‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 4)Chapitre 2 sur 40 · XII · texte numérisé non relu

XII

En traitant des effets produits par les boissons, il est également impossible ou de se renfermer dans de simples généralités, ou de particulariser assez les observations pour évaluer toutes les circonstances qui peuvent, à cet égard, modifier les résultats. Afin d'éviter et le vague de la première méthode, et les longueurs interminables de la seconde , je crois qu'on peut ranger tous les faits essentiels sous les chefs suivants; c'est-à-dire, les rapporter à l'action ,

i*^ De l'eau dans les différents états où la nature la présente;

2° Des boissons fermentées ;

3° Des esprits ardents;

4° De certaines infusions , ou dissolutions , faites soit par l'intermède de l'eau , soit par celui des liqueurs fermentées ou des esprits ardents, et dont l'usage est généralement établi chez différents peuples.

Il y a long-temps qu'Hippocrate avait remarqué la grande influence des eaux sur les fonctions de

leconomie animale , et l'influence directe de ces fonctions sur les habitudes de l'intelligence , sur les affections, sur les penchants. Les eaux saumâtres , chargées de dissolutions végétales putrides, de substances terreuses, ou d'une quantité considérable de sulfate de chaux, agissent d'une manière très-pernicieuse sur l'estomac et sur tous les autres organes de la digestion. Leur usage produit différentes espèces de maladies, tant aiguës que chroniques, toutes accompagnées d'un état d'atonie remarquable et d'une grande débilité du système nerveux. Or cette atonie , ou cette débilité , se caractérise à son tour par des affections vaporeuses désolantes , qui tiennent l'esprit dans un état continuel d'agitation et d'abattement; ou par l'anéantissement presque absolu des fonctions, par un véritable état d'imbécillité. Les eaux dites dures et crwe^ , c'est-à-dire , celles qui tiennent une très-grande quantité de sulfate de chaux en dissolution et une quantité proportionnelle moindre d'oxygène (i), ou plutôt d'air atmosphérique, font passer rapidement l'énervation funeste de l'esto-

(i) La quantité proportionnelle d'oxygène qui entre dans la combinaison de l'eau est à peu près de 85 parties sur i5 d'hydrogène; c'est-à-dire presque de %. Mais, dans certaines circonstances, l'eau , comme l'air, peut dissoudre une quantité additionnelle de l'un ou de l'autre de ses principes constituants.

Une plus grande quantité d'oxygène rend en général l'eau pesante et difficile à digérer.

mac et des entrailles à tout le système des glandes et des vaisseaux absorbants ; elles engorgent les glandes , dénaturent la lymphe , et gênent les différentes absorptions. De l'engorgement des glandes et de l'altération de la lymphe naissent des maladies dont l'effet est quelquefois , je l'avoue , d'augmenter l'activité du cerveau, mais plus souvent de l'obstruer lui-même; maladies qui peuvent finir par lui laisser à peine ce faible degré d'action, indispensable pour entretenir les mouvements vitaux. De la gêne des différentes absorptions s'ensuivent encore de nouvelles altérations des organes et des facultés, qui tendent toutes à dégrader de plus en plus le ton des fibres et la vie du système nerveux. Ces effets sont le dernier terme de ceux que peuvent produire les eaux dures et crues; et, pour avoir complètement lieu , ils ont vraisemblablement besoin du concours de quelques autres circonstances, que l'observation n'a pas encore déterminées avec assez d'exactitude. Mais lors même que les maladies produites par la gêne de système absorbant sont caractérisées d'une manière plus faible, et qu'elles se bornent à l'engorgement opiniâtre de différents viscères du basventre, il en résulte encore des affections hypocondriaques et mélancoliques , dont les effets moraux sont suffisamment connus.

L'eau froide , prise intérieurement , a, pour l'ordinaire , une action tonique. On sait que les bains froids ont la même vertu; mais ce n'est pas

uniquement à cause de la réaction que le froid détermine dans l'une et dans l'autre circonstance. Plusieurs observations, dont je ne puis donner encore les résultats, m'autorisent à penser qu'il s'opère , soit dans l'intérieur , soit à la surface du corps , une décomposition du fluide qui cède une portion considérable de son oxygène et presque tout son hydrogène en nature. De là vient aussi vraisemblablement que les bains tièdes eux-mêmes agissent souvent comme des toniques directs (i). Et si les boissons chaudes ont besoin d'être imprégnées de substances étrangères pour ne pas produire l'énervation des forces générales, c'est que, d'une part, l'estomac, par une disposition particulièr e , aime et recherche , si l'on peut parler ainsi , les sensations du froid ; et , que de l'autre , sa débilitation , de quelque manière qu'elle soit produite, s'étend rapidement à tous les autres organes et à toutes les fonctions.

Du reste les effets de l'eau, prise intérieurement, dépendent de la nature et de la quantité des matières étrangères qu'elle contient. Ainsi , lorsqu'elle contient du cuivre , elle fait vomir et purge avec violence , ou même elle peut tuer dans ce cas presque immédiatement. Les eaux purement

(i) Les relâchants, en rendant plus de liberté aux fonctions , peuvent produire des effets parfaitement semblables à ceux des toniques; mais on voit assez qu'ils n'agissent alors ainsi que d'une manière indirecte.

salines , celles, par exemple, qui tiennent en dissolution du muriate ou du sulfate de soude, du sulfate ou du muriate de chaux et de magnésie , du nitrate de soude, de chaux , etc. , agissent à la manière des substances dont elles sont chargées. Les sels contenus dans l'eau paraissent même quelquefois avoir d'autant plus d'action , qu'ils se trouvent étendus dans une plus abondante quantité de fluide ; c'est du moins ce que tous les médecins peuvent avoir observé sur les eaux salines purgatives , soit naturelles , soit artificielles. On observe également tous les jours que l'eau qui contient du fer , ou sous forme de siilfate , ou sous celle de carbonate , ou dissous sans combinaison intime et complète par le gaz acide carbonique , par le gaz hydrogène sulfuré , etc., développe plus fortement, à plusieurs égards, son caractère tonique; ainsi des autres substances métalliques, salines, etc. Or, pour déterminer, dans les diverses modifications que ces substances étrangères lui font subir, les effets de l'eau sur l'organe cérébral et sur ses fonctions, il faut, avec Hippocrate, observer et savoir évaluer son action sur les viscères du bas -ventre, et l'impression secondaire que celle-ci produit à son tour sur le système nerveux en général.

L'ivresse , occasionée par des quantités trop considérables des boissons fermentées, a quelque analogie avec celle qui suit l'emploi des substances

narcotiques et stupéfiantes; mais elle en diffère cependant par certains résultats essentiels. D'abord , elle est plus fugitive, et ne laisse après elle que des traces faibles et momentanées de débilité dans le système nerveux. En second lieu, ces boissons ne sont pas seulement des stimulants modérés qui s'appliquent immédiatement à l'estomac, ce sont encore des toniques doux, imprégnés, pour l'ordinaire, de substances extractives qui tempèrent à la fois et prolongent leur action. Peut-être même, suivant l'opinion de plusieurs célèbres médecins, agissent-elles encore comme des antiseptiques directs, capables de prévenir les dégénérations putrides des aliments et des sucs réparateurs.

On n'observe point des effets parfaitement semblables dans l'emploi des différentes lic[ueurs fermentées. Quand la partie sucrée et fermentescible se trouve unie à des principes aromatiques trèsforts, comme dans les boissons que retirent quelques peuples sauvages de diverses épiceries écrasées et mêlées au suc qui découle de certaines espèces d'arbres, ou qui s'exprime de certains fruits, leur action est plus profonde et plus durable; elle présente le caractère tenace des huiles essentielles brûlantes qui nagent dans ces préparations, et leur usage, copieux ou prolongé, ne manque guère de détruire les forces de l'estomac , en les excitant violemment et sans relâche. De là s'ensuivent différentes maladies chroniques , ac-

8o INFLUENCE DU RÉGIME

compagnées d'éruptions hideuses , d'une extrême maigreur , et de l'affaiblissement marqué de tout le système cérébral.

Les boissons qui se retirent des graines céréales fermentées ont une action plus doiïce et plus passagère ; mais la quantité de matière* nutritive qu'elles contiennent exige un travail plus ou moins considérable de la part de l'estomac et des autres organes assimilateurs. Aussi, prises trop largement , elles peuvent causer des indigestions pénibles; et leur usage prolongé ^ quoique à dose moins forte , empâte souvent les viscères du basventre , et inonde les chairs d'un mucus incomplètement élaboré.

Les plus saines, comme les plus agréables des boissons fermentées, sont sans doute celles que fournissent directement les fruits abondants en principe sucré; et, parmi ces dernières, le vin de raisin l'emporte de beaucoup à tous égards.

Par l'habitude des impressions heureuses qu'il occasione, par une douce excitation du cerveau, par un sentiment vif d'accroissement dans les forces musculaires , l'usage du vin nourrit et renouvelle la gaieté, maintient l'esprit dans une activité facile et constante , fait naître et développe les penchants bienveillants , la confiance, la cordialité. Dans les pays de vignobles, les hommes sont en général plus gais, plus spirituels , plus sociables; ils ont des manières plus ouvertes et plus prévenantes. Leurs querelles sont caractérisées

SUR LES HABITUDÏÏ.S MORALES. 8f

par une violence prompte; mais leurs ressentiments n'ont rien de profond, leurs vengeances rien de perfide et de noir.

L'abus du vin, comme celui des autres stimulants, peut sans doute détruire les forces du système nerveux, affaiblir l'intelligence, abrutir tout à la fois le physique et le moral de l'homme : mais, pour produire de tels effets , il faut que cet abus soit porté jusqu'au dernier terme; il est même rare qu'il le produise sans le concours des esprits ardents, auxquelles grands buveurs finissent presque toujours par recourir , quand le vin n'agit plus assez vivement sur leur palais et sur leur cerveau. 3'ai connu Beaucoup de vieillards qui, toute leur vie, avaient usé largement du vin, et qui, dans l'âge le plus avancé^ conservaient encore toute la force de leur esprit et presque toute celle de leur corps. Peut-être même les pays où le vin est assez commun pour faire partie du régime journalier sont-ils ceux où , proportion gardée , on trouve le plus d'octogénaires et de nonagénaires actifs , vigoureux et jouissant pleinement de la vie.

Quoique les différentes espèces de vins aient toutes des effets très-analogues , leur manière d'agir sur l'estomac et sur le système nerveux présente cependant des nuances et des modifications dignes de remarque. Pour en concevoir la cause , il suffit d'observer, i° que les différents vins ne contiennent pas la même quantité proportionnelle (l'esprit, 'de matière extractive et de fluide aqueux ;

2° que le principe fermentescible s'y trouve inégalement développé, ou altéré ; 3" que les sels tartareux y sont eux-mêmes en divers états , ou dans diverses proportions. Ainsi , par exemple , les vins spiritueux ont une action rapide et forte; ceux qui sont chargés de partie extractive ont une action douce et durable; ceux dont la fermentation ne s'est faite qu'incomplètement , et qui contiennent beaucoup de gaz acide carbonique non combiné, ont une action vive, mais passagère; ceux enfin où le principe fermentescible conserve encore une grande partie de ses qualités de corps sucré ont une action tout à la fois puissante et durable. Les vins cuits en général , et particulièrement ceux des pays méridionaux, séjournent longtemps dans l'estomac; ce qui fait qu'ils réparent énergiquement les forces , mais qu'on ne peut en prendre que de faibles quantités à la fois.

Des observateurs philosophes ont affirmé que tous les peuples des pays de vignobles avaient un caractère analogue à celui de leurs vins. Quelques-uns d'entre eux ont cru voir dans l'excellence et dans la force des vins de la Grèce , la cause de sa prompte civihsation , et du talent particulier pour la poésie, pour l'éloquence et pour les arts, qui distingua jadis, et qui distinguerait encore ses habitants, s'ils vivaient sous un gouvernement sensé. Il en est qui n'ont pas fait difficulté d'attribuer à la violence de quelques-uns de ces mêmes vins les hueurs erotiques de leurs

Femmes ; fureurs qui se tléveloppaient avec le dernier degré d'emportement dans les mystères de Bacchus. Peut-être ces philosophes sont-ils allés trop loin, en rapportant à des causes purement physiques, el surtout à certaines causes physiques isolées , un ensemble d'effets moraux auxquels beaucoup de circonstances diverses ont pu concourir; mais ils ont eu raison de penser c[u'un ordre d'impressions fortes et renouvelées fréquemment ne pouvait manquer d'influer sur les liabitudes des esprits et sur les mœurs.

Nous aurons peu de choses à dire touchant les esprits ardents. Dans les pays froids, surtout dans ceux de ces pays où l'on fait un grand usage d'aliments gras, on boit impunément de grandes quantités d'eau-de-vie et d'autres liqueurs spiritueuses. Elles n'y font point sur les papilles nerveuses de la bouche et de l'estomac les mêmes impressions que dans nos climats plus tempérés. Pour produire l'ivresse, il faut, à Pétersbourg, plusieurs fois autant de ces liqueurs qu'à Paris , et même qu'à Londres , où les hommes de la classe ouvrière sont plus familiarisés à leur abus; il en faut aussi beaucoup plus pour les naturels du pays que pour les méridionaux qui ne font qu'y passer.

Les liqueurs spiritueuses paraissent utiles dans les pays froids. Dans les pays chauds elles sont quelquefois nécessaires pour soutenir les forces, et pour stimuler en particulier celles de l'estomac; c;)r l'excitation continuelle de l'organe extérieur,

et la tendance des mouvements vers la circonférence, énervent de plus en plus le ton de ce viscère. On remarque même que sous les zones brûlantes, comme sous les zones glaciales, ces liqueurs . usent moins la vie que dans nos climats plus doux, surtout lorsqu'on les emploie dans les temps de grandes sueurs et par doses faibles et réitérées. Leur usage prudent peut donc encore avoir son utilité dans les pays où l'action stimulante d'une atmosphère embrasée force l'homme à combattre, par des excitations internes vives, cette distraction habituelle des forces qui se portent toujours au-dehors. Mais dans nos climats, elles devraient être réservées exclusivement aux hommes de guerre, qui bravent jour et nuit toutes les intempéries des saisons , et aux ouvriers que le genre de leurs travaux soumet aux mêmes influences ; encore les uns et les autres ont-ils besoin d'en user modérément. Du reste, hors quelques cas de débilité soudaine , qu'il est nécessaire de dissiper par une secousse vive, et ceux des maladies lentes, muqueuses, dont le traitement exige que la nature soit fortement stimulée; enfin , hors quelques dispositions habituelles du tempérament inerte, où la vie devient languissante aussitôt qu'elle n'est plus soutenue par des stimulants artificiels : hors ces cas , bien moins communs qu'on ne le pense ordinairement, l'usage des hqueurs spiritueuses est toujours inutile, souvent nuisible, quelquefois tout -à-fait pernicieux. En effet, l'observation

prouve que leur abus dégrade le système sensitif autant que l'abus des narcotiques eux-mêmes. Il hébète également les fonctions de l'organe cérébral ; il diminue plus directement encore la sensibilité des extrémités sentantes en fronçant et durcissant les parties solides dont elles sont entourées et recouvertes (i); et la géne où cette circonstance retient toutes les fonctions porte un état d'inquiétude habituelle dans l'économie animale. En même temps, l'excitation contre nature, causée par l'énergie extrême de ces stimulants, entretient une sorte de fièvre continuelle. Ainsi, les boissons spiritueuses ne frappent pas seulement, comme les narcotiques, le cerveau d'une stupeur profonde, elles changent encore l'état mécanique de toutes les parties contractiles ; elles y déterminent un surcroit de mouvement : et, par la résistance qu'opposent ces parties, il se forme une suite de sensations mixtes où le sentiment de la force accrue est couvert, en quelque sorte, et rendu pénible par celui de l'embarras et de l'hésitation des efforts vitaux. Aussi remarque^t-on que l'habitude de ce genre d'ivresse occasione tout à la fois la débiUté des fonctions intellec-

(i) La tension des parties solides augmente souvent la sensibilité; mais ici, se trouvant jointe à l'engourdissement du système nerveux, elle produit un effet tout contraire. D'ailleurs, quand la tension passe certaines bornes, elle oblilèrc tout, et empêche le jeu de la vie.

tuellcs, l'inquiétude habituelle de l'humeur, cL le penchant à la violence. Son résultat extrême esl la férocité, jointe (i) à la stupidité.

Qui ne connaît la grande influence qu'ont eu sur le sort de l'Europe la découverte de la route des Grandes-Indes par le cap de Bonne-Espérance, celle des îles et du continent de l'Amérique, et l'établissement des nouveaux rapports politiques et commerciaux qui furent la suite de ces deux grands événements? On sait que les premières idées saines et les premières lueurs de vraie liberté chez les modernes datent de cette époque. Ce fut alors que le commerce, devenu plus général, créa, sur divers points de l'ancien continent, des foyers actifs d'industrie, et que, rendant ainsi le pauvre et le faible moins dépendants du riche et du fort , il prépara de loin le règne de la véritable égalité sociale. Ce fut aussi vers la même époque, à peu près, que l'esprit humain secoua en partie la plus pesante et la plus humiliante de ses chaînes (2); que la raison commença cette lutte hardie qui doit infailliblement remettre un jour dans ses mains toutes les forces du monde moral; qu'en-

(1) Presque tous les grands scélérats sont des hommes d'une structure organique vigoureuse , remarquables par la fermeté et la ténacité de leurs fibres musculaires. Presque tous s'endurcissent encore, tant au physique qu'an moral, par l'abus de esprits ardents et des stimulants acres de toute espèce.

[•j.) Par la réformation.

fin, (les yeux libres et fermes osèrent envisager sans crainte les fantômes les plus redoutés jusqu'alors. L'histoire et les progrès de ces grands changements appartiennent à celle de l'esprit humain; et c'est depuis ce moment, surtout, qu'on voit agir avec une énergie constante deux ressorts tout puissants (les lumières et l'industrie) qui tendent à détruire de plus en plus, dans le système social , la domination arbitraire de certains individus et de certaines opinions.

Mais les relations commerciales avec les deux Indes amenèrent dans le régime des peuples de l'Europe d'autres changements très-remarquables. Les différentes productions étrangères que l'on commençait dès lors à connaître, ou qui chaque jour devenaient plus communes par la diminutiou des frais de transport, devaient nécessairement introduire de nouvelles habitudes; et ces habitudes, améUorer ou dégrader la constitution physique et le moral des individus.

Il y a long-temps que les médecins anglais ont attribué la diminution des maladies scorbutiques et éléphantiasiques à l'usage général du sucre. Ces maladies sont, dans nos derniers temps, deveimes de plus en plus rares. Le fait est certain ; mais sans doute il ne peut dépendre d'une seule cause. Les progrès de la civilisation, et particulièrement ceux de la police , ont contribué beaucoup, comme nous l'avons dit ailleurs, à faire disparaître ces maladies produites par l'iïisalubrilé

(les villes, parla malpropreté des habitations, par la qualité pernicieuse des denrées de première nécessité. Cependant il est aujourd'hui reconnu que le sucre fournit un aliment très-sain. Les animaux qui en ont déjà goûté le recherchent avec passion ; il est également salutaire à presque tous. Employé comme simple assaisonnement, le sucre ne se borne pas à rendre agréables d'autres aliments qui ne le seraient point sans lui; il les rend encore plus sains, et facilite leur dissoUition dans les estomacs débiles. Son usage abondant et journalier dégoûte d'ailleurs de différentes saveurs plus fortes ; il donne un peu d'éloignement pour le vin ; il fait qu'on désire moins les liqueurs spiritueuses : en tout , il paraît inspirer des goûts doux et délicats comme lui-même; et s'il contribuait à diminuer, par degrés, l'abus que certaines nations font encore des stimulants solides ou liquides les plus acres, il conserverait beaucoup d'hommes; et peut-être aussi, comme on l'a prétendu, influerait- il, par les goûts qu'il ferait prédominer, sur le progrès des habitudes sociales les plus heureuses.

Il existe une grande analogie entre le principe sucré et la matière alibile , particulièrement réparatrice. C'est ce qu'on voit avec évidence dans quelques maladies consomptives , où ce principe s'échappe sous sa forme naturelle. Dans le véritable diabétès, des urines abondantes, épaisses, présentent quelquefois la consistance, souvent la

couleur, toujours la saveur du miel. Dans la plupart des phthisies idiopathiques du poumon, le mal, qui au début s'annonce par des crachats salés, devient de plus en plus grave sitôt que les crachats commencent à paraître doux et sucrés au malade. La première observation est de Mead, la seconde avait été déjà faite par Hippocrate : la pratique journalière les confirme également toutes deux.

On a dit beaucoup trop de mal des épiceries, et de leur usage comme assaisonnements. Les médecins ont répété mille fois contre elles des anathèmes dont l'expérience ne confirme nullement la justesse; et les mêmes hommes qui ordonnaient à grandes doses le girofle, la cannelle, la muscade, rapprochés dans un petit volume d'opiate ou d'électuaire, se faisaient un devoir d'en proscrire les plus petites quantités, étendues dans un volume considérable d'aliments. C'est encore avec la même déraison que plusieurs praticiens se sont long-temps obstinés à regarder le sucre comme un aliment dangereux. Mais tandis qu'ils l'interdisaient en substance, ils ne faisaient pas difficulté de l'ordonner largement dans leurs sirops et dans leurs condits.

Il est sans doute très -facile de pousser l'usage des épiceries à l'excès. Alors elles produisent l'effet de tous les vifs stimulants dont on abuse : elles émoussentla sensibilité générale du système; elles énervent surtout, d'une manière directe, les

forces de l'estomac. Mais cet abus, qui produit quelquefois dans les humeurs certaines altérations dépendantes de l'excès d'activité des organes et de l'atonie qui lui succède; cet abus ne laisse après lui ni l'hébétation de l'organe nerveux qu'occasionent les narcotiques, ni l'endurcissement des fibres et des membranes que l'usage immodéré des esprits ardents ajoute à cette hébétation. Employées avec réserve, les épiceries soutiennent la digestion stomachique , animent la circulation générale , renouvellent l'énergie des organes musculaires, maintiennent le système nerveux dans un état continuel et moyen d'excitation : toutes circonstances propres à multiplier les impressions soit internes , soit externes ; à faciliter les opérations de l'organe pensant; à rendre plus souples, plus libres , plus promptes toutes les opérations de la volonté; en un mot, à donner un plus grand sentiment d'existence, et à soutenir, dans un degré constant , le ton des organes et toutes les fonctions de la vie.

Mais parmi les productions exotiques dont le commerce a rendu l'usage commun, celle contre laquelle une médecine minutieuse, ignorante ou prévenue, s'est élevée avec le plus de fureur, et avec le moins de fondement, c'est le café. Sans doute aussi , puisqu'il est capable de produire des effets marqués et constants, le café peut être habituellement nuisible à quelques personnes, ou le devenir dans quelques états de maladie; mais

SUR LES HABITUDES MOIIA.LES. Ql

il est notoire qu'on brave chaque jour plus impunément les arrêts doctoraux lancés contre lui. Chacun peut reconnaître sur soi-même, que le plaisir de prendre du café n'est rien en comparaison du bien-être que l'on ressent après l'avoir pris; et comme toutes les fois qu'il nuit véritablement c'est par des excitations directes, qui peuvent, en effet, ou rappeler certains désordres nerveux, ou se diriger et s'accumuler vicieusement sur des organes trop sensibles, ou enfin renouveler des spasmes artériels inflammatoires , le mal se fait sentir immédiatement, et des impressions agréables ne le déguisent presque jamais.

Ce n'est pas sans raison que quelques écrivains ont appelé le café une boisson intellectuelle. L'usage, pour ainsi dire général, qu'en font les gens de lettres , les savants , les artistes , en un mot toutes les personnes dont les travaux exigent une activité particulière de l'organe pensant ; cet usage ne s'est établi que d'après des observations multipliées et des expériences très -sûres. Rien n'est plus propre, en effet, à faire cesser les angoisses d'une digestion pénible. L'action stimulante de cette boisson , qui se porte également sur les forces sensitives et sur les forces motrices, loin de rompre leur équilibre naturel , le complète et le rend plus parfait. Les sensations sont à la fois |)li]s vives et plus distinctes, les idées plus actives et plus nettes; et non-seulement Le café n'a pas les inconvénients des narcotiques , des esprits ar-

9^ INFLIIKWCE DU RÉGIME

dents, ni même du vin, il est au contraire le moyen le plus efficace de combattre leurs effets pernicieux.

Je crois inutile d'entrer dans de plus longs détails pour prouver la grande influence morale du régime nouveau que les heureux efforts du commerce ont introduit en Europe ; cette influence est d'autant plus étendue, que ce n'est point à quelques particuliers isolés que ces jouissances sont aujourd'hui réservées exclusivement : elles deviennent, par degrés, une richesse commune; et, lorsque les saines idées d'égalité, pénétrant plus avant dans les lois et dans les mœurs , auront amené parmi les hommes une plus équitable répartition des jouissances, on ne comptera plus ceux qui pourront se procurer ces doux fruits de l'industrie humaine; on comptera plutôt ceux qui ne le pourront pas ; et cette amélioration elle-même réagira sur les productions ultérieures du génie et sur ses nobles travaux.

Dans le dernier siècle , la grande découverte de la circulation du sang vint jeter une vive lumière sur plusieurs phénomènes de l'économie animale; mais elle fit éclore en même temps plusieurs théories absurdes de médecine. On ne fut plus occupé que des moyens de tenir le sang assez fluide pour le faire pénétrer facilement dans les petits vaisseaux, et les vaisseaux assez souples et assez libres pour qu'ils fussent toujours disposés à le recevoir. De là cet effrayant abus des

<iai<ynées (i) et des boissons tièdes relâchantes, que quelques praticiens ordonnaient avec une espèce de frénésie. Ce fut surtout en Hollande qu'on porta le délire à son comble. Bontekoë , par sa dissertation sur le thé, n'y contribua pas médiocrement. Ce fut aussi chez les Hollandais que le thé prit d'abord faveur (2). Dans les premiers temps, on le regardait comme un simple remède : il est devenu depuis , chez plusieurs peuples, une boisson de première nécessité.

Bontekoë et ses adhérents avaient beaucoup trop célébré les grandes vertus de celte boisson : des médecins modernes ont de leur côté, je crois, exagéré beaucoup ses inconvénients. Assurément le thé ne produit point les miracles que , dans l'origine , une admiration sincère ou feinte attribuait à son usage ; mais il ne produit point non plus tous les mauvais effets dont on l'accuse.

(1) Le Piémontais Botal, médecin de Henri III, avait déjà donné beaucoup de vogue à la saignée , long-temjDS avant que la doctrine de la circulation fût admise dans les écoles; mais on ne se mit à verser des flots de sang, d'une manière vraimcnt systématique , que lorsqu'on eut rapporté presque toutes les maladies à son épaississement et à l'obstruction des vaisseaux.

(2) Cette faveur ne fut pas de pur enthousiasme ; il y entra beaucoup de calcul. Les Hollandais, par leurs relations avec le .lapon, pouvaient faire alors le commerce exclusif du thé. Aussi, les Etats récompensèrent-ils libéralement Bontekoë de sa dissertation.

Comme eau chaude , le thé débiUte l'estomac, el , par conséquent, aussi le système nerveux, qui partage si rapidement les impressions reçues par ce viscère ; mais cependant la matière extracUve astringente, qui s'y trouve fortement concentrée, tempère beaucoup cet effet. Dans les pays où son usage est général , on ne remarque point que les personnes qui s!en abstiennent, toutes choses égales d'ailleurs , se portent mieux que les autres. Il paraît qu'outre la matière astringente et le principe aromatique, combinés dans sa feuille, le thé contient encore quelques particules narcotiques ou sédatives; et c'est peut-être à cause de cette triple combinaison que, chez quelques personnes, il agit comme un calmant direct , tandis que , chez d'autres, il produit des agitations ou des anxiétés parfaitement analogues à celles qui suivent souvent Fusage de l'opium. |

§ XIII. j

L'influence des mouvements corporels sur les dispositions et sur les habitudes morales s'exerce de trois manières, i° parles impressions immédiates qu'ils produisent, et par l'état dans lequel ils mettent directement les organes; a'' par les modifications successives qu'ils peuvent déterminer soit dans la structure organique elle-même des diverses parties du corps, soit dans le caractère de leurs fonctions; 3" par la tournure parllculière

que les déterminations prennent à la longue en vertu de ces impressions et de ces modifications.

Dans tous les siècles, les observateurs ont reconnu la grande utilité de l'exercice pour la conservation de la santé. En effet, les mouvements corporels, en portant à l'extérieur les forces qui, pendant l'état de repos, tendent presque toujours à se concentrer soit dans le cerveau, soit dans les viscères du bas-ventre , en font une plus exacte répartition : ils rétablissent ou maintiennent l'équilibre ; ils animent la circulation, provoquent la perspiration insensible, attisent, en quelque sorte, le foyer de la chaleur vitale; et, par le surcroît de ton qu'ils donnent aux fibres musculaires, ils empêchent la prédominance vicieuse du système sensitif. Mais l'exercice n'est pas également utile dans tous les chmals, et son emploi demande d'importantes modifications, suivant les tempéraments et suivant les divers états où le même individu peut se trouver. Dans les pays chauds , la chaleur, en appelant les forces à la circonférence, le supplée à plusieurs égards ; et les sueurs débilitantes, qu'elle n'excite déjà que trop sans lui, peuvent le rendre souvent pernicieux. Chez les sujets à fibres molles, dont les vaisseaux, étroits et faibles , se trouvent noyés dans la graisse, l'exercice a besoin d'être fort modéré pour ne pas user radicalement des forces musculaires dépourvues d'une énergie primitive réelle. S'il est trèsviolent, ou s'il dure un temps trop long, il peut

9^ INFLIIKNCE DU RÉGIME

alors quelquefois occasioner des inflammations adipeuses dans les viscères hypocondriaques (i). Enfin , sans compter les maladies aiguës, pendant lesquelles l'action musculaire est toujours nuisible , il est différents états du corps où l'utilité de l'exercice est fort douteuse ; il en est même où , par la nature de ses effets directs , il ne peut faire que du mal. Par exemple , je l'ai toujours trouvé nuisible dans les diathèses inflammatoires chroniques du poumon , surtout lorsqu'elles sont combinées avec la faiblesse originelle des vaisseaux ; et, quoique dans ce cas, qui demande beaucoup de tact et de sagacité de la part du médecin, l'on ne puisse terminer et compléter la cure que par des toniques, dont l'exercice lui-même fait par- ^ tie , ou dont il seconde éminemment l'action , il faut cependant commencer par des moyens tout contraires , et , tant que la vraie diathèse inflammatoire dure , prescrire un repos presque absolu.

L'effet direct de l'exercice est donc d'attirer les forces, et, si je puis m'exprimer ainsi, l'attention vitale dans les organes musculaires ; de faire sentir plus vivement à l'individu, et d'accroître l'énergie de ces organes ; de multiplier les impressions extérieures , et d'en occuper tous les sens à la fois; de changer l'ordre des impressions internes, et de suspendre le cours des habitudes contractées pendant le repos. Ainsi l'exercice, sur-

(i) Cest ce qu'on appelle gras-fondu chez les animaux.

tout l'exercice pris en plein air, à l'aspect d'objets nouveaux et variés , n'est point favorable à la réflexion (i), à la méditation, aux travaux qui demandent qu'on rassemble et concentre toutes les forces de son esprit sur un sujet particulier; a moins que le rappel et la combinaison des idées ne se trouvent liés, par l'habitude, à certaines séries de mouvements musculaires : encore même remarque-t-on que les esprits ainsi disposés s'occupent plutôt en général d'objets d'imagmation et de sentiment que de ceux qui demandent une grande force d'attention. C'est en l'absence des impressions extérieures qu'on devient le plus capable de saisir beaucoup de rapports, et de suivre une longue chaîne de raisonnements purement abstraits.

Nous avons déjà remarqué , dans un des précédents Mémoires , que l'exercice de la force musculaire émousse la sensibilité du système nerveux; qLie le sentiment de cette même force imprime des déterminations qui , transportant sans cesse l'homme hors de lui-même, ne lui permettent

(i) En général , l'exercice donne un surcroît d'activité au cerveau ; c'est ce que Pline le jeune avait observé snr lui-même : Mirum est ut animas agitatione motuque excitetur. Montaigne avait fait la racmc observation sur lui-même, comme Plme. Mais, pour l'ordinaire, le mouvement et les impressions variées qui en résultent font passer rapidement l'esprit d'une idée à l'autre, et l'empêchent d'en méditer aucune profondément.

guère de peser sur les impressions transmises à son cerveau. Si ces impressions se trouvent encore multipliées par des circonstances capables de produire une vive distraction des forces vers l'extérieur, combien la difficulté de les démêler et de s'arrêter convenablement sur chacune n'augmente-t- elle pas! combien l'action de l'orfrane cérébral n'est-elle pas alors dépendante des nouvelles sensations reçues à l'instant même! combien la multitude des jugements n'altère - 1 - elle point leurs résultats! enfin, par cela seul que les impressions ne sont plus les mêmes, que l'ordre, et peut-être, à plusieurs égards, le caractère et la direction des mouvements organiques sont changés , le système nerveux pourrait-il ne point partager ces divers changements? En effet, il est démontré que , dans plusieurs cas , les impressions ne modifient l'état de certains organes particuliers, différents de celui qui les a reçues, qu'après avoir été transmises au centre cérébral, et par la réaction qu'elles le forcent d'exercer sur eux : i et, quoiqu'il y ait différents centres de réaction, ' quoiqu'il puisse même y en avoir un nombre indéfini dans les diverses branches du système nerveux, et qu'ils soient tous relatifs à tel ou tel genre particulier d'impressions et de mouvements, cependant l'entre lien de la sensibihté générale, et même l'influence de ces centres secondaires, dans l'état naturel du corps vivant, n'en sont pas moins subordonnés à la communication de toutes les

divisions du système nerveux avec le centre cérébral commun.

Nous devons observer que la force radicale et constante des organes a besoin d'être en rapport avec celle de la sensibilité pour que le cerveau soit capable d'une attention forte : la prédominance du système sensitif sur le système moteur, quand elle passe certaines bornes , empêche que les fonctions de la pensée s'exercent pleinement et avec un degré d'énergie soutenu. Mais il n'en est pas moins vrai que la vivacité des sensations, la facilité de leurs combinaisons , la concentration des mouvements dans l'organe cérébral , toutes circonstances nécessaires aux travaux de l'esprit, ne sont plus les mêmes quand les organes extérieurs se trouvent dans un état continuel de force sentie et d'action. Ainsi donc le régime athlétique, qui d'ailleurs n'augmente que les forces les plus grossières du corps vivant, et qui diminue même les probabilités d'une longue vie, soit en déterminant vers les muscles une partie considérable de la puissance d'action destinée au système nerveux , soit en exposant le corps à de nouvelles causes de destruction ; le régime athlétique ne convient point aux hommes qui cultivent les sciences, les lettres , ou les beaux-arts. Et si les exercices corporels leur sont éminemment utiles, en empêchant que la concentration des forces et des mouvements ne devienne excessive, en conservant dans les organes moteurs le degré de ton nécessaire à

lOO INFLUENCE DU RÉGIME

l'action du cerveau, enfin, en ne laissant point tomber dans une langueur funeste les mouvements réparateurs; d'autre part, ces exercices ne doivent être ni trop forts, ni trop long -temps continués ; il est surtout convenable de ne les employer que dans les intervalles du repos de l'esprit. En effet, rien ne dégrade plus directement et plus radicalement les forces vitales , que de puissants efforts simultanés en sens contraire : car ces tiraillements non naturels consomment une beaucoup plus grande quantité de forces que n'en exige chaque mouvement particulier ; et d'ailleurs toute tentative incomplète, inefficace, lors même qu'elle n'emploie que peu de forces, fatigue plus la nature que de très-grands efforts quand ils ont un plein succès.

En augmentant la vigueur radicale et le ton des parties musculaires, l'exercice diminue à la longue la mobilité nerveuse. Ainsi donc, quand l'impuissance des fonctions intellectuelles tient à cette mobilité trop vive, l'exercice contribue efficacement à leur doimer plus de stabilité, d'énergie. Quelquefois l'action des organes musculaires mis en mouvement se trouve liée, par quelque dépendance directe, avec des déterminations internes et des idées dont elles sont, en quelque sorte , la manifestation extérieure ; quelquefois aussi, comme nous l'avons dit ci -dessus, on a contracté l'habitude de penser en agissant ; et alors le mouvement corporel est devenu, pour

SUR LES HABITUDES MORALES. lOI

•linsi dire, nécessaire à ce travail du cerveau, qui constitue l'attention et la méditation. Mais on peut établir, en thèse générale, que les exercices forts et long-temps continués diminuent la sensibilité du système nerveux, qu'ils affaiblissent son action à peu près dans le même rapport qu'ds augmentent celle du système musculaire ; qu'enfin, par le sentiment et les habitudes de la force continuellement active, ils tendent, à la longue, à développer dans le moral les penchants à la violence et à l'habitude de l'irréflexion (i).

Tels sont, en général, les effets directs des exercices du corps; tels sont aussi leurs pnncipaux effets éloignés.

§. XIV

Il est facile de concevoir que le repos doit avoir des résultats tout contraires à ceux de l'exercice. En laissant dans l'inertie une partie considérable des fibres musculaires, le repos les attaiblit di • rectemeiit; en ne sollicitant point les forces qui leur sont attribuées , il permet à ces forces de suivre la tendance centrale, qui les ramène naturel-

(i) Le sentiment pénible de la faiblesse peut aussi produu'e des dispositions à la colère et à l'impatience : mais les habitudes inquiètes, dépendantes de ce sentiment , n'ont aucun rapport avec les habitudes violentes que font naître la conscience et l'exercice habituel d'une grande force.

lement vers le système nerveux. Par là toutes les fonctions plus directement dépendantes de la sensibilité acquièrent une prédominance notable sur celles qui ne sont, à proprement parler, qu'une suite de mouvements. Aussi remarquet-oiï que, toutes -choses égales d'ailleurs, la tête est plus active chez les hommes qui vivent dans l'inaction , à moins que leur repos ne soit coupé par des intervalles d'activité très-grande. Les sentiments tout ensemble vifs et profonds appartiennent encore aux personnes que les impressions et les mouvements extérieurs ne tirent pas sans cesse hors d'elles-mêmes. Cependant le repos, ou plutôt le sommeil, qu'on peut en considérer à plusieurs égards comme le dernier terme, produit souvent des effets tout opposés. Quand le sommeil est habituellement trop long, il engourdit le système nerveux ; il peut même finir par hébéter entièrement les fonctions du cerveau. On verra sans peine que cela doit être ainsi , si l'on veut faire attention que le sommeil suspend une grande partie des opérations de la sensibilité, notamment celles qui paraissent plus particulièrement destinées à les exciter toutes , puisque c'est d'elles que viennent les plus importantes impressions , et que , par l'effet de ces impressions même, dont la pensée tire ses plus indispensables matériaux, elles dirigent, étendent et fortifient le plus grand nombre des fonctions sensitives, et réagissent sympathiquemênt sur les autres : je

SUn Li:S HABITUDES MOUALES. lo'i

veux parler ici des opérations des sens proprement dits.

Dans l'état de repos, l'action du système nerveux est entretenue par différents genres d'impressions, dont l'inOuence dépend des habitudes^ particulières du sujet. Chez les personnes accoutumées à des travaux manuels très-forts, les organes de la digestion sont ceux qui paraissent agir le plus directement sur le cerveau. Ce n'est pas seulei. .ent, comme nous l'avons déjà dit plus d'une fois, par les sucs réparateurs qu'ils y font parvenir, c'est encore, et c'est surtout par les mouvements sympathiques qui s'y reproduisent durant leur action , que ces organes raniment et soutiennent celle de la sensibilité, renouvellent les sources mêmes de la vie, et déterminent les opérations intellectuelles. De là vient que ces personnes, quand on les force à garder le repos sans maladie capable d'énerver directement l'estomac, ont besoin de manger beaucoup pour sentir leur existence : en sorte que , malgré la diminution de puissance digestive qui, dans ce cas, a lieu chez elles, comme chez tout autre individu dans l'état naturel, elles mangent souvent beaucoup plus que pendant le temps de leurs plus violents travaux. Cet excès de nourriture est alors pour elles le seul moyen de se donner une partie des sensations fortes que l'habitude leur a rendu nécessaires, et de tirer un cerveau naturellement iuerte de son engourdissement et de sa langueur.

104 INFLTJRNCE DU KliGIMÉ

Chez les hommes étrangers aux grands mouvements musculaires, et dont la sensibilité, plus développée par la prédominance du système nerveux, n'a besoin, pour ainsi dire, que d'ellemême pour s'entretenir, pour se réveiller, et pour renouer à chaque instant la chaîne de ses fonctions, le repos augmente encore la faiblesse habituelle de l'estomac; il rend la sobriété plus nécessaire. Ici les opérations de l'organe pensant se lient aux impressions reçues dans le sein du système nerveux, ou dans certaines parties trèssensibles, telles que les organes de la génération, ou les plexus mésentériques. Et l'on peut observer, à ce sujet, que la grande activité de l'organe pensant est souvent entretenue par les spasmes des viscères du bas-ventre, ou par des points de sensibilité vicieuse établis dans leur région : d'où l'on peut, ce semble, conclure qu'un état physique maladif est souvent très -propre au développement brillant et rapide de l'intelligence, comme à celui des affections morales les plus délicates et les plus pures : d'où il suit encore , et comme conséquence ultérieure , qu'en rétablissant l'équilibre entre les diverses fonctions, l'on peut sans doute être assuré que la santé et le bien-être de l'individu ne sauraient qu'y gagner; mais on ne l'est pas toujours, à beaucoup près, de ne point altérer l'éclat de ses talents, surtout de ceux qui se rapportent aux travaux de l'imagination. Enfin, quoique les impressions pénibles

SUR LES HABITUDES MORALES. lO^

attachées à l'état de maladie fassent souvent éclore des sentiments et des passions contraires à la bienveillance sympathique (i), base de toutes les vertus, quelquefois cependant, je le répète , l élévation, la délicatesse, la pureté des penchants moraux (2) dépend de certaines émotions vives et profondes qui tiennent à l'exaltation de la sensibilité générale, ou à sa consentration dans certains organes particuUers; deux circonstances dans lesquelles n'existe plus le balancement des fonctions qui caractérise l'état sain (3).

Nous avons indiqué les effets du sommeil les plus généraux et les plus constants : ce que nous venons de dire de ceux du repos est appUcable au sommeil avec plus d'étendue encore. Dans les diverses circonstances , le sommeil peut agir trèsdifféremment sur tous les organes , mais particulièrement sur le cerveau. Sans doute on guérit plus facilement un grand nombre de maladies

(1) L'état de maladie, en repliant l'individu sur lui-même, le rend souvent égoïste et personnel.

(2) J'ai connu des personnes qui devenaient excellentes dans l'état de maladie, et qui ne l'étaient pas du tout dans celui de santé. Pline le jeune dit : Optimos nos esse dum infirmi sumus. L'axiome est trop général, mais il est souvent d'une grande vérité. Toute cette lettre que Pline adresse à Maxime mérite d'être lue.

(3) Encore une fois, ce balancement doit être relatif à la force primitive et proportionnelle des organes et aux habitudes de l'individu.

I06 IPfFLUENCE DU RÉGIME

lorsqu'on parvient à procurer du sommeil ; il en est même quelques-unes dont on peut le regarder comme le seul et véritable remède : mais il est aussi des maladies qu'il aggrave; et quelquefois il peut leur faire prendre un cours entièrement fatal. On le voit également, tour à tour, ou redonner une vie nouvelle à l'organe pensant , et rendre toutes ses opérations plus parfaites, ou l'affaiblir, l'engourdir, et faire tomber toutes les fonctions intellectuelles dans la langueur.

Par exemple, les hommes très -sensibles et qui reçoivent beaucoup d'impressions ont, en général, besoin de beaucoup de sommeil. Les veilles prolongées font éprouver à leur intelligence le même affaiblissement et la même altération qu'éprouvent toujours, en pareil cas, les forces musculaires; mais quand l'excessive sensibilité dépend de l'inertie de l'estomac, alors le sommeil, en augmentant cette inertie, affaiblit directement tout l'organe cérébral, et, par conséquent, dérange toutes les opérations de la pensée et de la volonté. Aussi dans certaines maladies nerveuses les accès paraissent -ils ordinairement au réveil : quand ils restent long-temps au lit, les malades sentent leur état devenir de jour en jour plus grave; et, pour les guérir, il suffit quelquefois de les laisser moins dormir. Mais ces cas sont encore de ceux qui , pour être déterminés avec certitude , demandent i beaucoup de sagacité de la part du médecin. Car ! la faiblesse et l'inertie de l'estomac ne sont quel-

qiiefois qu'apparentes ; elles peuvent tenir à son extrême sensibilité primitive ou accidentelle : or, dans cette dernière circonstance, c'est au contraire par un plus long sommeil , surtout par celui qui succède aux repas, que l'on combat efficacement le vice des digestions , et les désordres nerveux qu'il peut avoir occasionés.

Pour faire sentir combien il est important de tracer de bonnes règles d'hygiène , relativement à l'emploi du sommeil , et combien il est nécessaire de se faire des idées justes de ses effets , soit qu'on le considère comme un restaurant journalier et nécessaire des forces, soit qu'on veuille le ranger parmi les moyens médicaux, et l'approprier au traitement de certaines maladies, je me borne aux observations suivantes, et je les énonce sommairement, sans entrer dans aucun détail touchant les nombreuses conséquences pratiques qu'on peut en tirer , ces conséquences ne tenant à notre sujet qu'indirectement et de loin.

i'* Le sommeil n'est point un état purement passif ; c'est une fonction particulière du cerveau , qui n'a lieu qu'autant que, dans cet organe, il s'établit une série de mouvements particuliers ; et leur cessation ramène la veille, ou les causes extérieures du réveil le produisent immédiatement.

Un certain degré de lassitude ou de faiblesse (les fibres musculaires semble favoriser le sommeil : le sentiment de force et d'activité qui sollicite ces fibres au mouvement est en effet par

lo8 INFLUENCE DU RÉGIME

lui-même un stimulant direct pour le système nerveux. Mais , quand cette lassitude et cette faiblesse passent certaines limites , le sommeil ne peut plus avoir lieu; et des faits très -multipliés et très -concluants ont fait voir aux médecins que, pour le produire , il faut alors employer des moyens tout contraires à ceux qui réussissent ordinairement, c'est-à-dire, substituer aux relâchants et aux sédatifs directs des stimulants actifs et des toniques vigoureux.

3'^ Dans l'état sain, le sommeil ne répare pas les forces seulement par le rëpos complet qu'il procure à certains organes , et par la diminution d'activité de tous ; c'est surtout en transmettant du centre cérébral à toutes les parties du système une nouvelle provision d'excitabilité, qu'il produit ses effets salutaires. Car, lorsqu'il se borne à suspendre les sensations et les mouvements extérieurs, son efficacité restaurante n'est plus la même; et, dans quelques états de maladie où l'organe nerveux ne se trouve plus capable de reproduire la somme d'excitabilité qui s'épuise sans cesse dans son propre sein , le sommeil fatigue les membres au lieu de les reposer; il use les forces musculaires au lieu de les réparer.

4° L'afflux plus considérable du sang vers la tète, que le sommeil détermine, ou qui produit le sommeil , ne peut manquer d'affaiblir beaucoup, surtout lorsque celui-ci dure long -temps, des vaisseaux formés de tuniques naturellement dé-

biles et dépourvues de points d'appui qui les soutiennent : leur distension va toujours alors en croissant; elle finit par comprimer, d'une manière funeste, les fibrilles pulpeuses; et tôt ou tard alors elle y suffoque le principe de tout mouvement.

S*' Le sommeil mettant le cerveau dans un état actif, il s'ensuit que sa répétition trop fréquente, et surtout son excessive prolongation, doivent énerver cet organe, comme le fait toute autre fonction quelconque à l'égard de celui ou de ceux qui lui sont propres, lorsque sa durée, ou son énergie, va au-delà des forces qui doivent l'exécuter. Ainsi, le trop de sommeil n'engourdit et n'oppresse pas seulement le centre cérébral, comme nous l'avons observé déjà plusieurs fois, il le débilite encore d'une manière directe, il use immédiatement et radicalement les ressorts vitaux.

6° Tous les organes dont le sommeil fait cesser l'action ne s'endorment point à la fois. L'organe de l'ouïe veille encore, par exemple, long- temps après que celui de la vue ne reçoit plus de sensations. Dans les états comateux l'on voit quelquefois l'odorat , mais plus souvent le goût et le tact, sentir vivement encore, quand la vue et l'ouïe ne donnent plus aucun signe de sensibilité. Il en est de même des différentes parties dont le sommeil ne fait que ralentir les fonctions et modérer l'activité propre : les poumons, l'estomac, le foie, les organes de la génération, ne s'endor-

ment ni en même temps , ni au même degré. On peut en dire èncore autant des fibres musculaires elles-mêmes : certains mouvements continuent à s'exécuter dans les premiers temps du sommeil; certaines contractions acquièrent même plus de force à mesure qu'il devient plus profond (i). Si dans le sommeil régulier, la force tonique persistante des muscles s'endort pour l'ordinaire avec celle de contraction ; dans quelques affections soporeuses maladives, où les mouvements musculaires ne s'exécutent point spontanément, les fibres retiennent, avec une force tonique très-durable, le degré de contraction que les assistants veulent leur donner. Observons , en outre , que les impressions qui peuvent être reçues alors, soit par les extrémités sentantes internes et externes , soit par les fibres pulpeuses elles-mêmes, et dans le sein du système nerveux, sont capables d'éveiller sympathiquement certaines parties correspondantes du cerveau, et de rendre par là le sommeil incomplet. En effet, telle est la véritable cause des rêves; et c'est aussi dans une discordance analogue d'action entre les diverses parties du cerveau, qu'il faut chercher la cause des différents délires.

Mais cette influence réciproque du cerveau et

(i) Celles, par exemple, des muscles fléchisseurs des jambes et des bras. C'est Hicherand qui en a le premier donné la raison.

des autres organes, pendant le sommeil, n'est la même ni chez tous les individus , ni dans toutes les circonstances : les effets ne s'en manifestent ni au même degré , ni dans le même ordre de succession. Il faut donc observer ces effets à part chez chaque individu, et dans chaque circonstance particulière; et cette étude, faite suivant l'esprit qui doit la diriger, ne fournit pas seulement des règles plus sûres touchant l'emploi du sommeil, elle peut encore éclaircir beaucoup le caractère distinctif de certains tempéraments et de certaines maladies ; elle jette même un jour tout nouveau sur des phénomènes regardés comme inexplicables jusqu'aujourd'hui.

§ XV

Les observateurs de tous les siècles ont considéré le travail non-seidement comme le conservateur des forces corporelles et de la santé, comme la source de toutes les richesses particulières ou publiques , mais aussi comme le principe du bon sens et des bonnes mœurs, comme le véritable régulateur de la nature morale. Les hommes laborieux se distinguent par les habitudes de la raison, de l'ordre, de la probité. Celui qui peut se procurer une ample subsistance, ou même de la richesse, par des moyens dont l'emploi le fait honorer de ses semblables , ne va point recourir à des moyens répréhensibles, qui le mettraient

nécessairement en état de guerre avec la société, et dont l'emploi devient toujours périlleux : celui dont le temps et les forces sont consacrés à des occupations régulières n'a plus assez d'activité pour tourner son imagination et ses désirs vers des objets dont la poursuite trouble l'ordre public : enfin, celui dont l'esprit s'exerce à des combinaisons, ou à l'invention de procédés qui ne peuvent devenir profitables qu'autant qu'ils sont sagement conçus, ne peut manquer de faire prendre à son esprit une direction constante vers la raison et vers la vérité. Chez le même peuple, les personnes habituellement occupées se distinguent sans peine de celles qui ne le sont pas. Entre les différents peuples, ceux qui croupissent dans l'indolence semblent à peine appartenir à la même espèce que ceux dont l'industrie développée anime et met en mouvement un grand nombre d'individus ; et la supériorité de ces derniers est toujours en raison directe de l'étendue et de l'importance de leurs travaux. Il faut cependant observer que, de même qu'une activité vagabonde n'est pas le véritable amour et le véritable esprit du travail chez les particuliers, de même aussi le caractère remuant et hasardeux n'est pas celui de la véritable industrie chez les nations; et, si de mauvaises lois peuvent altérer les fruits des plus utiles travaux dans le sein d'un peuple, certains vices, dans les rapports commerciaux, ou politiques, des peuples différents, peuvent produire divers genres

SUR LES HABITUDES MORALES. Il3

de corruption nationale dont le bon sens et le caractère moral des individus ne tardent pas euxmêmes à se ressentir.

Vivre n'est autre chose que recevoir des impressions, et exécuter les mouvements que ces impressions sollicitent : l'exercice de chacune des facultés qui nous sont données pour satisfaire nos besoins est une condition sans laquelle l'existence demeure toujours plus ou moins incomplète : enfin, chaque mouvement devient, à son tour, le principe ou l'occasion d'impressions nouvelles, dont la répétition fréquente et le caractère varié doivent agrandir, de plus en plus, le cercle de nos jugements, ou tendre sans cesse à les rectifier. Il s'ensuit de là c|ue le travail, en donnant à ce mot sa signification la plus générale, ne peut manquer d'avoir une influence infiniment utile sur les habitudes de l'intelligence, et, par conséquent, aussi sur celles de la volonté; et, si l'on était dans l'usage de considérer les idées et les désirs sous leur véritable point de vue, c'està-dire, comme le produit de certaines opérations organiques particulières, parfaitement analogues à celles des fonctions propres aux autres organes, sans en excepter même les mouvements musculaires les plus grossiers, la distinction reçue entre les travaux de l'esprit et ceux du corps ne s'offrirait point à nous dans ce moment, nous les embrasserions également tous sous le même mot; et l'influence dont je viens de parler n'en serait

I l4 INFLUENCE DU RÉGIME

que plus étendue encore à nos yeux. Mais alors, comme je l'ai fait remarquer ailleurs en cherchant à déterminer le sens du mot régime , elle le serait trop pour l'objet qui nous occupe dans ce moment : nous aurions dit plus que cet objet ne demande; et, par la trop grande généralité de nos preuves, nous n'aurions prouvé réellement que ce qui ne saurait être contesté.

En effet, si toutes les opérations intellectuelles étaient comprises sous ce nom commun de travaux, il ne serait pas sans doute nécessaire de faire voir que les travaux influent sur les dispositions et sur les habitudes morales. Àussi n'est-ce point là ce que nous prétendons établir. Nous restreignons donc ici le sens du mot travail; nous ne désignons par ce mot que la partie manuelle et mécanique des occupations de l'homme dans les divers états de société : car en traitant des effets du régime , c'est surtout, c'est même uniquement de cette classe de travaux qu'il importe dans ce moment de reconnaître l'influence sur l'état moral. Et quand à l'utilité générale du travail , dont il vient d'être question, elle n'a pas non plus besoin de nouvelles preuves. Qui pourrait n'en être pas convaincu?

Mais les différents travaux particuliers ont , suivant leur nature, des effets moraux très -remarquables; et ces effets, ordinairement utiles, peuvent cependant quelquefois être pernicieux. Or, voilà ce qu'il serait essentiel de bien déler-

SUR LES HABITUDES MORALES. Il5

miner, non-seulement afin d'accumuler les exemples qui constatent ces rapports continuels du physique et du moral, mais encore, et principalement, afin d'indiquer un nouveau sujet de recherches et de méditations au morahste philosophe , dont les découvertes doivent toujours éclairer et diriger le législateur.

On peut , dans la distinction des travaux , considérer d'abord ceux qui s'exécutent en plein air , et ceux qui s'exécutent dans les lieux clos; ensuite ceux qu'on appelle sédentaires, parce que l'ouvrier est assis; enfin ceux qui, soit en plein air, soit dans des lieux clos, demandent que l'ouvrier reste habituellement debout. Mais la principale . distinction semble établie par la nature elle-même entre les travaux pénibles auxquels il faut appliquer des forces musculaires considérables , et les occupations plus douces qui n'exigent que de faibles mouvements. Il est vrai qu'en même temps , pour se faire une idée complète des effets que les différents travaux peuvent produire à la longue sur les habitudes, il faut encore tenir compte, i'' de la nature des instruments qu'ils exigent, 2° de celle des matériaux qu'ils façonnent, 3° du caractère des objets dont les personnes qui s'y livrent sont ordinairement environnées.

Dans les ateliers clos, surtout dans ceux où l'air se renouvelle avec difficulté , les forces musculaires diminuent rapidement , la reproduction de la chaleur animale languit, et les hommes de la con-

Il6 INFLIJIINCK DU BÉGIME

stitution la plus robuste contractent le tempérament mobile et capricieux des femmes. Loin de l'influence de cet air actif et de cette vive lumière, dont on jouit sous la voûte du ciel, le corps Pétiole , en quelque sorte , comme une plante privée d'air et de jour, le système nerveux peut tomber dans la stupeur, trop souvent il n'en sort qué par des excitations irrégulières. D'ailleurs , la monotonie des impressions qui lui sont transmises ne peut manquer de rétrécir singulièrement le cercle de ses opérations. Ajoutez que si le nombre des ouvriers est un peu considérable, l'altération progressive de l'air agit d'une manière directe et pernicieuse, d'abord sur les poumons, dont le sang reçoit son caractère vital, et bientôt sur le cerveau lui-même, organe immédiat de la pensée. Ainsi donc, sans parler des émanations malfaisantes que les matières manufacturées , ou celles qu'on emploie dans leurs préparations, exhalent souvent, presque toutes les circonstances se réunissent pour rendre ces ateliers également malsains au physique et au moral.

On sait combien facilement presque tous les genres de corruption se répandent parmi des personnes renfermées et entassées. Mais cet effet est généralement regardé comme purement moral ; prétendre le rapporter en grande partie à des causes physiques , ce serait risquer de soulever contre soi des oppositions qu'il est surtout nécessaire d'éviter dans des recherches de la nature de

SUR LKS IIABITLIDJÎS MOllALI.S. l 1 7

celles qui nous occupent. Je ne m'arrêterai donc pas à quelques vues qui naissent pourtant d'nnc manière bien naturelle de l'ensemble des observations recueillies dans ces Mémoires. Je dirai seulement qu'on n'a pas moins de peine à corriger par le renouvellement de l'air , par l'introduction libre de la lumière et l'exacte observation de la propreté, les inconvénients physiques des ateliers clos , qu'à prévenir les désordres moraux, qui s'y développent, par des règlements sévères et par la prompte répression des abus.

Il y a cependant plusieurs avantages notables attachés aux travaux qui s'exécutent dans des lieux fermés et couverts. D'abord les ouvriers y sont à l'abri de plusieurs maladies produites par l'intempérie des saisons, et surtout par les alternatives brusques de température de l'atmosphère. On sent que cette cir<iDîîStance seule a , dans ses conséquences, une étendue analogue au nombre et à l'importance de ces maladies. Mais , en outre , par l'effet plus direct des travaux qui permettent qu'on abrite les ateUers, la sensibilité du système nerveux augmente, l'individu devient sensible à des impressions plus délicates; et, toutes choses égales d'ailleurs, les dispositions physiques particuUères , dont paraît dépendre immédiatement l'instinct social, acquièrent plus de développement et d'intensité.

Les travaux exécutés en plein air ont des effets utiles d'un autre genre. Ils impriment un plus

i 1 8 INFLUENCE DU RÉGIME

grand seiitiment de vie et de force aux organes moteurs; ils multiplient les objets, et diversifient considérablement le caractère des impressions; ils trempent le corps, et fournissent souvent une plus ample matière aux opérations de Tintelligence, et s'ils n'entretiennent point dans le système nerveux une sensibilité trop vive, et, pour ainsi dire, minutieuse, ils le tiennent du moins dans un éveil constant par des sensations dont la variété même attire et fixe nécessairement son attention (i).

Aussi, les hommes voués à ces travaux diffèrent-ils des précédents par plus de courage, plus de détermination , plus de fermeté , par une tournure de caractère et d'esprit qui se prête mieux aux diverses circonstances, par plus d'aptitude à trouver des expédients dans toutes les situations, par plus d'indépendance et de fierté. Mais il est des réflexions que le sentiment et l'exercice habituel de la force empêchent de naître , des connaissances morales qu'ils nous empêchent d'acquérir : en général , ces hommes ne feront point ces réflexions ; ils n'acquerront point ces coimaissances ; on leur trouvera de l'âpreté dans les ma-

(i) Adam Smith remarque qu'un ouvrier agricole a beaucoup plus d'idées qu'un artisan de ville , parce qu'il a l'habitude de considérer une plus gi'ande variété d'objets (voy. 1. 1, chap. lo, part. i, à la suite du morceau sur V apprentissage). C'est par la même raison que la grande division du travail , si favorable au perfectionnement des arts, rétrécit de plus en plus l'intelligence des ouvriers.

nières de la grossièreté dans les goûts; et, tout demeurant égal d'ailleurs , leurs dispositions et leurs penchants auront quelque chose de mouis

Mais, je le répète, une différence bien plus importante entre les divers travaux est celle qui se tire du degré de force nécessaire pour chacun d'eux. C'est par là surtout qu'ils modifient puissamment les habitudes des organes : les travaux qm demandent de grands mouvements s'exécutant tous debout, ou dans des attitudes forcées, dirigent vers l'ensemble du système musculaire, ou vers certaines divisions particuhères des muscles, une plus grande somme de forces vivantes. Ainsi l'équilibre entre l'organe sentant et les organes moteurs se trouve rompu. D'ailleurs , l'épuisement matériel ressenti par les derniers, exigeant une plus fréquente et plus ample réparation , l'activité de l'estomac et de tous les organes qui concourent à l'assimilation des aliments se trouve considérablement accrue , et dès lors celle du centre cérébral diminue dans la même proportion.

Les travaux qui ne demandent, au contraire, que de faibles mouvements, ceux en particulier que l'on exécute assis, énervent promptement , faute d'exercice, les forces des muscles. En conséquence, la sensibilité du système nerveux devient plus vive; ordinairement même elle devient irrégulière. Il s'ensuit donc tantôt des impressions

I20 INFLUENCR DL) RÉGIME

multipliées, surtout du genre de celles qui viennent des extrémités sentantes internes, ou qui naissent dans le sein même de l'organe nerveux ; tantôt des désordres hypocondriaques et spasmodiques, maladies propres aux hommes sédentaires, et qu'on pourrait presque toujours rapporter à l'inaction du corps, ou plutôt à des occupations où les organes internes agissent seuls, et qui ne sont accompagnées d'aucun mouvement extérieur. Or, dans ces deux circonstances, qui du reste se réunissent ordinairement et se confondent, toutes les dispositions morales sont changées, et bientôt il se forme des habitudes particulières c[ûi présentent différentes séries de phénomènes, quelquefois très-étonnants, souvent singuliers, toujours curieux.

En établissant ainsi l'extrême prédominance du système musculaire dans le premier cas, et celle du système nerveux dans le second , nous supposons que les travaux corporels violents ne sont point interrompus par des intervalles réguliers de méditation sédentaire , ni les travaux sédentaires, qui ne demandent que peu de forces motrices, par des exercices violents suffisamment répétés et prolongés. Dans cette hypothèse, qui se trouve réellement conforme au plus grand nombre de cas particuliers, on peut observer encore que le temps matériel nécessaire pour la réflexion manque aux personnes occupées des premiers travaux, et qu'ordinairement ils sont du nombre de ceux

nour lesquels elle est moins indispensable; tandis que les seconds , au contraire , lui laissent toujours un certain espace de temps, et que souvent même ils la provoquent et la cultivent directement.

Au reste, nous ne croyons pas devoir entreprendre l'histoire circonstanciée des changements divers qui peuvent survenir dans l'état moral en vertu de ce genre particuUer de causes ; ce serait se perdre dans des détails, précieux sans doute, mais dont l'exposition complète appartient à d'autres sujets. Il nous suffit de prouver qu'ici des changements ont et doivent avoir lieu; que ces changements ont et doivent avoir un certain caractère général, et que les moyens de les prévenir ou de les seconder ne peuvent être cherchés ailleurs que dans l'étude attentive et réfléchie de cette même cause qui leur a donné naissance.

Enfin, la circonstance qui paraît modifier le plus profondément l'effet moral direct des différents travaux, est celle qui se rapporte au caractère des instruments qu'ils emploient , et à la nature des objets qu'ils présentent habituellement aux sens. On a remarqué dans tous les pays que les hommes hvrés aux métiers les plus dégoûtants de la société contractent bientôt des mœurs analogues aux sensations qui leur sont familières; que ceux qui pratiquent des arts périlleux associent presque toujours à l'audace ou à l'insouciance dont ils ont besoin dans tous les moments tantôt des idées superstitieuses habituelles, tantôt

IJNFLllENCE DU RÉGIME

des systèmes de conduite peu réfléchis, et souvent les unes et les autres à la fois. Les hommes qui manient continuellement les armes pourraient-Us manquer de prendre des habitudes de commandement et de despotisme? le sentiment et l'exercice d'une force puissante ne doivent-ils pas y faire rapporter toutes les idées et toutes les passions, même les idées de justice et les passions qui n'ont que le bien pour objet? Les hommes employés par état à verser le sang des animaux , et qui le voient chaque jour couler à flots sous leurs yeux, se font remarquer , en général ( j ) , par des mœurs dures , impitoyables , féroces. L'on sait qu'il y a des pays où, pour différents actes sociaux, la législation les sépare , en quelque sorte, des autres citoyens.

La manière dont les chasseurs se servent des armes meurtrières est sans doute très-différente ; aussi leurs habitudes et leurs penchants ne sontils pas ceux des bouchers : mais leur genre de vie, particulièrement l'habitude de donner la mort , les endurcit nécessairement jusqu'à un certain point; et les fatigues qu'ils supportent ordinairement, ainsi que les dangers qu'ils bravent quelquefois, peuvent être, pour les hommes qui se

(i) Je suis loin de nier les exceptions particulières qu'on peut opposer à cette règle; mais la règle n'en est pas moins constante , elle est même' reconnue pour telle chez tous les peuples civilisés.

(lestinenl à la guerre, un excellent apprentissage qui les prépare à d'autres fatigues et à des dangers plus grands.

Les peuples chasseurs, indépendamment des difficultés qu'ils éprouvent à se procurer leur subsistance , puisent dans l'usage habituel des ar. mes, et dans leur état non interrompu de guerre avec les autres animaux, ces penchants cruels qui se développent ensuite si facilement dans l'occasion contre les hommes eux-mêmes (i). Mais comme leurs chasses ne consistent pas seulement dans des attaques de vive force, qu'ils emploient aussi, pour saisir les animaux, toute sorte d'embûches et de pièges, leur caractère se compose des habitudes de l'audace et de celles de la ruse ; leurs mœurs présentent la réunion de la perfidie et de la cruauté.

(i) Les peuples chasseurs deviennent facilement anthropophages. Quelques voyageurs prétendent qu'il est peu de sauvages d'Amérique qui n'aient souvent mangé de la chair humaine. Au reste, l'essai de cette espèce d'aliment paraît dénaturer tous les penchants primitifs. L'anthropophage inspire , dans les pays peu fertiles en gibier, une terreur générale. On voit, dans le Voyage de Hearne, que les habitants des bords de la baie d'Hudson, et, en général, tous ceux de la partie polaire de l'Amérique , se défient de l'homme qui a goûté une fois de la chair humaine , comme d'une bête féroce. Il suffit qu'un sauvage ait la réputation d'avoir été poussé parla faim à cette fatale extrémité, il devient bientôt l'objet d'une espèce de poursuite générale, et il ne peut manquer de périr misérablement.

1^4 INFLUJiNCE DU RÉGIME

La nature sombre et farouche qui s'offre saus cesse aux regards de ces peuples contribue sans doute beaucoup à confirmer la dureté de leurs penchants. Quelles douces impressions l'homme pourrait -il recueillir au sein de ces forêts ténébreuses, couvertes de neiges, au milieu de ces brouillards presque éternels? dans ces marais fétides qu'enveloppent de meurtrières exhalaisons? à l'aspect de ces rocs hérissés dont les torrents furieux rongent et minent les bases? La présence continuelle de ces tableaux de destruction, la lutte contre les animaux féroces qui viennent sans cesse disputer à l'homme l'empire de ces lieux désolés; enfin, les intempéries d'un ciel âpre et rigoureux , et des saisons qui ne se succèdent que pour amener de nouveaux désastres ; tout, en un mot, n'y concourt-il point à nourrir dans le cœur des sentiments malheureux et des projets sanguinaires? à l'endurcir contre la pitié, comme contre la peur? à étouffer et à glacer presque toutes les émotions sympathiques de l'humanité?

On observe des habitudes et des penchants analogues chez les peuples pêcheurs, surtout chez ceux qui bordent les côtes des mers glaciales; et cela doit être encore ainsi. Peut-être même le caractère furieux de l'élément dont ils tirent leur principale nourriture, les dangers qu'ils affrontent pour la conquérir, les objets funestes qu'ils ont sans cesse sous les yeux , l'austérité du froid, et les impressions pénibles de tout genre , doivent -ils

les rendre plus sauvages et plus féroces encore. Quant à leur nitelligence , quoique les travaux habituels auxquels ils sont livrés exigent beaucoup de combinaisons, elle ne paraît pas aussi développée , toutes choses d'ailleurs égales , que celle des peuples pasteurs : ce qui peut tenir, en écartant les causes directement morales dont nous ne devons pas tenir compte ici, tantôt à la trop grande facilité de se procurer leur subsistance, tantôt à certaines maladies particulières que sa nature fait éclore ou développe; tantôt, enfin, au climat, c'est-à-dire, au concours de toutes les circonstances physiques qui caractérisent le local où sont fixées leurs habitations.

Certaines traditions prétendues historiques , les fictions des poètes, les rêveries même de quelques philosophes, ont représenté la vie pastorale comme le modèle des vertus et du bonheur. Mais ces brillants tableaux ne sont que des illusions démenties par tous les faits. Les peuples purement pasteurs n'ont été de tout temps, et ne sont encore aujourd'hui, que des hordes de brigands et de pillards. Dans leur vie vagabonde, ils regardent tous les fruits de la terre comme leur appartenant de droit; ils n'ont aucune idée de la propriété territoriale, dont les lois primitives sont la base ou la source de presque toutes les lois civiles; ils ignorent surtout ces conventions postérieures qui sont venues bientôt dans les sociétés agricoles et commerçantes consacrer indistinctement et

(l'une manière égale tous les genres de propriété. Dans leur séparation forcée des autres peuples, les peuples pasteurs s'habituent à traiter en ennemi tout ce qui leur est étranger. Cette haine générale et constante de leurs semblables fomente nécessairement dans leurs cœurs des sentiments iniques, cruels et malheureux. C'est uniquement sur quelques coins de terre favorisés de la nature, et d'ailleurs très-bien cultivés, c'est au sein de quelques paisibles et fortunés vallons , que des bergers riches et tranquilles ont pu donner des soins particuliers à l'éducation de leurs troupeaux ; c'est uniquement là que l'aisance de la vie pastorale , et les doux loisirs qu'elle procure , tournant les esprits vers la culture de la poésie, ou vers l'observation des astres, ont pu réellement imprimer aux goûts de l'homme social plus d'élégance, peut-être même donner à ses mœurs plus de pureté. Mais, en faisant ces concessions, qui pourraient encore être facilement contestées, ajoutons qu'il faut retrancher des images sous lesquelles on aime à se représenter les pasteurs Babyloniens et ceux de l'Arcadie , ou de la Sicile , tout ce que l'enthousiasme des poètes bucoliques n'a pas craint d'ajouter à la vérité de la nature , et tout ce que l'imagination des lecteurs ajoute encore elle-même ordinairement aux inventions de ces poètes. Peut-être alors ces charmantes peintures pourraient- elles se rapporter à quelques objets réels. Mais, au reste, ce n'est point

de cette manière qu'il faut aujourd'hui louer la campagne : la vie pastorale n'est pas la vie qu'on y retrouve , n'est pas celle qu'on doit vouloir y retrouver; et de faux tableaux ne peuvent qu'en faire méconnaître les véritables charmes à ses habitants.

Les peuples agriculteurs, dont la subsistance est mieux assurée, jouissent d'un état social plus stable, et chez eux on trouve plus de bon sens et plus de vertus. Ils sont donc, même dès les premiers temps de leur existence , les peuples les plus heureux. Bientôt le commerce vient effacer peu à peu les préjugés , et multiplier les lumières : son influence active vient éveiller tous les talents, en offrant à l'homme industrieux de nouvelles sources de richesses, à l'homme riche de nouveaux moyens de jouissance; et, rendant enfin le premier tous les jours plus indépendant du second, il fait naître et développe toutes les idées, tous les sentiments, toutes les habitudes de la liberté. C'est alors que la nature humaine voit s'ouvrir devant elle une belle et vaste carrière d'amélioration , de bonheur véritable : alors il ne reste plus au philanthrope qu'un vœu à former, c'est que la consohdation d'un gouvernement soumis à l'influence de la raison publique fasse toujours passer immédiatement dans les lois tous les progrès réels des idées; que les législateurs et les premiers magistrats de la nation soient toujours aussi soigneux à recueillir les fruits des lumières , et à les propager elles-mêmes de plus en plus, que

I^o INFLUENCE DU RÉGIME

les despotes et les charlatans le sont à les étouffer, à les calomnier; et, pour le dire en passant, cette seule considération suffit pour montrer quels sont les avantages d'un système de gouvernement fondé sur l'égalité et la liberté : c'est donc bien en vain que les tyrans et les déclamateurs qu'ils tienneut à leurs gages s'efforcent de renverser ou de flétrir ces principes éternels.

Sans doute, dans les différents états de société, les causes morales s'entremêlent toujours aux causes physiques pour produire les effets remarqués par les observateurs ; mais la nature des*travaux déterminant celle des habitudes journalières, il^ sont, par conséquent, du nombre des circonstances qni méritent ici le plus d'attention. Au reste , il nous a suffi de prouver qu'ils exercent leur part d'influence sur les dispositions morales des individus, et, par une suite nécessaire, sur celles des nations.

Mais il est temps de terminer ce long Mémoire. Je regarde d'ailleurs comme inutile d'entrer dans aucune particularité touchant certains travaux dont on peut à chaque instant observer les effets. Tels sont, par exemple, ceux qui s'exécutent au sein des bois, ou des montagnes, et dans l'éloignement de toute habitation. On sait que leur pratique, long-temps prolongée, imprime aux idées et aux mœurs un caractère grossier, dur, sauvage. Tels sont encore ceux des verreries et des forges qui, tout à la fois, exigent de puissants

mouvements musculaires, et mettent le cerveau dans un espèce de bouillonnement continuel. Car de cette dernière circonstance s'ensuivent la plupart c\es effets de l'ivresse fréquente (i), combi-

I nés avec ce caractère violent que fait naître le sentiment ou l'usage d'une grande force corporelle. Tels sont, enfin, ceux qui donnent directement naissance à certaines maladies , lesquelles, à leur tour, ont le pouvoir de changer entièrement l'état moral. On peut citer pour exemple de

t ce genre les travaux qui nécessitent le maniement et l'emploi journalier du mercure, des chaux de

I plomb, du cobalt, etc.

Encore moins croirai-je devoir insister sur l'influence morale des différents travaux , en tant qu'elle résulte du caractère des objets qu'ils offrent le plus habituellement aux sens.

Ce n'est pas sans doute la même chose d'être retenu par la nature de ses occupations au sein des grandes villes, ou dans le fond des solitudes (i);

I d'habiter sur les rocs qui bordent une mer agitée, ou au sein des plaines riches et tranquilles;

(i) Je fais même ici totalement abstraction du goût vif que ces travaux inspirent pour les boissons fermcntées et les esprits ardents, dont ils transforment bientôt l'usage en besoin très- impérieux.

(a) Georges Zimmermann , en traitant des effets de la Solitude, a très -bien déterminé ses avantages et ses inconvénients. Il a fait voir que, suivant les circonstances, elle pou-

l3o INFLUENCE DU RÉGIME

dans des souterrains obscurs, ou sous les doux rayons du jour et du soleil ; au centre des déserts brûlants de l'Afrique, ou sur les glaces du Spitzberg et du Groenland. Dans des circonstances si diverses, ni les objets, ni les impressions qu'ils font sur nous, ni le résultat de ces impressions, ne peuvent se ressembler : on ne peut ni s'occuper du même genre d'idées, ni se livrer aux mêmes penchants, ni contracter les mêmes habitudes. Cette vérité si simple doit être sensible, je pense, sans plus d'explications; et, quoique le tableau de ces différents effets pût nous présenter encore plusieurs remarques intéressantes, nous abandonnerons à la sagacité du lecteur ce nouvel examen, sans doute maintenant superflu pour notre objet.

CONCLUSION

Ainsi donc, le régime, c'est-à-dire l'usage journaher de l'air, des aliments, des boissons, de la veille, du sommeil et des divers travaux, exerce une influence très-étendue sur les idées, sur les passions, sur les habitudes, en un mot, sur l'état moral.

vait développer des talents et des vertus sublimes, ou produire une folie tantôt stupide, tantôt furieuse, ou nourrir des sentiments atroces et destructeurs; en un mot, créer des grands hommes , ou des scélérats , et verser sur les plaies du malheureux le baume consolateur de la mélancolie, ou livrer des cœurs passionnés à tous les tourments de l'enfer.

SUB LES HABITUDES MORALES. l3l

Par conséquent il importe beaucoup que l'hygiène en détermine et circonstancié les effets; qn'elle tire de leur observation raisonnée des règles applicables à toutes les circonstances, et propres à perfectionner la vie humaine; qu'enfin la vraie philosophie montre nettement la liaison de ces effets avec ceux qu'on appelle purement moraux, pour les faire concourir plus sûrement les uns et les autres au seul but raisonnable de toutes les recherches et de tous les travaux , à Tamélioration de l'homme, à l'accroissement de son bonheur.

IJNFLUEWCE DES CLIMATS

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