‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 3)Chapitre 8 sur 20 · QUATRIÈME MÉMOIRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME MÉMOIRE

De l'influence des âges sur les idées et sur les affections

morales.

INTRODUCTION

Tout est sans cesse en mouvement clans la nature ; tous les corps sont dans une continuelle fluctuation. Leurs éléments se combinent et se décomposent; ils revêtent successivement mille formes fugitives : et ces métamorphoses, suite nécessaire d'une action qui n'est jamais suspendue, en renouvellent à leur tour les causes, et conservent l'éternelle jeunesse de l'univers.

Pour peu qu'on y réfléchisse, il est aisé de sentir que tout mouvement entraîne, ou suppose destruction et reproduction; que les conditions des corps qui se détruisent et renaissent doivent changer à chaque instant; qu'elles ne sauraient changer sans imprimer de nouveaux caractères aux phénomènes qui s'y rapportent; qu'enfin, si l'on pouvait marquer nettement toutes les circonstances de ces phases successives que parcourent les êtres divers, la grande énigme de leur nature et de leur existence se trouverait peut-être enfin assez complètement résolue, quand même

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l'existence et la nature de leurs éléments devraient rester à jamais couvertes d'un voile impénétrable.

La durée de l'existence des différents corps, sous la forme qui leur est propre, et les faces sans cesse nouvelles qu'ils doivent prendre, dépendent sans doute de leurs matériaux constitutifs; mais elles dépendent encore plus des circonstances qui président à la formation de ces casps. Il paraît que ces circonstances, et la suite d'opérations qu'elles occasionent, dénaturent considérablement les matériaux eux-mêmes ; et c'est vraisemblablement dans la manière dont ils sont modifiés par elles, que consiste le principal artifice de la nature.

Quand on jette un coup -d'oeil véritablement observateur sur cette immense variété de combinaisons que le mouvement reproducteur affecte, on reconnaît bientôt que certains procédés, plus ou moins généraux, les ramènent toutes à des chefs communs ; que certaines différences essentielles et constantes les distinguent et les classent. Les compositions et décompositions des corps , qu'on peut appeler chimiques ^ se font suivant des lois infiniment moins simples que celles de l'attraction des grandes masses ; les êtres organisés existent et se conservent suivant des lois plus savantes que celles des attractions électives : et

du végétal à l'animal, quoique l'un et l'autre obéissent à des forces qui ne sont proprement ni mécaniques, ni chimiques, il est encore des différences si générales et si marquées, que c'est la main de la nature elle-même qui semble les avoir distinguées dans les tableaux de la science. Enfin, entre le végétal et le végétal, entre l'animal et l'animal, on aperçoit des nuances et des degrés qui ne permettent point de confondre les êtres que leurs caractères principaux ont placés dans le voisinage le plus immédiat.

Dans les plantes même dont l'organisation est la plus grossière, ou la plus simple, on observe déjà des forces exclusivement propres aux corps organisés : on remarque dans les produits des différentes parties de ces plantes plusieurs traits distinctifs absolument étrangers à la nature animale. Quelques animaux, dont l'organisation semble à peine ébauchée, offrent néanmoins, dans cet état informe, certains phénomènes, ou certains résultats particuliers, qui n'appartiennent qu'à la nature sensible.

C'est dans les végétaux que la gomme ou le mucilage commence à se montrer. En passant dans les animaux qui vivent d'herbes, de grains ou de fruits, et dont il forme la véritable, ou du moins la principale nourriture, le mucilage (i)

(i) Je ne parle point ici des gaz , dont le mucilage n'est vraisemblablement lui-même qu'un produit particulier : leur

éprouve un nouveau degré d'élaboration; il se transforme en gélatine, en suc muqueux, en lymphe coagulable et fibreuse. Par l'action des vaisseaux de la plante , par le mélange de l'air et des autres gaz, en un mot, par l'effet de cette suite de phénomènes compris sous le nom de végétation, le mucilage devient susceptible de s'organiser , d'abord en tissu spongieux , ensuite en fibres ligneuses, en écorce, en feuilles, etc. Dans les opérations qui constituent la vie animale, la gélatine, élaborée à différents degrés, s'organise d'abord en tissu cellulaire, ensuite en fibres vivantes, en vaisseaux, en parties osseuses : de sorte qu'à -côté d'un phénomène végétatif, on pourrait presque toujours placer le phénomène analogue que l'animalisation présente.

En examinant le mucilage, on voit qu'il a, par sa nature, une forte tendance à la coagulation. Sitôt que l'eau, qui le tient si facilement dissous et suspendu entre ses molécules, vient à lui manquer, il se rapproche et s'épaissit. Si la dissipation de l'eau s'est faite d'une manière rapide, le résidu muqueux ne forme qu'un magma confus et sans régularité. Mais quand le mucilage perd l'humidité surabondante par une évaporation gra-

formation, leurs combinaisons, leur manière de se conduire dans les corps organisés , ne nous sont pas encore assez connues pour que nous puissions ratlachor ces divers phénomènes à des principes généraux ol constants.

iliielle, on découvre çà et là dans son sein des stries allongées qui se croisent; et l'on ne tarde pas à s'apercevoir que ces stries, en se multipliant et se rapprochant, transforment le mélange en un corps assez régulier, divisé par locules ou par rayons, dont les cloisons transparentes peuvent aisément être aperçues au microscope.

Tels sont les premiers matériaux du végétal.

Maintenant, si l'on observe la gélatine dans des circonstances analogues, on verra que sa tendance à se coaguler est encore plus forte que celle du mucilage. Combinée, ou simplement mêlée avec la fibrine (qui n'est elle-même qu'une de ses formes nouvelles), elle s'organise directement en fibres plus ou moins tenaces, suivant la température plus ou moins élevée qui produit l'évaporation de son humidité surabondante; et feur entrelacement, assez semblable en apparence à celui des filaments mucilagineux, est d'autant plus régulier, que l'expérience est conduite avec plus de lenteur et de repos.

Tels sont les premiers matériaux de l'animal.

Nous avons dit que les produits végétaux ont des caractères qui ne se trouvent point dans le règne minéral; que les produits des matières animales diffèrent essentiellement de ceux des parties fournies par les plantes. Les diverses combinaisons des gaz répandus dans le sein de la nature, et la production de certains gaz particu-

liers qui paraissent résulter du développement des corps organiques, paraissent aussi déterminer ces différences. Nous devons cependant observer que dans quelques plantes, dont la saveur piquante et vive plaît en général aux animaux, et qui peuvent devenir des remèdes utiles pour eux dans le cas d'affaiblissement des forces assimilatrices, on découvre déjà quelques traces du gaz qu'ils sont regardés comme exclusivement propres à former; gaz que la décomposition dégage en si grande abondance de l'intime structure de leurs parties. Dans d'autres végétaux, ou plutôt dans leurs graines, dont les peuples civilisés tirent une grande partie de leur nourriture, la chimie a démontré l'existence d'un gluten qui se rapproche singulièrement de la fibrine animale. Dépouillé d'un amalgame purement gorameux ou amylacé qui le masque, le pénètre et le divise, ce gluten présente l'aspect d'une membrane animale ridée et flottante; ses fibres tenaces se prêtent à tous les efforts; elles obéissent à la main et s'allongent sans peine : rendues à ellesmêmes, elles se retirent vivement et reprennent leur première forme : enfin, pour compléter la ressemblance , elles contractent en peu de temps l'odeur propre aux débris des animaux ; et la chimie en retire les mêmes gaz.

Mais ces observations, dont il est absolument nécessaire de tenir compte, n'empêchent pas qu'on

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ne puisse toujours distinguer les matériaux (i) et les produits affectés à ces deux grandes divisions lies corps organisés : rapprochées par des nuances, elles n'en sont pas moins séparées l'une de l'autre par des caractères essentiels; quoique d'ailleurs ces points de contact, s'ils peuvent être multipliés par l'observateur entre le végétal et le minéral , doivent servir peut-être un jour à développer le mystère de l'organisation.

Le mucilage a donc la propriété de s'épaissir, et de former des fibres plus ou moins fermes et )i souples, suivant les circonstances où il se rencontre : la gélatine et la fibrine animales ont la propriété de former des fibres et des membranes d'une ténacité, d'une élasticité, d'une souplesse ijeauconp plus remarquables et plus constantes encore. Cependant il n'y a point une plante dans \'d goutte de mucilage qui s'épaissit; il n'y a point lin animal dans la goutte de gélatine qui devient cellulaire, ou dans la fibrine fluide qui devient fibre musculaire. D'où vient donc cette vie parficulière dont l'une et l'autre peuvent être animées jusque dans leurs derniers éléments ?

Quelque idée qu'on adopte sur la nature de la cause qui détermine l'organisation des végétaux

(i) Du moins, les matériaux qui se retirent de ces mêmes forps décomposés, et que nous avons pu soumettre à des observations régulières, à des expériences méthodiques et I concluantes.

et des animaux, ou sur les conditions nécessaires; à leur production et à leur développement, on ne* peut s'empêcher d'admettre un principe ou une faculté (i) vivifiante que la nature fixe dans les; germes, ou répand dans les liqueurs séminales. Gomme c'est ici l'opération la plus étonnante de • toutes celles qu'offre l'étude de l'univers , les circonstances en sont extrêmement délicates et compliquées : elles restent couvertes d'un voile mystérieux; et l'on n'a pu jusqu'à présent en saisir que les apparences les plus grossières. Mais nous savons que dans beaucoup de plantes , et dans la plupart des animaux, la matière de leurs premiers rudiments, ou leurs premiers rudiments eux-mêmes, déjà tout formés, existent à part de la cause qui doit leur donner la vie , c'est-à-dire,

(i) Principe et faculté sont des mots dont le sens n'a rien' de précis, je le sais trop bien. Au reste , je n'entends par là que la condition sans laquelle les phénomènes propres aux différents corps organisés ne sauraient avoir lieu. Je suis surtout bien loin de voidoir conclure affirmativement de ces phénomènes l'existence d'un être particulier, remplissant les fonctions de principe, et communiquant aux corps les propriétés dont leurs fonctions résultent. La langue des sciences métaphysiques aurait besoin d'être refaite presque en entier ; mais nous n'avons pas encore assez éclairci leur système général pour tenter avec succès cette réforme. Tâchons du moins de nous payer mutuellement de mots le moins et le plus rarement possible.

ij de la matière prolifique qui en contient le prinl' cipe. Cette dernière matière, en s'unissant à la i précédente , forme avec elle une combinaison ! d'une durée quelconque, déterminée par les cirj constances elles mêmes. Dans le végétal, elle s'ati tache à des organes peu connus, mais qui font certainement ensuite partie de l'écorce : dans l'ani- I mal, elle s'identifie au système nerveux; et de là elle exerce son influence sur tout le corps peni dant le temps que dure la combinaison, ou que rien n'empêche l'action des organes vitaux.

L'observation des phénomènes qui suivent l'amputation des parties susceptibles de se régénérer chez différents animaux; l'histoise mieux connue de la suppuration, de la formation des cicatrices, de la reproduction des os ; les recherches sur le : corium du sang et sur l'organe cellulaire ; enfin , \ l'examen plus attentif des coagulations lymphati- I ques- membraneuses qui recouvrent souvent les i viscères dans les inflammations mortelles, ont fait voir que la gélatine et la fibrine sont la véritable matière des membranes, d'où se forment ensuite les vaisseaux, les glandes, les enveloppes des nerfs, etc., qu'elles contiennent les principes des fibres musculaires et ceux même de l'ossification : et s'il est vrai, comme je crois l'avoir porté ailleurs à un assez haut degré de vraisemblance, que la fibre musculaire organisée soit produite par la combinaison de la pulpe nerveuse et du

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tissu cellulaire (i), réunis et transformés l'un et l'autre dans leur mélange, les éléments des corps animés se réduisent à la gélatine simple ou fibreuse , et à la partie médullaire des nerfs. Quoi qu'il en soit, au reste, de ce point de doctrine, comme l'état du muscle se rapporte toujours à celui des autres parties, qui sont évidemment formées de tissu cellulaire, les conséquences resteront toujours les mêmes relativement à l'objet qui nous occupe, c'est-à-dire relativement aux dispositions physiques des organes dans les différentes époques de la vie, et à l'influence directe que ces dispositions exercent sur toutes les fonctions intellectuelles et morales.

Je vous demande pardon, citoyens, de vous arrêter si long- temps sur des idées préliminaires qui paraissent ne pas entrer immédiatement dans notre sujet : je les crois pourtant nécessaires à l'intelligence plus complète de celles que nous allons parcourir rapidement.

§ II-

Ainsi donc, dans le tableau successif de l'état des organes, tout semble pouvoir se réduire à la détermination de l'état du système nerveux et du tissu cellulaire : et dans le tableau comparatif des

(i) Lequel , à son tour , est une production de ces mêmes sucs qui flottent dans son sein.

variations que subissent les diverses facultés, tout doit pouvoir se ramener à des éléments d'une égale simplicité.

Par les effets de la végétation, le mucilage va s'élaborant chaque jour de plus en plus. Dans l'enfance des plantes, il est presque entièrement aqueux; il n'acquiert par le repos qu'une consistance faible et sans ténacité : sa saveur est à peine sensible, elle se confond avec le goût herbacé commun à toute la nature végétale; et les sels, les huiles odorantes, et les autres principes actifs, ne s'y combinent qu'à mesure que la plante acquiert tout son développement.

Chez les jeunes animaux, la gélatine fibreuse (r) semble tenir encore beaucoup du mucilage : leurs humeurs ont un caractère inerte, insipide; et les décoctions, ou les extraits de leurs parties, singulièrement abondants en matières muqueuses, subissent une longue fermentation acide avant de passer à la putréfaction. Ils ont toujours très-peu, quelquefois même ils n'ont point du tout l'odeur propre à l'espèce de l'animal ; ils fournissent une faible quantité des principes, ou des gaz ammoniacaux : en un mot , ils semblent tenir encore à l'état végétal, dont ils viennent de sortir; et ils

(i) La fibrine, je le répète, n'est, aussi-bien que l'albumine, qu'une transformation du mucilage, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, un nouveau degré de son animalisation , dont la mucosité pure paraît être le premier terme.

INFLUKJNCE DES AGES

gardent, en quelque sorte, le même caractère incertain que les êtres dont ils ont été tirés.

Mais bientôt la vie agit avec une force toujours, croissante sur des humeurs qui paraissent presque homogènes dans les différentes espèces vivantes,, et dans les différentes parties du même animal, elle donne à chacune de ces humeurs son caractère particulier ; elle les distingue dans les races, dans les individus , dans les organes. Leurs qualités se prononcent chaque jour davantage; jusqu'à ce qu'enfin, à raison même de leur exaltation, elles commencent à produire dans les solides des . contractions trop vives et trop durables; ou que, , par suite de leur épaississement, elles les solidifient de plus en plus, et concourent ainsi, avec d'autres causes qui font décliner l'énergie vitale , à précipiter encore sa chute , en rendant l'action : de ses divers instruments plus tumultueuse, ouj^ plus lente et plus pénible. *

Dans cette suite d'opérations qui font vivre et développent le végétal et l'animal, l'existence et le bien-être de l'un sont liés à l'existence et au bien-être de l'autre. Le végétal paraît pomper de l'atmosphère certains principes étrangers, ou f surabondants , très - nuisibles à la vie des animaux; I il lui rend , au contraire , en grande quantité l'es- j pèce de gaz qui peut être regardé comme l'ali- | ment propre de la flamme vitale (i) : et les gaz i

(i) La production ou la régénération du gaz oxygène n'est î

produits par la respiration des animaux, les émanations qui s'exhalent sans cesse de leurs corps , les produits de leur décomposition, sont précisément ce qu'il y a de plus capable de donner à la végétation toute son énergie et toute son activité (i). . :

Mais s'il est vrai que les plantes rendent la terre plus habitable pour les animaux , et que les animaux la rendent plus fertile pour les plantes ; s'il est vrai qu'ils se prêtent une nourriture mutuelle , afin de maintenir entre les deux règnes un constant équilibre ; s'il est certain que l'état où les corps animés, en supposant qu'ils fussent seuls et suffisamment nombreux sur le globe, devraient nécessairement mettre à la longue ratmosphè;?e , soit excessivement défavorable à leur conservation : d'autre part, les inconvénients attachés au

pas exclusivement attribuée aux végétaux. D'après les expériences d'Ingenhouse, les insectes qui forment les tremelles et • les' conferva le fournissent en abondance. Peut-être même aucun corps ne reproduit-il, à proprement parler, les gaz qu'il exhale : il est très-possible que la quantité des différents gaz soit toujours la même dans la nature, et que les corps d'où ils se dégagent n'aient fait que se les approprier en les enlevant à certaines substances qui les enveloppent et les masquent à nos yeux.

(i) Les dernières expériences de Sennebier sur la végétation ont prouvé que la proportion des autres gaz, relativement à l'oxygène , doit rester assez faible , sans quoi les plantes languissent.

logie et de thérapeutique, recueillis par des médecins exacts et judicieux.

Je me contente de citer, pour preuve de cette dernière assertion, l'histoire rapportée par Lower.

Un jeune homme attaqué d'une violente hémorragie, qu'on avait arrêtée plusieurs fois vainement , et qui se renouvelait sans cesse , fut soutenu, dans ses défaillances, avec du bouillon trèsfort, ou, pour mieux dire, avec du jus de viande. L'hémorragie continuant toujours, et ie fluide qu'elle fournissait étant à peine coloré , l'on s'aperçut, par son odeur et par son goût, que c'était ce jus lui-même qui circulait dans les vaisseaux au lieu de sang. Cependant le jeune homme se rétablit, recouvra ses forces, et quelques années après sa constitution devint athlétique , suivant l'expression de l'observateur.

Le même fait s'est renouvelé deux fois sous mes yeux , dans des circonstances presque entièrement semblables.

Il est seulement nécessaire d'observer ici, que l'abondance de la matière glutineuse dans les graines céréales les rend quelquefois trop nourrissantes; que les plantes crucifères, ou tètradynarnes, sont plutôt des assaisonnements et des remèdes que des aliments, et que leur abus , ou leur usage déplacé, peut quelquefois porter un principe de dissolution dans les humeurs, ou même de désorganisation dans les solides; qu'enfin, les sucs anmauix, à force d'être successivement éla-

SUR LES IDÉES. a/j^

!)orés dans différentes espèces , acquièrent un deizvé d'exaltation qui rend leur odeur rebutante, ieur saveur insupportable, et leur usage pernicieux,

§ IV

Pendant que les changements dont nous avons parlé se passent dans la gélatine, et particulièrement dans l'organe cellulaire, qui peut en être considéré comme le grand réservoir, il se fait dans le système nerveux d'autres changements plus importants encore. Son volume, relativement à celui des autres systèmes de parties qui doivent lui rester constamment subordonnés , est d'autant plus considérable, ses rapports avec eux paraissent d'autant plus marqués, ou leur communication d'autant plus facile et prompte , que les animaux sont plus près de leur origine. A peine a-t-il reçu l'impulsion vivifiante qui, par lui, se communique à tous les autres organes ; à peine la combinaison qui lui donne la faculté de sentir et de les faire vivre est-elle formée, qu'il agit sur eux avec une activité à laquelle les impressions extérieures n'apportent encore, dans ces premiers moments, presque aucune distraction. Son influence vive, rapide, et continuellement renouvelée, est nécessaire pour les imprégner graduellement des facultés vitales qui leur sont propres. La nature semble avoir pris des soins particuliers pour que cette influence s'exerce alors avec la

plus grande facilité. De là dépend, à beaucoup d'égards , la disposition convenable des organes dans les époques suivantes : et, pour cet effet, non-seulement l'énergie nerveuse n'éprouve aucune résistance de la part des solides, qui sont encore dans un état presque uniquement gélatineux ; mais la pulpe cérébrale se trouve elle-même dans un état de mollesse et de perméabilité qui permet aux causes dont elle est animée d'agir dans son sein avec la liberté la plus entière, et de faire communiquer toutes ses parties avec une célérité inexprimable.

Mais bientôt les couches de tissu cellulaire qui s'insinuent dans les divisions du cerveau, qui se glissent entre les stries médullaires, et forment, en les accompagnant hors du crâne, les enveloppes des troncs et des filets nerveux; ces couches, dis-je , d'abord à peine organisées, commencent à prendre par degrés plus de consistance: les sucs muqueux qui les abreuvent se changent progressivement en solides; elles se condensent, elles embrassent de plus près la pulpe sentante. La pulpe elle-même acquiert plus de fermeté : et si l'odeur singulière qui lui est propre annonce, en se caractérisant mieux avec l'âge, que la vie s'y confirme en quelque sorte de plus en plus, que son influence s'exerce avec une force toujours plus considérable, ou que ses effets s'exaltent en proportion de sa durée ; l'observation prouve en même temps que le système nerveux agit pro-

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gressivement avec plus de lenteur, comme avec plus de régularité, et que le moment où sa perfection graduelle commence à devenir le plus remarquable, est également celui qui présage de loin son déclin futur.

En effet, à mesure que la quantité du fluide aqueux qui entre dans la formation des stries médullaires diminue, que le mucus animal, avec lequel elles sont confondues à leur première origine, s'élabore et prend plus de corps; à mesure que les causes vitales parviennent, pour ainsi dire, à leur maturité , l'action des stimulus sur les parties sensibles est moins vive ; la réaction des centres de sensibilité sur les organes moteurs est moins précipitée. Cependant ces impressions, bien loin d'abord d'être plus faibles, seront, au contraire, plus fortes : à raison même de leur lenteur, elles seront plus profondes et plus durables. Mais en avançant , reçues avec plus de difficulté, elles commencent à s'affaiblir; elles deviennent confuses, embarrassées : et quand elles en sont venues au point de ne pouvoir plus être transmises de la circonférence au centre, et du centre à la circonférence, la cause de la vie elle-même, la sensibilité , ne peut se reproduire ou s'entretenir; l'individu n'existe déjà plus.

Cependant, à mesure que le mucus animal, ou la gélatine, a pris dans les organes ce degré toujours croissant de consistance; à mesure que les stimulus, à chaque instant plus énergiques, fron-

cent et contractent de plus en plus les solides fibreux dans lesquels la vie l'a transformé , l'action du système sensitif sur les diverses parties, qui toutes partagent plus ou moins les effets de ce changement, éprouve, de son côté, des résistances graduelles analogues. Ces résistances, qui la règlent d'abord, la gênent dans la suite et la troublent; elles l'affaiblissent même radicalement, en altérant les fonctions qui reproduisent sa cause : et quelquefois leur intensité peut s'accroître jusqu'à réduire, sans autre maladie caractérisée, l'énergie nerveuse à la plus entière impuissance. Il est vraisemblable que les choses se passent ainsi dans certains cas de mort sénile, mais non dans tous , comme le pensait Boerhaave. Cette mort , dont j'ai eu l'occasion d'observer deux ou trois exemples sur des sujets d'un âge peu avancé, et sans que les cadavres aient ensuite présenté aucun vestige d'ossification extraordinaire, ou d'endurcissement des solides, arrive en effet le plus souvent par l'extinction directe des forces du système nerveux.

Tels sont les changements généraux qui surviennent dans l'économie animale aux différentes époques, et par l'action même de la vie. Mais, pour bien connaître leurs effets, il ne suffit pas de les considérer ainsi par grands résultats, si l'on veut surtout pouvoir faire de cette connaissance luie utile application à l'étude morale de

l'homme. Il devient indispensable d'entrer dans quelques détails à ce sujet.

On a fait depuis long-temps sur l'état organique des jeunes animaux deux observations qui sont également vraies, mais dont on ne paraît pas avoir senti toute l'importance, l'une que le nombre des vaisseaux est d'autant plus grand, l'autre que l'irritabilité des muscles est d'autant plus considérable, que le corps est moins éloigné du moment de sa formation.

Ce nombre presque infini de vaisseaux qui rend les cadavres des enfants si faciles à injecter, et qui fait pénétrer la couleur des injections dans toutes les parties des membranes, dans tous les points de la peau, produit des effets très-appropriés aux besoins de ces êtres pour qui la vie ( commence, et dont le premier intérêt est d'ap- ^ prendre à connaître les objets qui les environnent. Il n'en résulte pas seulement une grande facilité dans le cours des différentes liqueurs , et par conséquent une grande promptitude dans l'exercice des fonctions qui dépendent presque toutes de cette circonstance ; mais par là toutes les extrémités nerveuses sentantes se trouvent encore dans un état d'épanouissement singulier ; ce qui multiplie pour elles les objets des sensations, et

25o INFLUENCE DES AGES

donne à chaque sensation particulière une vivacité qu'elle ne peut avoir que dans ce premie âge(i).

Si l'on adopte l'idée que la fibre charnue es le produit immédiat de la pulpe nerveuse, com binée avec le mucus fibreux du tissu cellulaire qui, dans cette combinaison particulière, éprouve Tin nouveau degré d'animalisation , la plus grande irritabilité des muscles , à cette première époque où le système cérébral domine si puissamment sur toutes les autres parties, rentre dans les loisi connues de l'économie vivante. Suivant cette ma--

(i) Des médecins ont cru que les vaisseaux de certains organes, qui se développent et entrent en action à des époques, postérieures de la vie, ou même que certains ordres de vais-seaux, communs à tout le corps, étaient oblitérés, ou n'existaient pas encore dans l'enfance ; que, par conséquent, si l'âgé en diminue le nombi'e à certains égards, il l'aùgmenlait à quelques antres. De Haen regardait le travail de cette évolution de certains vaisseaux ou non existants, ou du moins affaissés jusqu'alors sur leurs parois, comme la cause occasionelle de différentes maladies éruptives, telles, par exemple, que la petite-vérole et la rougeole : il n'était même pas éloigné d'attribuer à cette circonstance les efflorescences miliaires blanches ou rouges , et les taches pétéchiales. Les adversaires de De Haen ont eu peu de peine à prouver que son hypothèse était complètement absurde; et l'on peut ajouter que les par-;^ ties qui sont encore inertes dans l'enfance ont elles-mêmes dès/*; lors plus de vaisseaux qu'elles n'en présentent dans la suite au temps de leur plus entier développement, et lorsque leurs fonctions ont acquis la plus grande activité.

SUR LES IDl^ES. aSi

iiière de concevoir les muscles, ils ne sont, pour ainsi dire, que d'autres extrémités des nerfs, mais ( les extrémités déguisées par leur intime mélange avec une substance étrangère : ils ne sont plus seulement les instruments dociles de l'organe ner- \ eux ; ils en font partie. Les rapports directs du sentiment et du mouvement, ou plutôt l'unité de leur source bien reconnue , font du moins disparaître quelques obscurités répandues sur ce dou- ! )le phénomène ; et l'on voit surtout assez clairelent pourquoi, tandis que le système cérébral est le plus faiblement contre-balancé par les autres parties, tandis que son action a le plus de Mvacité, s'exerce et se renouvelle avec le plus cl'ai- Nince et de promptitude; l'on voit, dis-je, pour- !juoi ses extrémités musculaires doivent alors être l;ms l'état de la plus grande mobilité , et conserer dans leurs mouvements les mêmes caractères ([ui distinguent, à cette même époque, toutes les sensations.

Sans cela, peut-être serait-il assez difficile d'expliquer comment il se fait que les muscles soient plus sensibles à l'action des causes motrices, préeisément lorsqu'ils sont encore le plus incapables irexécuter des mouvements, et qtie cette sensibilité s'affaiblisse à mesure qu'ils deviennent plus propres à remplir leurs fonctions. Dans certains (' tats de faiblesse, qui ramènent, en quelque sorte, l'homme à celui de l'enfance, et chez les femmQs , qui , sous plusieurs rapports , sont presque

toute leur vie (les enfants , on remarque cette plus grande mobilité jointe à la faiblesse musculaire; et c'est bien évidemment ici de la même cause que ce phénomène dépend , je veux dire , de la prédominance de l'organe sensitif, et de son influence redevenue plus vive et plus tumultueuse.

Il est une autre circonstance organique, particulière au premier âge, qui tient peut-être de plus près encore à l'ensemble de celles qui font l'objet de nos recherches, ou qui contribue plus puissamment à la production de cet état particulier physique et moral, dont nous essayons de tracer le tableau ; mais , pour être bien saisie , elle demanderait d'assez longues explications, et je ne puis que l'indiquer en peu de mots.

Depuis le moment où la première dentition est achevée jusqu'à celui où commence le travail de la seconde, il se fait dans les glandes, et dans tout l'appareil lymphatique , des changements qui ont la plus grande influence sur l'état général des solides et des humeurs. Chez l'enfant qui vient de naître, comme chez les petits des animaux des autres espèces, les glandes sont plus volumineuses. Il en existe même quelques-unes qui sont exclusivement propres à cette époque, et qui, dans la suite , doivent se flétrir et s'effacer. On les trouve toutes alors gonflées d'un suc laiteux très-abondant; leur tissu semble en être comme imbibé; les vaisseaux lymphatiqnes qui les traversent sont dans un état de distension et de mollesse, et leurs

fonctions absorbantes n'ont que peu d'énergie et d'activité. Une grande partie de l'assimilation paraît , dans le fœtus , se faire par le moyen de ces vaisseaux et surtout par le travail des glandes : de là l'engorgement habituel des uns et des autres , et, par suite de cet engorgement, celui du tissu cellulaire et l'état muqueux de tout le corps.

Quand le système lymphatique commence à prendre plus de ton , les glandes deviennent sujettes à des états particuliers de spasme. C'est le moment du carreau mésentérique , des oreillons, de premier développement des affections scrofuleuses : or, quand les glandes viennent à s'engorger ainsi d'une manière plus profonde et plus générale , le cerveau s'en ressent immédiatement par une de ces sympathies dont les liens intimes nous sont inconnus, mais que l'observation des faits constate chaque jour.

Les dispositions maladives du cerveau qui dépendent de cette circonstance n'apportent pas toujours un obstacle direct aux opérations intellectuelles , au développement moral : elles les hâtent souvent au contraire; elles semblent les rendre plus parfaites, aussi-bien que plus précoces : quelquefois même l'ensemble de l'organe cérébral redevient , à cette époque , plus volumineux relativement aux autres parties ; d'où s'ensuivent différents phénomènes physiologiques, ou pathologiques, qu'on a souvent attribués à des causes imaginaires.

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Je n'entrerai pas ici dans de plus grands détails touchant la révolution qui s'opère alors dauss les vaisseaux lymphatiques et dans les glandes,, révolution dont l'effet est si puissant sur toute? l'économie animale. Il nous suffit de dire que,, dès ce moment, l'absorption se fait tous les jours> d'une manière plus active et plus complète dans^ le tissu cellulaire , et que souvent l'organe nerveux, en vertu des changements arrivés dans les» glandes , acquiert tout à coup une activité vicieuse.

Ainsi, la prédominance relative du système' nerveux; la quantité plus considérable de vais-seaux; l'élaboration encore imparfaite du mucus; animal, jointe à la surabondance d'humidité qu'il contient ; l'irritabilité plus vive des muscles ; enfin , les changements qui surviennent , soit graduellement, soit par l'effet de certaines révolutions soudaines dans le système absorbant et lymphatique : telles sont les considérations générales que présente l'état des organes chez les enfants.

§vi. 1

Nous allons voir maintenant ces instruments • nouveaux entrer en action par l'influence de l'énergie vitale, ce système nerveux, où la vie est à peine ébauchée, en imprégner de plus en phis toutes les parties du corps; ces parties souples et dociles en essayer, en confirmer l'exercice par

SUR LES IDIÎES. 2 55

des mouvements vifs, rapides, peu durables, mais fréquemment renouvelés.

Au milieu d'impressions qui sont toutes également neuves pour lui, l'enfant semble courir rapidement de l'une à l'autre. Quand il ne dort pas, ses muscles, excités par les plus faibles stimulants , par l'acte le plus fugitif de sa volonté naissante, sont dans un mouvement continuel; et, soit qu'il dorme, ou qu'il veille, les fibres musculaires des organes vitaux se contractent avec la même vitesse , ces organes exécutent des mouvements toujours également rapides et précipités.

Avide de sentir et de vivre , son instinct lui fait prendre toutes les attitudes , dirige son attention vers tous les objets; ses sens, encore embarrassés, incertains , se développent de moment en moment, se familiarisent avec leurs propres opérations. C'est en réitérant ses observations et ses tentatives ; c'est en revenant sans cesse sur les objets auxquels elles s'appliquent, qu'il apprend à se servir des instruments qu'elles mettent en usage, qu'il perfectionne ces instruments eux-mêmes. Or, de la seule multiplicité des impressions doivent résulter alors nécessairement des déterminations tumultueuses, cbangeantes, embarrassées, pour linsi dire , les unes dans les autres. Mais en même temps, l'organe cérébral, dans lequel les principes mêmes de la vie se préparent et s'élaborent , naçins raffermi par les membranes cellulaires qui

l'embrassent ou qui se glissent dans ses divisions, entre facilement en jeu. Les moindres impressions qui lui viennent de ses extrémités sentantes, les moindres stimulants dont il éprouve l'action directe dans son sein , excitent de sa part des opérations d'autant plus faciles et plus promptes, qu'elles tiennent encore' de près à celles de l'instinct , et d'autant plus favorables au développement de tout le corps qu'elles sont plus générales et diffuses, qu'elles se fixent plus rarement dans un point particulier; de sorte que la vie, s'exerçant partout et sans cesse d'une manière égale, j prend chaque jour une nouvelle consistance.

D'autre part ( et cela même arrive encore en vertu de la plus grande irritabilité des organes, et par l'effet des mouvements plus vifs , ou d^jy sécrétions plus abondantes qu'elle détermine ) J J d'autre part , les digestions se font avec une singu- - ' lière promptitude : l'estomac ne peut rester un instant oisif; son activité demande des repas fré- • quents. Mais ces digestions si rapides sont en i général imparfaites ; leurs produits n'acquièrent t qu'un degré peu complet d'animalisation. Le foie, beaucoup plus volumineux à cet âge , filtre une ; quantité considérable de bile; mais il ne peut en- • core lui donner l'énergie qu'elle aura dans la suite. ' La bile participe du caractère des autres humeurs; ' ' elle est gélatineuse , presque inodore , presque i ' insipide : et le chyle qu'elle concourt à former, '

traîne avec lui dans le torrent de la circulation un amas muqueux, que la faiblesse des vaisseaux et des poumons ne peut corriger entièrement. De là, par un cercle inévitable d'actions et de réactions mutuelles et successives , il résulte de nouvelles humeurs inertes et muqueuses, comme les précédentes ; de cet état des humeurs s'ensuit également celui des vaisseaux et du système cérébral : comme enfin de l'état du système cérébral dépend son genre d'action ou d'influence; et de cette influence , jointe à l'extrême souplesse des fibres, la grande irritabilité des organes mo- . teurs.

En conséquence, on voit qu'à ces impressions vives , nombreuses , sans stabilité , doivent correspondre des idées rapides, incertaines, peu durables. Il y a quelque chose de convulsif dans les passions, aussi -bien que dans les maladies de l'enfant. Les objets de ses besoins et de ses plaisirs sont simples, immédiats : il n'est point distrait de leur étude par des pensées qui ne peuvent exister que plus tard dans son cerveau, par des passions qui lui sont encore absolument étrangères. Tout ce qui l'environne éveille sucessivement son attention . Sa mémoire neuve reçoit facilement toutes les empreintes : et comme il n'y a point de souvenirs antérieurs qui puissent les affaiblir, elles sont aussi durables que faciles. C'est le moment où se forment les plus importantes habitudes. Les idées et les sentiments les plus généraux de la nature 3. 17

humaine se développent, pour ainsi dire, à Finsu de l'enfant , pendant cette prémière époque : ils se développent par le même artifice que plusieurs déterminations instinctives l'ont déjà fait pendant son séjour dans le ventre de la mère ; et ils acquièrent , dans l'ensemble de l'organe nerveux , leur consistance et leur maturité, de la même manière que la vie s'ébauche et se consolide dans les organes particuliers par la répétition fréquente des impressions et des mouvements.

Nous avons souvent lieu d'être étonnés des moyens que la nature met en usage dans l'exécution de ses plans , ou , pour parler avec plus d'exactitude, dans les opérations résultantes de son mécanisme général. S'il est des circonstances défavorables à la vie des animaux, ce sont sans doute et la douleur, et la maladie : l'une présage, l'autre atteste le danger , plus ou moins pressant , de destruction dont ils sont menacés. Cependant la maladie et la douleur concourent plus d'une fois elles-mêmes aux mouvements par lesquels les forces ordonnatrices imprègnent les organes de nouvelles facultés.

Deux époques principales se font remarquer chez les enfants; je veux dire celles des deux dentitions. Les observateurs savent quelles souffrances périlleuses accompagnent l'éruption des premières dents, et quels changements avantageux se font dans tout le système après qu'elle est terminée. Ce changement m'a toujours paru plus remar-

SDR LES IDÉES. l5g

quable chez les sujets pour lesquels il avait été précédé de plus d'orages, quand ces sujets étaient d'ailleurs bien constitués et sains.

Mais la dernière dentition a beaucoup plus d'influence encore sur l'état général des forces vivantes. Les anciens médecins, qui divisaient la durée de la vie par grandes périodes cliraatériques, fixaient le terme de la première de ces périodes à l'apparition des dents de sept ans. Ils n'avaient pas eu de peine à remarquer que les solides et les humeurs prennent alors tout à coup des caractères plus prononcés : le passage est trop brusque pour ■ qu'il pût échapper à leur observation. Ces exacts : contemplateurs de la nature n'ont pas ignoré la révolution qui se fait en même temps dans le moral : et si tous les peuples civilisés placent à cette ; même époque l'âge de raison , il ne faut pas croire i que ce soit au hasard et sans motif.

Parmi les maladies propres au premier âge, on compte ordinairement les hémorragies du nez. ' Nous avons une belle dissertation de Stahl sur les I affections pathologiques des âges, dans laquelle ; il observe que, pendant ce temps, la direction ! des humeurs les pousse principalement vers la tête.

Il explique même par là les délires, les convul- ( sions, et les autres accidents nerveux qui suri viennent si communément alors.

Mais il faut remonter plus haut. Le cerveau ne perd que par degrés de son volume relatif ou proportionnel. Il attire d'abord à lui plus de sang que

les antres parties ; et jusqu'à ce que ses membranes extérieures Qt leurs prolongements interlobulaires aient acquis une certaine densité, jusqu'à ce qu'il ait pris lui-même plus de consistance , il est hors d'état de résister à l'impulsion du sang artériel. Nous devons rappeler en outre, que par les lois de l'économie animale, la plus grande activité d'un organe entraîne nécessairement celle de ses vaisseaux. Ainsi, cette direction particulière des humeurs vers la tête , que les anciens avaient remarquée également au début de presque toutes les fièvres aiguës, surtout de celles du printemps, ou, comme ils aimaient à le dire , de l'enfance de l'année, est l'effet plutôt que la cause des dispositions du cerveau. Cependant elle n'en a pas moins à son tonr une grande influence sur les opérations de cet organe , notamment sur la formation des idées et des déterminations qui s'y rapportent. C'est pour cela surtout que j'ai cru devoir en faire mention.

Mais ce n'est pas avant l'âge de sept ans, que les saignements de nez sont le plus communs : ils le sont, au contraire (je parle des saignements spontanés), assez peu dans les premières années de la vie. Quand ils s'établissent, leur abondance et leurs retours fréquents annoncent un surcroît d'énergie et de densité , encore plus qu'une augmentation réelle de volume dans les humeurs : et les derniers vaisseaux artériels ont commencé de s'oblitérer et de refuser le passage au sang, lorsqu'en se jetant ailleurs, il force ainsi les extrémi-

SUR LES IDÉES. 26r

tés de ceux qui ne sont point encore affermis par un épiderme suffisamment solide pour lui résister.

L'époque des hémorragies nasales est une des plus intéressantes pour l'observateur; elle va se confondre avec celle de la puberté. On peut la considérer comme renfermée entre l'âge de sept ans et celui de quatorze , seconde période climatérique des anciens (i). Dans cet intervalle , si précieux pour l'acquisition des premières connaissances, et surtout pour le développement de la raison, déjà le tissu cellulaire est plus élaboré, les solides ont plus de ton , les stimulus répandus dans chacun des fluides ont pris , comme nous venons de le dire, une activité plus considérable; et, quoique la perméabilité des parties paraisse un peu moindre , leur action est à peu près aussi vive, et en même temps beaucoup plus ferme que dans le premier âge.

J. J. Rousseau, qui fut tout à la fois un grand observateur de la nature, quoique sa manière d'écrire si belle et si riche ne soit pas toujours parfaitement naturelle, et un esprit très -philosophique, quoique, par ses paradoxes et ses déclamations, il ait, pour ainsi dire , à tout prix, voulu se ranger parmi les ennemis de la philosophie ; J. J. Rousseau s'est attaché particulièrement, dans son plan d'éducation , à tracer l'histoire et à mon-

(i) Elle se prolonge souvent jusqu'à vingt-un par des raisons qu'on verra ci-après.

lÇ>'l INfLUENCE DES AGES

trer la véritable direction de cette époque importante de la vie : il en a suivi le développement avec une attention scrupuleuse ; il l'a peinte avec la plus grande vérité ; et les leçons pratiques dont il y donne les exemples sont des modèles d'analyse. On ne retrouve cette méthode, portée au même point de perfection, dans aucun autre de ses écrits : à peine même pourrait-elle avoir quelque degré de précision de plus entre les mains des philosophes les plus exacts; et l'admirable talent de l'auteur prête aux vérités qu'elle lui dévoile une vie, un charme, et même une lumière, qui les font passer tout ensemble dans les esprits et dans les cœurs.

Cette époque est en effet, je le répète, la plus décisive pour la culture du jugement : c'est alors que les impressions commencent à se rasseoir, à se régler; que la mémoire, sans avoir perdu de sa facilité à les retenir, commence à mettre mieux en ordre la multitude de celles qu'elle a recueillies, et devient tout ensemble plus systématique et plus tenace; que l'attention, sans avoir encore tous les motifs qui, plus tard, la rendent souvent passionnée, acquiert un caractère remarquable de force et de suite : c'est alors aussi q»i'il s'établit, entre l'enfant et les êtres sensibles qui l'environnent, des rapports véritablement moraux ; que son jeune cœur s'ouvre aux affections touchantes de l'humanité. Heureux, lorsqu'une excitation précoce ne lui donne pas des idées qui ne sont point

(le son âge, et n'éveille pas en lui des passions qu'il ne peut encore diriger convenablement, ni même sentir et goûter!

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