HUITIÈME MÉMOIRE
De l'influence du régime sur les dispositions et sur les habitudes morales.
INTRODUCTION
]N[ous avons déjà suivi quelques-uns des chaînons qui unissent la nature morale à la nature physique. Ces premiers aperçus nous ont mis à portée de résoudre plusieurs questions importantes; ils ont , en même temps, préparé la solution d'autres questions plus importantes encore , mais dont nous n'avons pas jugé convenable de nous occuper maintenant.
A mesure que nous avançons dans cet examen , nous avons occasion de nous assurer de plus en plus que les deux grandes modifications de Texis-
lence h Limai ne se louchent et se confondent par une foule de points correspondants : ce qui nous reste à dire achèvera de prouver, avec la dernière évidence , que l'une et l'autre se rapportent à une base commune; que les opérations désignées sous le nom de morales résultent directement, comme celles qu'on appelle physiques^ de l'action soit de certains organes particuliers, soit de l'ensemble du système vivant; et que tous les phénomènes de l'intelligence et de la volonté prennent leur source dans l'état primitif ou accidentel de l'organisation , aussi-bien que les autres fonctions vitales et les divers mouvements dont elles se composent, ou qui sont leur résultat le plus prochain.
En simplifiant le système de l'homme , ces vues et ces conclusions l'éclaircissent beaucoup : elles écartent un grand nombre d'idées fausses; elles montrent nettement au philosophe observateur le véritable objet de ses recherches ; elles offrent à l'idéologiste des points d'appui plus visibles, sur lesquels il peut , avec toute certitude , asseoir les résultats de ses analyses rationnelles; enfin, elles indiquent au moraliste les bases plus solides sur lesquelles il peut fonder toutes ses leçons; car, en partant de l'organisation humaine, en déterminant les besoins et les facultés qu'elle fait naître , il peut rendre , pour ainsi dire , palpable les motifs de toutes les règles qu'il trace : il pourrait encore prouver et faire sentir d'une manière évidente que l'accomplissement des devoirs les plus
sévères, que les actes du plus généreux dévouement:, sont étroitement liés, quand la raison les impose, à l'intérêt direct et au bonheur de celui qui les pratique; et que les habitudes fortes et vertueuses en font alors, pour lui, un besoin non moins impérieux que celui des vertus les plus paisibles de la vie commune et des plus doux sentiments de l'humanité.
Nous allons examiner aujourd'hui l'influence du régime sur les fonctions des organes de la pensée, sur la détermination des penchants, sur la production des habitudes, en un mot sur le système moral de l'homme.
Mais, avant d'entrer en matière, je crois indispensable de bien déterminer ce que nous devons entendre par le mot régime. On peut attacher à ce mot une signification ou trop étendue , ou trop bornée : tâchons donc de fixer son véritable sens.
Par régime., quelques personnes entendent uniquement l'emploi systématique ou fortuit des aliments et des boissons. Cette signification est trop bornée.
Par le même mot les anciens médecins entendaient l'usage de tout ce qu'ils appelaient si improprement Les choses non naturelles. Or , les aliments el les boissons n'étaient qu'une division
particulière de ces choses. Ils comprenaient encore sous la même catégorie l'air respiré, l'exercice et le repos, le sommeil et la veille, les travaux habituels , les affections de l'ame.
La dernière signification est évidemment trop étendue pour nous : car nous considérons ici les affections de l'ame non point en tant qu'elles produisent des changements dans l'état des organes, ce qu'en effet elles sont capables de faire, mais en tant qu'elles résultent elles-mêmes de ceux qu'ont déjà déterminés les habitudes physiques.
Ainsi, nous entendrons par régime l'ensemble de ces habitudes, soit que les circonstances les nécessitent, soit qu'elles aient été tracées par art, d'après des vues arbitraires, et qu'elles soient l'ouvrage du goût, ou du choix des individus.
Ce mot une fois bien éclairci, nous sommes assurés de nous bien comprendre nous-mêmes, et de nous faire comprendre des autres; du moins la suite de nos raisonnements ne peut plus être troublée par cette incertitude qu'y répand toujours nécessairement l'indétermination du sujet.
Tous les corps de l'univers peuvent agir les uns sur les autres; mais le caractère et le degré de cette action sont différents suivant la nature des corps, et suivant les circonstances où ds se
trouvent placés. Les matières non organisées peuvent éprouver de la part de celles qui les avoisinent une action mécanique, ou une action chimique. La première se borne à changer les rapports de situation soit entre les différents corps, soit entre les parties qui les constituent : la seconde peut produire des êtres tout nouveaux, tantôt en opérant de simples décompositions , tantôt en faisant éclore des combinaisons qui n'existaient pas auparavant.
Mais les modifications que les corps organisés peuvent subir sont beaucoup plus variées ; quelques-unes présentent un caractère exclusivement propre à ces corps , et toutes y sont d'une bien plus grande importance. En effet, outre les changements mécaniques, ou chimiques qu'ils sont également eux-mêmes susceptibles d'éprouver, outre le genre particulier de réaction qu'ils exercent sur les objets dont ils sentent l'influence, les corps organisés peuvent encore , sans aucune altération visible de leur nature , être profondément modifiés dans leurs dispositions intimes , acquérir une / aptitude toute nouvelle à recevoir certaines impressions , à exécuter certains mouvements ; perdre même, jusqu'à un certain point, leurs dispositions originelles, ou celles qu'ils avaient contractées immédiatement en vertu de leur organisation : en un mot, ils peuvent non -seulement obéir, d'une manière qui leur est exclusivement propre , à l'action présente des corps extérieurs ,
mais aussi contracter des manières d'être particulières qui se perpétuent ensuite, ou se reproduisent même en l'absence des causes dont elles dépendent ; c'est-à-dire , qu'ils peuvent contracter des habitudes. Or , voilà ce qui les caractérise bien plus exclusivement encore.
Ainsi l'on voit les plantes maniées par un habile cultivateur acquérir des qualités absolument nouvelles, imprimer à leurs produits un caractère qu'ils n'avaient pas primitivement. L'art a même su trouver les moyens de fixer ces modifications accidentelles et factices, tantôt en assujettissant à ses vues les procédés ordinaires de la génération, tantôt en opérant des reproductions purement artificielles; monument précieux de son pouvoir sur la nature! C'est encore ainsi que l'animal, travaillé par le climat et par toutes les autres circonstances physiques , reçoit une empreinte particuhère qui peut servir à constater et distinguer ces mêmes circonstances; ou nourri, cultivé, dressé systématiquement par l'homme, il acquiert des dispositions nouvelles , et entre dans une nouvelle série d'habitudes. Mais ces habitudes ne se rapportent pas uniquement à la structure et aux opérations physiques des organes, elles attestent encore que le système inteUigent et moral propre à chaque nature sensible s'est développé par l'effet de cette culture, qu'un certain ordre d'impressions a fait naître en lui certaines inclinations et certains sentiments ; et ces dispositions acquises,
qui paraissent chez l'animai gravées en traits plus distincts et plus fermes que dans la plante, s'y perpétuent aussi plus sûrement de race en race, et montrent aux yeux les plus irréfléchis combien le génie de l'observation et de l'expérience peut améliorer les choses autour de nous.
§ ni.
Mais, de tous les animaux, l'homme est sans doute le plus soumis à l'influence des causes extérieures ; il est celui que l'application fortuite ou raisonnée des différents corps de l'univers peut modifier le plus fortement et le plus diversement. Sa sensibilité plus vive , plus délicate et plus étendue; les sympathies multipHées et singulières des diverses parties éminemment sensibles de son corps ; son organisation mobile et souple qui se prête sans effort à toutes les manières d'être, et en même temps cette ténacité de mémoire, pour ainsi dire physique, avec laquelle elle retient les habitudes si facilement contractées; tout, en un mot, se réunit pour faire prendre constamment à l'homme un caractère et des formes analogues ou correspondantes au caractère et aux formes des objets qui l'entourent, des corps qui peuvent agir sur lui. C'est en cela que consiste , à son égard, la grande puissance de l'éducation physique, d'où résulte immédiatement celle de l'éducation morale; c'est par là qu'il est indéfiniment
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perfectible, et qu'il devient, en quelque sorte, capable de tout.
Nous savons que nos idées, nos jugements, nos désirs , dépendent des impressions que nous recevons de la part des objets externes, ou de celles que nous éprouvons à l'intérieur, soit par les extrémités sentantes des nerfs qui se distribuent aux viscères , soit dans le sein même du système nerveux ; ou enfin du concours des unes et des autres , qui paraît presque toujours nécessaire au complément des sensations. Nous savons, en conséquence , que les changements survenus dans le caractère , dans l'ordre, ou dans le degré des impressions internes , peuvent modifier singulièrement celles qui nous viennent des objets extérieurs.
Pour démontrer l'influence du régime sur la formation des idées et des penchants, il suffirait donc de faire voir qu'il est capable de modifier les impressions intérieures et les dispositions habituelles des organes qui les éprouvent. Mais, de plus , parmi les impressions qui viennent de l'extérieur il en est un grand nombre qui sont immédiatement soumises à l'influence du régime , dans le sens que nous donnons à ce mot; qui nous viennent d'objets, ou qui dépendent de fonctions que le régime embrasse dans son domaine. Voyons encore si des observations plus directes ne constatent pas cette influence; et fixons-nous d'après l'ensemble des faits, comparés avec soin et limités avec précision.
SUR LES HABITUDES MORALES. Il
Dans toute circonstance donnée , c'est du concours de toutes les causes, ou de toutes les forces agissantes, que résulte l'effet connu. Cette vérité, qu'il suffit d'énoncer pour la rendre sensible , ne souffre sans doute aucune exception ; mais elle devient, en quelque sorte, plus frappante, et les conséquences qu'on peut en tirer sont bien plus dignes de remarque , dans l'observation des phénomènes de la vie. En effet, ces phénomènes, si comphqués et si variables , résultant toujours d'une foule de causes qui doivent agir simultanément et de concert, chacune d'elles influe sur l'action non-seulement de chaque autre, mais de toutes prises dans leur ensemble; chacune des autres, et toutes les autres réunies, influent à leur tour sur la première, dont l'effet est toujours ou complété, ou limité par le genre et le deeré d'action de ces différentes forces mises simultanément en jeu. En un mot, suivant l expression d'Hippocrate que nous avons déjà citée, tout concourt, tout conspire tout consent. Ainsi donc, quand on étudie l'homme, il faut sans doute le considérer d'une vue générale et commune qui embrasse, comme dans un point unique et sous un seul regard, toutes les propriétés et toutes les opérations qui constituent son existence, afin de saisir leurs rapports mutuels et l'action simultanée dont résulte chacun des phénomènes qu'on veut soumettre à l'observation. Mais cela ne suffit pas : après ce premier coup d'oeil qui fixe
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l'objet tout entier dans son cadre, l'étude détaillée de chaque ordre de phénomènes, sans laquelle celle de leur ensemble systématique est nécessairement imparfaite, demande que l'observation l'isole et le considère à part. La sévérité des procédés analytiques est surtout nécessaire dans l'étude d'qbjets si diversifiés, si mobiles et si délicats.
§ IV
Nous avons donc reconnu que l'expression générale régime embrasse l'ensemble des habitudes physiques ; et nous savons , d'ailleurs , que ces habitudes sont capables de modifier et même de changer non -seulement le genre d'action des organes, mais encore leurs dispositions intimes et le caractère des déterminations du système vivant. En effet, il est notoire que le plan de vie, suivant qu'il est bon ou mauvais, peut améliorer considérablement la constitution physique, ou l'altérer et même la détruire sans ressource. Par cette influence chaque organe peut se fortifier ou s'affaiblir; ses habitudes, se perfectionner ou se dégrader de jour en jour. Les impressions par lesquelles se reproduit Tordre des mouvements conservateurs, impressions qui tendent sans cesse à introduire de nouvelles séries de mouvements , sont elles-mêmes susceptibles d'éprouver des changements notables. Si, par l'effet avantageux, ou nuisible du régime, les organes acquièrent de
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nouvelles manières d être et d'agir, ils acquièrent écalement de nouvelles manières de sentir. Enfin, le changement primitif ne fût -il que circonscrit et local, ces modifications de la sensibilité sont le plus souvent imitées , en quelque sorte , par tout le système vivant.
Tel est le principe, ou la cause des grands effets que les anciens attribuaient avec raison à la diététique en général, et en particulier à la gymnastique, dont ils avaient d'ailleurs eux-mêmes déjà si bien reconnu les inconvénients (i). Telles sont encore les données d'où partirent les différents fondateurs d'ordres religieux qui , par des pratiques de régime plus ou moins heureusement combinées, s'efforcèrent d'approprier les esprits et les caractères au genre de vie dont ils avaient conçu le plan.
Puisque le régime influe sur la manière d'agir des organes, il doit en effet encore influer sur leur manière de sentir ; et puisqu'il influe sur le caractère des sensations , il est évidemment impossible qu'il n'influe pas sur celui des idées et des penchants. Car, sans parler encore ici des altérations profondes que l'usage de certaines sub-
(i) Herodicus avait voulu l'appliquer au traitement des maladies aiguës : Hippocrate fit voir que l'exercice y est toujours nuisible , et même que dans plusieurs maladies chroniques il peut souvent faire beaucoup de mal quand il n'est pas très-doux, ou très-sagement gradué.
r/j INFUJRJVCE DU RÉGIME
Stances peiit porter dans toute l'économie animale, on n'a pas de peine à voir que l'état de force ou de faiblesse, l'état d'inquiétude ou d'hilarité , les dispositions constantes d'organes , tous plus ou moins sympathiques , dont l'action est libre, vive, facile, entière, ou de ces mêmes organes quand leur action devient au contraire embarrassée, sourde, pénible, incomplète, ne peuvent éveiller, dans l'organe spécial de la pensée, qui partage directement leurs dispositions, ou qui les imite bientôt sympathiquement , le même degré d'attention, ni déterminer la même manière de considérer les impressions reçues des objets. Ainsi donc, nos appétits et nos désirs ne peuvent alors établir les mêmes rapports entre ces objets et nous; nos idées, nos jugements et les déterminations qui en résultent, ne sauraient être les mêmes. Or, l'action de l'air, des aliments, des boissons , de l'exercice ou des travaux , du repos ou du sommeil , continuée pendant un long espace de temps, est -elle capable d'influer smtoutes les circonstances dont l'état physique se compose? C'est assurément ce que personne n'entreprendra de nier.
Nous l'avons déjà dit , l'homme est un ; tous les phénomènes qui font partie de son existence se rapportent les uns aux autres ; et il s'établit entre eux des relations qui tantôt leur donnent plus d'intensité, tantôt les modifient, les compensent mutuellement, ou même les dénaturent d'une
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manière absolue. Quelquefois un effet très-faible en lui-même, ou déterminé par l'application fortuite et fugitive de sa cause à des organes de peu tl'importance, acquiert secondairement une force considérable, ou fait naître dans d'autres organes, et même dans des organes essentiels , une série sympathique de nouveaux phénomènes très-frappants. Quelquefois, au contraire, un effet fortement prononcé dans l'origine , loin de transmettre au reste du système l'agitation de l'organe primitivement affecté, s'affaiblit rapidement à raison de la disposition des autres organes, et bientôt disparaît sans retour.
En général, tout mouvement introduit dans l'économie vivante a besoin du concours de toutes les causes qui peuvent agir sur les différents organes, de toutes les circonstances qui peuvent modifier leurs intimes dispositions ; et il n'est proportionnel à sa cause particulière qu'autant que ces forces collatérales le secondent suivant l'ordre de correspondance établi entre elles par la nature , et qu'autant aussi que les dispositions organiques ne viennent apporter aucun changement dans les résultats de leur action.
L'air peut agir sur le corps humain par différentes propriétés ; il peut y produire différents genres de modifications. Son degré de pesanteur
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OU de légèreté, de chaleur ou dé froid , de sécheresse ou d'humidité ; le changement de proportion dans les gaz dont la combinaison le constitue, ou son mélange avec d'autres gaz qui lui sont étrangers, et dont la présence le vicie essentiellement; enfin, la nature et la quantité proportionnelle des matières qu'il tient en dissolution , apportent de notables changements dans son action sur l'économie animale : la pratique de la médecine et l'observation journalière en fournissent des preuves multipliées ; et peut-être n'est-il personne qui n'ait observé fréquemment sur lui-même plusieurs effets très -différents de ce fluide, dans lequel la vie a besoin de rallumer à chaque instant son flambeau.
L'air pèse continuellement sur nous d'un poids très -considérable; il nous enveloppe de toutes parts ; il nous presse par tous les points de notre corps, comme l'eau dans laquelle nage le poisson l'enveloppe et le presse en tous sens : mais avec cette différence que, par ses propres forces, le poisson peut, à volonté , s'élever à toutes les hauteurs du fluide qui forme son partage ; tandis que nous sommes attachés à la base terrestre sur laquelle viennent s'appuyer les portions inférieures de l'air , et qu'il nous est impossible , sans le secours de forces étrangères , de nous porter à de plus hautes régions. Cette pression, étant dans l'ordre de la nature, paraît nécessaire au maintien de l'équilibre entre les solides vivants et les hu-
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meurs qui circulent ou qui flottent dans leur sein ; elle empêche l'expansion et la séparation des gaz qui entrent dans la composition des uns et des autres; elle tend à perfectionner la mixtion des sucs réparateurs, en soutenant l'énergie et le ton des vaisseaux. Quand cette pression augmente ou diminue beaucoup, et surtout brusquement, des changements analogues ont lieu dans l'état et dans l'action des organes; et leurs effets sont d'autant plus inévitables, que nous sommes ordinairement, comme on vient de le dire, dans l'impossibilité de les compenser, ou de les affaiblir, en nous plaçant, suivant le besoin , à différentes hauteurs du fluide. Si la pesanteur de l'air diminue jusqu'à un certain point, les hommes les plus vigoureux ressentent une diminution , en quelque sorte, proportionnelle de leurs forces ; leur respiration n'est pas entièrement libre; ils éprouvent un léger embarras dans la téte : et d'ailleurs les sensations ne conservant plus la même vivacité, l'action de la pensée devient fatigante; ils ont une sorte de dégoût général. Les hommes plus faibles et plus mobiles éprouvent de véritables anxiétés précordiales , de l'étouffemeut , des éblouissements, des vertiges; ils devieunent incapables d'attention; ils ne peuvent suivre ni les idées d'autrui, ni même les leurs propres; ils tombent dans la langueur et le découragement. Si cet état est moins prononcé , tous les phénomènes ci-dessus sont eux-mêmes caractérisés plus faiblement.
On observe alors quelques-uns de ceux qui sont particuliers aux affections vaporeuses et hypocondriaques : des peurs ridicules , des désordres singuliers d'imagination, des tremblements nerveux, des spasmes convulsifs, etc. J'ai remarqué chez quelques femmes délicates , surtout à l'époque ou dans les temps voisins de leurs règles , une sorte d'altération de l'esprit et du caractère , que l'on pouvait, en toute confiance , regarder comme l'annonce ou des orages, ou des vents étouffants du midi prêts à bouleverser l'atmosphère. Cette altération était, au reste, facile à distinguer de celle que la peur du tonnerre occasione quelquefois chez certains sujets pusillanimes. J'ai même souvent observé que, parmi les animaux, ceux qui sont naturellement peureux le deviennent beaucoup plus dans les temps qu'on appelle lourds, par les vents du midi ou du sud-ouest, et généralement toutes les fois que la chute du mercure annonce une diminution notable dans la pesanteur de l'air (i).
Quand cette pesanteur est augmentée, au contraire, le ton général du système augmente, pour ainsi dire, dans le même rapport; et pourvu que le changement soit graduel et modéré, toutes
(i) Le mercure peut descendre très -bas, quoiqu'il fasse beau, et que le ressort de l'air ne paraisse point diminua : mais ce cas est assez, rare ; je ne l'ai guère observé que pendant les grandes chaleurs et pendant les froids très-vifs.
les fonctions s'exercent plus librement; les mouvements sont plus faciles et plus forts ; un vif sentiment d'énergie, d'alacrité, de bien-être, fait courir au-devant des sensations, fait désirer l'action comme un plaisir, et la transforme en- besoin : les sensations elles-mêmes deviennent plus nettes et plus brillantes, le travail de la pensée se fait avec plus d'aisance et d'une manière plus complète : enfin , l'individu , jouissant de toute la plénitude de son être, repousse ces impressions chagrines , quelquefois malveillantes , que produit la conscience habituelle de la faiblesse et l'état d'anxiété; et, par suite, il ne s'attache naturellement qu'à des idées d'espérance et de succès, qu'à des affections douces , élevées et généreuses.
11 peut arriver que l'augmentation de pesanteur de l'air soit trop forte ou trop brusque, comme on l'observe quand les grands froids surviennent tout à coup. Dans ce cas , le ton excessif de tous les solides, et la compression, en quelque sorte, purement mécanique des vaisseaux et du tissu cellulaire externes, refoulent le sang et toutes les autres humeurs vers les viscères, notamment vers ceux qui résistent le moins. De là différents phénomènes sur lesquels nous rcA^endrons ci-après, quand il sera question des effets du froid. Je me borne à rappeler, en passant, que Gmelin vit en Sibérie, à l'apparition d'un froid soudain, les oiseaux tomber de toutes parts sur la terre , faisant de vains efforts pour s'élever dans l'air,
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quoiqu'ils agitassent leurs ailes librement et avec force; ce que le célèbre voyageur et naturaliste attribue à la pesanteur et à l'extrême densité de l'air dont ils étaient, en quelque sorte, accablés. Cependant il est vraisemblable que le froid agissait ici directement et par lui-même, indépendamment des changements particuliers qu'il pouvait avoir produits dans la constitution de l'air. N'oublions point , en effet , que les êtres animés qui, dans tous les climats, conservent le degré de chaleur vitale propre à leur nature, doivent, pour cela même, en reproduire d'autant plus, que la température qui les environne est plus froide. Or, en avançant vers les régions polaires, ou en entrant dans la saison des frimas, ils ne s'habituent que par degrés à reproduire ce surcroît de chaleur ; comme en s'approchant des climats plus doux ou, en revenant vers la saison tempérée, ils ne perdent que par degrés aussi l'habitude d'en reproduire trop pour ces climats et pour ces beaux jours. Ainsi, les oiseaux de Gmelin, saisis tout à coup par ce froid imprévu , n'avaient pas encore assez de chaleur propre pour contrebalancer l'action comprimante de l'air : la masse de leur corps, trop resserrée, ne pouvait même peut-être occuper l'espace nécessaire pour s'élever librement dans ce fluide. Sans doute aussi le froid avait frappé leur poumon et leur cerveau de ce reflux de sang et de cette stupeur dont nous venons de parler; et très-vraisemblablement
encore les muscles de leurs ailes étaient privés, dans ce moment, d'une partie considérable de leur vigueur.
§ VI
Mais les effets de l'air froid ou chaud sont bien plus étendus et plus importants que ceux de l'air pesant ou léger. La chaleur, en raréfiant ce fluide, le froid, en augmentant sa densité, doivent euxmêmes souvent être regardés comme la cause véritable des phénomènes qui se rapportent directement aux variations survenues dans sa pesanteur; et le degré de cette dernière est trop constamment analogue ou proportionnel à celui de sa température, pour qu'on ne puisse pas se permettre de considérer sous le même point de vue l'influence de ces deux genres de modifications.
Brown, auteur d'un nouveau système de médecine qui mérite peu sa grande célébrité, a cependant eu raison de rejeter les idées trop généralement reçues touchant l'action du froid et de la chaleur sur l'économie animale. On ne peut douter que la chaleur ne soit un excitant direct; et si le froid , sédatif et débilitant par sa nature, produit souvent des effets tout contraires, ces effets ne sont évidemment dus qu'à la réaction des organes vivants ; et ils se proportionnent toujours à Ténergie qui la caractérise dans chaque cas particulier.
2 2 INFLUENCE DU llÉGIME
Un certain degré de chaleur est nécessaire au développement des animaux comme à celui des plantes (i); un degré plus fort l'accélère et le précipite. Dans les pays chauds les enfants sont hâtifs ; l'explosion de la puberté (2) se fait de bonne heure; leurs idées et leurs passions éclosent avant le temps. Mais le développement des forces musculaires ne marche point, chez eux, du même pas que celui de la sensibilité et de certaines fonctions qui lui sont plus spécialement
(1) Il pai'aît que tout changement chimique dans l'état des corps en exige , ou en produit un autre analogue dans leur température. Presque toujours la tendance aux combinaisons nouvelles, ou l'acte même de ces combinaisons, s'annonce par une augmentation de chaleur. Cette augmentation est sensible dans la fermentation, la putréfaction, le mélange des acides minéraux avec différents fluides, etc. La production de l'eau et le rétablissement d'équilibre du fluide électrique ne paraissent point avoir lieu sans quelque degré de chaleur, etc.
(2) Il est si vrai que cette apparition précoce de la puberté dépend delà chaleur, que dans les pays froids, lorsque les filles se tiennent continuellement auprès des poêles, l'éruption des règles est aussi prématurée que sur les bords du Gange. Mais, alors même, plusieurs autres effets analogues ne peuvent avoir lieu, à raison de l'absence de différentes causes qui agissent concurremment dans les pays chauds. D'ailleurs , l'application, même fugitive, du froid donne toujours, en se répétant, plus de consistance et de ton à tous les organes musculaires. Or, il est impossible, dans les pays où l'hiver est rigoureux, de se dérober entièrement à son influence.
soumises. Hommes par leurs penchants, et même, à beaucoup d'égards, par l'avancement prématuré de leur intelligence, ils sont encore enfants relativement à la force d'action , qui , dans le plan de la nature, est tout à la fois l'instrument nécessaire d'un système moral très-développé , et le contrepoids des forces sensitives exaltées par ce développement. De cette excitation précoce, qui agit particulièrement sur certains organes et sur certaines fonctions, ou plutôt de ce défaut d'équilibre entre les diverses parties du système vi- A'ant , s'ensuivent des modifications singulières de toute l'existence morale. Dans l'ordre naturel, nos affections et nos penchants naissent et croissent avec les forces nécessaires pour en poursuivre avec fruit, et pour en subjuguer ou s'en approprier les objets. Le temps lui-même, c'est-à-dire, un espace de temps relatif à la durée totale de la vie, entre comme élément nécessaire dans l'établissement des vrais rapports de l'homme avec la nature et avec ses semblables. Ainsi, d'un côté, le mouvement précoce imprimé au système sensitif en général, et aux fonctions particulières qui semblent lui appartenir plus directement et plus spécialement; de l'autre, ce défaut d'harmonie entre les diverses parties ou les diverses opérations d'une machine où tout doit être en rapport et s'exécuter de concert : telles sont les véritables, ou du moins les principales causes des dispositions convulsives qui se remarquent dans les affections
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morales comme dans les maladies propres aux habitants des pays chauds. Sans doute l'application continuelle de la chaleur, dont l'effet, ainsi que celui de tout autre excitant quelconque, est d'énerver sans cesse de plus en plus les organes musculaires, doit aggraver aussi de plus en plus et ces dispositions et cette discordance. Enfin, le goût du repos et le genre de vie indolente, inspirés par le sentiment habituel de la faiblesse et par l'impossibilité d'agir sans une extrême fatigue, au milieu d'un air embrasé, viennent encore à l'appui de toutes les circonstances précédentes poar eu augmenter les effets: car, s'ils rendent, d'un côté, l'économie animale plus sujette aux états spasmodiques; de l'autre, ils nourrissent les penchants contemplatifs , et donnent naissance à tous les écarts des imaginations mélancoliques et passionnées.
Les observateurs de tous les siècles l'ont remarqué ; c'est dans les pays chauds que se rencontrent ces ames vives et ardentes, livrées sans réserve à tous les transports de leurs désirs; ces esprits, tout à la fois profonds et bizarres, qui, par la puissance d'une méditation continuelle , sont conduits tour à tour aux idées les plus sublimes et aux plus déplorables visions : et l'on n'a pas de peine à voir que cela doit être ainsi. L'état habituel d'épanouissement des extrémités sentantes du système nerveux, et le bien-être dont nous avons dit ailleurs que cet épanouissement
est la cause ou le signe, donnent entrée aux impressions extérieures, en quelque sorte, par tous les pores; ils rendent ces impressions plus fortes ou plus vives; ils font que cette plus grande force ou cette plus grande vivacité devient nécessaire à l'entretien et à la reproduction de tous les mouvements vitaux. De là cette passion pour les boissons ou pour les drogues stupéfiantes qui se remarque surtout dans les hommes des pays chauds : de là cette espèce de fureur avec laquelle ils recherchent toutes les sensations voluptueuses, et qui les conduit si souvent à des goûts bizarres , ou crapuleux et brutaux : de là leur penchant pour l'exagération et le merveilleux : enfin , de là leur talent pour l'éloquence, la poésie, et généralement pour tous les arts d'imagination.
§ VII
L'homme physique des climats glacés ne ressemble point à celui des régions équatoriales : l'homme moral des uns n'est pas celui des autres. Mais, je le répète, les différences qui les distinguent, considérées dans leur ensemble, ne doivent pas sans doute être imputées au seul état de l'air. Cependant, comme ce n'est point ici le lieu d'examiner les autres causes qui peuvent y concourir, il nous suffit de reconnaître la réalité du fait, de limiter ainsi d'avance le sens de nos pro-
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près conclusions, et de les garantir, dans l'esprit du lecteur, d'une extension qu'elles ne doivent réellement point avoir.
Pour se faire une idée juste et complète des effets de l'air froid, ou, si l'on veut, du froid en général sur les corps vivants, il faut nécessairement tenir compte et de son degré d'intensité, et de la durée de son application; car, suivant que le froid est plus ou moins intense , et que son application est plus ou moins prolongée, ces effets sont très -différents. Un froid modéré , qui n'agit que passagèrement sur nous , produit un léger resserrement de tous les vaisseaux qui rampent à la superficie du corps et des bronches pulmonaires. Cette première impression est suivie d'une réaction prompte, qu'on peut facilement reconnaître au coloris plus brillant du visage , quelquefois même à la rougeur foncée soit de toute la peau, soit uniquement de celle des parties spécialement frappées par le froid. Ainsi, d'un côté, le ton des solides est augmenté directement ; de l'autre , un vif sentiment de force se communique à toutes les divisions du système; et le principe des mouvements agit avec un surcroît de vigueur et d'aisance correspondant à celui que viennent de recevoir l'énergie tonique et le ressort des organes moteurs.
En même temps, l'air, plus dense , applique au poumon une quantité relativement plus grande
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de gaz oxygène; il s'y produit (i ) immédiatement line somme de chaleur plus considérable ; tandis que, de leur côté, les viscères du bas-ventre , notamment ceux de la région épigastrique, dont on connaît l'influence étendue sur tout le système , se trouvent plus vivement sollicités par ce refoulement momentané des humeurs et des forces vers l'intérieur , et par les sympathies plus particulières qui lient cette région avec l'organe externe et le centre cérébral. Or, toutes ces circonstances réunies concourent au même but , à produire cette augmentation de force et de liberté dans tous les mouvements et dans toutes les fonctions , que nous avons dit être la suite de la première impression d'un froid qui n'est pas excessif.
Quand le froid est plus violent, et surtout quand il s'applique pendant un temps plus long soit au corps tout entier, soit à quelqu'une de ses parties, il paraît que son effet comprimant demeure renfermé dans les mêmes limites que ci-dessus. Mais
(i) Toute la chaleur du corps ne se forme pas dans le poumon; mais l'action de ce viscère en développe une portion considérable. Ce n'est pas, au reste, ici le lieu de rechercher quelles sont les autres circonstances dont le concours influe sur la production d'un phénomène si important dans l'économie animale.
Je renvoie encore à la Physiologie de l'illustre professeur Dumas , qui , si jeune , a déjà pris uac place si distinguée dans le monde savant.
la réaction n'a pas lieu de la même manière. Le froid exerce alors son action propre ; c'est-à-dire, qu'il agit comme un sédatif direct: il suffoque les mouvements vitaux dans les parties exposées à son action, et frappe ces parties d'une espèce particulière de gangrène. Dans ces circonstances, les humeurs , qui rencontrent des obstacles invincibles à leur cours régulier (i), sont contraintes de refluer vers les parties internes , surtout vers la poitrine et vers la tête. En conséquence, la géne du cerveau ralentit le mouvement de la respiration , la gêne du poumon engorge de plus en plus le cerveau ; et si l'impression prolongée du froid est véritablement générale , l'individu
(i) Il ne faut pas considérer la circulation des humeurs comme exclusivement dépendante de la force centrale du cœur et des gros troncs artériels , qui lui donnent la première iaipulsion : les puissances (|ui l'entretiennent sont répandues dans tout le système des artères et des autres vaisseaux; elles agissent simultanément sur tous les points de leurs parois. Ainsi la gangrène qui la suffoque n'agit pas comme un obstacle purement mécanique ; et ce n'est pas uniquement en vertu des loi» de l'équilibre que les humeurs sont refoulées alors vers les viscères internes, surtout vers ceux dont les vaisseaux sont le plus faibles : ces lois y concourent sans doute; mais cet effet résulte principalement de l'action augmentée des vaisseaux restés libres et qui conservent toute leur énergie vitale; action qui s'accroît d'autant plus, que les organes auxquels ils appartiennent remplissent des forictions plus importantes , et qu'une certaine faiblesse relative de structure rend leur mobilité plus grande.
SUR LES HABITUDES MORALES. 2g
tombe par degrés dans un sommeil que le plus souvent il trouve doux , mais qu'au reste il voudrait secouer en vain , et qui se termine bientôt par l'apoplexie et la mort.
Il est vrai qu'un exercice vigoureux peut soutenir long-temps la réaction vitale , même au sein du froid le plus vif ; il peut souvent , au moyen d'une plus grande quantité de chaleur reproduite, prévenir les derniers effets que nous venons de retracer. Mais, pour cela, les organes épigas triques, centre et point d'appui des mouvements musculaires, doivent être puissamment excités par des aliments abondants ou difficiles à digérer, par des boissons fermentées très -fortes, par des esprits ardents. On peut aussi, quand le sommeil perfide dont il vient d'être question commence à se faire sentir, échapper à sa funeste douceur par une vive et forte excitation de la volonté, par des mouvements musculaires proportionnels au degré du froid; mais il faut s'y prendre à temps, et continuer avec courage ce grand exercice tant que l'on reste soumis à la même température ; sans cela, l'on périt infailliblement, à moins qu'on ne se trouve avec des personnes qni conservent plus de vigueur et de volonté, et qui vous arrachent au danger du premier engourdissement.
Enfin , il est possible de remédier au genre particulier de gangrène qui suit immédiatement la suffocation de la vie dans les organes frappés du froid ; mais le rappel du mouvement et de la
3o INFLUENCE DU RÉGIME
chaleur doit être progressif ; et , s'il faut éviter qu'une chaleur extérieure ne saisisse tout à coup ces organes, et ne s'y recombine tumultueusement, comme dans une matière inanimée, il ne faut pas moins craindre que l'action vitale , en se réveillant d'une manière soudaine, n'y cause ellemême une irréparable désorganisation.
L'effet d'un froid médiocre est donc d'imprimer une plus grande activité à tous les organes, et particuUèrement aux organes musculaires ; d'exciter toutes les fonctions , sans en gêner aucune ; de donner un plus grand sentiment de force; d'inviter au mouvement et à l'action. Dans les temps et dans les pays froids, on mange et l'on agit davantage. Il semble qu'à mesure qu'une plus grande somme d'aliments devient nécessaire, la nature trouve en elle-même plus de moyens de force pour assurer la subsistance de l'individu. Mais de cela seul , il résulte qu'une portion considérable de la vie est employée à des mouvements extérieurs, ou même se perd dans des repas fréquents : or, la plus légère réflexion suffit pour déduire de cette circonstance, si simple en ellemême, plusieurs différences importantes entre les hommes du Nord et ceux du Midi. Les uns, sans cesse distraits par des mouvements, ou par des besoins corporels, n'ont que peu de temps à donner à la méditation; les autres, vivant d'une petite quantité de grains et de fruits, que la nature verse en abondance autour d'eux, cherchent
SUR LES HABITUDES MORA.LES. 3l
le repos par goût et par besoin, et, dans leur inaction musculaire , se trouvent incessamment ramenés à la méditation. Ainsi, quand toutes choses seraient égales d'ailleurs, quand la nature et la vivacité des sensations seraient les mêmes dans les pays chauds et dans les pays froids, leurs habitants ne pourraient pas plus se ressembler par leurs habitudes morales , que par leur forme extérieure et par leur constitution (j).
Mais, à mesure que le froid devient plus vif, et que son application dure plus long-temps , une action continuelle et forte devient elle-même plus nécessaire. On est forcé de manger plus souvent et davantage à la fois. Tout l'organe externe et toutes les fibres motrices contractent un certain degré de roideur. Les mouvements conservent toute leur vigueur, ils en acquièrent même une plus grande ; mais ils commencent à perdre de leur aisance et de leur souplesse. Le cerveau, frappé souvent d'une légère stupeur, devient
(i) Des travaux ou des exercices de corps continuels suffisent le plus souvent pour empêcher la réflexion de naître, et même pour en effacer les habitudes déjà prises. La réflexion se produit par une action paisible et continue du cerveau. Pour que cette action soit complète , il faut que celle des autres organes, particulièrement des organes musculaires, n'opère point une diversion de forces trop grande , ou trop durable; il faut aussi que des sensations extérieures vainées ne créent pas sans cesse une foule de tableaux nouveaux et fugitifs dans le sein de l'organe pensant.
Sa INFLUENCE DU RÉGIME
moins sensible à l'action des divers stimulants soit naturels, soit artificiels. Pour être réveillé, pour sentir, pour réagir sur les viscères et sur les organes moteurs , il a besoin d'excitations d'autant plus fortes, qu'il trouve plus de résistance dans la densité , considérablement accrue , des muscles, des vaisseaux et des divers tissus membraneux.
C'est ainsi que se forme la constitution robuste, mais peu sensible , de ces peuples dont Montesquieu dit, qu il faut les écorcher pour les chatouiller. C'est pour cela que les derniers navigateurs, auxquels on doit de si belles descriptions des côtes occidentales du nord de l'Amérique, ont observé chez les sauvages habitants de l'entrée de Cook (i), une insensibilité physique si grande, qu'elle est à peine égalée par la férocité de leurs habitudes morales. Ils les ont vus s'enfoncer dans la plante des pieds, ordinairement si sensible à cause des innombrables extrémités de nerfs qui la tapissent, de longs morceaux de bouteilles cassées, dont les blessures sont parmi nous si douloureuses , parce qu elles déchirent plutôt qu'elles ne coupent; et ils faisaient cela sans avoir l'air d'y donner la moindre attention. On les a même vus se taillarder tout le corps , avec les mêmes morceaux de verre, pour toute réponse
(i) Voyez les Voyages de Meares , de Dixon , de Vancouvei'S, etc.
aux avis que les matelots voulaient leur donner à ce sujet.
Il faut donc joindre aux effets moraux que nous avons déjà notés ceux que nécessite ce resserrement du cercle des sensations ; cette insensibilité physique qui ne laisse, pour ainsi dire, aucune prise aux affections que le retour sur soi-même et la sympathie développent ; enfin , cette lutte continuelle contre des besoins grossiers sans cesse renaissants, ou contre la sévérité d'une nature marâtre qui n'offre partout aux créatures vivantes, reléguées dans de si mornes climats, que de pénibles et funestes impressions.
En parlant des moyens graduels qu'il est nécessaire d'employer dans le traitement de la gangrène causée par le froid , et des fatales conséquences qu'a toujours alors l'application subite de la chaleur , j'ai voulu seulement offrir, sous un seul point de vue, une suite d'effets particuliers étroitement liés entre eux : je n'ai point prétendu que chaque trait de ce tableau dût nous fournir une suite de conclusions directes, toutes également applicables à notre sujet. Cependant il ne serait peut-être pas hors de propos de s'arrêter ici sur un fait assez remarquable : c'est que le corps peut passer brusquement d'une chaleur très-forte à un froid assez vif sans éprouver les mêmes inconvénients que dans le passage contraire , du moins le danger est-il d'un autre genre ; et quelques expériences bien constatées me font penser 4. 3
34 INFLIIKNCE DU RÉGIME
que ce danger est beaucoup moindre qu'on ne le croit pour l'ordinaire. Peut-être aussi trouverionsnous, dans cette simple observation, la raison directe et spéciale de la profonde mélancolie qu'éprouvent les hommes et les animaux des pays très -froids quand on les transporte dans les pays chauds, où l'on a, jusqu'ici, vainement essayé de les acclimater; et cette autre raison plus générale qui fait que les races humaines , après avoir commencé par couvrir les zones tempérées de la terre, et s'être répandues également du côté des pôles et du côté de l'équateur , sitôt qu'elles ont atteint les limites extrêmes du froid, et qu'elles s'y sont habituées, reviennent rarement et difficilement sur leurs pas : tandis que les habitants des zones brûlantes s'acclimatent sans peine dans les pays tempérés, et peuvent même se familiariser assez vite avec les froids les plus vigoureux.
Quoi qu'il en soit, nous devons nous borner à des faits très-concluants , et ne tirer que des résultats absolument incontestables. En voilà déjà beaucoup sur ce point, puisque nous devons examiner ailleurs l'influence propre des climats.
§ VIII
En général, les effets de l'air sec et de l'air humide peuvent se rapporter à ceux de l'accroissement et de la diminution de son ressort. Cependant quelques circonstances particulières, qui
rentrent ici dans notre, sujet méritent encore d'être prises en considération. En effet, la grande sécheresse de l'air , lorsqu'elle se trouve associée , comme elle l'est ordinairement chez nous, à des vents du nord, ou de l'est, dont le souffle aigu l'augmente beaucoup directement ; cette grande sécheresse , après avoir d'abord favorisé la transpiration insensible, soit en la saisissant et l'enlevant à la surface du corps à mesure qu'elle s'y présente, soit en imprimant une action plus vive aux solides, finit par dessécher la peau, par la durcir, par boucher l'extrémité des vaisseaux exhalants : de sorte que le ton même des organes que cette résistance irrite encore ne fait que rendre toutes les fonctions très-pénibles et très-embarrassées. De là résulte, surtout chez les sujets fort sensibles, un état de malaise et d'inquiétude , une disposition singulière à l'impatience et à l'emportement, une difficulté, plus ou moins grande, de fixer leur attention sur le même objet , et, par suite, une mobihté fatigante d'esprit.
Dans certains pays, où la sécheresse de l'air et le vent du nord régnent habituellement, quelques médecins instruits et bons observateurs ont regardé comme pouvant devenir utile à la santé des habitants ce qui partout ailleurs imprime à l'air un caractère constant et général d'insalubrité : je veux dire les amas d'eaux stagnantes, les cloaques boueux, les ordures humides dispersées dans les rues. Ces médecins ont vraisemblablement poussé
36 INFLUENCE DU IllÎGlMIi
trop loin leurs assertions à cet égard ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que dans les lieux auxquels se rapportent leurs observations ni les exhalaisons des eaux stagnantes , ni celles des cloaques , ni celles même des matières les plus corrompues et les plus fétides , ne produisent leurs effets accoutumés. L'air, avide d'humidité, l'enlève et l'absorbe sans cesse ; il s'empare de toutes les matières susceptibles d'être dissoutes dans son sein; il volatilise tout, il dévore tout (i); enfin, son mouvement continuel a bientôt dissipé les miasmes dangereux, dont une humidité tiède peut seule exalter et développer tout le poison.
Dans les pays chauds , l'air est souvent très-sec ; les vents brûlants le dessèchent encore (2). Ces vents abattent et détruisent , en quelque sorte ,
(1) De là vient que les habitants de Madrid donnent au vent du nord le nom d'un mal rongeant , las Bubas del ajre.
(2) En Égypte , ils empochent la putréfaction des corps des chameaux, et les réduisent en momies. Ils incommodent beaucoup les hommes par la grande quantité de sable fin que que leur souffle puissant promène dans l'air, et qui pénètre jusque dans les appartements les mieux fermés. Ce sable paraît influer sur la production des ophthalmies , qui y sont si communes, comme on le sait assez maintenant : mais il n'en est pas, à beaucoup près, la seule cause, il n'est pas même la principale; car on sait également que cette maladie dépend surtout, ainsi que l'avait observé dans son temps Prospcr Alpin, dos alternatives d'un air sec et brûlant pendant le jour, humide et froid pendant la nuit. (Voyez surtout l'exact et très-philosophique Yoyage de Volney. )
toutes les forces physiques; les forces intellectuelles et morales tombent alors en même temps clans la plus grande langueur. Mais ordinairement l'effet est passager comme sa cause. L'air se trouve même purgé par là de toute émanation putride et dangereuse, et, si le climat est sain d'ailleurs, les corps et les esprits y reprennent bientôt leur degré d'activité ordinaire.
L'humidité de l'air, a par elle-même, des effets débilitants : elle n'est utile quelquefois que par cette propriété; c'est-à-dire que, dans certaines circonstances, en diminuant le ton excessif du système, elle peut ramener l'énergie des organes et l'impulsion motrice à ce degré moyen qu'exigent et la régularité des mouvements et l'aisance des fonctions. Mais le plus souvent l'humidité de l'air est nuisible; combinée avec le froid, elle altère profondément les principales fonctions, et produit des affections scorbutiques , rhumatismales, lentes-muqueuses, etc. Or à ces affections sont liées, comme nous l'avons vu dans un précédent Mémoire, certaines dispositions morales correspondantes : l'inertie de l'intelligence et des désirs , les déterminations traînantes et incomplètes, les goûts paresseux et le découragement.
Unie à la chaleur, l'humidité de l'air débilite d'une manière plus profonde et plus radicale encore. La grande insalubrité du Bender- Abassi, des environs de Venise, des marais Pontins, de nie Saint-Thomé, de la Guiane, de Porlo-Belo,
de Carthagène , etc. , dont on peut voir les effrayants tableaux dans les voyageurs et dans les médecins , tient évidemment à cette combinaison fatale de la chaleur et de l'humidité. Une vieillesse précoce, des affections hypocondriaques désespérées, des éruptions éléphantiasiques et lépreuses, des fièvres intermittentes du plus mauvais caractère, des fièvres continues nerveuses, malignes et pestilentielles, en sont les effets, en quelque sorte, inévitables (i); et, dans ces pays malheureux, les personnes qui, par la force de leur constitution, ou par un régime très-attentif, trouvent le moyen d'échapper aux principaux dangers qui les environnent, n'en traînent pas moins habituellement une vie languissante et timide qui glace toutes leurs facultés et les décourage dans tous leurs travaux. Ainsi donc , comme on ne peut y demeurer que retenu par la verge du despotisme , ou par les fureurs de l'avarice et l'avidité forcenée du gain , il est aisé de concevoir que ces circonstances physiques doivent nécessairement produire à la longue , dans le moral , la plus dégOLitante dégradation.
(i) Je ne parle pas même ici de ces vents peslilerés qui soufflent sur les bords du golfe Persique depuis le i5 juin jusqu'au i5 d'août, et qui tuent presque subitement les voyageurs enveloppés dans leurs tourbillons, en laissant les cadavres dans un état de gangrène sèche générale. (Voyez Chardin, Voyage en Perse. )
Biiffon , dans ses admirables tableaux des caractères propres aux diverses températures et des formes principales qu'elles impriment à la nature vivante , n'a pas manqué de recueillir les faits relatifs à l'influence des climats humides. Il a prouvé qu'ils détériorent en général la constitution de tous les animaux terrestres autres que les insectes et les reptiles , mais que nul animal n'en éprouve au même degré que l'homme les atteintes énervantes. Il observe que la puissance de reproduction, ainsi que le penchant aux plaisirs de l'amour, en sont particulièrement affaibhs ; et ce génie, toujours éminemment philosophique dans ses vues, même lorsqu'il n'est pas assez réservé dans le choix de ses matériaux*, en conclut, avec raison, que cette altération profonde d'un penchant sur lequel reposent presque tous les sentiments expansifs de la nature suffit pour changer l'ordre des rapports sociaux, pour arrêter les progrès de la civilisation , pour empêcher le développement des facultés individuelles elles-mêmes; en un mot, pour retenir les peuplades dans une espèce d'enfance. Qu'on me permette de rappeler, en passant, ce que nous avons vu plus en détail dans le Mémoire sur les tempéraments touchant l'influence des organes de la génération et des fonctions qui s'y rapportent. Je prie le lecteur de ne pas oublier combien ces fonctions et ces organes exercent un empire étendu nonseulement sur la production des penchants heu-
4o ■ INFLUENCE DU RÉGIME
reuxde l'amour, de la bienveillance, de la tendre et douce sociabilité , mais encore sur l'énergie et l'activité de tous les autres organes , particulièrement de l'organe pensant, ou du centre nerveux principal.
§IX
Parmi les émanations dont l'air atmosphérique se charge dans diverses circonstances, il faut compter d'abord les fluides aériformes, dont le mélange peut altérer considérablement ses caractères et ses effets. La chimie moderne , à l'aide de l'art expérimental , qu'elle perfectionne chaque jour , est venue à bout de résoudre l'air dans ses éléments constitutifs ; de le faire de toutes pièces , pour me servir de l'expression d'un homme de génie (i); de le ramener à la condition des corps sur lesquels , en imitant la nature, l'homme exerce la puissance la plus étendue, celle, en quelque sorte , de créateur. Deux gaz élémentaires entrent dans la composition de l'air atmosphérique, leurs proportions sont déterminées, et la combinaison n'est fixe et durable qu'autant que ces justes rapports s'y trouvent observés exactement. La surabondance de l'un ou de l'autre gaz n'y peut être que momentanée : dans les mouvements continuels de fluctuation qui l'agitent, l'air s'en débarrasse bien-
(i) Rouelle l'aîné.
tôt; et partout il est, à peu de chose près , homogène, à moins que des causes constantes ne lui fournissent incessamment ce surcroît de l'un de ses gaz constitutifs, ou de toute autre émanation volatile quelconque. Mais, comme cet aUment immédiat de la vie est à chaque instant nécessaire à son maintien, les altérations de l'air, lors même qu'elles ne sont que passagères, agissent toujours d'une manière prompte sur la disposition des organes et sur la marche des fonctions.
L'addition d'une certaine quantité d'oxygène produit un plus grand sentiment de bien-être et de force; les systèmes nerveux et musculaire acquièrent plus d'activité ; il se forme plus de chaleur animale, toutes les excitations intérieures deviennent plus vives , tous les organes deviennent plus sensibles à l'action des stimulants extérieurs. Ce n'est pas que l'air surchargé d'oxygène fût habituellement plus salutaire que l'air atmosphérique commun : nous sommes, au contraire, bien fondés à penser qu'il introduirait dans l'économie vivante une sensibilité vicieuse et une série d'excitations excessives; et, s'il conservait longtemps le même degré d'action , il userait prématurément la vie comme le font tous les stimulants dont l'habitude n'affaiblit pas promptement les effets. Mais , par cela même qu'il userait à la longue la vie, il l'exalte passagèrement; et cette propriété , qui peut être utilement employée quelquefois pour le traitement des maladies, produit
4 2 INFLUENCE JJL' RÉGIME
dans l'état de l'intelligence et des affections tous les changements analogues à ceux que les organes ont éprouvés.
Des changements contraires résultent de la surabondance du gaz azote dans l'air atmosphérique. La géne de la respiration , une langueur défaillante qui saisit la région précordiale, la lourdeur et l'étonnement de la tête, l'embarras des idées, l'impuissance et le dégoût de tout mouvement, s'emparent bientôt des personnes qui respirent un air surchargé de ce gaz malfaisant.
Par l'introduction du gaz acide carbonique, l'air contracte des altérations d'un autre genre , mais qui peuvent le rendre également nuisible et même mortel. Il paraît que ce fluide aériforme agit sur le poumon comme un sédatif direct (i), qu'il le paralyse immédiatement, et qu'impropre à l'objet spécial de la respiration, il engourdit, en outre, et suffoque les forces par lesquelles cette
(i) C'est par cette propriété qu'il paraît avoir produit d'heureux effets dans certaines consomptions pulmonaires. En admettant les observations attestées par quelques auteurs, comme vraies , on peut croire que la consomption se trouvait alors particulièrement entretenue par l'excessive ii-ritabilité de l'organe, et cette excessive irritabilité par une quantité d'oxygène relativement trop considérable dans l'air commun. Au reste, les résultats de toutes ces expériences ont encore besoin d'être confirmés par des observateurs moins prévenus. Nous avons lieu de croire que celles du citoyen Burdin jetteront plus de jour sur cette matière, et en général sur l'emploi des différents gaz comme médicaments.
fonction s'entretient et se reproduit. Mais, loin deproiiver des anxiétés ou du malaise, les personnes qui se trouvent enveloppées d'une atmosphère de gaz acide carbonique tombent par degrés dans un sommeil paisible, accompagné de sensations agréables; elles meurent sans avoir aucune conscience du danger de leur situation , et surtout sans tenter aucun effort pour s'y dérober.
Il faut observer que les gaz azote et carbonique doivent être mêlés à l'air dans des proportions fortes pour produire sur l'économie animale les effets qui leur sont particuliers. De plus, ces effets lie peuvent guère avoir lieu que dans des endroits clos: partout ailleurs, la légèreté proportionnelle du gaz azote fait qu'il s'élève bientôt et se disperse dans l'atmosphère; et quoique le gaz acide carbonique soit plus pesant que l'air respirable , il parait cependant qu'en s'y dissolvant d'une manière égale et rapide il peut être facilement enlevé et chassé au loin , de même que l'humidité des vapeurs et des brouillards ; ou si, retenu par son poids, il reste dans les basses régions atmosphériques , le moindre courant le balaie et le distribue sur de vastes espaces; et là, dans tous les moments, les végétaux et différentes espèces d'insectes le décomposent (i) pour s'en appro-
(i) Peut-être encore, conimc le pensait Spallanzani, les i-aux contribuent-elles à sa décomposition.
44 INFLUENCK DU RÉGIME
prier la base, et la recombiner dans leurs sucs réparateurs.
Les gaz hydrogène sulfuré et hydrogène phosphoré, le gaz muriatique, et surtout le muriatique oxygéné, l'air commun surchargé d'acide sulfureux ; le même air imprégné de miasmes putrides, vénéneux, contagieux; l'azote saturé d'émanations animales, corrompues qu'il paraît propre à dissoudre en grande abondance , et qu'il exalte encore par sa combinaison avec elles : tous ces airs font subir aux organes, soit tout à coup, soit par degrés, des changements dont plusieurs observateurs nous ont conservé des tableaux curieux. Mais ces effets, en tant qu'ils intéressent l'état moral, peuvent être rapportés à l'influence des maladies. Par exemple, s'il était vrai que les exhalaisons d'acide sulfureux pussent toujours produire, comme de bons esprits assurent l'avoir distinctement observé quelquefois, des engorgements tuberculeux dans les poumons et dans les viscères du bas -ventre, ce serait plutôt aux affections hypocondriaques qui surviennent alors secondairement, qu'à l'action directe des exhalaisons acides, qu'il faudrait imputer les idées délirantes et les penchants bizarres propres à ces affections (i).
(i) Les exhalaisons sulfureuses produisent des effeLs trèsdifférents, suivant le degré de combustion que le soufre a subi; c'est-à-dire, suivant la quantité d'oxygène dont il s'est
En établissant certaines règles relatives à l'action des différentes substances qui sont ou qui peuvent être appliquées au corps de l'homme, n'oublions point que ces règles ne doivent jamais se prendre dans un sens trop absolu; car alors les applications particulières seraient souvent trèsfautives. L'organisation animale se modifie singulièrement par l'habitude : celle-ci peut, à la longue , rendre également nuls et les effets les plus utiles, et les effets les plus pernicieux. L'organisation de l'homme , dont nous avons déjà fait plusieurs fois remarquer l'extrême souplesse, est capable de se prêter à toutes manières d'être, de prendre toutes les formes. L'homme peut, à la lettre, se familiariser par degrés avec les poisons; quelquefois même l'habitude lui rend à la fin nécessaires des impressions qu'elle seule a pu lui rendre supportables; et ce ne serait pas toujours sans danger qu'on passerait du plus mauvais régime au régime le plus sage et le meilleur. Les habitants des pays malsains ne se trouvent pas toujours mieux d'un air plus pur : les asthmatiques , à qui les lieux aérés conviennent en géné-
cmparé : mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces détails, très-intéressants d'ailleurs pour l'hygiène, et surtout pour la médecine pratique.
4^ IJVFLUKNCE DU RlÎGIME
ral seuls, peuvent cependant quelquefois s'être fait un espèce de besoin de l'air épais et lourd auquel ils sont accoutumés; alors un air plus vif peut redoubler leurs accès, et leur causer d'effrayantes suffocations. Enfin, l'on a vu des prisonniers , sortis sains et vigoureux des cachots infects où leurs crimes les avaient fait détenir long-temps, tomber malades , rester languissants au grand air, et ne recouvrer la santé que lorsque de nouveaux crimes les ramenaient dans leur ancien séjour, devenu pour eux une sorte de pays natal.
Au reste , ce qui est vrai par rapport à l'influence de l'asmosphère, l'est encore plus peut-être par rapport à celle des aliments et des boissons. Mais il ne s'ensuit pas de cette puissance de l'habitude, qui sans doute a ses limites comme toutes les autres, que les phénomènes dépendants du régime ne présentent point un ordre général régulier et constant , ni qu'on ne puisse en conséquence tracer des principes fixes de diétique ; il s'ensuit uniquement que, dans l'observation de ces phénomènes et dans la détermination de ces principes , il faut tenir compte d'une quantité très-considérable d'exceptions, qui peuvent elles-mêmes être ramenées à des règles constantes; et il en est ainsi de toutes les anomalies qui s'observent dans les faits naturels : ce qui arrive ou peut arriver tous les jours est nécessairement soumis à des lois.
§ XI
L'influence des aliments sur l'économie animale est donc très-étendue; ses effets sont très-profonds et très-durables. Agissant tous les jours et par des impressions qui se renouvellent, pour l'ordinaire, plus d'une fois dans les vingt-quatre heures, qui même chaque fois se prolongent pendant un certain espace de temps; cette influence serait incalculable, si, comme nous venons de l'indiquer, elle ne s'affaiblissait par la simple habitude, et si elle ne tendait à s'affaiblir d'autant plus que certaines circonstances particulières ont pu lui donner accidentellement plus de force et de vivacité.
Les aliments ne réparent point les corps des animaux par la seule quantité de sucs propres à l'assimilation qu'ils contiennent et fournissent; ils les réparent encore , et plus puissamment peutêtre, par le mouvement général que l'action de l'estomac et du système épigastrique imprime et renouvelle. Aussi leur influence sur l'état de l'économie animale paraît dépendre beaucoup moins de la nature de ces sucs que du caractère et du degré de cette impulsion. Car bien que plusieurs ahments, remarquables par certaines apparences extérieures ou chimiques, tels que les farineux, les substances muqueuses, les graisses ou les huiles, produisent certains effets constants qu'on rapporte
48 INFLUKNCE DU RÉGIME
à leurs propriétés, il est prouvé, par des observations directes, qu'ils n'agissent pas toujours alors comme substances alibiles; et lors même qu'ils agissent véritablement en cette qualité, ce n'est, la plupart du temps, que d'une manière secondaire, et par l'effet prolongé des impressions qu'ils ont fait ressentir aux organes de la digestion. Ce serait, d'ailleurs, se faire ime idée bien grossière de la réparation vitale que de la considérer sous le simple rapport de l'addition journalière et de la juxtaposition des parties destinées à remplacer celles qu'enlèvent les différentes excrétions : elle consiste surtout dans l'excitation et l'entretien des différentes fonctions organiques, dont les excrétions elles-mêmes ne sont qu'un résultat secondaire, et, pour ainsi dire, accidentel.
L'homme est donc susceptible de s'habituer à toute espèce d'aliments, comme à toute température et à tout caractère de climat : mais tous les climats et tous les aliments ne lui sont pas également convenables, ou du moins ils n'éveillent et n'entretiennent pas en lui les mêmes facultés ; c'est-à-dire que leur usage ne lui donne ou ne lui laisse point une aptitude égale aux mêmes fonctions organiques, aux mêmes travaux. Il peut vivre de substances végétales, ou de substances animales; mais les unes et les autres ont sur lui des effets très-différents. Il faut en dire autant des boissons, que nous ne pouvons séparer ici des aliments, puisqu'elles en font presque toujours
partie, et que même elles remplissent souvent les fonctions alimentaires clans toute l'étendue du sens qu'on attache ordinairement à ce mot.
Les substances animales ont sur l'estomac une action beaucoup plus stimulante que les végétaux ; à volume égal, elles réparent plus complètement et soutiennent plus constamment les forces. Il y a certainement une grande différence entre les hommes qui mangent de la chair et ceux qui n'en mangent pas. Les premiers sont incomparablement plus actifs et plus forts. Toutes choses égales d'ailleurs, les peuples carnivores ont, dans tous les temps, été supérieurs aux peuples frugivores dans les arts qui demandent beaucoup d'énergie et beaucoup d'impulsions. Non -seulement ils sont plus courageux à la guerre, mais ils déploient en général , dans leurs entr^rises , un caractère plus audacieux et plus obstiné. Il est vrai que la nature semble avoir voulu que, dans certains cUmats, les hommes se nourrissent préférablement de substances animales. Dans les climats apposés, les végétaux peuvent suffire seuls à la réparation journahère, et peut-être ils conviennent rnieux. Sous les zones glaciales, il faut des aliments qui reproduisent beaucoup de chaleur, qui, par une digestion plus difficile et plus lente, entretiennent l'action vigoureuse de l'estomac, nécessaire pour élever le ton de tous les organes au degré qu'exige la température et le ressort de l'air. Dans les pays chauds, il faut, au 4- , 4
5o INFLUENCE DU RÉGIME
contraire, diminuer ia reproduction de la chaleur, ménager la faiblesse de l'estomac, qu'énervent puissamment, l'excitation non interrompue de l'organe extérieur et l'excessive transpiration ; il faut prévenir les dégénérations putrides, auxquelles les viandes et les poissons ont beaucoup plus de tendance que les herbages, les fruits, les amandes ou les grains. Cependant les hommes qui, dans ces derniers climats, usent modérément de substances animales sont beaucoup plus forts que ceux qui n'en usent point du tout : et, pourvu qu'ils prennent d'ailleurs les précautions diététiques convenables, ils sont non -seulement plus capables de supporter des travaux soutenus, mais ils sont, en outre, beaucoup plus sains; ils se dérobent plus facilement au danger de cette vieillesse précoce qu'une excessive irritabilité produit si souvent dans ces mêmes cUmats. Or, cette irritabilité doit être regardée comme directement dépendante de la faiblesse musculaire habituelle : d'où il suit que certains excès ont pour cause véritable la faiblesse et son sentiment habituel , ou plutôt les irritations trompeuses et les désirs qui en résultent. Le moral s'altère alors en raison directe de l'altération des organes, et l'état de ces derniers peut fournir à l'observateur la mesure des désordres de l'intelUgence et du délire des penchants.
Plusieurs fondateurs d'ordres ont eu l'intentioji formelle d'affaiblir leurs rehgieux, en leur interdisant l'usage de la chair : ceux qui ont voulu les
affaiblir davantage , leur ont interdit en même temps celui du poisson. Quelques-uns de ces législateurs pieux sont allés plus loin : ils ont prescrit des saignées plus ou moins fréquentes; ils ont tracé les régies de leur administration. Cette pratique est ce qu'ils appellent, dans leur latin barbare, minutio monachi: et, suivant la température et l'état physique du pays , suivant le régime et les travaux habituels des communautés, suivant le tempérament et le caractère de chaque moine, ils ordonnent d'éloigner ou de rapprocher les saignées, de les rendre plus ou moins abondantes, en un mot, ^amoindrir le moine {minuere monachum) suivant l'exigence des cas.
On a déjà remarqué que le régime appelé maigre, et surtout les jeûnes et les abstinences, remplissent mal le but d'éteindre les désirs amoureux, et de régler l'imagination , dont les désordres contribuent bien plus que les besoins physiques réels à nourrir des passions profondes et funestes. Rien n'est assurément plus mal entendu. Mais ce but n'était pas le seul qu'eussent à remplir les fondateurs d'ordres : il n'était pas même, à beaucoup près , le plus important pour eux. De quoi s'agissait-il en effet? De plier au joug une réunion d'hommes dans toute la force de l'âge, que la retraite et l'uniformité de leur vie ramenaient sans cesse aux mêmes impressions, et qui pesaient longuement sur leurs moindres cisconstances; à qui la méditation contemplative et l'inexpérience
du monde, en leur offrant sans cesse des peintures chimériques de ce qu'ils avaient perdu, devaient nécessairement inspirer les idées les plus bizarres, les penchants les plus fougueux : il s'agissait de ranger ces êtres dégradés à des lois encore plus absurdes qu'eux-mêmes, à des lois qui violaient et foulaient aux pieds tous les droits et tous les sentiments de la nature humaine. Il fallait faire plus; il fallait, s'il était possible, leur faire approuver et chérir la barbarie elle-même de ces lois.
Ces esprits ardents et mélancoliques, ces jeunes gens dont les erreurs de l'imagination, l'inquiétude aventurière, des goûts singuliers, des espérances folles déçues, ou l'indolence et la fainéantise, peuplaient les cloîtres; ces hommes dévoués au malheur , dont tout concourait à troubler de plus en plus la tête , à faire fermenter les passions, avaient besoin d'être réprimés sans cesse, d'être rabaissés au-dessous d'eux-mêmes. Leur existence tout entière n'eût été qu'un tourment pour eux. Mais on peut juger, en outre, d'après les relations les plus exactes qui nous ont été transmises de la vie intérieure des cloîtres, que les séditions et les révoltes étaient toujours près d'éclater (i)
(i) Les personnes slu fait de l'intérieur des couvents, sui-tout de ceux d'ordres très-sévères, savent que la guerre y régnait continuellement entre les particuliers, et que les supérieurs étaient souvent menacés du fer ou du poison.
dans ces lieux de désespoir, et que la sûreté des supérieurs leur paraissait demander la diminution directe des forces physiques de leurs infortunés esclaves (i). D'ailleurs, si les dispositions mélancoliques, le penchant à l'enthousiasme, les sentiments concentrés , les fureurs extatiques et amoureuses, étaient encore aggravés par la diète monastique; d'un autre côté, les chaînes rehgieuses dont on voulait charger ces imaginations affaiblies en recevaient une nouvelle force. 11 était plus facile de subjuguer des ames avilies, de les environner de terreurs fantastiques, de sombres et décourageantes illusions. Ces tristes victimes devenaient sans doute plus malheureuses, mais en même temps elles étaient plus soumises; et, soit que le fondateur crut ou ne crût point mieux assurer par là leur bonheur dans un autre monde, il avait assuré la durée et la sécurité de sou empire dans celui-ci: il avait atteint son but principal (2).
(i) Dans les coutumes d'un des généraux des Chartreux, appelé Guigues, on trouve à l'article de la saignée, ou de minulione : Minuiniur in anno quinquies. Sans cela, ces malheureux tombaient dans de violents délires, ou le couvent était en proie aux scandales et aux mêmes fureurs qui éclatent dans les bagnes et dans les prisons.
Ce Guigues gouverna depuis iiog jusqu'à ii36. Voyez les Annales de l'ordre des Chartreux , par dom Masson , qui dit que de son/temps, c'est-à-dire dans le dix-septièrae siècle, on saignait les moines avec plus de réserve.
(2} Je sais ( et je ne veux pas le taire ) que , dans l'origine ,
Ail reste, je n'entrerai point ici clans le détail des idées et des penchants bizarres, et même pervers ou dangereux, que ce régime tend à faire naître. Quoique l'abstinence en général, ou tel genre d'abstinence en particulier, puisse y contribuer beaucoup , cependant ces phénomènes sont , pour l'ordinaire , produits par un concours de circonstances qui mériteraient d'être examinées chacune à part.
Le lecteur peut consulter sur ce sujet le Traité de la Solitude , de George Zimmermann. Il y verra le tableau fidèle de la férocité stupide qui caractérisait les moines d'Orient dans les premiers siècles de l'Eglise; des folies inconcevables de ceux de la Thébaïde, dont un soleil brûlant allumait
quelques ordres religieux ont rendu des services à l'agriculture ; que d'autres en ont rendu plus constamment encoi^e aux lettres. A certaines époques malheureuses, les philosophes n'avaient guère d'autre asile contre la tyrannie que les cloîtres: partout ailleurs il était impossible de penser et de vivbe fen paix. J'ajouterai même qu'il y a divers genres de travaux pour lesquels des associations d'hommes, soumis volonlairement à des règles , à un systèiue général de vie , pourraient être d'une grande utilité. Mais les institutions monastiques n'ent ont pas moins été de grands fléaux. Il serait à désirer que leur histoire fût écrite impartialement par des esprits philosophiques qui les eussent bien observées dans leur régime intérieur : ils nous apprendraient peut-être, s'il est possible eilcore aujourd'hui, d'en emprunter quelques vues pour la création d'instilutions nouvelles appropriées à l'état des lumières, et comment il faudrait s'y prendre pour cela.
le cerveau; enfin, de la fourberie, des mœurs abominables et du malheur profond de ceux d'Europe, qui, semblables aux armées de tous les despotes, ne servaient à tenir les peuples dans l'oppression qu'en se rendant eux-mêmes très-infortunés.
Les habitudes particulières des peuples ichthyophages dépendent beaucoup moins de la nature de leur aliment habituel que du caractère des travaux auxquels ils se livrent pour se le procurer, ou des impressions propres à l'élément qui le fournit, et dont ils bravent sans cesse les influences. Il en est de ces peuplades comme de celles qui vivent de chasse. Les hordes de chasseurs (car ils ne peuvent former que des hordes) offrent partout, et toujours elles ont offert à peu près le même fond d'habitudes; sauf toutefois les différences que doivent amener ou celles du climat, ou le caractère des relations qui s'établissent entre ces hordes et les peuples voisins. Obligés de parcourir de grands espaces pour Se procurer la quantité de gibier nécessaire; toujours en guerre avec quiconque voudrait venir partager avec eux les produits de leurs forêts ; poussés par le besoin, père de toute industrie, qui les force à se créer des armes, à imaginer des embûches, à faire une étude particulière des mœurs qui caractérisent chaque espèce de gibier; enfin, toujours en butte aux intempéries de l'air : telles sont, en effet , les principales causes des habitudes qu'on
56 INFLIJEIVCE DU REGIME
observe chez les peuples chasseurs. C'est encore ainsi, je le répète, que la nécessité de vivre sans cesse sur des rivages humides, ou sur des eaux couvertes de brouillards, d'affronter les vagues et les vents, de faire de la pêche un art véritable, et d'en approprier les règles à toutes les circonstances , doit développer un certain genre d'idées , doit faire naître certains goûts et certaines passions. Or, dans les deux cas, on observe que les effets se rapportent parfaitement à la nature de ces circonstances, et l'on obtient de cette manière, par Line autre voie de raisonnement, la cofirmation des résultats que l'observation directe a fournis.
Il faut donc attribuer particulièrement les mœurs des ichthyophages à l'influence de leurs travaux.
Cependant l'usage exclusif et long- temps continué du poisson pour nourriture peut avoir des effets immédiats sur les habitudes du tempérament; il peut, en conséquence, agir médiatement par ces habitudes sur les opérations des organes de l'intelligence et de la volonté. Les poissons, en général , mais particulièrement ceux de la mer et des grands lacs, qui du reste peuvent seuls fournir la quantité d'aliments nécessaire pour une peuplade , contiennent une grande abondance de principes huileux et muqueux ; ils ont une tendance directe et rapide à la putréfaction. Ces principes, introduits dans les humeurs, y portent un surcroît
de nourriture , qui s'extravase dans les mailles du tissu cellulaire , et produit une corpulence inerte et froide, souvent fort incommode. De là résultent très-souvent aussi des obstructions opiniâtres dans tout le système glandulaire , des maladies cutanées plus ou moins douloureuses ou désagréables, mais qui toujours impriment au système nerveux un mouvement habituel d'irritation. Or, cette irritation produit, à son tour, des appétits bizarres, quelquefois des penchants funestes et cruels.
Je ne parle pas même dans ce moment de certaines lèpres causées par l'usage inconsidéré de quelques espèces de poissons pris dans le temps du frai; maladies terribles, qui portent le trouble dans toutes les fonctions, inspirent une espèce de fureur pour les plaisirs de l'amour, et peuvent, par l'état de malaise et par les excitations désordonnées qu'elles occasionent, pousser leurs malheureuses victimes à des actes redoutables de désespoir. Ces faits étaient observés autrefois assez fréquemment dans différents pays; ils sont devenus beaucoup plus rares à mesure que la police s'est perfectionnée, que l'aisance plus générale a permis de suivre , dans le système de vie , les règles d'une plus sage diététique, et que le gout de la propreté, soit sur les personnes, soit dans l'intérieur des maisons, est devenu plus général.
La manière dont agit une nourriture composée uniquement de poissons gras et gélatineux,
58 TNFLTJEJVCE DU RÉGIME
est analogue à celle dont agissent divers autres aliments grossiers et de difficile digestion. Par l'usage habituel des uns et des autres, les glandes s'engorgent fréquemment", une grande quantité de bile se forme, des dégénérations putrides, ou des tendances prochaines à ces dégénérations, s'introduisent dans les humeurs. Tout le tissu graisseux et cellulaire s'empâte; quelquefois même il s'endurcit au point de gêner toutes les fonctions.
Peu de temps avant la révolution, je fus consulté pour une femme chez laquelle cet empâtement et cet endurcissement général amenèrent bientôt par degrés la suffocation complète de la vie. Quand on lui parlait, il fallait le faire trèslentement. Elle ne répondait qu'au bout de quelques minutes, et d'une manière plus lente encore. Son esprit semblait hésiter et chanceler à chaque mot. Avant sa maladie, elle avait eu beaucoup d'intelligence; quand je la vis, elle était dans un état d'imbécillité véritable. Elle avait été fort vive; elle ne paraissait presque plus capable de former le moindre désir; elle ne montrait plus aucun sentiment de répugnance ou d'affection.
L'effet des aliments grossiers, surtout lorsque des boissons analogues le secondent, est d'engourdir, à différents degrés, les sensations; de ralentir , à des degrés correspondants , l'action des organes moteurs. L'effet est plus remarquable, il est même différent, à quelques égards, toutes les fois que les viscères du bas- ventre s'ob-
struent. C'est ce qu'Hippocrate avait déjà remarqué de son temps. Enfin, cet effet est d'autant plus fort , que les cas où on l'observe se rapprochent davantage de celui que je viens de citer.
Ainsi, dans certains pays, où la classe indigente vit presque uniquement de châtaignes, de blésarrazin ou d'autres aliments grossiers, on remarque chez cette classe tout entière un défaut d'intelligence presque absolu , une lenteur singulière dans les déterminations et les mouvements. liCs hommes y sont d'autant plus stupides et plus inertes, qu'ils vivent plus exclusivement de ces aliments; et les ministres du culte avaient souvent, dans l'ancien régime, observé que leurs efforts, pour donner des idées de religion et de morale à ces hommes abrutis, étaient encore plus infructueux dans le temps où l'on mange la châtaigne verte. Le mélange de la viande , et surtout l'usage d'une quantité modérée de vins non acides, paraissent être les vrais moyens de diminuer ces effets; car la différence est plus grande encore entre les habitants des pays de bois châtaigniers et ceux des pays de vignobles, qu'entre les premiers et ceux des terres à blé les plus fertiles. En traversant les bois , plus on se rapproche des vignobles, plus aussi l'on voit diminuer cette différence qui distingue leurs habitants respectifs.
Le lait, que je considère ici comme aliment, et non comme boisson , peut produire des effets très -divers, suivant le tempérament primitif, et
6o INFLUENCE DU RÉGIME
l'état accidentel où peut se trouver l'économie animale au moment où l'on en fait usage. Dans les changements que le lait subit lui-même par des préparations artificielles, il devient susceptible d'agir d'une manière qui ne se rapporte plus du tout à sa nature propre. Le lait frais et pur agit sur tout le système comme un sédatif direct, non stupéfiant; il modère la circulation des humeurs, il porte dans les organes du sentiment un calme particulier , il dispose les organes moteurs au repos. Par son influence, les idées semblent devenir plus nettes, mais elles ont peu d'activité: les penchants sont paisibles et doux; mais, en général, ils manquent d'énergie; et quoique cet aliment facile entretienne une force totale suffisante, il fait prédominer tous les goûts indolents; l'on pense peu, l'on désire peu, l'on agit peu.
Tels sont les effets qu'ont observés sur ellesmêmes des personnes qui , pour cause de maladie, avaient passé tout à coup d'un genre de vie plus stimulant à la diète lactée pure , et qui , par conséquent, ont pu mieux reconnaître l'influence réelle de la dernière espèce de nourriture dans ce changement brusque et total. On peut croire que ces effets dépendent immédiatement de la faiblesse ou de l'obscurité des impressions que le lait produit sur l'estomac, et de la moindre action de ce viscère et de tout le système digestif Ils tiennent aussi peut-être, mais indirectement, et par une suite d'impressions plus éloignées, à la nature
émiilsive de cet aliment; car toutes les espèces de lait contiennent, suivant diverses proportions, l'huile, le simple mucilage et le gluten faiblement animalisé, unis dans un degré de combinaison suffisant pour les empêcher de subir tout à coup aucune dégénération spéciale, mais trop incomplet pour les rendre susceptibles de la dégénération propre aux combinaisons plus intimes des mêmes principes.
Mais, clans certains tempéraments et dans certains états de maladie, l'usage du lait produit des effets particuliers très -différents de ceux que nous venons de lui reconnaître en général. Quelquefois il cause directement des affections mélancoliques, qui, lorsqu'elles prennent un caractère de persistance, amènent bientôt à leur suite tous les désordres de l'imagination et tous les écarts de la volonté, que nous avons dit tant de fois leur être propres. Plus souvent encore il est suivi d'indigestions putrescentes , très- funestes, ou de dégénérations bilieuses, d'obstructions du foie, de la rate et de tout le système hypocondriaque; lesquelles , à leur tour , entraînent la lésion profonde de plusieurs fonctions importantes.
Il n'est pas de mon sujet de spécifier ici tous les divers effets du lait frais et pur, ni les circonstances où chacun de ces effets peut avoir lieu ; je me contenterai d'observer que cet aliment, dont une pratique banale fait le principal remède des maladies lentes de poitrine, y devient souvent
très- pernicieux, et qu'il demande presque toujours, même lorsque son usage doit être utile, une grande circonspection dans le choix du moment et dans la manière de l'employer. J'ajouterai que, quoique d'une facile digestion, le lait réussit mieux, en général , aux personnes qui font un grand exercice qu'à celles qui mènent une vie sédentaire. Il peut, d'ailleurs, devenir un véritable poison pour les sujets bilieux et pour ceux dont les hypocondres sont habituellement gonflés; et il ne convient que rarement aux hommes dont le moral est très-actif, dont toutes les fonctions vitales se trouvent liées à de continuelles et vives sensations. Enfin, le lait, ainsi que les farineux, fournit une nourriture copieuse et réparatrice; comme eux , il imprime des habitudes de lenteur aux mouvements musculaires, dont il paraît propre à conserver la force organique : mais il n'émousse pas la sensibilité d'une manière aussi profonde et aussi durable ; il en modère seulement l'action, et se borne à rabaisser le ton du système sensitif.
Ce que je viens de dire de la manière dont je considère ici le lait, je le dirai de tous les autres aliments; mon dessein ne peut être d'en rechercher tous les effets, ni de tirer de leur observation des règles diététiques ou médicales. Un si vaste sujet au lieu d'un court paragraphe demanderait un long mémoire. Il nous suffira d'avoir constaté, par quelques faits généraux, l'influence
SLR LES Habitudes morales. 63
des aliments sur l'étal moral. C'est à l'hygiène, devenue plus philosophique entre les mains des médecins modernes, qu'il appartient de développer, par ordre, tous les faits de détail; d'en circonstancier les modifications et les nuances; de tracer, d'après cette étude approfondie, des préceptes plus détaillés eux-mêmes, applicables à tous les cas particuliers, et faits pour améliorer de plus en plus les dispositions physiques de l'homme, et, par suite , son intelligence, sa sagesse, son bonheur,
§XT.
Avant de quitter les aliments pour passer aux boissons, il me paraît convenable de dire un mot de certaines substances qui ne peuvent être rangées ni dans l'une ni dans l'autre classe , mais qui cependant sont usuellement employées sous différentes formes par plusieurs nations : je veux parler des substances narcotiques ou stupéfiantes.
L'économie animale tombe souvent dans la langueur ou par l'excès, ou par le défaut, ou par le caractère désordonné des sensations. De là vient que le goût des stimulants est général. La plupart des animaux les recherchent avidement, aussibien que l'homme. Quoique ce ne soient pas précisément les mêmes stimulants qui conviennent aux différentes espèces, peut-être n'est-il aucun de ceux que nous avons fait entrer dans l'usage commun auquel on ne puisse accoutumer assez
64 IINFLUENCE DU RÉGIME
vite presque tous les animaux qui vivent auprès de nous clans l'état de domesticité. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'employés avec modération, ceux qu'ils adoptent par choix et librement ne leur sont pas moins utiles qu'agréables. Les sensations, au moins momentanées, de force et d'alacrité qui résultent de cet emploi, leur donnent, comme à nous, une plus agréable conscience de la vie; et chez eux, comme chez l'homme, cette conscience devient souvent nécessaire pour entretenir ou renouveler les fonctions.
Quoique l'effet des narcotiques diffère de celui des purs stimulants, ces deux classes de substances ont cependant quelque analogie l'une avec l'autre. Il est aujourd'hui bien reconnu que les narcotiques sont doués d'une véritable action stimulante. Cette action n'est pas, à la vérité , simple; ils produisent en même temps un autre effet dont la combinaison avec le premier constitue leur vertu totale; mais c'est en cela même que consiste leur grande utilité dans le traitement de certaines maladies, leur danger dans le traitement de quelques autres , auxquelles on les avait crus d'abord appropriés, les sensations délicieuses qu'ils procurent dans certaines circonstances , et la passion vive qu'ils inspirent bientôt aux personnes qui en font un usage familier.
Je crois nécessaire d'entrer, à cet égard, dans quelques explications.
L'économie animale forme sans doute un
système où tout se correspond, où tout est lié d'une manière étroite ; mais il s'en faut beaucoup que les fonctions s'exécutent et marchent toujours dans un rapport mutuel et proportionnel bien exact. Nous savons que la sensibilité de l'organe nerveux peut être vive et forte, tandis que la puissance de mouvement des fibres musculaires reste très-faible; et réciproquement, les forces motrices peuvent être fort énergiques , tandis que les sensations sont engourdies et comme suffoquées. Nous savons aussi que certains organes, ou certains systèmes d'organes , peuvent prédominer sur les autres. Or , cette distribution vicieuse des forces et cet exercice disproportionné des fonctions produiseS^^c suivant les circonstances, tantôt certains tempéraments généraux, tantôt différentes espèces de maladies, notamment plusieurs de pelles qui se développent lentement et par une suice de désordres successifs. Par exemple, les travaux de l'esprit exaltent singulièrement la sensibilité du système nerveux, et diminuent, en quelque sorte, dans le même rapport, l'énergie tonique des fibres musculaires : les travaux du corps, au contraire, particulièrement ceux qui n'exigent que peu de combinaisons et de réflexions , rendent les muscles plus vigoureux , tandis que, d'autre part, ils émoussent la sensibilité. Nous observons, en outre, que certaines circonstances accidentelles , ou certaines pratiques de régime, affaiblissent ou fortifient certains
organes particuliers. Enfin, des expériences nombreuses nous ont appris que, parmi les substances qui peuvent être appliquées au corps vivant, iji en est dont l'action s'exerce sur un genre particulier de forces , sur un ou sur plusieurs organes spéciaux , sur un certain ordre de fonctions. Ainsi, l'impression de quelques miasmes contagieux détruit sur-le-cbamp la sensibilité du système cérébral. Il en est d'autres dont l'action se porte directement sur les forces musculaires. La morsure du boïquira, ou serpent à sonnettes, fait tomber toutes les parties et toutes les humeurs dans un état de dissolution putride; la morsure du naïa, ou lunetier, produit des convulsions et une espèce de gangrène sèche dans la partie mordue; celle de l'aspic, ou vipère égyptienne, cause un profond sommeil. Ainsi l'aloës, pris intérieurement, pousse en plus grande abondance, ou avec plus d'impétuosité, le sang vers les parties inférieures. Enfin, pour ne pas trop multiplier les exemples, les cantharides portent spécialement et directement leur action sur les voies urinaires et sur le système entier des organes de la génération.
Mais souvent cet effet spécial dont nous parlons se trouve joint à d'autres effets accessoires, ou plutôt il se compose de deux ou trois effets particuliers qu'une seule cause produit en même temps. Par exemple, l'action que tous les observateurs ont reconnue dans les cantharides , prises intérieusement, est accompagnée d'une inflam-
matioli plus ou moins forte de la membrane interne de l'estomac ; inflammation qui , par les sympathies étendues de ce viscère, va, pour ainsi dire, retentir partout, notamment dans l'organe cérébral. Appliquées à l'extérieur, les cantliarides peuvent affecter aussi la vessie et les reins ; mais alors l'affection, pour peu qu'elle soit profonde, passe rapidement et par sympathie des reins à l'estomac. Enfin, l'utilité, qu'on n'a pas moins unanimement reconnue dans les plantes crucifères ou tétradjnames, pour le traitement des maladies scorbutiques, dépend tout à la fois et de leur action stimulante directe sur les organes digestifs, et de leur propriété diurétique, et des principes d'assimilation plus parfaite que leurs sucs portent dans le sang et dans les autres humeurs.
L'action des narcotiques est également complexe. Leur application produit deux effets distincts, très -remarquables : l'un, de diminuer la sensibilité; l'autre, d'augmenter la force de la circulation, et par elle, ou plus directement encore par l'état du système nerveux , celle des organes moteurs. C'est uniquement à raison de ce dernier effet, que les narcotiques doivent être considérés comme stimulants. Ils en produisent néanmoins encore un autre, mais qui s'identifie si intimement avec chacun des deux premiers, qu'il ne paraît guère pouvoir en être séparé : je veux parler de la forte direction vers la tète qu'il imprime au sang artériel. A.ussi, pour accroître véritablement
68 INFLUENCE «U uiCIME
les forces musculaires, les narcotiques doivent être employés à doses modérées : car , à mesure qu'on augmente la dose, l'engourdissement des nerfs augmente lui-même; et le cerveau, comprimé de plus en plus par l'afflux extraordinaire du sang, transmet de moins en moins, et peut finir par cesser entièrement de transmettre aux muscles les principes d'excitabilité.
D'après ce simple exposé, l'on pourrait, en quelque sorte , par la théorie, entrevoir quel genre de sensations et de perceptions doit occasioner l'emploi de ces substances. Dans le cours ordinaire de la vie, par l'effet des impressions souvent tumultueuses , et des travaux souvent mal ordonnés dont elle se compose, de mauvaises répartitions des forces entre les divers organes ont lieu presque inévitablement ; des points de sensibilité vicieuse et de concentration d'énergie vitale se forment dans diverses parties. Alors l'équilibre se trouve rompu; et, quoique cet état lui-même donne fréquemment au système nerveux une plus grande aptitude à tel ou tel genre particulier d'opérations, il en résulte bientôt cependant, surtout lorsque l'attention du centre cérébral ne se trouve pas fortement subjuguée, des impressions de malaise qui se proportionnent à l'intensité des spasmes, et plus encore à l'importance des organes qui en sont le siège ou les excitateurs. Or, les narcotiques dissipent ces spasmes; ils les dissipent même d'une manière d'autant plus prompte et pluscom-
SUR LES HABITUDES MORALES. Gq
plète , que leur triple action concourt simultanément à cet effet. Car, i'' il est constant que lorsque la sensibilité s'engourdit, c'est dans les points devenus accidentellement plus sensibles, et sans cause locale persistante, que l'engourdissement se fait sentir d'abord , et qu'il est le plus marqué. 2** L'augmentation de force dans la circulation contribue efficacement à la résolution des spasmes; elle peut même quelquefois les résoudre toute seule , comme cela se prouve par l'efficacité de l'exercice, de la fièvre, ou de certains stimulants employés dans les mêmes cas, et qui produisent des effets directs analogues. 3° L'engorgement progressif de l'organe cérébral amène la détente générale; et, par une loi constante de l'économie animale , cette détente est d'autant plus entière, que l'état contraire était plus fortement prononcé.
Ces premières impressions font éprouver un grand sentiment de bien-être. Mais le bien-être devient bientôt beaucoup plus vif par l'activité nouvelle qu'imprime au cerveau l'accroissement d'énergie dans la circulation , par sa direction vers de nouveaux objets, et par la conscience agréable d'une plus grande puissance musculaire générale. Enfin, la quantité plus considérable de sang qui se porte vers le cerveau y sollicite de douces oscillations, mêlées d'un léger embarras, d'où résulte cet état de rêverie vaporeuse qui, joint à la conscience d'une plus grande force mor
trice , ainsi que je l'ai dit tout à l'heure , est celui qui donne le sentiment le plus heureux de l'existence. Et cet état se perpétue tant que la quantité de sang , ou la véhémence avec laquelle il est poussé, ne passe pas certaines limites; car, si l'une ou l'autre va plus loin , le sommeil s'ensuit, et si la progression continue, elle amène enfin l'apoplexie et la mort.
On regarde assez généralement les narcotiques, et surtout l'opium , comme des aphrodisiaques directs. Si cette opinion était fondée, elle pourrait servir à mieux rendre compte des agréables sensations qui suivent l'usage de ces substances. En effet , nous avons vu , dans un autre Mémoire , quelle grande influence les organes de la génération exercent sur tout le système, et combien leur excitation est vivement ressentie en particulier par le centre cérébral. Mais il est vraisembable que les narcotiques n'agissent sur les organes de la génération que comme sur tous les autres; c'està-dire , qu'ils les excitent , il est vrai , mais d'une manière proportionnelle à l'augmentation de force dans le cours du sang, et de ton dans les fibres musculaires , comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois. Il est encore vraisemblable que les impressions voluptueuses qu'ils procurent souvent dépendent des circonstances dans lesquelles on a l'habitude de les employer, et qu'elles se lient à d'autres impressions ou à des idées particulières qui les réveillent. Si pour un sultan, cou-
ché sur un sopha, l'ivresse de i'opium est accompagnée de l'image des plus doux plaisirs, si elle occasion^; chez lui cette douce et vive commotion que leur prélude fait naître dans tout le système nerveux, à cette même ivresse sont liées dans la téte d'un janissaire ou d'un spahi des idées de sang et de carnage , des transports et des accès dont la fureur barbare n'a sans doute aucun rapport avec les plus vives agitations de l'amour. Et c'est en vain qu'on allègue en preuve des vertus aphrodisiaques de l'opium l'état d'érection dans lequel on trouve souvent les Turcs restés morts sur le champ de bataille. Cet état dépend sans doute du spasme violent et général, ou des mouvements convulsifs dont le corps s'est trouvé saisi dans l'instant de la mort : mais voilà tout ce qu'on peut conclure de celte observation ; car on l'a faite aussi parmi nous sur les cadavres de plusieurs pendus. Il paraît d'ailleurs que , dans les pays chauds, le même phénomène se présente quelquefois chez les personnes qui meurent de maladies convulsives; et, dans nos climats, on l'a observé chez quelques épileptiques morts pendant un très-violent accès.
L'abus des narcotiques , c'est-à-dire leur usage habituel , contribue beaucoup à hâter cette vieillesse précoce , si commune dans les pays chauds. On sait que des excitations réitérées suffisent seules pour affaiblir le système nerveux. Ces excitations ont un effet beaucoup plus dangereux
7^ INFLUENCE DU KIÎGIME
lorsqu'elles se trouvent combinées avec d'autres impressions qui émoussent directement la sensibilité ; elles deviennent infiniment plus funestes encore dans le cas particulier dont nous parlons maintenant par la direction plus forte du sang vers l'organe cérébral, dont les vaisseaux, naturellement faibles, se dilatent bientôt outre mesure, en cédant à son impulsion; L'usage habituel des narcotiques énerve donc avant le temps; il dispose à l'apoplexie, à la paralysie ; il frappe le cerveau d'un engourdissement qui, ne pouvant être dissipé que momentanément et par le moyen même qui l'a produit, s'aggrave de jour en jour; enfin , cet usage débilite et détruit à la longue toute espèce de faculté de penser , et nourrit des habitudes de rêverie vague , qui sont incontestablement ce qu'il y a de plus propre à frapper de stérilité les forces de l'esprit.
De toutes ces circonstances réunies (i) résultent des goûts d'indolence et d'apathie, des penchants stupides et grossiers , sur lesquels la raison
(i) Il faut cependant observer que l'opium, quand on l'emploie à dose faible, conserve long -temps une action stimulante pure. J'ai connu un vieillard qui s'en servait pour prévenir des assoupissements léthargiques auxquels il était enclin. J'en ai fait usage avec succès moi-même, pouri-emplir le même but , chez un autre vieillard que la répercussion subite de la transpiration avait fait toniljer dans lui état comateux. Mais j'avais cru , dans ee dernier cas, devoir associer des cordiaux à l'opium.
SLR LliS HABITUDES MORALES. ']'5
n'exerce nul empire, des passions effrénées, sonvent féroces et capables de produire les plus horribles attentats. On connaît la frénésie de ces nègres de l'Inde qui , du moment où le dégoût de la vie s'est emparé de leur ame , prennent de fortes doses d'extrait de chanvre et d'opium , mêlées ensemble, s'élancent avec fureur, le poignard à la main, dans les rues , et frappent sans distinction tout ce qu'ils rencontrent, jusqu'à ce qu'une foule armée, se réunissant contre eux, les extermine enfin comme des bêtes farouches.
Nous ramenons ici l'action des narcotiques en général à certains effets qui leur sont communs à tous ; et véritablement ces substances ont toutes entre elles plusieurs points de ressemblance. Cependant, si l'on traitait expressément de leurs propriétés , il faudrait sans doute , pour une entière exactitude , distinguer et classer leurs différences , qui sont nombreuses et remarquables. Ainsi , l'on trouverait que les uns paraissent agir plus directement sur l'estomac , et ne causer des vertiges qu'en soulevant ce viscère; que d'autres occasionent une constriction , une sécheresse, une ardeur de gorge particulières. Il en est dont l'action est très -durable , il en est qui n'agissent que d'une manière fugitive. Quelques-uns ont un effet stimulant plus marqué ; quelques autres , au contraire , ne paraissent guère opérer que comme stupéfiants.
De tous les narcotiques , l'opium , quand son usage reste renfermé dans certaines bornes , est
celui qui affaiblit et hébète le moins; l'extrait de chanvre est celui qui affaiblit le plus. Le stramoniura , lorsque son effet n'est pas mortel , laisse après lui, pour l'ordinaire, une incurable stupidité. Mais ces détails sont étrangers à notre but; nous devons nous borner à leur simple indication.