‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 9 sur 20 · VIL · texte numérisé non relu

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Durant l'enfance , la tendance générale des humeurs les porte donc vers la téte. A mesure que l'enfant approche de l'adolescence , cette première direction s'affaiblit; et la poitrine devient, de plus en plus, le terme principal des congestions. Les relations des organes de la génération et de ceux de la poitrine ne s'expliquent point par l'anatomie ; mais tous les faits de pratique les attestent. Les maladies des glandes des aines et de celles du poumon , l'état des testicules et celui de la trachée ou du larynx, les affections de l'utérus et des mamelles, par la manière dont on les voit se produire mutuellement, ou se balancer, ne permettent pas de méconnaître ces relations singulières. Ainsi, l'on sera moins étonné de voir que les efforts particuliers de la nature aient lieu à la fois dans ces deux espèces d'organes, dont la situation respective exige pourtant la division mécanique des forces ou des moyens qu'elle met alors en usage.

D'un autre côté, même sans adopter entièrement l'application que la chimie moderne a faite de la théorie de la combustion à celle de la chaleur animale (i), je ne pense pas qu'on puisse

(1) On a fait de fortes objections contre cotte application

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mettre en doute l'influence de la respiration sur la production de cette chaleur : et l'on sait d'ailleurs assez quelle action spéciale la chaleur en général , et celle de la vie en particulier , exercent sur les organes de la génération , dont elles paraissent être le stimulant le plus efficace et le plus constant.

Enfin , l'expérience nous apprend qu'une plus grande chaleur pousse le sang avec plus d'abondance et de force vers le poumon ; que la résorption de la semence porte dans le sang les causes indirectes d'une chaleur nouvelle; que les congestions sanguines du poumon , ou les irritations locales qu'une circulation tumultueuse et gênée y produit quelquefois, excitent directement les organes de la génération, donnent un penchant plus vif pour les plaisirs vénériens. C'est ici l'un de ces nombreux exemples que l'économie animale présente, et dans lesquels on voit les phénomènes s'entrelacer, en quelque sorte, et devenir tour à tour effet et cause, sans qu'il soit possible de démêler celui dont un, ou plusieurs

trop dogmatique et trop absolue : Dumas , célèbre professeur de Montpellier, a résumé celles qui avaient été faites avant lui, et il en a proposé de nouvelles qui paraissent en effet assez difficiles à réfuter. (Voyez ses Éléments de Physiologie, ouvrage du mérite le plus distingué). Il serait possible d'en faire encore quelques autres qui me paraissent avoir aussi quelque poids.

autres ne sont que la conséquence. Voilà ce qui fait dire à Hippocrate que la vie est un cercle ^ où Von ne peut trouver ni commencement ni fin : car, ajoute-t-il, dans un cercle, tous les points lie la circonférence peuvent être fin ou commeni ement : et rien n'est plus propre à faire voir comment, dans l'organisation , toutes les parties sont liées entre elles; comment, dans les fonctions, il n'en est point qui ne se supposent les unes les autres, et qui ne soient plus ou moins nécessaires

! à l'ordre du tout.

Les circonstances physiques , particulières à

)iradolescence, sont donc naturellement enchaînées entre elles ; elles forment un système auquel viennent se rapporter encore quelques phénomènes accessoires, dont l'exposition nous entraînerait dans des détails trop minutieux : et comme la plus remarquable de toutes ces circonstances, je veux dire le développement, ou l'action nouvelle des organes de la génération, exerce une grande influence sur l'état moral ; comme elle crée tout à coup d'autres idées et d'autres penchants, nous ne pouvons douter que le nouvel état moral ne tienne, du moins d'une manière médiate, à l'ensemble de ces mêmes circonstances , et ne se coordonne avec celles qu'on eût , au premier aspect , dû le moins soupçonner d'y contribuer par de véritables rapports.

Mais je me propose de revenir sur ce sujet dans le Mémoire suivant , où nous considérerons Tin-

fluence des sexes. Contentons -nous maintenant' de quelques observations générales.

Il est évident que l'adolescence introduit dans le système une série nouvelle de mouvements. Elle trouve déjà le tissu cellulaire et toute la contexture des solides dans un état de condensation, d'élaboration, d'énergie que manifeste la force, journellement croissante, des opérations. Déjà le sang et les autres humeurs ont acquis un degré considérable de vitalité. L'adolesceuce, en faisant refluer dans le sang un nouveau principe extrêmement actif, augmente beaucoup encore les qualités stimulantes de ce fluide. La proportion de la partie colorante et de la partie fibreuse, relativement aux autres, augmente dans les mêmes rapports; et les solides, plus vivement excités,, plus complètement réparés, deviennent aussi, de jour en jour, plus denses et plus vigoureux.

La fin de cette époque n'est , en quelque sorte, que le passage de l'adolescence à la jeunesse; oui la jeunesse n'est que le complément de l'adolescence. On pourrait se dispenser de les séparer par des distinctions absolues; elles ne sont séparéesdans la nature que par des nuances. Cependant les . anciens médecins avaient observé que vers l'âge de vingt-un ans , il se fait une troisième révolution qui termine quelques maladies des âges précédents ; révolution marquée ordinairement, et en général, par une espèce de mortalité climatérique , et dans chaque cas particulier , par un surcroît d'activité

dans le système artériel , d'où résultent des dispositions plus habituelles aux fièvres aiguës inflammatoires, et aux affections chroniques du même genre. En effet, dans la secousse qui se fait sentir alors à toute la machine, d'une manière si évidente pour (les yeux attentifs , la vie et la densité des humeurs, la force et le ton des organes paraissent redoubler, pour ainsi dire, brusquement. Mais, encore une fois, ce n'est pas un nouvel ordre de phénomènes; c'est une gradation plus forte , une nuance plus marquée de l'énergie des fonctions.

Au début de l'adolescence, le cerveau, comme étonné des impressions singulières qui lui parviennent , en démêle mal d'abord le véritable sens : leur nombre et leur nouveauté ne lui laissent pas le pouvoir d'en saisir les rapports. C'est le moment, dans l'ordre même le plus naturel, où l'organe cérébral tout entier reçoit le plus de ces impressions que nous avons dit lui être plus spécialement propres, de celles dont les causes agissent dans son sein même : c'est aussi le moment où l'imagination exerce le plus d'empire : c'est l'âge de toutes les idées romanesques, de toutes les illusions ; illusions qu'il faut bien se garder , sans doute , d'exciter et de nourrir par art , mais qu'une fausse philosophie peut seule vouloir dissiper entièrement , sans choix et tout à coup. Alors toutes les affections aimantes se transforment si facilement en religion, en culteon! adore les puissances invisibles , comme sa maîtresse , peut'

être uniquement parce qu'on adore, ou qu'on ai besoin d'adorer une maîtresse; parce que tout remue des fibres devenues extrêmement sensibles,, et que cet insatiable besoin de sentir dont on estt tourmenté ne peut toujours se satisfaire suffisara-ment sur des objets réels. De là, non-seulement: résultent beaucoup de jouissances et de bonheur* pour le moment, mais naissent et se développent; la plupart de ces dispositions sympathiques et: bienveillantes , qui seules assurent le bonheur futur et des individus qui les éprouvent , et de ceux qui, dans la vie, doivent faire route commune avec eux.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'âge où l'on sent le plus, où l'imagination jouit de la plus grande activité, est, sans contredit, aussi celui où se recueillent le plus de ces idées et de ces sentiments, qui ne sont encore, pour ainsi dire, que de vagues impressions , mais qui forment la collection la plus précieuse pour l'avenir : et quand la réflexion vient enfin prédominer sur toutes les opérations de l'organe cérébral , elle s'exerce principalement sur les matériaux qui lui ont été fournis par cette époque intéressante.

Quant à la jeunesse proprement dite, elle commence, nous venons de le voir, au temps où la force et la souplesse des solides , la densité , les propriétés stimulantes et la vivacité dans le mouvement des humeurs, commencent elles-mêmes à se trouver réunies et portées au plus haut degré.

I.e système nerveux et les organes musculaires ^ont montés alors à leur plus haut ton. Rien ne résiste à l'énergie du cœur et des vaisseaux arté- T iels. Les différentes circulations , et toutes les fonctions vitales qui en dépendent, s'exécutent avec une véhémence qui ne reconnaît point d'obstacles. Aussi cet âge est-il tout à la fois celui des

;i maladies éminemment aiguës , des passions impétueuses , et des idées hardies , animées par tous les sentiments de l'espérance.

Il Nous avons dit que depuis la naissance de l'enfant, et même depuis la formation du fœtus, jusqu'à l'âge de quatorze ans, le volume et la prédominance du cerveau appellent particulièrement le sang vers la téte; que depuis quatorze ans jusqu'à la fin de la jeunesse, les humeurs se portent, particulièrement aussi, vers la poitrine. Les crachements de sang , ou plutôt les hémorragies pulmonaires , peuvent distinguer pathologiquement toute cette dernière époque. Mais sa durée n'est peut-être pas facile à déterminer avec précision ; et les observateurs ne nous fournissent aucun résultat satisfaisant touchant le terme qu'il convient de lui fixer. Il paraît que , chez quelques sujets précoces, ce terme arrive à vingt -huit ans, moment de la quatrième révolution septénaire , ou de la seconde quatuordécimale; mais le plus ordinairement ce n'est que vers trente -cinq , à la fin de la cinquième révolution : et cela vient de ce que la première époque, ou celle de la direction

l'JO INFLUENCE DES AGES

du sang vers la tête, se prolonge encore jusqu'à vingt-un ans, cette direction ne s'aff'aiblissant que par degrés insensibles; de sorte que, jusqu'à cette troisième révolution, les humeurs se portent presque également vers les différentes parties situées au-dessus du diaphragme , et que c'est alors seulement que les organes pulmonaires deviennent le terme spécial de la congestion. Or, voilà pourquoi les hémorragies nasales se reproduisent bien long-temps encore après quatorze ans; et que depuis lors, jusqu'il vingt-un, les esquinancies, qui semblent former l'intermédiaire entre les maladies de la téte et celles de la poitrine, sont si communes et si dangereuses.

Ainsi donc , c'est vers trente-cinq ans qu'il faut placer le passage de la jeunesse à l'âge mûr. Cette époque est celle des plus notables changements dans le physique et dans le moral de l'homme.

§ VIII

Jusqu'à ce moment , l'activité du système nerveux , l'énergie du cœur et des artères , la vie et l'impétuosité des humeurs, ont surmonté facilement toutes les résistances que la force et le ton , toujours croissants , des solides opposent au mour vement circulatoire et à l'exercice des diverses fonctions, dont ce mouvement lui-même fait une partie essentielle. Beaucoup de vaisseaux se sont successivement oblitérés : les parois et les extré-

SUR LES id:ées. ^'J\ mités des autres, en s'étendant et devenant, de |()nr en jour, plus denses et plus fermes, ont 1 t^rdu par degrés de leur souplesse; elles sont ilevenues, de plus en plus, incapables de céder. ^[ais l'énergie vitale s'est accrue dans une plus i^iande proportion, elle peut surmonter sans peine ces premiers obstacles; et les actes de la vie ne sont encore accompagnés d'aucun sentiment de ^ène et de travail. Aussi , la conscience de sa force pousse-t-elle sans cesse le jeune homme hors de lui-même : elle n'inspire à son cœur et à son cer- \ eau que des affections et des idées de confiance et de bonheur.

Tout le temps que dure ce premier état respectif des vaisseaux et des forces vitales, la pléthore sanguine est dans le système artériel; c'est-àdire , que les artères contiennent une plus grande abondance relative de sang : et les hémorragies sont fournies directement par leurs extrémités. -Mais au moment où la résistance des solides commence à contre-balancer l'action du système ner- Neux et l'impulsion des humeurs, il se fait une révolution presque subite dans la distribution du sang : la pléthore passe des artères aux veines. \lors paraissent les hémorragies variqueuses.

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer le mécanisme ile ces deux états différents de la circulation, et le passage de l'un à l'autre : il nous suffit de les ('noncer comme des faits constants, et faciles d'ailieurs à vérifier par l'observation journalière. La

pléthore veineuse commence à se former, ou du moins elle se fait remarquer d'abord dans la veine porte et dans ses principales dépendances. Cette pléthore tient, en général, à la lenteur plus grand (t de la circulation dans les veines : il est donc naturel que sa première apparition ait particulièrc^ment lieu dans ceux de ces vaisseaux où le cours du sang est toujours le plus paresseux.

Quand l'action de la vie commence à rencontrer de fortes résistances , et le mouvement des fluides à se faire avec moins de facilité , ce sentiment de force et de bien-être (i) qui caractérise la jeunesse ne disparaît pas tout à coup ; mais il diminue de jour en jour, d'une manière remarquable. L'homme commence à ne plus se croire invincible ; il s'aperçoit que ses moyens sont bornés. Ses idées et ses affections ne s'élancent plus» au loin avec la même hardiesse : il n'a plus cette* confiance sans bornes dans lui - même ; et , par;

(i) Le bien-être n'est cependant pas toujours dans un rap- • port direct avec l'énergie vitale. Celle-ci peut être quelquefois si forte, qu'elle occasione par cela même un sentiment habituel d'inquiétude et de malaise. Le bien-être ne vient alors qu'avec l'âge , ou ne pai-aît que dans les temps de faiblesse. Cardan raconte que lorsqu'il se portait bien, nonseulement il était tourmenté de l'activité la plus malheureuse, mais qu'il se trouvait alors presque incapable de l'attention qu'exigent les travaux de l'esprit : pour jouir de toutes ses far cultés morales, il avait besoin d'être malade, ou de fixer cette inquiétude dévorante par des douleurs artificielles.

une conséquence nécessaire, bientôt il perd une grande partie de celle qu'il avait dans les autres.

La sagesse et la circonspection tiennent, en effet , à l'insuffisance présumée des moyens dont on dispose. Tant qu'on ne suppose même pas la possibilité de cette insuffisance, on marche directement et sans hésiter vers chaque but que le désir indique. Mais sitôt qu'on se défie de ses moyens, on sent la nécessité de n'en néghger aucun, d'augmenter leur puissance par un meilleur usage ; on cherche à les fortifier de tous les secours extérieurs que l'observation et l'expérience peuvent fournir. La situation présente de l'homme commence à l'occuper sérieusement; et ses regards ne se portent pas sans inquiétude vers l'âge qui s'avance. C'est le moment d'économiser, d'étendre tous les moyens actuels, de se créer des ressources pour l'avenir. Aussi, l'âge mûr est-il caractérisé, chez tous les grands peintres de la nature humaine , par des déterminations plus mesurées et plus réfléchies ; par le soin de ménager les hommes avec lesquels on a des rapports , et de cultiver l'opinion publique; par une plus grande attention donnée - à tous les moyens de fortune.

Si nous remontons à la source même du bonheur , nous verrons qu'il consiste particulièrement dans le libre exercice des facultés, dans le sentiment de la force et de l'aisance avec lesquelles on les met en action. Les opérations des organes ne sont pas toutes également nécessaires; et parmi 3. ^ 18

INFLTIEJVCE DES AGES

les besoins, il en est qui souffrent plus d'interruptions, ou de retards, que les autres : mais c'est un besoin général pour la machine vivante , de sentir et d'agir; et la vie est d'autant plus entière, que tous les organes sentent et agissent plus fortement , sans sortir toutefois de l'ordre de la nature. Voilà ce qui constitue le bien-être physique : et c'est encore en cela que réside le bonheur moral, qui en est un résultat particulier, ou plutôt qui n'est que ce même bien-être, considéré sous un autre point de vue , et dans d'autres rapports.

Je crois pouvoir me dispenser d'ajouter ici, qu'il n'est pas toujours nécessaire pour le bonheur d'éprouver actuellement même les impressions dont il dépend : il suffit souvent de leur souvenir et de la conscience qu'elles restent en notre pouvoir.

Mais lorsque cette conscience devient incertaine ; lorsque le sentiment des forces commence à s'émousser , l'existence prend déjà quelque chose d'inquiet et de fâcheux : l'imagination a, dès lors, besoin de se rassurer par les impressions d'une force factice , exercée sur les objets extérieurs ; impressions qui , constatant elles-mêmes ce commencement de décadence , n'en font que mieux sentir le vide qu'on cherche à remplir par elles, et sont de bien faibles dédommagements à des pertes trop véritables. L'âge mûr est donc encore celui de l'ambitio-j , de cette passion égoïste et

sombre , dont les jouissances ne font qu'irriter crinsatiables désirs.

Nous avons vu qu'au moment où l'activité de la circulation s'affaiblit , le système veineux s'engorge , et les hémorragies deviennent variqueuses. Les mouvements vitaux , qui se mettent presque tous en rapport avec celui du sang , se font alors avec plus de lenteur: les maladies sont moins inflammatoires; leur marche, leurs crises, leurs solutions prennent un caractère général, en quelque sorte , chronique. Nous avons vu d'ailleurs que le système de la veine-porte, où le cours d'un sang épais et gras n'est pas aidé par l'action directe des muscles, comme dans les vaisseaux externes, est le premier à ressentir le changement dont dépend la pléthore veineuse. Les humeurs qui reviennent de toutes les parties flottantes du bas -ventre cheminent avec plus d'embarras : les viscères que cette cavité contient , et particulièrement le foie et la rate , sont sujets à s'obstruer. De là , ces maladies hypocondriaques si tenaces, dont l'effet n'est pas seulement d'exagérer le sentiment de la diminution des forces, mais encore de donner à toutes les idées et à tous les penchants une tournure singulière d'opiniâtreté : de là , ces conceptions plus fortes, plus réfléchies; ces passions plus lentes à se former, mais plus profondes et plus incurables. Et l'on ne dira pas que les dispositions de l'esprit et de l'ame doivent alors être rapportées à la seule expérience, aux combinaisons nou-

velles et plus nombreuses qu'amène la durée de la vie; car les sujets dans lesquels la résistance des solides et la géne de la circulation du sang veineux abdominal se manifestent avant le temps , sont également précoces relativement aux idées et aux affections de cette troisième époque.

Ainsi donc , soit par l'impression directe de la plus grande résistance des vaisseaux , et d'une faiblesse relative que cette résistance entraîne après elle , soit par les effets les plus prochains de la pléthore veineuse qui commence à s'établir alors, on explique facilement les habitudes morales propres à l'âge mûr : et les traits qui le caractérisent sont l'ouvrage immédiat et nécessaire de quelques changements physiques, qu'on pourrait juger de peu d'importance au premier coup-d'œil.

J;a durée de l'âge mûr n'est pas la même chez tous les hommes. Elle comprend une période ou de quatorze, ou de vingt-un ans, suivant la constitution primitive du sujet, le genre de vie qu'il mène , les maladies qu'il a éprouvées. Pour les personnes dont la jeunesse a été précoce, ou valétudinaire, l'âge mûr se termine quelquefois vers la quarante -neuvième année; mais souvent il se prolonge jusqu'à la cinquante-sixième. Sa terminaison est marquée par une cinquième, ou sixième révolution, très-sensible dans l'économie vivante. Cette révolution occasione différentes maladies, et ces maladies amènent des crises qui méritent toute l'attention des observateurs. L'époque n'en est

oiière moins dangereuse pour les hommes que celle de la cessation des règles (qui, par certaines raisons particulières, la devance dans les climats chauds et tempérés) ne l'est ordinairement pour les femmes : c'est pour les deux sexes un véritable âge climatérique. La pratique de la médecine nous présente chaque jour le tableau de cette révolution; et la comparaison attentive des tables de mortalité confirme ses effets. Car on voit clairement dans ces tables que les probabilités de la vie ne vont point en augmentant, ou diminuant d'un pas égal , et suivant la marcbe progressive établie par le plus grand nombre des calculateurs; mais que cette marche est souvent suspendue , ou devient stationnaire à différentes époques , et qu'elle semble même quelquefois devenir rétrograde pendant certains moments, à la vérité fort courts.

Quand l'homme échappe aux dangers de cet âge climatérique, il entre alors dans la vieillesse.

§ IX

Pendant tout le temps que durent les congestions hypocondriaques abdominales , les glandes sont plus sujettes aux dégénérations squirrheuses : il se forme même assez souvent alors des corps comme glanduleux dans différents points du tissu cellulaire. Ces états sont toujours accompagnés d'affections del'ame tristes et mélancoliques. Mais

INFLUKNCK DES AGES

vers la première septénaire de la troisième époque, c'est-à-dire, vers la quarante - deuxième année, il se fait, pour l'ordinaire, un changement qui dissipe en grande partie les maladies dominantes jusqu'alors , et qui les remplace par des maladies nouvelles.

En s'élaborant de plus en plus, les humeurs ne peuvent éviter de prendre un certain degré d'acrimonie : cette acrimonie y produit un commencement de décomposition ; elles deviennent plus ténues et plus fluides. Les embarras de la circulation dans le bas - ventre diminuent dès ce moment; et les affections directement dépendantes de l'engorgement de la veine -porte font place à la goutte, à la gravelle, à la pierre, au rhumatisme, aux dispositions apoplectiques, au catarrhe suffocant , qui n'est lui-même qu'une véritable apoplexie du poumon.

Ces différentes maladies, dont les rapports mutuels ont excité plus d'une fois l'attention des observateurs , paraissent dépendre du mouvement de fonte dont nous venons de parler ; de la diminution des diverses perspirations insensibles , soit internes, soit externes; de la quantité plus grande des parties terreuses que cette diminution laisse alors dans les fluides. Cette quantité n'est plus employée tout entière à l'accroissement , ou à la réparation des os : et par l'effet direct de la décomposition des fluides, le phosphate calcaire et différents autres éléments terreux, ou salins, s'en

SLR LKS IDIJIÎS. 279

• séparent précipitamment; ils n'ont plus le temps > d'être complètement évacués par les émonctoires naturels; ils se déposent sur certains organes, et forment des concrétions osseuses , ou pierreuses , de différents caractères , suivant la manière dont leurs molécules s'arrangent, et les dispositions du gluten qui les unit.

Telles sont les circonstances auxquelles paraissent devoir être rapportés les dépôts goutteux , la gravelle, la pierre, les ossifications artérielles, et les concrétions pierreuses de toute espèce.

En même temps , l'acrimonie des humeurs agit sur les nerfs, ou sur leurs enveloppes, sur les muscles , ou sur leurs gaines aponévrotiques : les parties les plus acres se réunissent par une espèce d'attraction élective; elles vont se fixer sur un organe spécial. De là , le rhumatisme , l'apoplexie, le catarrhe suffocant.

Enfin, la diminution, tous les jours plus marquée, de la transpiration insensible extérieure, résultat nécessaire de raffait)lissement graduel de la circulation, de l'endurcissement de la peau, et de toutes les causes combinées dont nous venons de faire mention, produit et rend nécessaires les évacuations catarrhales de la gorge , du poumon , de la vessie, etc., qu'on observe particulièrement chez les vieillards.

Ces diverses circonstances physiques forment un ensemble, une sorte de système: et il est aisé de voir qu'elles se lient et correspondent intime-

aSo INFLUENCE DES AGES

ment avec celui des affections morales propres à cette même époque de la vie.

Au moment où les humeurs perdent une partie de leur ténacité , les penchants et les idées qui dépendent de l'engorgement des viscères abdominaux commencent à perdre également , et dans la même proportion , une partie de leur caractère opiniâtre. Presque toujours les dispositions mélancoliques s'affaiblissent alors; souvent même elles disparaissent entièrement. Mais , d'un côté, l'acrimonie des humeurs, surtout celle de la bile, qui prend une activité singulière, et stimule plus vivement les extrémités nerveuses ; de l'autre , la rigidité des solides, qui, de jour en jour augmentant, multiplie aussi de jour en jour les résistances ; ces deux circonstances, dis-je, déterminent une forte réaction de l'organe nerveux sur lui-même. Il semble que la vie revienne sur ses pas, que l'homme commence une nouvelle jeunesse (i). Les idées reprennent de la hardiesse, en conservant le degré de force et de consistance qu'elles ont acquis; les passions deviennent vio-

(i) Cette espèce de seconde jeunesse est plus marquée chez certains sujets que chez Ui phipart des autres. On la voit quelquefois ramener presque les illusions et les rêveries heureuses de l'adolescence. J. J. Rousseau nous en offre un exemple singulier. Qui ne se rappelle la partie des Mémoires de cet homme extraordinaire, relative à cette époque de sa V ie ?

SUR LES id:ées. 281 lentes et colériques. Telle est, en particulier, I.i tournure des sujets disposés à l'apoplexie, chez qui les extrémités, suivant l'expression de Bordeu, forment une espèce de conjuration contre la tête, en y poussant avec violence les humeurs, ou peutêtre en dirigeant .vers elle l'action d'autres causes d'un mouvement excessif.

L'apparition de la goutte, du rhumatisme, ou de la pierre , ne change pas moins l'état moral que l'état physique. Toutes ces différentes maladies sont le plus souvent, de véritables transformations de celles qui tiennent aux embarras de la circulation dans le système de la veine -porte. 'Elles peuvent devenir la cause de vives souffrances : mais, dans le principe, elles sont de véritables crises; elles prouvent l'énergie de l'action vitale : et quand le rhumatisme et la goutte ont ■un cours régulier, je veux dire , quand leur cause •se porte sur les extrémités, et ne reflue point vers les organes internes ; quand les matériaux de la pierre s'évacuent en sable léger, à mesure qu'ils se rassemblent dans la vessie , ou dans les reins , la nature , satisfaite d'avoir éloigné son ennemi , mêle souvent alors aux douleurs même les plus vives un sentiment de bien-être qui se manifeste par l'activité de l'esprit , par les affections bienveillantes et la gaîté. Mais si l'humeur lithique , goutteuse, ou rhumatismale, est au contraire^incertairie dans sa direction; si elle affecte, ou menace d'affecter les parties précordiales, alors l'inquié-

tilde, l'anxiélé, s'emparent de tout l'être sensitif,, l'esprit est sans force et sans lumière, l'ame se re-fuse à tous les sentiments de bonheur.

En entrant dans la vieillesse, l'homme s'aper-çoit trop évidemment de son déclin. Mais cet effett ne date pas uniquement de l'époque qui le mett en évidence. Il y a déjà long-temps qu'après être; parvenue à son plus haut sommet , la vie roule ett se précipite, avec une vitesse toujours accélérée, vers cet abîme où toutes les existences passagères vont s'engloutir. Mais c'est au moment dont je; parle, que chaque pas de la chute devient sen^sible. Les solides acquièrent encore plus de den sité, plus de roideur; la gêne de l'influence vitale s'accroît sans cesse ; les humeurs , mal dépurées par des excrétions incomplètes ou languissantes , se décomposent de plus en plus : et soit par les irritations contre nature qu'elles portent dans le système nerveux , soit par la faiblesse , ou par l'embarras des fonctions réparatrices , ce système perd progressivement de ses forces ; le principe même du mouvement s'affaiblit, à mesure que les instruments deviennent moins capables d'obéir son impulsion.

Sans entrer dans de nouveaux détails , on doit sentir qu'à raison des progrès de l'âge, les opérations de l'esprit doivent, de jour en jour, prendre plus de lenteur et d'hésitation; le caractère, devenir de plus en plus timide, défiant, ennemi de toute entreprise hasardeuse. La difficulté d'être

su» LES IDÉES. 283

augmente alors dans une progression continuelle; le sentiment de la vie ne se répand plus au-dehors; une nécessité fatale replie sans cesse le vieillard sur lui-même : et ne voit -on pas que cet éi^oïsme , qu'on lui reproche , est l'ouvrage immédiat de la nature ?

Mais si le vieillard n'existe qu'avec peine (i), il agit avec bien plus de peine encore : il ne rencontre partout que des résistances. Les corps extérieurs semblent prendre , à son égard , une force d'inertie à chaque instant plus invincible. Ses propres organes se refusent aux ordres de sa volonté. Tout le ramène de plus en plus au repos; jusqu'à ce qu'enfin l'absolue impossibilité de soutenir même les faibles impressions d'une vie défaillante, lui rende nécessaire et désirable ce repos éternel (i) que la nature ménage à tous les êtres , comme une nuit calme après un jour d'agitation (3).

(1) Sentir, et surtout sentir distinctement, est un véritable travail pour lui. L'organe nerveux n'a plus assez de souplesse et d'agilité pour saisir , combiner et distinguer beaucoup de sensations à la l'ois. Les vieillards, ceux même qui ont conservé le mieux leurs organes et leurs facultés, n'entendent que du bruit dans la conversation de plusieurs personnes.

(2) Quelques personnes, qui se disent pieuses, ont amèrement censuré cette expression, qui cependant est littérale-

-menl traduite d'une prière de l'église pour les morts.

(3) La vieillesse pourrait se diviser en différentes époques septénaires, aussi-bien que les autres grandes périodes de la vie. Mais ce ne sont plus de véi'itables crises qui marquent

On a remarqué depuis long- temps que dansla vieillesse les impressions les plus récentes s'effacent aisément, que celles de l'âge mûr s'affai-| blissent, mais que celles du premier âge rede-î viennent, au contraire, plus vives et plus nettesi Ce phénomène, très-constant et très -général, esfe en effet bien digne d'attention : il a dû fixer particulièrement celle des métaphysiciens et des mo4 ralistes. D'après notre manière de voir, il peut, je crois, s'expliquer facilement.

Dans l'enfance , la mollesse du cerveau le rend susceptible de toutes les impressions : sa mobilité les multiplie et les répète indéfiniment et sans! cesse; j'entends celles qui sont relatives aux objets que l'enfant a sous les yeux, et qui intéres-i sent sa curiosité. Or , ces objets sont bornés quanta à leur nombre, et les rapports sous lesquels iti les considère sont très-simples ; de sorte que la; puissance de l'habitude se joint pour lui bientôti à l'influence des premiers et des plus pressants^ besoins, à l'attrait de la plus vive nouveauté. Touti concourt donc à donner alors aux combinaisons> que fait l'intelligence naissante un caractère du-

ces époques : lu nature ne fait maintenant que d'impuissants efforts; et chaque secousse accélère, ou coiiUrme son déclin, au lieu de le suspendre, ou d'en réparer les effets.

SUR LES IDÉKS. 285

lable; à les identifier, en quelque sorte, avec l'organisation; à les rapprocher des opérations automatiques de Tinstinct.

Mais, à mesure que le cerveau devient plus ferme, et que les extrémités sentantes, garanties par des enveloppes plus denses, se trouvent moins immédiatement exposées à l'action des corps extérieurs, les impressions deviennent moins vives, leur répétition moins facile; la commuuication des divers centres de la sensibilité , moins rapide ; en un mot, tous les mouvements prennent plus de lenteur. En même temps, le nombre des objets à considérer augmentant de moment en moment, leurs rapports se compliquent, et l'universi s'agrandit.

Or, si la rigidité des organes rend les impressions difficiles , embarrassées , il est impossible qu'elle ne les rende pas incomplètes : car leur perfection tient surtout à la liberté des mouvements qui les produisent, ou qui les accompagnent; et leur trace n'est forte et durable qu'autant qu'elles sont elles-mêmes vives, nettes et profondes.

Et si, d'autre part , la grande variété des objets multiplie et diversifie les impressions, elle les rend aussi, par là même, faibles et confuses : leur souvenir, auquel d'ailleurs l'influence d'une entière nouveauté ne donne plus cette vivacité native, exclusivement réservée au premier âge, n'a pas le temps de se graver profondément dans le

cerveau ; elles n'y laissent que des empreintes, en quelque sorte, équivoques, et dont la durée dépend de celle du système d'idées et d'affections auxquelles on est alors livré.

Ainsi donc, au moment où le besoin de rece-voir et de combiner des impressions nouvelles cesse de se faire sentir; au moment où, pour ainsi dire, aucun objet n'excite plus la curiosité! des organes, ni celle d'un esprit rassasié, l'oni doit voir, et l'on voit en effet, les souvenirs s'ef-facer dans l'ordre inverse où les impressions ontt été reçues, en commençant par les plus récentes, , qui sont les plus faibles, et remontant jusqu'aux . plus anciennes , qui sont les plus durables. Et à . mesure que celles dont la mémoire était comme surchargée s'évanouissent, les précédentes , qu'elles offusquaient , reparaissent. Bientôt tous les intérêts, toutes les pensées qui nous ont le plus occupés dans le cours des âges postérieurs , n'existant plus pour nous , les moments où nous avons commencé de sentir peuvent seuls rappeler encore vers eux nos regards; ils peuvent seuls ranimer notre attention défaillante, jusqu'à ce qu'enfin nous cessions d'être , en perdant presque à la fois et les impressions du moment présent, et les traces de ces images brillantes et magiques que laissent dans notre cerveau les premières lueurs de la vie.

Il n'est pas rare de voir les vieillards tomber dans une véritable e^ifance. Non -seulement leurs idées et leurs passions se rapportent alors uni-

quement aux mêmes appétits directs que celles de l'auimal qui vient de naître; mais ils reprennent encore cette même mobilité qui caractérise les enfants (i). Le cerveau, perdant le point d'appui que lui prêtaient la force des muscles et l'ensemble des habitudes acquises pendant la vie, se retrouve, pour ainsi dire, au même point que lorsque la mollesse des organes ne lui opposait ' aucune résistance. Comme son énergie particulière s'est affaiblie en même temps et dans la même proportion , cette dernière circonstance de la vie qui s'éteint compense amplement la souplesse qui n'existe plus dans l'organe du cerveau : et la ressemblance des deux extrémités de l'existence humaine se trouve complète, relativement à la mobilité du système cérébral; ce qui, pour le dire en passant , prouve que le défaut de consistance dans les déterminations tient moins au défaut de fermeté des fibres musculaires, qu'à la faiblesse de l'organe nerveux, à l'impuissance des opérations qui lui donnent le sentiment de la vie.

(i) Le célèbre duc de Marlborougli , que l'on ne peut pas soupçonner d'avoir manqué de fermeté dans la jeunesse et dans l'âge mûr, devint dans la vieillesse sujet à toutes les petites passions d'un enfant. Il s'attendrissait à la plus légère émotion; il se mettait en colère, ou pleurait, au moindre refus.

288 INFLUEx\CE DES AGES

CONCLUSION

Non, sans doute, la mort en elle-même n'a | rien de redoutable aux yeux de la raison : toiitij ce qui peut la rendre douloureuse est de quitter ^ des êtres chéris; et c'est bien là en effet la véritable mort. Quant à la cessation de l'existence, i elle ne peut épouvanter que les imaginations fai- j bles, incapables d'apprécier au juste ce qu'ellesN( quittent, et ce qu'elles vont retrouver; ou les^j ames coupables, qui, souvent au regret du passé,.! si mal mis à profit pour leur bonheur, joignent i les terreurs vengeresses d'un avenir douteux, i Pour un esprit sage , pour une conscience pure , l la mort n'est que le terme de la vie : c'est le soir d'un beau jour.

Mais, considérée indépendamment des affec- ; tions qui la rendent quelquefois amère à l'homme i le plus raisonnable, la mort peut être accompa-gnée de divers genres de sensations , suivant l'âge auquel elle arrive, et le caractère de la maladie^ qui l'amène. Dans la jeunesse et dans les mala-dies aiguës, elle est souvent çonvulsive, quelque-fois douloureuse. Ses approches peuvent occa— sioner de vives angoisses. Cependant, en général! à cette époque, elle n'affecte point l'âme de re-grets pusillanimes ou de vaines terreurs : et même, , dans certains cas où l'activité du cerveau se trouve • augmentée par l'effet même de la maladie, et oùf

SUR LES IDÉES. 28c)

l;i vie, avant de s'éteindre, paraît concentrer tonte son influence sur cet organe, l'esprit acquiert une (iierfifie et une élévation, les sentiments de coura^e et d'enthousiasme prennent un ascendant dont l'effet est de donner à cette dernière scène quelque chose de surnaturel aux yeux des assistants émus.

Les fièvres lentes phthisiques semblent spécialement propres à la jeunesse. Or, on sait qu'elles sont assez ordinairement accompagnées d'un sentiment habituel de bien-être et d'espérance : les malades marchent à la mort sans la craindre, souvent sans la prévoir; ils expirent en faisant de longs projets de vie, et se berçant des plus douces illusions.

Les maladies lentes, hypocondriaques et mélancoliques, les passions ambitieuses, tristes et personnelles, appartiennent à l'âge mûr : il paraît aussi que c'est l'époque où, généralement parlant, on meurt avec le rnoins de résignation. L'effet le plus fâcheux sans doute des affections hypocondriaques , est de causer une terreur invincible de la mort, de multiplier, pour ainsi dire, cet événement inévitable, en présentant sans cesse son image à des regards qui n'osent plus la fixer. Les maladies aiguës de l'âge mûr participent ordinairement du caractère de ces affections; et leur terminaison , souvent funeste , le devient encore plus par les idées sombres et le morne découragement qui s'y mêlent. Telle est, en effet, l'agonie 3. 19

rNFLHKIVCE DES AGES

des fièvres malignes nerveuses (i), des fièvres atrabilaires syncopales, etc. qni s'observent principalement chez les sujets d'un âge moyen.

Dans la vieillesse, et dans les maladies dépendantes de la destruction des forces vitales, comme, par exemple, dans les diverses hydropisies, dans la gangrène, etc., l'esprit est calme; l'ame n'éprouve aucun sentiment pénible de terreur, ou de regret. Cependant , le malade voit alors , sans aucun doute, approcher le coup fatal : il parle de sa propre mort, comme de celle d'un étranger; et quelquefois il en calcule le moment, avec une précision remarquable. Dans les fièvres continues atoniques, qu'on peut regarder comme les analogues aigus des maladies dont il vient d'être question , l'observateur Fetrouve encore le même état moral : je parle ici de l'ordre le plus naturel des choses; et je suppose toujours que l'imagination n'ait pas l'habitude d'être vicieusement excitée.

Enfin, dans la mort sénile, le malade n'éprouve que cette difficulté d'être, dont le sentiment fut, en quelque sorte, la seule agonie de Fonteuelle. On a besoin de se reposer de la vie, comme d'un travail que les forces ne sont plus en état de prolonger. Les erreurs d'une raison défaillante, ou d'une sensibilité qu'on égare en la dirigeant ers des objets imaginaires, peuvent seules , à ce

(i) Du moins lorsque le malade conserve quelque connaissance.

moment, empêcher de godter la mort comme un doux sommeil.

Si l'on avait observé les maladies dans cet esprit, il n'aurait pas été difficile d'apercevoir que les circonstances physiques qui les caractérisent et le genre de mort par lequel elles se terminent, ont, avec l'état moral des moribonds, plusieurs rapports directs et constants ; et l'on aurait pu tirer de là quelques vues utiles sur la manière de rendre leurs derniers moments heureux encore, ou du moins paisibles.

C'est un sujet que Bacon avait recommandé, de son temps , aux recherches des médecins. Il regardait l'art de rendre la mort douce (i), comme le complément de celui d'en retarder l'époque. Persuadé que la durée commune de la vie de l'homme peut être rendue beaucoup plus longue, par différentes pratiques dont il n'appartient qu'à la mé-^ decine de tracer les règles , il voulait , dans ses vœux de perfectionnement général , que l'art réunît toutes ses ressources pour améliorer notre dernier terme, comme un poète dramatique rassemble tout son génie pour embellir le dernier acte de sa pièce. En un mot, si la vie ne lui paraissait devoir produire tous ses fruits que lorsque le cours de ses diverses saisons serait devenu moins rapide, il pensait également qu'elle ne peut être entièrement heureuse que lorsqu'on saura les

(i) C'est ce qu'il appelle V euthanasie.

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