SEPTIÈME MÉMOIRE
De l'influence des maladies sur la foi-mation des idées et des affections morales.
INTRODUCTION
La question que je me propose d'examiner dans ce Mémoire, citoyens, intéresse également l'art de guérir et la philosophie rationnelle : elle tient aux points les plus délicats de la science de l'homme, et jette un jour nécessaire sur des phénomènes très-importants. C'est peut-être , dans le plan de travail que je me suis tracé, celle qu'il est le plus essentiel de bien résoudre. En effet , toutes les autres s'y rapportent; elles en dépendent même d'une manière immédiate; elles ne sont, en quelque sorte, que cette même question considérée sous différents points de vue, et dans ses développements principaux. Mais plus le sujet est intéressant et vaste, moins je puis espérer de ne pas rester au-dessous de ce qu'il exige. C'est au milieu des langueurs d'une santé défaillante, que j'ai pris la plume : il est impossible que mes idées ne se ressentent pas de la disposition dans
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laquelle je les ai rassemblées. Au reste, mon objet est de montrer l'influence de la maladie sur les fonctions morales : l'auteur en sera lui-même sans doute le premier exemple ; et je dois craindre de ne prouver par là que trop bien la thèse générale que j'établis.
Mais entrons en matière.
L'ordre règne dans le monde physique. L'existence de cet univers, et le retour constant de certains phénomènes périodiques suffisent pour le démontrer.
L'ordre prédomine encore dans le monde moral. Une force secrète, toujours agissante, tend sans relâche à rendre cet ordre plus général et plus complet. Cette vérité résulte également de l'existence de l'état social , de son perfectionnement progressif, de sa stabilité, malgré des institutions si souvent contraires à son véritable but.
Toute l'éloquence des déclamateurs vient échouer contre ces faits constants et généraux.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans les lois qui gouvernent toutes choses, c'est qu'étant susceptibles d'altération , elles ne le sont pourtant que jusqu'à un certain point; que le désordre ne peut jamais passer certaines bornes qui paraissent avoir été fixées par la nature elle-même, qu'il semble enfin porter toujours lui-même en soi les principes du retour vers l'ordre , ou de la reproduction des phénomènes conservateurs.
Ainsi donc l'ordre existe. Il peut être troublé;
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mais il se renouvelle ou par la durée, ou par l'excès d'action des circonstances mêmes qui tendent à le détruire.
Mais, en outre, parmi ces circonstances perturbatrices , il en est qui sont plus ou moins soumises à l'influence des êtres vivants doués de volonté ; il en est que le développement automatique des propriétés de la matière et la marche constante de l'univers paraissent pouvoir changer à la longue , ou même empêcher de renaître. Là (je veux dire dans ces deux ordres de circonstances) se trouvent placées, comme en réserve, et pour agir à des époques indéterminées, les causes efficaces d'un perfectionnement général.
Nous voyons le monde physique qui nous environne se perfectionner chaque jour relativement à nous. Cet effet dépend sans doute en très-grande partie de la présence de l'homme et de l'influence singulière que son industrie exerce sur l'état de la terre, sur celui des eaux, sur la constitution même de l'atmosphère , dont il tire le premier et le plus indispensable aliment de la vie. Mais il paraît permis de croire que cet effet dépend encore, à certains égards, de la simple persistance des choses, et de l'affaiblissement successif des causes naturelles qui pouvaient, dans l'origine, s'opposer aux changements avantageux (i). Ainsi,
(i) Dans toute hypothèse d'un mouvement imprimé à des masses de matière^ on sent qu'il doit s'établir un ordre et des
les améliorations évidentes qui se remarquent sur le globe ne seraient pas dues simplement aux progrès de l'art social et des travaux qu'il exige; elles seraient encore, en quelques points, l'ouvrage de la nature, dont le concours les aurait beaucoup favorisées. Il n'est pas même impossible que l'ordre général, que nous voyons régner entre les grandes masses, se soit établi progressivement; que les corps célestes aient existé long- temps sous d'autres formes, et dans d'autres relations entre eux; enfin, que ce grand tout soit susceptible de se perfectionner à l'avenir sous des rapports dont nous n'avons aucune idée, mais qui n'en changeraient pas moins l'état de notre globe, et par conséquent aussi l'existence de tous les êtres qu'enfante son sein fécond.
Il est aisé de le voir, l'influence de l'homme sur la nature physique est faible et bornée : elle ne porte que sur les points qui le touchent, en quel-
rapports réguliers entre ces masses, et même entre leurs particules intégrantes les plus déliées ; ordre et rapports que la nature du mouvement détermine et nécessite. Mais on sent aussi qxie cette espèce d'harmonie doit se perfectionner graduellement par la seule persistance du mouvement dont elle est l'ouvrage ; car, à chaque retour périodique des mêmes circonstances, les effets qui leur sont propres ne peuvent manquer de devenir, s'il m'est permis de parler ainsi, plus corrects, et chaque portion de matière se rapprocher de plus en plus de l'état précis auquel la nature du mouvement tend à l'amener.
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que sorte, immédiatement. La nature morale, au contraire, est presque tout entière soumise à sa direction. Résultat des penchants, des affections, des idées de l'homme, elle se modifie avec ces idées , ces affections, ces penchants. A chaque institution nouvelle, elle prend une autre face : une habitude qui s'introduit, une simple découverte qui se fait, suffit quelquefois pour y changer subitement presque tous les rapports antérieurs. Et véritablement , il n'y a d'indépendant et d'invariable dans ses phénomènes que ce qui tient à des lois physiques, éternelles et fixes : je dis éternelles et fixes, car la partie qu'on appelle plus particulièrement physique dans l'homme est ellemême susceptible des plus grandes modifications ; elle obéit à l'action puissante et variée d'une foule d'agents extérieurs. Or, l'observation et l'expérience peuvent nous apprendre à prévoir, à calculer, à diriger cette action ; et l'homme deviendrait ainsi dans ses propres mains un instrument docile dont tous les ressorts et tous les mouvements, c'est-à-dire, toutes les facultés et toutes les opérations, pourraient tendre toujours directement au plus grand développement de ces mêmes facultés, à la plus entière satisfaction des besoins, au plus grand perfectionnement du bonheur.
§• II-
Dans ie nombre des phénomènes physiques, capables d'influer puissamment sur les idées et les affections morales , j'ai placé l'état de maladie pris en général. Il s'agit de voir jusqu'à quel point cette proposition se trouve vraie; et si l'on Deut à chaque particularité bien caractérisée de cet état, rapporter une particularité correspondante dans les dispositions du moral. En effet, [)uisc[ue les travaux du génie observateur nous ont fait connaître les moyens d'agir sur notre nature physique ; de changer les dispositions de nos organes; d'y rétabhr, et même d'y rendre quelquefois plus parfait l'ordre des mouvements naturels, nous ne devons pas considérer l'application savante et méthodique des remèdes, seulement comme capable de soulager des maux particuliers, de rendre le bien-être et l'exercice de leurs forces à des êtres intéressants ; nous devons encore penser ([u'on peut, en améliorant l'état physique, améliorer aussi la raison et les penchants des individus , perfectionner, même à la longue , les idées et les habitudes du genre humain.
Si l'on voulait se borner à prouver que la maladie exerce véritablement une influence sur les idées et sur les passions, la chose ne serait pas difficile, sans doute; il suffirait pour cela des faits les plus familiers et les plus connus. Nous voyons,
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par exemple, tous les jours l'inflamiriation aiguë ou lente du cerveau, certaines dispositions organiques de l'estomac, les affections du diaphragme et de toute la région épigastrique , produire soit la frénésie, ou le délire furieux passager, soit la manie, ou la folie durable; et l'on sait que ces maladies se guérissent par certains remèdes capables d'en combattre directement la cause physique.
Ce n'est pas uniquement la nature, ou l'ordre des idées, qui change dans les différents délires : les goûts , les penchants , les affections changent encore en même temps. Et comment cela pourrait-il ne pas être? Les volontés et les déterminations dépendent de certains jugements antérieurs dont on a plus ou moins la conscience, ou d'impressions organiques directes : quand les jugements sont altérés, quand les impressions sont autres, ces volontés et ces déterminations pourraient-elles rester encore les mêmes? Dans d'autres cas, où les sensations sont en général conformes à la réalité des choses, et les raisonnements, en général aussi, tirés avec justesse des sensations, nous voyons que le dérangement d'un seul organe peut produire des erreurs singulières relatives à certains objets particuliers, à certains genres d'idées; que, par suite, il peut dénaturer toutes les habitudes par rapport à certaines affections particulières de l'ame. Ces effets , le dérangement dont nous parlons les produit en modifiant d'une
Il manière profonde les penchants physiques dont il loutes ces habitudes dépendent. Je pourrais accumuler les exemples à l'appui de cette assertion. Je me borne à citer la nymphomanie, maladie étonnante par la simplicité de sa cause, qui pour l'ordinaire est l'inflammation lente des ovaires et de la matrice ; maladie dégradante par ses effets, qui transforment la fille la plus timide en une bacchante, et la pudeur la plus déUcate en une audace furieuse , dont n'approche même pas l'effronterie de la prostitution.
Que si, d'un autre côté , Ton voulait entrer dans le détail de tous les changements que l'état de maladie peut produire sur le moral; si l'on voulait suivre cet état jusque dans ses nuances les plus légères, pour assigner à chacune la nuance analogue qui doit lui correspondre dans les dispositions de l'esprit, et dans les affections ou dans les penchants, on s'exposerait sans doute â tomber dans des minuties ridicules , à prendre des rêves pour les vraies opérations de la nature, et des subtilités méthodiques pour les classifications du génie. On évite en effet bien rarement ce danger toutes les fois que, dans les recherches difficiles, on ne se borne pas à saisir les choses par les points de vue qui offrent le plus de prise à l'observation et au raisonnement.
Mais il ne s'agit ici ni de prouver ce qui frappe tous les veux, ni de mettre en avant de vaines hypothèses.
Les idées et les affections morales se forment en vertu des impressions que reçoivent les organes externes des sens, et par le concours de celles qui sont propres aux organes internes les plus sensibles. Il est prouvé par des faits directs , que ces dernières impressions peuvent modifier beaucoup toutes les opérations du cerveau.
Mais, quoique toutes les parties externes ou internes soient susceptibles d'impressions, toutes n'agissent pas, à beaucoup près, au même degré sur le cerveau. Celles qui sont le plus capables de le faire d'une manière distincte et déterminée, ne le font pas toujours d'une manière directe. Il existe dans le corps vivant, indépendamment du cerveau et de la moelle épinière, différents foyers de sensibilité, où les impressions se rassemblent, en quelque sorte, comme les rayons lumineux, soit pour être réfléchies immédiatement vers les fibres motrices, soit pour être envoyées dans cet état de rassemblement au centre universel et corn- | muu. C'est entre ces divers foyers et le cerveau | que les sympathies sont très -vives et Irès-mul- < tipliées; et c'est par l'entremise des premiers que les parties dont les fonctions sont moins éten- \ dues, et par conséquent aussi la sensibilité plus obscure, peuvent communiquer particulièrement, soit entre elles, soit avec le centre commun. Parmi ces foyers qui peuvent être plus ou moins nombreux, et plus ou moins sensibles, suivant les individus, nous en remarquerons trois principaux
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(non compris le cerveau et la moelle de l'épine) auxquels les uns et les autres se rapportent également. J'entends, i° la région phrénique, qui comprend le diaphragme et l'estomac, dont l'orifice supérieur est si sensible, que Vanhelmont y plaçait le trône de son archée ^ ou de son principe directeur de l'économie vivante. 2° La région hypocondriaque, à laquelle appartiennent, nonseulemeut le foie et la rate, mais tous les plexus abdominaux supérieurs, une partie considérable des intestins grêles, et la grande courbure du colon. Ces deux foyers se trouvent souvent confondus, dans les écrivains systématiques, sous le nom d'épigastre; mais comme ils diffèrent beaucoup par rapport aux effets physiques ou moraux que produisent les affections qui leur sont respectivement propres, la bonne doctrine médicale et la saine analyse exigent qu'ils soient distingués. 3° Le dernier foyer secondaire est placé dans les organes de la génération; il embrasse en outre le système urinaire et celui des intestins inférieurs.
Rappelons aussi que, indépendamment des impressions reçues par les extrémités sentantes externes et internes, le système nerveux est encore susceptible d'en recevoir d'autres qui lui appartiennent plus spécialement ; puisque leur cause réside ou agit dans son propre sein , soit le long du trajet de ses grandes divisions, soit dans ses différents foyers particuliers, soit à l'origine même des nerfs et dans leur centre commun.
§ ni.
Mais, pour que les impressions soient transmises d'une manière convenable ; pour que les déterminations, les idées, les affections morales qui en résultent, correspondent exactement avec les objets extérieurs, ou avec les causes internes dont elles dépendent, le concours de quelques circonstances physiques , que l'observateur peut parvenir à déterminer, est absolument indispensable.
Les opérations diverses dont l'ensemble constitue l'exercice de la sensibilité ne se rapportent pas uniquement au système nerveux ; l'état et la manière d'agir des autres parties y contribuent également. Il faut une certaine proportion entre la masse totale des fluides et celle des solides; il faut dans les solides un certain degré de tension, dans les fluides un certain degré de densité; il faut une certaine énergie dans le système musculaire, et une certaine force d'impulsion dans les liqueurs circulantes : en un mot, pour que les diverses fonctions des nerfs et du cerveau s'exécutent convenablement, toutes les parties doivent jouir d'une activité déterminée; et l'exercice de cette activité doit être facile, complet et soutenu.
D'ailleurs, les dispositions générales du système nerveux ne sont point indépendantes de celles des autres parties. Ce système n'est pas seulement
dans un rapport continuel d'action avec elles; il est aussi formé d'éléments analogues; il est, en quelque sorte, jeté dans le même moule : et si, par les impressions qu'il en reçoit , et par les mouvements qu'il leur imprime, il partage sans cesse leurs affections, il partage aussi leur état organique, par le tissu cellulaire qu'il admet dans son sein, et par les nombreux vaisseaux dont il est arrosé.
Dans l'état le plus naturel, les trois foyers secondaires, indiqués ci -dessus, exercent une influence considérable sur le cerveau. Les affections stomacales et phréniques , celles des viscères hypocondriaques , les différents états des organes de la génération , sont ressentis par tout le système nerveux. On observe que les dispositions même des extrémités sentantes , le caractère et l'ordre des déterminations sont modifiés par là, suivant certaines lois générales , non moins constantes que celles dont dépendent leurs mouvements réguliers : et le caractère des idées , la tournure et même le genre des passions , ne servent pas moins à faire reconnaître ces diverses circonstances physiques, que ces mêmes circonstances à faire présager avec certitude les effets moraux qu'elles doivent produire. Enfin , comme nous l'avons répété plusieurs fois, les opérations de l'intelligence et les déterminations de la volonté résultent non -seulement des impressions transmises au centre nerveux commun par les organes externes des sens, mais 3. 5.9
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encore de celles qui sont reçues dans tontes les parties internes.
Or, la sensibilité de ces dernières parties peut subir de grandes variations par l'effet des maladies dont elles sont susceptibles, et dont quelques-unes paraissent être plus particulièrement des maladies de la sensibilité même. En un mot, les combinaisons , les déterminations et les réactions du centre cérébral, tiennent à toutes ces données réunies ; et s'il imprime le mouvement aux différentes parties de l'économie vivante , sa manière d'agir est elle-même subordonnée aux divers états de leurs fonctions respectives.
Pour ramener les effets moraux des maladies à quelques points principaux et communs; pour montrer surtout la liaison de ces effets avec leurs causes, nous sommes forcés d'entrer dans quelques détails de médecine : mais nous rendrons ces détails fort courts, en évitant de discuter les motifs de la classification que nous allons adopter. Nous tâcherons surtout de rattacher directement toutes les considérations sur lesquelles nous nous arrêterons un moment, à l'objet précis de la question.
§ IV-
Dans la division générale des maladies on distingue celles qui affectent les solides , de celles qu'on peut regarder comme particulièrement propres aux fluides. Cette division , quoiqu'un peu
vague, est assez bonne au fond; elle peut être conservée. Il faut pourtant se garder de croire qu'elle soit exempte de tout arbitraire, ou de tout esprit de système, et qu'elle puisse devenir fort utile dans l'étude pratique de l'homme malade : car il est infiniment rare que les affections de ces deux grandes classes de parties vivantes ne soient pas compliquées les unes avec les autres. Peut-être l'état des fluides n'éprouve-t-il aucune modification qui n'ait sa source dans celui des solides, auxquels la plupart des physiologistes pensent que la vie est particidièrement attachée; ou plutôt les solides et les fli^ides sont-ils toujours, peut-être, affectés et modifiés simultanément.
Mais cette question serait absolument étrangère à l'objet qui nous occupe. Quoi qu'il en soit donc, les maladies des solides peuvent, à leur tour, être divisées en maladies qui s'étendent à des systèmes tout entiers, tels que les systèmes nerveux, musculaire, sanguin, lymphatique; et en celles qui se bornent à des organes particuliers, comme l'estomac, le foie, le poumon, la matrice, etc.
Les maladies des fluides peuvent également se diviser en maladies générales du sang, de la lymphe, du mucus, etc.; et en affections particulières dans lesquelles ces mêmes humeurs ont subi des altérations notables, ou sont agitées de mouvements extraordinaires, mais dont les effets se fixent sur une partie circonscrite, ou sur un organe particulier.
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On peut ajouter à cette seconde subdivision les maladies qui passent pour affecter également les solides et les fluides, comme le scorbut, les écrouelles, le rachitis, etc.; enfin, les maladies consomptives , avec ou sans fièvre lente, soit qu'elles paraissent tenir au dépérissement général de toutes les fonctions, soit qu'elles doivent être rapportées à la colliquation de quelque organe important.
Comme les affections propres du système nerveux ont l'effet le plus dii-ect et le plus étendu sur les dispositions de l'esprit et sur les déterminations de la volonté, elles demandent une attention particulière ; et leur histoire analytique, si elle était faite d'une manière exacte, permettrait de glisser plus rapidement sur les phénomènes relatifs aux autres affections.
Le système nerveux, comme organe de la sensibilité et comme centre de réaction d'où partent tous les mouvements, est susceptible de tomber dans différents états de maladie qu'on peut réduire, 1° à l'excessive sensibilité aux impressions, d'une part, et de l'autre à l'excès d'action sur les organes moteurs ; 2° à l'incapacité de recevoir les impressions en nombre suffisant, ou avec le degré d'énergie convenable, et à la diminution de Tac- | tivité nécessaire pour la production des mouvements ; 3° à la perturbation générale de ses fonctions, sans qu'on puisse d'ailleurs y remarquer d'excès nolable ni en plus, ni en moins;
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4" à la mauvaise distribution de l'influence cérébrale, soit qu'elle s'exerce d'iuie manière trèsinégale par rapport au temps (c'est-à-dire, qu'elle ait des époques d'excessive activité, et d'autres d'intermission , ou de rémission considérable), soit qu'elle se répartisse mal entre les différents organes , abandonnant en quelque sorte les uns pour concentrer dans les autres la sensibilité, les excitations , ou les forces qui opèrent les mouvements.
Ces diverses affections du système nerveux peuvent être idiopathiques , ou sympathiques ; c'est-àdire, dépendre directement de son état propre, ou tenir à celui des organes principaux avec lesquels ses relations sont le plus étendues. Elles peuvent, par exemple, être la suite d'une lésion du cerveau, de la présence de certaines humeurs, du pouvoir de certaines habitudes, qui troublent directement sés fonctions; ou résulter de l'état de l'estomac, de la matrice et des autres viscères abdominaux. J'observe que, dans les auteurs, ces diverses affections nerveuses se trouvent désignées indifféremment par le nom générique de spasme ^ mot, comme on voit, excessivement vague, et dont les médecins les plus exacts abusent euxmêmes beaucoup trop. Ce mot, au reste, paraît avoir été adopté par les solidistes pour exprimer tous les phénomènes indéterminés qu'accompagnent de grands désordres des fonctions, ou même certaines douleurs vives, sans qu'il y ait d'ailleurs
rien de changé dans l'état organique des parties, sauf cette disposition souvent passagère des nerfs qui les animent.
Suivant le degré d'énergie ou d'activité dont jouissent alors les viscères et les organes moteurs, ces affections produisent des effets très-différents. Celles qui sont spécialement dues au dérangement de certains organes, ou de certaines fonctions, ont aussi leur caractère propre, et se manifestent par des phénomènes très-particuliers.
On peut établir en général que, dans toutes les affections dites nerveuses, il y a des irrégularités plus ou moins fortes , et relativement à la manière dont les impressions ont lieu , et relativement à celle dont se forment les déterminations , soit automatiques , soit volontaires. D'une part , les sensations varient alors sans cesse, de moment en moment, quant à leur vivacité, à leur énergie, et même quant à leur nombre; de l'autre, la force, la promptitude et l'aisance de la réaction sont extrêmement inégales. De là, des alternatives continuelles de grande excitation et dé langueur, d'exaltation et d'abattement; une tournure d'esprit et des passions singulièrement mobiles. Dans cet état l'ame est toujours disposée à se laisser pousser aux extrêmes : ou l'on a beaucoup d'idées, beaucoup d'activité d'esprit; ou l'on est, en quelque sorte, incapable de penser. Robert Whitt a très-bien observé que les hypocondriaques sont, tour à tour, craintifs et courageux ; et comme les
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impressions pèchent habituellement en plus, ou en moins, relativement à presque tous les objets, il est extrêmement rare que les images répondent à la réalité des choses , que les penchants et les volontés restent dans un juste milieu.
Si maintenant, à ces inégalités générales que présentent, dans ce cas, les fonctions du système nerveux, vient se joindre la faiblesse des organes musculaires, ou celle de quelque viscère important, tel, par exemple, que l'estomac, les phénomènes, analogues quant au fond, se distingueront par des particularités remarquables. Dans les temps de langueur, Fimpuissance des muscles rendra plus complet , plus décourageant ce sentiment de faiblesse et de défaillance ; la vie semblera près d'échapper à chaque instant. De là, des passions tristes, minutieuses et personnelles; des idées petites, étroites, et portant sur les objets des plus légères sensations. Dans les temps d'excitation, qui surviennent d'autant plus brusquement que la faiblesse est plus grande , les déterminations musculaires ne répondent à l'impulsion du cerveau que par quelques secousses sans énergie et sans persistance. Cette impulsion ne fait que mieux avertir l'individu de son impuissance réelle; elle ne lui donne qu'un sentiment d'impatience , de mécontentement, d'anxiété. Des penchants quelquefois assez vifs, mais, pour la plupart, réprimés par la conscience habituelle de la faiblesse , en aggravent encore la décourageante
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impression. Comme l'organe spécial de la pensée lie peut agir sans le concours de plusieurs autres, comme il partage dans ce moment, jusqu'à certain point, l'état de débilité des organes du mouvement, les idées se présentent en foule; elles naissent, mais ne se développent pas; la force d'attention nécessaire manque: il arrive, enfin, que cette activité de l'imagination , qui semblerait devoir être le dédommagement des facultés dont on ne jouit plus, devient une nouvelle source d'abattement et de désespoir.
Par sa grande influence sur toutes les parties du système nerveux , et notamment sur le cerveau, l'estomac peut souvent faire partager ses divers états à tous les organes. Par exemple, sa faiblesse, jointe à l'extrême sensibilité de son orifice supérieur et du diaphragme, se communique rapidement aux fibres musculaires de tout le corps en général. Peut-être même ces communications ontelles lieu, relativement à quelques muscles particuliers, par l'entremise directe de leurs nerfs et de ceux de l'estoniac , sans le concours du centre cérébral commun. Quoi qu'il en soit, la vive sensibilité, la mobilité, la faiblesse du centre phrénique, sont constamment accompagnées d'une énervation plus ou moins considérable des organes moteurs ; et, par conséquent , les idées cl les
affections morales doivent présenter tous les caractères résultants de ce dernier état.
Mais, comme l'action immédiate de l'estomac sur le cerveau est bien plus étendue que celle du système musculaire tout entier, il est évident que ses effets seront nécessairement beaucoup plus marqués et plus distincts dans la circonstance dont nous parlons. Toute attention deviendra fatigue : les idées s'arrangeront avec peine, et souvent elles resteront incomplètes ; les volontés seront indécises et sans vigueur, les sentiments sombres et mélancoliques : du moins, pour penser avec quelque force et quelque facilité, pour sentir d'une manière heureuse et vive , il faudra que l'individu sache saisir ces alternatives d'excitation passagère qu'amène l'inégal emploi des facultés. Car la mauvaise distribution des forces, commune à toutes les affections nerveuses, est spécialement remarquable dans celles dont l'estomac et le diaphragme sont le siège primitif. L'observation nous apprend que les sujets chez lesquels la sensibilité et les forces de ces organes se trouvent considérablement altérées, passent continuellement , et presque sans intervalle, d'une disposition à l'autre. Rien n'égale quelquefois la promptitude, la multiplicité de leurs idées et de leurs affections; mais aussi rien n'est moins durable ; ils en sont agites, tourmentés, mais à peine laissent-elles quelques légers vestiges. Le temps de rémission vient, ils toml)ciit dans l'accableiTient ; et la vie s'écoule pour
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eux dans une succession non interrompue de petites joies et de petits chagrins, qui donnent à toute leur manière d'être un caractère de puérilité d'autant plus frappant, qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit d'ailleurs fort distingué.
Cette remarque, presque également applicable à l'un et à l'autre sexe, est vraie surtout pour le plus faible et le plus mobile.
Mais, quant aux affections nerveuses générales déterminées par celles des organes de la génération, il n'en est pas de même, à beaucoup près. Si quelquefois elles paraissent augmenter encore la mobilité des femmes, et porter leurs goûts et leurs idées au dernier terme du caprice et de l'inconséquence , souvent aussi ces affections produisent sur elles des effets analogues à ceux qu'elles amènent ordinairement chez les hommes : elles impriment à leurs habitudes un caractère de force et de fixité qui ne leur est pas naturel ; elles peuvent même leur donner une tournure de violence et d'emportement qu'on jugerait d'ailleurs incompatible avec des sentiments délicats et fins. En général, lorsque les femmes se rapprochent de la manière d'être des hommes, cet effet singulier dépend de l'état de la matrice et des ovaires : l'inertie et l'excès d'action de ces organes sont également capables de le produire; et l'on remarque alors tantôt une grande indifférence, tantôt le penchant le plus impétueux pour les plaisirs de l'amour.
Nous avons fait ailleurs le tableau sommaire des changements remarquables et subits que le développement de la puberté détermine dans tout le système moral. Les vives affections nerveuses des organes de la génération peuvent en occasioner quelquefois de plus brusques encore et de plus frappants. Souvent l'énergie ou la faiblesse de l'ame, l'élévation du génie, l'abondance et l'éclat des idées, ou leur absence presque absolue, et l'impuissance des organes intellectuels, dépendent uniquement et directement de l'état d'excessive activité, de langueur, de désordre où se trouvent ceux de la génération. Je ne parle même pas de certaines inflammations lentes auxquelles ils sont forts sujets, et qui peuvent dénaturer entièrement les fonctions de tout le système nerveux : je me borne à citer ces maladies spasmodiques singulières qu'on observe principalement chez les femmes, quoiqu'elles ne soient pas étrangères aux hommes ; maladies dont la source est évidemment dans le système séminal , et qui sont accompagnées de phénomènes dont la bizarrerie a paru , dans leS temps d'ignorance , supposer l'opération de quelque être surnaturel. Les catalepsies, les extases, et tous les accès d'exaltation qui se caractérisent par des idées et par une éloquence au-dessus de l'éducation et des habitudes de l'individu, tiennent le plus souvent aux spasmes des organes de la génération.
Sans doute ces maladies, qui semblent, en quel-
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que sorte, appartenir à l'état de lame plutôt qu'à celui des parties organiques, sont, après la folie et le délire proprement dits, celles qui nous montrent le plus évidemment les relations immédiates du physique et du moral. Cette évidence est même si frappante, qu'après avoir écarté les causes imaginaires admises par la superstition , il a bien fallu chercher d'autres causes plus réelles dans les circonstances physiques propres à chaque cas particulier. Nous sommes pourtant obligés de convenir qu'en faisant sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, marcher la théorie avant les faits , on n'a pas beaucoup avancé dans la connaissance des véritables procédés de la nature. Les fils secrets qui lient les dérangements des parties organiques à ceux de la sensibilité n'ont pas toujours été bien saisis ; mais la correspondance intime des deux genres de phénomènes est devenue de plus en plus sensible , et l'on a pu souvent déterminer avec assez d'exactitude ceux qui se correspondent particulièrement les uns aux autres dans les deux tableaux.
11 serait curieux de considérer en détail la suite des observations qui prouvent sattis réplique, et par des faits irrécusables, cette correspondance régulière. On pourrait y voir la manière de sentir , ou de recevoir les impressions , la manière de les combiner, le caractère des idées qui en résultent, les penchants, les passions, les volontés changer en même temps et. dans le même rap-
port que les dispositions organiques ; comme la marche de Taiguille d'une montre se dérange aussitôt qu'on introduit quelque changement dans l'état et dans le jeu des rouages. On verrait les plus grands désordres de ces facultés admirables , qui placent l'homme à la téte des espèces vivantes, et qui lui garantissent un empire si étendu sur la nature, dépendre souvent de circonstances physiques insignifiantes en apparence; et le rayon divin , indignement terni par l'atrabile et la pituite , ou par des irritations locales , dont le siège paraît étroitement circonscrit. Mais ici , plus les faits sont concluants , moins il est nécessaire de nous y arrêter. J'observerai seulement que les maladies extatiques et leurs analogues tiennent toujours à des concentrations de sensibilité dans l'un des foyers principaux, et particulièrement, comme on vient de le voir, dans le foyer inférieur. Or, le premier effet de cette concentration, en même temps que l'énergie et l'influence du foyer augmente, est de diminuer, dans une égale proportion, l'énergie et l'influence des autre? organes, et, par conséquent, de troubler leurs opérations et leurs rapports mutuels. Cet effet peut même aller jusqu'à suspendre leurs fonctions et l'exercice de leur sensibihté; et c'est ainsi qu'il finit quelquefois par ramener presque toute la vie à l'intérieur du système nerveux, qui paraît alors ne sentir que dans son propre sein , et n'être mis en activité que par les impressions qu'il y reçoit.
Pour ce qui regarde les affections nerveuses dont la cause réside dans les viscères hypocondriaques , je renvoie aux deux Mémoires sur les âges et sur les tempéraments. Il suffit de rappeler ici les principaux résultats de ces affections.
I" Elles donnent un caractère plus fixe et plus opiniâtre aux idées, aux penchants, aux déterminations.
2° Elles font naître, ou développent toutes les passions tristes et craintives.
3° En vertu des deux premières circonstances, elles disposent à' l'attention et à la méditation ; elles donnent aux sens et à l'organe de la pensée l'habitude d'épuiser, en quelque sorte, les sujets à l'examen desquels ils s'attachent.
4° Elles exposent à toutes les erreurs de l'imagination : mais elles peuvent enrichir le génie de plusieurs qualités précieuses; elles prêtent souvent au talent beaucoup d'élévation, de force et d'éclat. Et là-dessus on peut, en général, établir qu'une imagination brillante et vive suppose ou des concentrations nerveuses actuellement existantes, ou du moins une disposition très-prochaine à leur formation : elle-même, par conséquent, semble devoir être regardée comme une espèce de maladie.
5" Enfin, j'ajouterai que ces affections, quand elles sont portées à leur dernier terme, tantôt se transforment en démence et fureur (état qui résulte directement de l'excès des concentrations et
de la dissonance des impressions que cet excès entraîne), tantôt accablent et stupéfient le système nerveux par l'intensité , la persistance et l'importunité des impressions , d'où s'ensuivent et la résolution des forces, et l'imbécillité.
Il est aisé de voir, d'après ce qui précède, que les états nerveux, caractérisés par l'excès de sensibilité, se confondent avec ceux que nous avons dit dépendre de la perturbation , ou de l'irrégularité des fonctions du système. En effet, une excessive sensibilité générale manque rarement de concentrer son action dans l'un des foyers principaux; et le cerveau lui-même, considéré comme organe pensant, peut devenir, dans beaucoup de cas, le terme de cette concentration ; ou bien (et ce cas -ci paraît le plus ordinaire) à des temps d'excitation générale extrême succèdent des intervalles d'apathie et de langueur; seconde circonstance qui, tantôt seule, et tantôt de concert avec la première, accompagne presque toujours le désordre des fonctions nerveuses.