandissent , l'organe cérébral acquiert plus de volume et d'activité. Quelquefois même les organes des sens deviennent directement plus sensibles , acquièrent plus de finesse. On voit clairement que les fonctions du cerveau doivent ici prédominer sur celles des autres parties. Les dispositions analogues de tout l'épigaslre, où semblent se former, et que mettent en effet plus spécialement en jeu les affections de l'ame , doivent alors en multiplier les causes, eu augmenter la force, aiguiser, pour ainsi dire , presque toutes les impressions dont elles sont le résultat. Toutes choses d'ailleurs égales, le moral doit être plus développé; et c'est aussi ce qu'on observe ordinairement chez les enfants rachitiques : car les faits contraires, notés par quelques écrivains , paraissent n'être qu'une exception rare dans nos climats; et d'ailleurs ils s'expliquent par certaines circonstances particulières qui ne tiennent pas toujours à la maladie primitive et dominante.

Le scorbut sera notre second exemple. Dans cette maladie, le sang et les autres humeurs se décomposent; leur vie propre s'énerve. Le sang est d'abord surchargé de matières muqueuses inertes; mais la maladie faisant des progrès, il paraîtbien-

tôt dans un état de dissolution. D'un autre côté, toute la force du système musculaire se détruit successivement ; les mouvements tombent dans une invincible langueur. Cependant la digestion stomachique et intestinale se fait assez bien : l'appétit ne s'émousse et ne se perd que lorsque la faiblesse est portée à son dernier terme et que la mort approche. Les fonctions du cerveau conservent également toute leur intégrité. Il n'y a nul désordre dans les sensations, nulle altération dans les jugements. Le système nerveux semble n'être affecté en aucune manière , si ce n'est que le découragement est extrême , et même forme un des caractères de la maladie : comme aussi, dans les circonstances propres à la déterminer , la maladie est , à son tour , singulièrement aggravée par le découragement. Voyez les relations des voyageurs de mer, et les ouvrages des hommes de l'art les plus célèbres qui ont écrit sur le scorbut.

Ces effets des dégénérations lymphatiques , de l'engorgement des glandes et de l'altération des humeurs, ne sont pas les seuls qui méritent encore attention. Choisissons donc un troisième exemple.

Souvent l'altération de la lymphe se manifeste par une acrimonie singulière des humeurs, par des éruptions rongeantes, par des tubercules cutanés , par des excoriations ulcéreuses d'un caractère opiniâtre et féroce. Dans ces circonstances , l'irritation des extrémités sentantes des

nerfs est extraordinaire ; le système tout entier est dans un état d'inquiétude plus ou moins violent. Suivant le degré de cet état , il se développe des appétits , il se forme des habitudes de différentes espèces. Le degré le plus faible ne produit qu'une excitation incommode; il en résulte une certaine âpreté dans les idées, et de fréquentes boutades dans l'humeur. Un degré plus fort donne aux idées une. tournure plus mélancolique, aux passions un emportement plus sombre. Enfin , le dernier degré de la maladie produit une sorte de fureur habituelle , et transforme, à quelques égards, l'homme en une béte sauvage. Dans tous ces cas l'exaltation de la bile est proportionnelle à la violence du mal ; celle de l'humeur séminale , et l'éréthisme des organes de la génération sont aussi portés au dernier terme. Les anciens médecins ont soigneusement décrit ces phénomènes en traçant l'histoire de différentes maladies de peau trèsredoutables, dont quelques-unes ont presque entièrement disparu chez les peuples modernes; amélioration qui, pour le dire en passant, dépend d'une plus grande propreté, de plus de soin dans le choix des aliments, et des progrès de la police. Il est sûr, au reste, que les affections lépreuses, les satyriasis, les lycanthropies ont, dans tous les temps, dépendu de profondes altérations de la lymphe; et qu'elles se manifestent d'abord par l'engorgement général de tout le système

glandulaire, et par des éruptions d'un aspect effrayant.

Toutes les fois que l'ordre des fonctions régulières se trouve interverti par une cause accidentelle quelconque, si les forces de réaction dont est douée la nature conservent encore de l'énergie, il s'établit de nouvelles séries de mouvements dont l'objet et le terme sont de ramener le corps vivant à son état naturel. Ces mouvements ne constituent pas proprement la maladie, puisqu'ils sont au contraire destinés à la combattre : c'est d'eux cependant que naissent les phénomènes dont l'ensemble porte ce nom. Ainsi, dans le sens vulgaire, la maladie est l'ouvrage de la nature, dont les efforts peuvent être bien ou mal dirigés, mais qui ne se débat que pour résister au mal véritable qui la menace : et l'on ne serait peut-être pas loin de vérité , en considérant ces forces vigilantes comme l'effet simple et direct des habitudes antérieures, qui tendent sans cesse d'elles-mêmes à reprendre leurs cours; car la puissance des habitudes gouverne le monde animé. Toute maladie peut donc être considérée comme une crise. Mais on est dans l'usage de ne désigner par le nom de critiques que les mouvements brusques et courts qui marchent immédiatement à la solution, soit qu'ils forment des accès distincts et tout-à-fait isolés, soit qu'ils fassent partie d'une chaîne d'autres mouvements dont ils marquent les périodes les plus importants et les plus décisifs.

5oO INFLUENCE DES MALADIES, ETC.

pies et mes preuves. On ferait facilement encore sur le même sujet un Mémoire beaucoup plus étendu que celui-ci.

C'est pour cela même que je me hâte de terminer par les conclusions suivantes, qui résultent de tous les faits.

i'' L'état de maladie influe d'une manière directe sur la formation des idées et des affections morales : nous avons même pu montrer, dans quelques observations particulières , comment cette influence s'exerce; et pour peu qu'on ait suivi la marche de nos déductions, on doit sentir qu'il est impossible qu'elle ne se fasse pas toujours sentir à quelque degré.

2° L'observation et l'expérience nous ayant fait découvrir les moyens de combattre assez souvent avec succès l'état de maladie, l'art qui met en usage ces moyens peut donc modifier et perfectionner les opérations de l'intelligence et les habitudes de la volonté.

Le développement de cette seconde proposition entrera dans le plan d'un ouvrage particulier.

FIN DU TOME T R O I S 1 ïi M E.

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