DE L INSTINCT
appétits ou penchants particuliers, qui n'acquièrent cependant toute leur force que beaucoup plus tard, et lorsque le corps a pris à peu près tout son accroissement; comme, par exemple, l'instinct du chien de chasse, qui, suivant la race à laquelle il appartient, poursuit de préférence tel ou tel gibier, et se sert naturellement, sans aucune instruction préalable, de différents moyens pour le saisir; la rage du tigre que rien ne fléchit, ni les bons ni les mauvais traitements, et qui , gorgé de sang et de chairs, n'en est que plus ardent à déchirer tout ce qui lui présente l'image de la vie; la haine du furet pour le lapin, dont la vue et l'odeur, même assez lointaine, le font aussitôt entrer en fureur, et qu'il reconnaît dès l'instant pour son ennemi, pour l'objet d'un invincible penchant de destruction, sans l'avoir jamais vu, sans avoir dans son souvenir aucune trace relative à ce faible et paisible animal.
En effet, toutes ces tendances de l'instinct tiennent essentiellement à la nature intime de l'organisation : les premiers traits, sans doute, en sont gravés dans le système cérébral au moment même de la formation du fœtus ; et si elles ne développent toute leur énergie que chez l'animal à peu près adulte, c'est qu'elles ont besoin, pour pouvoir s'exercer, d'un degré considérable de force dans les membres. Quoi qu'il en soit, nous rapporterons à la seconde classe d'iiabitudes et de déterminations instinctives, c'est - à - du e, a
l'instinct.
celles que présentent des époques postérieures' plus ou moins éloignées de la naissance, les penchants produits par le développement de certains i organes particuliers : par exemple, ceux qu'amène la maturité des organes de la génération; les appétits ou les répugnances (i) pour certains aliments, ou pour certains remèdes, qu'on observe dans un grand nombre de maladies; l'instinct et même les passions, étrangers à l'espèce, qui caractérisent quelques affections singulières du système nerveux.
Il suffit, au reste, de rappeler ici ce que nous avons dit ailleurs de ces divers phénomènes : et, sans entrer dans de nouveaux détails, il demeure bien prouvé que les tendances instinctives qui surviennent dans le cours de la vie résultent, comme celles que l'animal manifeste en naissant, d'impressions internes absolument indépendantes, à leur origine, de celles que reçoivent les organes des sens proprement dits , quoique bientôt elles se mêlent à toutes les sensations, et puissent être modifiées jusqu'à un certain point par le jugement et par la volonté.
D'après les observations exposées dans ce Mé-
(i) Nous verrons ci-après que les appétits et les répugnances dépendent du même genre de causes: c'est ainsi que dans les fl.udes électrique et magnétique qui manifestent des altérations et des répulsions , ce double phénomène est soumis ou se rapporte aux mêmes lois.
DE l'instinct. 3a5 moire, et d'après celles que nous avons déjà recueillies dans l'histoire physiologique des sensations, il ne peut plus rester le moindre doute ni sur l'existence d'un système de penchants et de déterminations formés par des impressions à peu près étrangères à celles de l'univers extérieur, ni sur les caractères qui distinguent ces déterminations et ces penchants des volontés résultantes de jugements plus ou moins nettement sentis , mais réellement portés par le moi; m même sur les circonstances qui combinent ou mêlent presque toujours, et confondent quelquefois , ces deux genres de déterminations. 3'ose croire que toutes ces observations rapprochées jettent un jour nouveau sur l'étude de l'homme; j'ose croire aussi que si le professeur Draparnaud (i) exécute le beau plan d'expériences qu'il a proposé pour déterminer le degré respectif d'intelligence ou de sensibiUté propre aux différentes races, et former, pour ainsi dire, leur échelle idéologique, il ne lui sera pas inutile de partir du point où nous sommes parvenus dans cet examen. Peut-être même pensera-t-il que ses recherches doivent être dirigées dans le même sens; et peut-être encore ne hasarderait-on pas trop en prédisant qu'il trouvera toujours l'instinct
(i) Le citoyen Draparnaud, professeur de grammaire générale à l'école centrale de Montpellier, naturaliste et philosophe, est également recommandable à ces deux titres.
DE LA SYMPATHIK.
<rautant plus direct et d'autant plus fixe, que les, besoins de conservation et de nutrition sont plus! simples, ou que l'organisation est plus simple elle-même; qu'il le trouvera d'autant plus éclairé, plus étendu, plus vif, que la sensibilité des organes internes est plus exquise, et qu'ils exercent plus d'influence sur le centre cérébral; enfin, que pour évaluer le degré d'intelligence de chaque espèce, il lui suffira presque toujours de connaître les dangers dont elle est menacée, les difficultés qu'elle éprouve à se procurer sa subsistance , et la quantité d'impressions qu'elle est forcée de recevoir de la part des objets extérieurs, surtout de la part des autres êtres animés, soil qu'elle vive dans une espèce d'état social , soit que des guerres acharnées et continuelles l'arment habituellement contre eux.
De La Sjmpathie.
Par une loi générale et qui ne souffre aucune exception, les parties de la matière tendent les unes vers les autres. A mesure que ces parties, supposées d'abord le plus simple et le plus élémentaires, viennent à se rapprocher, à se confondre, à se combiner, elles acquièrent de nouvelles tendances. Mais ces dernières attractions ne s'exercent plus au hasard : c'est dès lors avec choix que
les corps se recherchent , c'est avec préférence qu'ils s'unissent ; et plus les combinaisons s'éloianent de la simplicité de l'élément, plus aussi, pour l'ordinaire, elle soffrent , dans leurs nouvelles affinités, de ce caractère d'élection dont les lois paraissent constituer l'ordre fondamental de l'univers.
Les matières organisées, et notamment les matières vivantes , produites originairement par les mêmes moyens et en vertu des mêmes lois, y demeurent assujetties dans tous leurs développements postérieurs, dans toutes ces combinaisons successives qu'elles aspirent sans cesse à former, jusqu'au moment de leur dissolution finale. De là résultent immédiatement tous les phénomènes directs par lesquels se manifeste la spontanéité de la vie , toutes les opérations internes qui développent les membres de l'animal, tous les mouvements primitifs qui dévoilent et caractérisent en lui des appétits et de vrais penchants.
Dans tout système organique, la ressemblance ou l'analogie des matières les fait tendre particulièrement les unes vers les autres : il paraît même que, en se confondant, elles deviennent toujours de plus en plus semblables. C'est ainsi que les parties animées prennent leur accroissement progressif, et réparent les pertes éprouvées journellement ; c'est ainsi que l'organisation se perfectionne, et que se rectifient les erreurs inévitables dans le choix ou dans l'emploi des aliments, et
ut LA SYMPATH/E.
les désordres plus ou n^oins graves également inséparables des fonctions multipliées qui concourent a leur digestion.
Les matières vivantes ont une affinité mutuelle d autant plus forte, elles tendent à se coorganiser dune manière d'autant plus directe, qu'elles sont déjà plus complètement animalisées. Ainsi par exemple, quand la gélatine et la fibrine se rencontrent hors du torrent de la circulation qui les tient séparées et distinctes, la fibrine' douée d'un caractère d'animalisation plus avancé' saisit la gélatine, l'entraîne, pour ainsi dire, dans sa sphère d'activité, et, lui communiquant une partie de sa tendance à la concrétion, l'organise en membranes qui contractent différentes dispo- 4 sitions, et vivent à différents degrés, suivant la | forme, les fonctions et la sensibilité des parties " qui les avoisinent.
Allons plus loin .-nous verrons ces épanchements ^ muqueux, composés de lymphe, de fibrine et " de gélatine, qui se forment souvent dans le cours des maladies inflammatoires sur les viscères particulièrement affectés, s'organiser avec d'autant plus de promptitude , se rapprocher d'autant plus <îe l'état des parties vivantes, que ces viscères sont plus sensibles ou plus actifs : et, pour peu que les circonstances favorisent leur coahtion réciproque, bientôt les nerfs et les vaisseaux des derniers s'étendent et s'abouchent avec des nerfs et des vaisseaux correspondants, dont l'œil peut suivre la
DE LA SYMPATHIE. S'iQ
formation accidentelle dans cette espèce d'endmt organisé dont ils sont recouverts. C'est encore absoîument de la même manière que se forment les cicatrices dont les matériaux, bien connus aujourd'hui, ne sont que les humeurs muqueuses habituellement flottantes dans le tissu cellulaire : en effet, ces humeurs se mêlant à la partie fibreuse, appelée par la suppuration dans les organes enflammés, se concrètent en tissu sohde, et présentent bientôt tous les phénomènes d'une vie véritable, mouvement tonique, circulation, sensibiUté (i). Enfin, les parties complètement organisées, mises en contact, sans qu'un épiderme épais ou des humeurs aqueuses empêchent leur réunion, se collent comme les arbres dans la areffe en approche : leurs nerfs et leurs vaisseaux Respectifs , s'abouchant et s'allongeant de l'une a l'autre, y pénètrent par une vive impulsion; de sorte qu'elles ne forment plus qu'une seule partie, vivent d'une vie commune; et tous les mouvements isolés et propres que chacune d'elles exécute correspondent à des impressions qu'elles se renvoient et se communiquent réciproquement. C'est là ce qui fournit à Taghacoti , chirurgien du seizième siècle , une idée bizarre mais ingénieuse , pour restaurer certaines parties du visage , comme le nez , les lèvres , etc. , quand des maladies ou des
(i) On sait que Cruickshauck, et après lui Fontana , ont vu les ncifs se régcncror.
blessures les ont détruites. Il y faisait une incis.on qui mettait le vif à découvert; il y collait un ambeau convenablement disposé, de la peau et ^iu tissu cellulaire de quelque membre, par exemple, du bras, et ne séparait les deux parties que orsquil était assuré que la greffe avait pris dans ous ses points. Tous les livres de chirurgie parlent de cette méthode ou plutôt de cette indication; car il paraît qu'elle fut très-rarement employée, même du temps de l'auteur; et depuis i époque de son invention, les grandes difficultés dont est accompagnée son exécution l'ont fait abandonner entièrement.
Tout ce que nous venons de dire doit s'entendre des matières animales douées de vie • c'est uniquement dans cet état, qui dépend lui-même comme on l'a vu ci-dessus, des circonstances de' leur formation primitive, et de leur persistance dans les mêmes dispositions, qu'elles manifestent ces alfamtés puissantes de coorganisation mutuelle. M Sitôt, en effet, que la mort les a saisies, plus la ^ tendance de leurs éléments à former des combinaisons nouvelles est énergique, plus aussi elle hate leur séparation, et par conséquent la destruction des corps, qui ne sont que leur ai^ré^at régulier, ° ^
§. II
Comme tendance d'un être vivant vers d'autres êtres de même ou de différente espèce , la sym-
DE LA SYMPATHIE. 33l
inilne rentre dans le domaine de l'instinct; elle est, en quelque sorte, l'instinct lui-même, si l'on veut la considérer sous son point de vue le plus étendu. Comme nous l'avons déjà fait remarquer, les attractions et les répulsions animales tiennent au même ordre de causes, aux besoms de 1 animal, à son organisation. Or, celle-ci dépend évidemment des circonstances qui président a la première formation du centre de gravité vivante. Accru, modifié, dénaturé par les besoms , cet instinct suit toutes les directions, prend tous es caractères, parcourt tous les degrés et toutes les nuances, depuis le doux et vif penchant social de l'homme, de l'abeille, de la fourmi, jusqu'à l'isolement volontaire et farouche du sangUer, jusqu'à, l'insatiable fureur du tigre ; et, par la raison que ses besoins sont relatifs aux espèces , toutes les déterminations instinctives étant, à leur tour, relatives aux besoins , celles-ci se trouvent nécessairement coordonnées avec tous les degrés et avec tous les modes d'animahsation.
Voilà, par exemple, pourquoi les déterminations qui ont pour objet la conservation de l'animal forcent une race timide à fuir à l'aspect de tous les serpents ; tandis que d'autres, poussées par l'histinct de nutrition , les attaquent avec courage, les déchirent et les dévorent. Toutes les espèces de serpents à sonnette répandent au loin la terreur par le seul frémissement des écailles de leur queue et par l'odeur empestée qu'ils exhalent; ds
/ glacent et stupéfient les animaux faibles , qui n'entreprennent seulement pas, le plus souvent, de hur devant eux; ils étonnent quelquefois les oiseaux eux-mêmes, que les chemins de l'air sembleraient cependant pouvoir toujours dérober à leur dent meurtrière. Mais des animaux plus hardis, tels que les tapirs, et même les cochons transportes d Europe en Amérique, ne craignent pas de les saisir, de les metlre en lambeaux, et d'engloutir ces lambeaux tout vivants.
Le lion jouit d'une force si puissante, il e.t arme de dents et de griffes si redoutables, que presque tous les animaux le fuient avec un profond sentiment d'effroi. Suivant le rapport des voyageurs qui n'ont pas craint de parcourir les déserts embrasés, où ses muscles vigoureux et son naturel dominateur peuvent acquérir un entier développement, les chiens, les chevaux les bœufs perdent tout courage à son aspect ; ils frémissent et reculent à sa voix la plus lointaine; ils tressaillent, leur poil se hérisse, la sueur ruisselle de tout leur corps quand il rôde dans le voisinage, quoique souvent alors nul signe sensible pour l'homme n'ait encore annoncé sa présence (i): et ces terreurs secrètes de leur instinct ont été plus d'une fois d'utiles avertissements pour les voyageurs égarés avec eux dans les forêts.
(i) Voyez les différents Voyages en Afrique, en particulier ceux de Levaillant, de Sparmann, de Paterson, etc.
M-îlaré tout cela, le besoin de nourriture et l'intérêt commun rapprochent du lion le jackal, espèce douée d'un odorat plus fin, pleme de sagacité pour découvrir la proie, d'adresse et d'ardeur pour la suivre, et qui consent à chasser au compte de son maître; c'est-à-dire, à faire tomber le gibier sous sa griffe, à condition d'en avoir sa part. C'est encore ainsi que les chiens de la l>^ouvelle- HoUande (i), qui tiennent à la race du jackal et du renard, montrent pour toute espèce de volaille une avidité furieuse, qui résiste aux plus sévères corrections : et cependant ces anmiaux sont d ailleurs fort dociles. Enfin , pour ne pas accumuler les faits du même genre , on voit l'instinct social et celui de famille céder, dans le père et la mere du jeune aiglon , au besoin personnel de subsistance : ils n'hésitent pas à le chasser, faible encore, de leur aire, et à le bannir à jamais du territoire sur lequel ils se sont arrogé un empire exclusif (2).
Je m'arrête ici plus particulièrement sur les antipathies, parce que les exemples de la sympathie s'offrent en foule dans toutes les espèces
(i) Voyez ColUns, sur l'étabUssemeut de Botany-Bay (Appendix).
(a) Les orfraies qui peuplent les îles des grands lacs d( l'Amérique septentrionale , y vivent par bandes et très-paxsiblement, à cause de la grande abondance de poisson quileu. fournit une subsistance ample et facile.
Uj; LA SYMPATHIE.
sociales, et parce qu'elle est, en quelque sorte la loi générale de la nature vivante. Il est aisé de voir que les exceptions dépendent toujours oui dun état hostile nécessité par les besoins, ou decertaines dispositions particulières des corps déterminées par le caractère physique de leurs éléments. Pour que deux êtres animés tendent sympathiquement l'un vers l'autre, il suffira que, dans l'origine, les besoins n'aient pas forcé leurs espèces respectives à se fuir, à s'attaquer, à se dévorer; que des impressions transmises de race en race n'aient point transformé ces premières déterminations en instinct constant; ou que certaines habitudes du système , certaines associations d'idées, de souvenirs, et même de très-vagues affections , n'aient pas produit en eux un instinct factice; ou peut-être, enfin, que leurs dispositions réciproques, relatives soit au fluide électrique animal, soit à tout autre principe vivant, susceptible de s'exhaler de leurs corps , et de former une atmosphère répulsive autour d'eux, ne les place point dans un état réciproque et nécessaire de repoussement.
Tout ce qui précède est particulièrement apphcable aux déterminations sympathiques de l'instinct, qui se forment et naissent avec l'animal. Celles qui se développent aux époques postérieures de la vie présentent des phénomènes trèsanalogues; elles n'en diffèrent même que par le moment qui les voit naître, par le caractère des
habitiules auxquelles tout le système est alors plié, par la nature des organes dont l'état ou les affections les produisent immédiatement; et, comme dans les maladies il se manifeste, d'une part, divers appétits relatifs aux objets de nos besoins physiques , et divers penchants qui se dirigent vers certains êtres déterminés ; de l'autre , des dégoûts, des répugnances, des aversions particulières : de même les deux tendances, les deux impulsions de nature le plus fortement sympathiques, l'amour et la tendresse maternelle, considérés comme simples déterminations animales , ne se marquent pas toujours par les attractions physiques qui les caractérisent spécialement; elles sont très-souvent modifiées, quelquefois dénaturées par des répulsions prédominantes, qui ne tiennent pas toutes uniquement au seul besoin contrarié. Il est même assez remarquable que ce soit, en général, dans des races et chez des individus d'une excessive sensibiUté nerveuse que s'observent les plus grands écarts de la sympathie; et que, tantôt par l'effet des résistances qu'elle rencontre, tantôt par la perversion totale de son instinct, on retrouve précisément chez eux, à côté d'elle, ou même par son effet immédiat , les répugnances les plus singulières, les aversions automatiques les plus invincibles, et jusqu'aux égarements de la plus aveugle fureur (i).
(i) Plusieurs individus des espèces les plus intelligentes,
Ce phénomène idéologique et moral tient encore à des causes physiques directes; il dépend 1 d'un autre phénomène physiologique que nous^ avons déjà noté plus d'une fois ; je veux dire que les êtres les plus sensibles sont aussi les plus su- jets aux maladies convulsives et aux différents dés- ■ ordres de la sensibilité.
La sympathie, en général, dérive du sentiment du moi, de la conscience , au moins vague , de la volonté; elle est même nécessairement inséparable de cette conscience et de ce sentiment. Nous ne pouvons partager les affections d'un être quelconque, qu'autant que nous lui supposons la faculté de sentir comme nous. En effet, sans cela, comment concevoir des affections? Pour supposer qu'il sent, il faut nécessairement lui prêter un moi. Quand les poètes veulent nous intéresser plus vivement aux fleurs, aux plantes, aux forêts, ils les douent d'instinct et de vie; quand ils veulent peupler une solitude d'objets qui parlent de plus près à nos cœurs , ils animent les fleuves, les montagnes et les grottes de leurs rochers.
comme le chat, et des plus tendres dans leur maternité, comme la poule ^ détruisent quelquefois et dévorent leurs petits. Il ne faut pas confondre cet égarement de l'instinct, avec l'aveugle gloutonnerie des espèces stupides, par exemple, du cochon , chez lequel on peut souvent observer le même fait.
Du moment que nous supposons dans un être des sensations, des penchants, un moi, pour peu que cet être excite notre attention, il ne peut plus nous rester indifférent. Ou la sympathie nous attire vers lui , ou l'antipathie nous en écarte ; ou nous nous associons à son existence, ou elle devient pour nous un sujet d'effroi, de repoussement, de haine et de colère. Il est aussi naturel, pour tout être sensible, de tendre vers ceux qu'il suppose sentir comme lui, de s'identifier avec eux, ou de fuir leur présence et de haïr leur idée , que de rechercher les sensations de plaisir et d'éviter celles de douleur.
Sans doute, ces dispositions, aussitôt qu'elles commencent à s'élever au-dessus du pur instinct, c'est-à-dire, aussitôt qu'elles cessent d'être de simples attractions animales, ou des déterminations relatives à la conservation de l'individu, à sa nutrition, au développement et à l'emploi de ses organes naissants; ces dispositions se rapportent dès lors aux avantages que nous pouvons retirer des autres êtres, aux actes que nous devons en attendre, ou en redouter, aux intentions que nous leur supposons à notre égard, à l'action que nous espérons ou n'espérons pas d'exercer sur leur volonté. Mais dans ces derniers sentiments il entre une foule de jugements inaperçus. Ce puissant besoin d'agir sur les volontés d'autrui, de les associer à la sienne propre, d'où l'on peut faire dériver une grande partie des phé-
nomènes de la symjDathie morale, devient, dans le cours de la vie, un sentiment très-réfléchi: à peine se rapporte-t-il , pendant quelques instants, aux déterminations primitives de l'instinct; mais il ne leur est jamais complètement étranger.
Il en est de la sympathie comme des autres tendances instinctives primordiales : quoique formée d'habitudes du système qui précédent la naissance de l'individu, elle s'exerce par les divers organes, des sens, aux fonctions desquels les lois de l'organisation l'ont liée d'avance; elle s'associe à leurs impressions, elle s'éclaire et se dirige par eux. La vue, l'odorat, l'ouïe, le tact devieiment tour à tour, et quelquefois de concert, les instruments extérieurs de la sympathie. La vue, en faisant connaître la forme et la position des objets, donne une foule d'utiles et prompts avertissements. Ses impressions vives, brillantes, éthérées, en quelque sorte, comme l'élément qui les transmet , ne sont pas seulement la source de beaucoup d'idées et de connaissances; elles produisent encore, ou du moins elles occasionent une foule de déterminations affectives qui ne peuvent être entièrement rapportées à la réflexion. Les sensations que l'œil reçoit des êtres vivants ont un autre caractère que celles qui lui représentent les corps inanimés. Leurs formes, leurs couleurs, leurs rapports de situation avec les autres corps de la nature, les avantages même que l'individu peut en attendre, ou les inconvé-
nients qu'il peut en redouter, ne suffisent pas pour expliquer le genre particulier d'émotion intérieure qu'ils font naître. L'aspect du mouvement volontaire nous avertit qu'ils renferment un moi pareil à celui qui sert de lien à toute notre existence. Dès ce moment, il s'établit d'autres relations entre eux et nous; et peut-être, indépendamment des affections et des idées que leurs actes extérieurs ou les mouvements de leur physionomie manifestent, les rayons lumineux émanés de leurs corps , surtout ceux que lancent leurs regards, ont-ils certains caractères physiques, différents de ceux qui viennent des corps privés de la vie et du sentiment.
Chez les oiseaux, dont la vue est le sens prédominant, c'est aux fonctions de ses organes que sont particuhèrement hées la plupart des déterminations de l'instinct. En fendant les airs , leurs regards perçants embrassent un vaste horizon : des plus hautes régions de l'atmosphère, ils plongent dans les profondeurs des vallées, dans le sein des bois. C'est par cette étendue et cette puissance de vision, qu'ils découvrent et reconnaissent au loin les objets de leurs amours; qu'en allant à de grandes distances chercher la nourriture de leurs petits, ils peuvent veiller encore sur eux, être avertis du moindre danger, et se trouver toujours prêts à revoler vers leurs nids au premier besoin. C'est aussi par cette même faculté qu'ils épient leur proie , la poursuivent et tom-
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bent sur elle comme l'éclair, en jugeant les intervalles avec la plus grande sûreté d'appréciation, et les parcourant avec la plus grande justesse de vol; ou qu'ils aperçoivent, et se mettent en état de déconcerter tous les desseins de l'ennemi, quel qu'il soit, qui les guette et les poursuit.
§ IV
Chez les animaux, dont les yeux et les oreilles ne s'appliquent pas à beaucoup d'objets divers, et surtout n'ont pas l'habitude d'y considérer beaucoup de rapports , il paraît que le principal organe de l'instinct est l'odorat; il est aussi par conséquent alors celui de la sympathie. Plusieurs ' espèces sont évidemment dirigées vers les êtres de la même, ou d'une autre espèce, par des émanations odorantes qui leur en indiquent la trace, et leur en font reconnaître la présence long-temps avant que leurs oreilles aient pu les entendre, ou leurs yeux les apercevoir. Chez les quadrupèdes qui naissent et restent quelque temps encore après leur naissance les yeux fermés, l'odorat et le tact paraissent être les seuls guides de l'instinct primitif; tandis que le jeune poulet, le perdreau , le cailleteau, à peine sortis de la coque, se servent avec beaucoup de précision de leur vue, et que, en courant après les insectes, ils approprient exactement aux distances les efforts des muscles de leurs cuisses, et dirigent ceux qui
DE LA SY M P ATHIlî. 34 l
,ueuvent la tête et le cou de manière à faire tomber leur bec débile juste sur leur petite proie. Les chats et les chiens, attirés par la douce et moite chaleur de leur mère, par l'odeur particulière de son corps et de ses mamelles gonflées de lait, se tournent vers elle, la cherchent, et vont s'emparer de ces réservoirs où leur premier aliment se trouve déjà tout préparé par la nature. Dans le temps des amours, les maies et les femelles se pressentent et se reconnaissent de loin, par l'intermède des esprits exhalés de leurs corps, qu'anime, durant cette époque, une plus
grande vitalité.
Il n'est pas douteux que chaque espèce, et même chaque individu, ne répande une odeur particulière; il se forme autour de lui comme une atmosphère de vapeurs animales, toujours renouvelée par le jeu de la vie (i); et quand cet individu se déplace, il laisse toujours sur son passage des particules qui le font suivre avec surete par les animaux de son espèce, ou d'espèce différente , doués d'un odorat fin. C'est ainsi que le chien distingue la piste du hèvre de celle du renard , celle du cerf de celle du daim ; que parmi plusieurs cerfs il démêle , à la trace, celm sur lequel il a d'abord été lancé, sans se laisser égarer
(i) Chez les races, ou chez les individus faibles, cette ' odeur est moins marquée : elle l'est plus fortement dans les espèces très animalisécs, dans les corps irès-vigourcux.
par les ruses que l'animal poursuivi s'efforce d'opposer à cet instinct si sûr et si dangereux pour lui.
En général, les émanations des animaux jeunes et vigoureux sont salutaires ; conséquemment elles produisent des impressions agréables, plus ou moins distinctement aperçues. De là naît cet attrait d'instinct par lequel on est attiré vers eux, et qui fait éprouver un certain plaisir organique à leur vue, à leur approche, avant même qu'il s'y mêle l'idée d'aucun rapport d'affection ou d'utihté. L'air des étables qui renferment des vaches et des chevaux proprement tenus est également agréable et sain : on croit même, et cette opinion n'est pas dénuée de tout fondement, que dans certaines maladies cet air peut être employé comme remède , et contribuer à leur guérison. Montaigne raconte qu'un médecin de Tou-| louse l'ayant rencontré chez un vieillard cacochyme, dont il soignait la santé, frappé de l'air] de force et de fraîcheur du jeune homme (car le philosophe avait alors à peine vingt ans), engagea son malade à s'entourer de personnes de cet âge, qu'il regardait comme non moins propres à" le ranimer qu'à le réjouir. Les anciens savaient déjà combien il peut être utile pour des vieillards languissants, et pour des malades épuisés parles plaisirs de l'amour, de vivre dans une atmosphère remplie de ces émanations restaurantes qu'exhalent des corps jeunes et pleins de vigueur. Nous voyons dans le troisième livre des Rois que David
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couchait avec de jolies filles pour se réchauffer se r donner un peu de force. Au rapport de Ga fen (.), les médecins grecs avaient depms ^onl temp , reconnu dans le traitement de diffeen e s ons;n>ptions l'avantage de faire téter une r^^rice jeune et saine; et rexpér.ence eur avait !ppr que l'effet n'est pas le même lorsqu on sfb"rne à faire prendre le lait au malade, après W reçu dans'un vase. Cappivacaus conserva l'héritier d'une grande maison d'Italie, tombe dans le marasm!, en le faisant coucher entre d :x filles jeunes et fortes. Forestus rapporte au'un jeune Bolonais fut retiré du même état , en passant les jours et les nuits auprès d'une nour- ^"e le vingt ans; et l'effet du remède fut s. prompt, que bientôt on eut à craindre de voir le conva kscent perdre de nouveau ses forces avec la personne qui les im avait rendues. Enfin pour terminer sur ce sujet, Boerhaave racontait a es^d ciples, qu'il avait vu guérir un prince allemand 1 le même moyen , employé de la même manière qui réussit jadis si bien à Cappivaccius.
Si les déterminations instinctives qm appartiennent à la sympathie sont très -souvent excitées et dirigées par l'odorat , celles qu on a caractérisées par la dénomination A'antipathies ne sont pas moins souvent liées aux fonctions des organes du même sens. C'est par eux que les animaux
(i) Melhodus medendi, lib. V, cap. lo..
l'on. Les differenles espèces de serpents crotales et notamment le boïqnira, répandent, comme on la v„ «-dessus, une odeur que les quadrupèdes et les oiseaux, dont ils font leur proie, savent reconnaître d'assez loin , et qui les frappe d'une profonde terreur. Il en est de même de plusieurs espèces de boa, particulièrement du devin ce monstrueux reptile dont les -replis étouffent les chèvres, les gazelles, les génisses, et jusqu'aux taureaux les plus vigoureux; il en est de même enfin de presque toutes ces races dévastatrices qui ne/xistent que par la guerre, le sang et la destruction Ce sont les émanations propres à chacune délies qui, laissées sur leurs traces, ou jneme les devançant partout, deviennent souvent la sauvegarde de leurs tristes victimes et les écartent au loin; mais qui souvent aussi les hvrent plus sûrement à sa rage, et les mettent hors detat de fuir, en les glaçant de stupeur
L oreille transmet au cerveau beaucoup d'impressions extérieures, et lui fournit les matériaux de beaucoup de connaissances; c'est peut-être pour cela même qu'elle prend moins de part aux déterminations de l'instinct, et ne s'associe que plus faiblement aux circonstances qui les occasionent, ou qui les manifestent. Toutes les fa-
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cultés sentantes de l'ouïe, d'ailleurs si vives, si délicates, si étendues, semblent être absorbées par cette nombreuse classe d'impressions qui sont presque uniquement destinées à provoquer des opérations intellectuelles, à faire naître des jugements aperçus, à déterminer des désirs distinctement reconnus et motivés. Cependant la puissance, en quelque sorte générale , de la musique sur la nature vivante , prouve que les émotions propres à l'oreille sont loin de pouvoir être toutes ramenées à des sensations perçues et comparées par l'organe pensant ; il y a dans ces émotions quelque chose de plus direct. Les hommes dépourvus de toute culture ne sont pas moins avides de chants que ceux dont la vie sociale a rendu les organes plus sensibles et le goût plus fin. Sans parler de ce chantre ailé dont le gosier brillant est sans doute, à cet égard, le chef-d'œuvre de la nature, un grand nombre d'espèces d'oiseaux rempUssent l'air d'une agréable harmonie : plusieurs animaux domestiques, et quelques races encore insoumises, paraissent entendre avec plaisir les chants de l'homme et les voix artificielles des instruments qui résonnent sous ses mains. Il est des associations particulières de sons , et même de simples accents, qui s'emparent de toutes les facultés sensibles; qui , par l'action la plus immédiate , font naître à l'instant dans l'ame certains sentiments que les lois primitives de l'organisation paraissent leur avoir subordonnés. La tendresse, la mélancohe ,
la douleur sombre, la vive gaieté, la joie folâtre, l'ardeur martiale, la fureur peuvent être tantôt; réveillées , tantôt calmées par des chants d'une simplicité remarquable; elles le seront même; d'autant plus sûrement, que ces chants sont plus simples, et les phrases qui les composent plusi courtes et plus faciles à saisir. Dans la voix parlée il est également des intonations qui semblent ébranler tout l'être sentant : il est des accents qui, sans le secours d'aucune parole, et même quelquefois malgré le sens ridicule ou trivial de celles dont on les accompagne, vont toujours droit au cœur, et le remplissent de puissantes émotions. Ce sont les cris menaçants ou pathétiques des missionnaires , qui saisissent un grossier auditoire, bien plutôt que leurs discours, et surtout que les raisonnements par lesquels ils tâchent de le subjuguer. Il ne leur est pas du tout nécessaire pour réussir que les personnes qui les écoutent puissent suivre ces raisonnements, entendre ces discours : et l'on sait que les conversions opérées par eux ont souvent été d'autant plus nombreuses et plus faciles , qu'ils prêchaient dans un pays dont ils ignoraient absolument la langue (] ). Quand les tons de leur voix sont justes,
(i) Saint Bernard prêchait, en latin, la croisade aux paysans allemands; et l'on sait de quelle fureur ces bonnes gens étaient agités à ces sermons, dont ils n'entendaient pas un seul mot.
imposants, touchants, il importe très - peu que leurs paroles soient dépourvues de sens et de
raison. '
Tous ces effets rentrent évidemment dans le domaine de la sympathie ; et l'organe pensant n'y prend une part réelle que comme centre général de la sensibilité.
§ VI
Pour ce qui regarde le tact, la justesse en quelque sorte mécanique de ses opérations, ou plutôt le caractère plus précis des rapports qu'il s'occupe à déterminer, l'empêchent de jouer un grand rôle dans certaines classes d'affections et de penchants qui, par leur nature, sont nécessairement un peu vagues. Son action sympathique ne parait guère pouvoir s'exercer que par le moyen de la chaleur vivante. Cette chaleur, dont les effets ne doivent point être confondus avec ceux de toute autre chaleur quelconque, sert incontestablement, dans plusieurs cas', de guide à l'instinct ; et sa douce influence produit des attractions affectives, qu'on est forcé de rapporter au simple mécanisme animal. Plusieurs phénomènes de ce genre peuvent s'offrir chaque jour à tous les yeux : mais les observations n'en ont pas encore été recueillies et classées avec assez de choix et de soin; il resterait même à faire sur ce sujet différentes expériences dont je ne pense pas
DE LA SYMPATHIJK.
que personne ait encore eu l'idée. Ainsi donc, je< me borne, dans ce moment, au plus simple résultat de beaucoup de faits bien constants et généralement connus.
Quoique les sens extérieurs restçnt quelque temps inactifs dans le fœtus humain et dans celui des espèces qui se rapprochent de l'homme par: le caractère de leur sensibilité , cependant, comme les lois primitives de l'organisation lient entre elles^ toutes les parties du système, comme elles subordonnent les fonctions des unes à celles des» autres par différents rapports secrets que le som-meil, plus ou' moins prolongé, de certains organes n'empêche point de s'établir, il est aisé de concevoir qu'au moment même de la naissance les organes des sensations proprement dites peuvent déjà concourir aux déterminations de l'instmct, et qu'ils doivent y prendre plus ou moins de part, suivant la nature des besoins et les facultés de l'animal.
Mais ce n'est pas tout.
Nous avons vu que ces déterminations s'associent bientôt aux opérations de l'intelligence; qu'elles les modifient, et qu'elles en sont modifiées à leur tour : et, pour le dire en passant, l'on ne peut douter que l'erreur des philosophes, qui successivement ont attribué trop, ou trop peu, soit au jugement, soit à l'instinct, ne tienne à cette circonstance. Or, il est aujourd'hui bien reconnu que les organes directs des sensations sont, en
cette qualité, les instruments principaux de l'oroane pensant. Leurs fonctions influent donc primitivement, comme cause génératrice de la pensée, sur toutes les opérations auxquelles et la pensée et les désirs qu'elle fait naître concourent ou sont enchaînés.
Ainsi d'autres rapports très-multipiiés, quoique moins immédiats , établissent un nouveau genre de subordination mutuelle entre les opérations des sens et les tendances sympathiques : ces rapports sont même d'autant plus étendus, et cette subordination d'autant plus frappante dans les animaux, que les individus appartiennent à des espèces douées de plus d'intelligence, et dans l'homme , qu'il a reçu plus de culture , qu'il vit sous un régime social plus avancé ; de sorte que bientôt on ne peut plus séparer ce qui n'est que simplement organique dans la sympathie , de ce que viennent y mêler sans cesse les relations de l'individu avec ses semblables et avec tous les êtres de l'univers.
' Considérées sous ce point de vue , et dans leurs combinaisons avec les opérations intellectuelles, les tendances sympathiques sont déjà bien loin des attractions animales primitives qui leur servent de base ; elles conservent même peu de ressemblance avec le pur instinct. Dès lors, ce sont des sentiments plus ou moins nettement aperçus, des affections plus ou moins raisonnées : les uns et les autres semblent, à l'égard de l'instinct,
être ce que la pensée et le désir réfléchi sont ài l'égard de la sensation; comme l'instinct semble,, à son tour, être, par rapport aux attractions ani-males primitives, ce qu'est la sensation par rapport à l'impression la plus simple, à celle que? reçoivent les extrémités nerveuses dépendantes; d'un centre partiel isolé. Parvenues à ce terme, les tendances sympathiques ont pu tromper facilement les observateurs les plus attentifs et lest plus exacts. La grande difficulté d'en rapporter les effets à leur véritable cause, a pu faire penser que des facultés inconnues étaient nécessaires pour faire concevoir de tels phénomènes. Ces tendances sont en effet, alors, ce qu'on entend par la sympathie morale : principe célèbre dans les écrits des philosophes écossais, dont Huttchesson avait, reconnu la grande puissance sur la production des sentiments; dont Smith a fait une analyse pleine de sagacité, mais cependant incomplète, faute d'avoir pu le rapporter à des lois physiques; et que madame Condorcet, par de simples considérations rationnelles, a su tirer en grande partie du vague où le laissait encore la Théorie des sentiments moraux.
La sympathie morale consiste dans la faculté de partager les idées et les affections des autres; dans le désir de leur faire partager ses propres idées et ses affections ; dans le besoin d'agir sur leur volonté.
Sitôt qu'on observe, ou simplement qu'on ima-
aine clans un être la conscience de la vie , on lui prête nécessairement des perceptions, des jugements, des désirs, et l'on cherche à les deviner. Sitôt qu'on les a reconnus, ou qu'on se le persuade, on veut y prendre part en vertu de la même tendance animale directe par laquelle on est entraîné vers lui; et, pour ces deux actes, a tendance suit à peu près les mêmes lois ; elle reste soumise aux mêmes limitations , c'est-a-dire qu'elle n'est jamais suspendue dans son action que par la crainte ou le doute, et qu'elle n'agit en sens contraire que lorsqu'on regarde cet être comme un ennemi véritable, et qu'on lui suppose des qualités nuisibles ou d'hostiles intentions. Il y a seulement quelque chose de plus dans cette opération de la sympathie morale : c'est que déjà la faculté d'imitation qui caractérise toute nature sensible, et particulièrement la nature humaine, commence à s'y faire remarquer. En effet , quand on s'associe aux affections morales d'un homme, on répète, au moins sommairement, les opérations intellectuelles qui leur ont donné naissance; on l'imite : aussi les personnes chez qui l'on reconnaît au plus haut degré le talent d'imitation, sont-elles en même temps celles que leur imagination met le plus promptement, le plus facilement et le plus complètement à la place des autres; ce sont elles qui tracent, avec le plus de force et de talent, ces peintures des passions, et même tous ces tableaux de la nature inerte,
qui ne frappent et saisissent nos regards qu'autant qu'une sorte de sympathie les a dictés.
Cette faculté d'imitation relative aux opérations i du centre sensitif et pensant, est absolument la i même que celle qui se rapporte aux mouvements . des parties musculaires extérieures ; seulement ce isont d'autres organes qui sont imités et d'autres qui les imitent : au reste tout est semblable dans cette reproduction d'actes d'ailleurs si différents; tout, dans les actes originaux eux-mêmes, et dans le caractère des moyens par lesquels ils sont reproduits, tout est soumis encore aux mêmes principes et s'exécute suivant les mêmes lois.
Que si l'on remonte plus haut, on trouvera que la faculté d'imiter autrui tient à celle de s'imiter soi-même : c est l'aptitude à reproduire, sans avoir besoin du même degré de force et d'attention, tous les mouvements que les divers organes ont exécutés une fois; aptitude toujours croissante avec la répétition des actes. Or, cette faculté est inséparable et caractéristique de toute existence animale : et quand on s'est fait un tableau fidèle de la manière dont la vie par son I action sur toutes les parties du système en détermine toutes les fonctions, on conçoit facilement que cela doit être ainsi. En effet, la fibre musculaire, que nous allons prendre pour exemple, triomphe en agissant de tous les obstacles qui s'opposent à sa contraction. Ceux de ces obsta-
DE L/V SYMPA.THIE. 35.5
des qui ne dépendent pas immédiatement des poids qu'elle est destinée à soulever ou à mouvoir ne peuvent manquer de s'affaiblir à chaque contraction nouvelle : et comme elle acquiert dle-même, par cet exercice, pourvu que l'effort n'en soit point excessif, ou prolongé trop longtemps, une vigueuf qu'elle n'avait pas dans l'origine; comme , d'autre part, les puissances vitales ne persévèrent pas seulement dans leur action motrice avec le même degré d'énergie et de promptitude, mais qu'elles croissent encore graduellement et proportionnellement elles-mêmes par l'effet immédiat de cette répétition ménagée et de ce perfectionnement des fonctions , il est dair que la force radicale, et surtout la facilité des mouvements, doivent augmenter à mesure qu'ils se réitèrent, en supposant toutefois qui s soient toujours exécutés de la manière dont ils 1 ont ete précédemment.
Ce qui se passe dans l'action musculaire se passe également dans les autres fonctions : seulement ce sont d'autres organes, d'autres genres de mouvements, et par conséquent ce sont aussi d autres résultats. Au reste, la physique nous offre, dans des machines inanimées, deux exemples de 1 accroissement de force et d'aptitude occasioné par la prolongation ou par le retour assidu des mêmes opérations. Les appareils dectriques produisent toutes choses égales d'ailleurs , d'autant plus d ettet du'on s'en sert plus habituellement ; et les aimants
3^4 DE r.A SYMPATHIE.
artificiels sont susceptibles d'acquérir, par la simple continuité d'action, une force très-supérieure a celle qu'ils avaient reçue d'abord.
Si l'on avait une fois déterminé la nature du stimulant interne qui fait entrer en action l'organe cérébral, et qui lui sert d'intermède pour correspondre, par ses extrémités , avec tous les autres organes, peut-être ne serait-il pas absolument impossible de lier le double phénomène dont nous parlons avec ceux qui sont en droit de nous étonner le plus dans le système animal.
§ VII
La sympathie morale exerce son action par les regards, par la physionomie, par les mouvements extérieurs, par le langage articulé, par les accents de la voix; en un mot, par tous les signes : son action peut être éprouvée par tous les sens. L'effet des regards, de la physionomie, et même des gestes, n'est pas uniquement moral; il y reste encore, s'il m'est permis de parler ainsi, un mélange d'influence organique directe qui semble ' indépendante de la réflexion. Mais on ne peut nier que la partie la plus importante de l'art des signes ne soit soumise à la culture; que ses progrès ne soient proportionnels aux efforts et à la capacité de l'intefligence ; qu'enfin, les sentiments sympathiques moraux ne soient presque toujours une suite de jugements inaperçus.
Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse. Au point où nous la laissons, elle rentre dans le domaine de l'idéologie et de la morale : c'est à ces sciences qu'il appartient de la terminer.
Je n'ajoute plus qu'une réflexion ; c'est que la faculté d'imitation qui caractérise toute nature sensible, et notamment la nature humaine, est le principal moyen d'éducation soit pour les individus, soit pour les sociétés; qu'on la trouve, en quelque sorte , confondue à sa source avec les tendances sympathiques , sur lesquelles l'instinct social et presque tous les sentiments moraux sont fondés; et que cette tendance et cette faculté font également partie des propriétés essentielles à la matière vivante réunie en système. Ainsi , les causes qui développent toutes les facultés intellectuelles et morales sont indissolublement liées à celles qui produisent , conservent et mettent en jeu l'organisation; et c'est dans l'organisation même de la race hmnaine qu'est placé le principe de son perfectionnement.
Du Sommeil et du Délire.
Si- Ce fut Cullen qui le premier reconnut des rapports constants et déterminés entre les songes et le délire; ce fut surtout lui qui, le premier, fit voir qu'au début, et pendant toute la durée du som-
meil , les divers organes peuvent ne s'assoupir que successivement, ou d'une manière très-inéile et que l'excitation partielle des points du cerveau qui leur correspondent, en troublant l'harmonie de ses fonctions, doit alors produire des images irréguhères et confuses, qui n'ont aucun fondement dans la réalité des objets. Or, tel est, sans doute le caractère du délire, proprement dit. Mais, faute dun examen plus détaillé des sensations, ou de la manière dont elles se forment et de 1 influence qu'ont les diverses impressions 'internes sur celles qui nous arrivent du dehors 1 Idée de Cullen est restée extrêmement mcomplete : quoique juste au fond, elle ne pourrait être défendue contre une longue suite de faits qui prouvent que souvent le délire et les son-es tiennent à des causes très -différentes de celles qu il assigne : en un mot, cette idée n'est qu'un simple aperçu. Nos recherches nous ont mis en état d'aller plus loin; et nous pouvons, j'ose le dire, non-seulement exposer avec plus d'exac titude ce qu'elle renferme de vrai, mais surtout la ramener à des vues plus générales, seules capables de lui donner un sohde appui.
En effet, nous connaissons les différentes sources de nos idées et de nos affections morales : nous avons déterminé les diverses circonstances qui concourent à leur formation. La sensibilité ne s'exerce pas uniquement par les extrémités externes du système nerveux; les impressions reçues
par les sens proprement dits ne sont pas les seules qui mettent en jeu l'organe pensant; et l'on ne peut rapporter exclusivement à l'action des objets placés hors de nous ni la production des jugements, ni celle des désirs. On a vu dans le second et le troisième Mémoire que la sensibilité s'exerce concurremment avec les organes des sens par es extrémités nerveuses internes qui tapissent es diverses parties, et que les impressions quelles reçoivent dans les différents états de la machine vivante Uent étroitement toutes les opérations des organes principaux avec celles du centre cérébral. On a vu de plus dans ces deux IVIémoires que le système nerveux, pris dans son ensemble, et le centre pensant, en particulier, sont susceptibles d'agir en vertu d'impressions plus intérieures encore dont les causes s'exercent au sein même de la pulpe médullaire. Enfin, l'on vient de voir ici que les déterminations instinctives, et les penchants directs qui en découlent , se combinent avec les perceptions arrivées par la route des sens- qu'elles les modifient, en sont modifiées, tantôt les dominent, et tantôt se trouvent subjuguées par elles. Ainsi donc, l'on n'a plus besoin de recourir à deux principes d'action dans l'homme pour concevoir la formation des mouvements affectifs, pour expliquer cet état de balancement, ou de prépondérance alternative, qui souvent les confond avec les opérations du jugement , qui souvent aussi les en distingue , et quel-
quefois les met en parfaite opposition avec elles. i.t même , dans notre manière de voir, le phénomène ne présentera plus rien d'extraordinaire si Ion veut bien se souvenir que les diverses impressions internes fournissent, en quelque sorte presque tous les matériaux des combinaisons de I instinct, et qu'elles exercent sur ses opérations une influence bien plus étendue que sur celles de la pensée.
Toutes les circonstances ci-dessus peuvent donc concourir, et concourent en effet, pour lordinaire , à la production des jugements et des désirs refléchis. Ainsi, pour embrasser dans une anayse complète toutes les causes capables d'altérer les opérations du jugement et de la volonté, il faut tenir compte de chacune de ces circonstances; et, quoique leur puissance, à cet é^ard ne soit pas égale, sans doute, il n'en est aucune dont les effets ne méritent d'être appréciés avec attention.
Je me résume en peu de mots.
Les désordres du jugement et de la volonté peuvent tenir à ceux,
i'' Des sensations proprement dites;
2" Des impressions dont la cause agit dans le sein même du système nerveux;
3° De celles qui sont reçues par les extrémités sentantes internes;
4° Des déterminations instinctives et des désirs OH des appétits qui s'y rapportent immédiatement.
DU SOMMÉIL ET DU DÉLIRE. SSq
§ II-
Les sensations proprement dites sont altérées par les maladies de l'organe qui les transmet au cerveau; par les sympathies qui peuvent lier ses opérations avec celles d'autres organes malades; par certaines affections du système nerveux, qui ne se manifestent qu'à ses extrémités sentantes.
Dans les inflammations de l'œil ou de loredle, que ie prends pour exemple du premier cas , souvent les sensations de la vue ou de l'ouïe ne se rapportent point aux causes qui les produisent dans l'ordre naturel : quelquefois même elles deviennent très -distinctes et très-fortes, sans dépendre d'aucune cause extérieure véritable. Un mouvement extraordinaire du sang dans les artères de la face et des parties adjacentes peut suffire pour présenter aux yeux des images qui n ont point d'objet réel. Un fébricitant croyait voir ramper sur son lit un serpent rouge : Galien, qm le traitait conjointement avec plusieurs autres médecins, considère son visage enflammé, le battement des artères temporales , l'ardeur des yeux; il ne craint pas de prédire une hémorragie na.ale prochaine, et l'événement justifie presque aussitôt son pronostic. Certaines affections catarrhales et plusieurs espèces de maux de gorge, dont l'effet se communique à la membrane interne du nez, dénaturent entièrement les fonctions de le-
dorât Tantôt elles se bornent à le priver de toute sensibilité, tantôt elles lui font éprouver des imfiassions singulières qui n'ont de cause que dans 1 état maladif de l'organe. Mais ordinairement les erreurs isolées, du genre dont nous parlons ici sont facilement corrigées par les sensations plus justes que les autres sens reçoivent, surtout par 1 accord de ces sensations : il n'en résulte pomt alors de délire positif.
L'action sympathique de certains viscères maades sur le goût, la vue, l'ouïe, l'odorat, et sur le tact lui-même, est beaucoup plus étendue Dans plusieurs affections du canal intestinal, ou des organes de la génération, chaque sens en particulier peut se ressentir de leurs désordres • lors même que tous les partagent simultanément," Il parait que cet effet peut avoir lieu sans que le centre sensitif en soit directement affecté- du moins les erreurs sont-elles alors quelquefois' évidemment produites par celles de ses extrémités extérieures.
On sait que les maladies des différents organes de la digestion altèrent presque toujours plus ou moins le goût et l'odorat. Les pâles-couleurs qui dépendent ou de l'inertie, ou de l'action irreguliere et convulsive des ovaires, inspirent souvent aux jeunes filles les plus invmcibles appétits pour des aliments dégoûtants, pour des odeurs fétides. 11 n'est pas rare d'observer alors chez elles un désordre d'idées directement causé
nar ces appétits eux-mêmes. Certaines substances vénéneuses, en tombant dans l'estomac portent de préférence leur action sur tel ou tel organe des sens en particulier, sans affecter sensiblement le cerveau. La jusquiame, par exemple , trouble inimédiatement la yue : le napel et 1 extrait de chanvre peuvent dénaturer entièrement les sensations de la vue et du tact , et cependant laisser encore au jugement assez de liberté pour apprécier cet effet extraordinaire , et le rapporter a sa véritable cause. Plusieurs observations m'ont tait voir que l'état de spasme des intestins en particulier, soit qu'il résulte de quelque affection nerveuse chronique , soit qu'il ait été produit par l'application accidentelle de quelque matière acre, irritante, corrosive, agit spécialement sur l'odorat et sur l'ouïe; et que, suivant l'intensité de l'affection, tantôt le malade devient tout-a-lait insensible aux odeurs, ou croit en sentir de singuUères , et qui lui sont même inconnues , tantôt il est fatigué de sons discordants, de tintements pénibles, ou croit entendre une douce mélodie et des chants très-harmonieux.
Dans d'autres désordres sensitifs dont nous avons ailleurs cité quelques exemples, le malade se sent tour à tour grandir et rapetisser ; ou bien il se croit doué d'une légèreté singulière qui lui permet de s'envoler dans les airs, mais aussi qui le livre à la rtierci du premier coup de vent; ou les objets se dérobent sous ses mains, perdent
36a DU SOMMEIL ET DU DELIEE.
pour lui leur forme, leur consistance, leur tenipérature; ou, enfin, Ja vue s'éteint momentanément (i). Dans tous ces cas, le système cérébral ne paraît affecté qu'à ses extrémités sentantes; car chez les hommes dont l'organe pensant a contracté des habitudes de justesse fortes et profondes, ces impressions erronées, qui frappent rarement, il est vrai, sur tous les sens à la fois, peuvent être corrigées par le jugement. Il n'en est pas , à beaucoup près , toujours de même chez les femmes. Leur imagination vive et mobile ne résiste point à des sensations présentes; elles ne supportent même pas facilement qu'on doute de celles qui sont le plus chimériques; et leur esprit ne commence à former quelques soupçons sur leur exactitude, que lorsqu'elles ont cessé de les éprouver. On en voit qui croient fermement que leur nez ou leurs lèvres ont pris un volume immense; que l'air de leur chambre est imprégné de musc , d'ambre ou d'autres parfums dont l'odeur les poursuit ; que leurs pieds ne touchent point la terre ; qu'il n'existe aucun rapport entre elles et les objets environnants. Les hommes d'une imagination vive et d'un caractère faible se laissent aussi quelquefois entraîner à ces illusions. Le génie lui-même n'en garantit pas. Après sa chute au pont de Neuilly, Pascal, dont la peur avait
(i) Connue cela se remarque dans les violentes affections spasmodiqucs de la matrice et des ovaires.
troublé tout le système nerveux , voyait sans cesse à ses côtés un profond précipice : pour n'en être pas troublé dans ses méditations , il était obligé de dérober cette image à ses regards, en interposant un corps opaque entre ses yeux et la place qu'elle occupait par rapport à lui.
Nous venons de parler de l'action que, en vertu de certaines sympathies particulières, exercent sur les organes des sens les impressions maladives reçues par les extrémités sentantes internes. Mais ces mêmes impressions agissent bien plus fréquemment et avec bien plus de force sur le centre cérébral, organe direct de la pensée ; et même alors, en changeant son état, plus particuUèrement lié par cette fonction spéciale à celui des extrémités nerveuses externes, elles dénaturent aussi très-souvent les sensations. Le déUre peut être causé par de simples matières biUeuses et saburrales contenues dans l'estomac; par des narcotiques qui n'ont encore eu le temps de faire sentir leur vertu qu'aux nerfs de ce viscère ; par son inflammation, par celle des autres parties précordiales, des testicules, des ovaires, de la matrice; par la présence de matières atrabilaires qui farcissent tout le système abdominal ; par des spasmes dont la cause et le siège ne s'étendent pas audelà de la même enceinte, etc. Dans tous ces cas.
364 DU SOMMEIL ET DU DÉLllŒ. f
les dérangements survenus dans les fonctions dm cerveau ont, suivant la nature de l'affection primitive, une marche tantôt aiguë, tantôt chronique; quelquefois ils affectent un caractère sensib e de périodicité. A la première éruption desi règles, quand les dispositions convulsives de la. matrice empêchent ou troublent ce travail impor- • tant de l'économie animale, on observe quelquefois un véritable délire aigu, plus ou moins fortement prononcé : dans certaines circonstances, ce délire suit exactement le cours des fièvres synoques sanguines.
Nous avons eu plusieurs fois occasion de faire remarquer la nature opiniâtre des maladies atrabilaires : aussi les désordres d'imagination , les démences paisibles, ou les transports et les fureurs maniaques que ces mêmes maladies occasionent sont-ils d'une ténacité qui peut les faire persister après même que leur cause n'existe plus. Les inflammations lentes des organes de la génération, chez les hommes comme chez les femmes, sont presque toujours accompagnées d'altérations notables des fonctions intellectuelles ; et ces altérations ont alors la même marche lente et chronique. Enfin, quand les spasmes violents, les affections abdominales convulsives, que nous avons reconnu capables d'amener le délire , se calment et reviennent après des intervalles de temps déterminés, le délire s'assujettit aux mêmes retours périodiques. Dans tous ces cas, je le répète, les altéra-
tions de l'esprit peuvent être produites par la seule ineuence sympathique des organes primitivement affectés , sans le concours d'aucune lésion directe du système sensitif , ou du cerveau.
§ IV
Toutes les causes inhérentes au système nerveux , dont dépendent souvent le délire et la folie , se rapportent à deux chefs généraux : i'' aux ma-, ladies propres de ce système; 2" aux habitudes vicieuses qu'il est susceptible de contracter.
Dans un écrit dicté par le véritable génie de la médecine , Pinel dit avoir observé pkisieurs fois chez les imbécilles une dépression notable de la voûte du crâne. Il y a peu de praticiens qui n'aient pu faire la même observation. Mais Pinel l'a ramenée à des lois géométriques ; et , par elles , il détermine les formes les plus convenables à l'action, comme au libre développement de l'organe cérébral, et celles qui gênent son accroissement et troublent ses fonctions. J'ai vu plusieurs fois aussi l'imbécillité produite par cette cause. J'ai cru pouvoir, dans d'autres cas, la rapporter à l'extrême petitesse de la tête, à sa rondeur presque absolument sphérique, surtout à l'aplatissement de l'occipital et des parties postérieures des pariétaux. Ces vices de conformation , quoique toujours étrangers au cerveau lui-même par leur siège, et presque toujours aussi par leur cause, influent
DU SOMMEIL ET DU DÉLIRE. f
cependant d'une manière si directement organique sur son état habituel, qu'on peut les pLe„ au nombre des maladies qui lui sont propres j" rau,e encore dans la même classe les o'ssii^^on:
ZTrVlTr """^"^^^ (particulieren^ent celles de a dure-mère), leurs dégénérations, squirrheuses, leur inflammation violente. Toutes, ces malad.es peuvent porter un grand désordre dans les opérations mtellectuelles; et c'est, pour lordinau^e, en occasionant des accès convulsifs accompagnés de délire, qu'elles troublent l'action' nu système sensitif.
Les dissections anatomiques ont montré, chez un nombre considérable de sujets morts en état de démence, différentes altérations dans la couleur dans la consistance et dans toutes les apparences sensibles du cerveau. Pinel affirme n'avoir rien découvert de semblable dans les cadavres de ceux quil a disséqués; et l'on peut compter entièrement sur les assertions d'un observateur si sagace et si scrupuleusement exact; mais il est impossible aussi de rejeter celles de plusieurs savants anatomistes non moins dignes de foi. Outre les vices de conformation de la boîte osseuse, et les altérations des méninges dont nous venons de parler, Ghisi, Bonnet, Littre, Morgagni et plusieurs autres, ont reconnu dans les cadavres des ious différentes dégénérations bien plus intimes de la substance même du cerveau. On y a trouvé des sqmrrhes , des amas de phosphate calcaire , j
plusieurs espèces de vrais calculs , des concrétions osseuses , des épanchements d'humeurs corrosives ; on a vu les vaisseaux des ventricules tantôt gonflés d'un sang vif et vermeil , tantôt farcis de matières noirâtres , poisseuses et délétères ; et , comme à de plus faibles degrés, ces désordres organiques ont été plusieurs fois accompagnés de désordres correspondants et proportionnels des facultés mentales, quand on les retrouve dans la folie maniaque et furieuse il est difficile de ne pas la
leur attribuer.
Mais l'observation la plus remarquable est celle de Morgagni (i), qui, dans ses nombreuses dissections de cerveaux de fous, avait vu presque toujours augmentation, diminution , ou, plus souvent, grande inégalité de consistance dans le cerveau : de sorte que la moelle n'en était pas toujours trop ferme ou trop molle, mais que, pour l'ordinaire, la mollesse de certaines parties était en contradiction avec là fermeté des autres; ce qui semblerait expliquer directement le défaut d'harmonie des fonctions, par celui des forces toniques propres aux diverses parties de leur organe immédiat.
C'est au moyen d'une grande quantité de faits recueillis dans tous les pays et dans tous les siècles, qu'on a reconnu la liaison constante et ré-
(i) J'en ai parlé dans le premier Mémoire : son importance n'avait pas échappé à Cnllen.
gulière de la folie avec différentes maladies des ; viscères du bas-ventre, et avec certaines lésions sensibles de la pulpe cérébrale, ou des parties adjacentes , capables d'agir immédiatement sur elle. Mais ce qui constate encore mieux cette liaison, c'est l'utilité , bien vérifiée également, de certains remèdes appliqués à la maladie primitive, et dont l'action fait disparaître tout ensemble et la cause et l'effet. Ainsi, dans les folies atrabilaires , les anciens employaient avec confiance, et les modernes ont eux-mêmes, depuis, avantageusement employé les fondants, les vomitifs et les purgatifs énergiques; dans celles qui dépendent de finflammatiou lente des organes de la génération et du cerveau lui-même, ou de la phlo- ^ gose plus aiguë de l'estomac, des autres parties épigastriques et des méninges cérébrales, les saignées, et surtout l'artériotomie (i), ont opéré des guérisons subites et comme miraculeuses. Ainsi, les délires dépendants des spasmes abdominaux, ou d'un état spasmodique général, se guérissent plus lentement peut-être, mais avec la même sûreté , par l'usage méthodique des bains tièdes ou froids, des calmants, des toniques nervins. Enfin, c'est ainsi que Wepfer et Sydenham n'ont pas craint, dans certains cas, de recourir aux narcotiques eux-mêmes, et que le dernier guérissait.
(i) Par exemple, la section de l'artère temporale, dont on a plusieurs fois observé les effets salutaires.
par le simple usage des cordiaux et des analeptiques, ce délire paisible qui succède quelquefois aux fièvres intermittentes, et que les autres remèdes ne manquent jamais d'aggraver.
Mais il faut convenir que souvent la folie ne saurait être rapportée à des causes organiques sensibles; que l'observation se borne souvent à saisir ses phénomènes extérieurs, et que les altérations nerveuses dont elle dépend échappent à toutes les recherches du scalpel et du microscope. Quoique vraisemblablement, dans la plupart des cas de ce genre , il y ait de véritables lésions organiques, cependant, tant qu'il est impossible d'en reconnaître les traces, ils doivent tous être rangés dans la même classe que ceux qui tiennent purement aux habitudes vicieuses du système cérébral; habitudes que nous voyons résulter presque toujours des impressions extérieures, et des idées ou des penchants dont ces mêmes impressions sont évidemment la principale source.
Les anciens médecins, qui donnaient une si grande attention aux effets physiques des affections morales , connaissaient fort bien ces folies, pour ainsi dire, plus intellectuelles, dont le traitement se réduit à changer toutes les habitudes du malade , quelquefois à lui causer de vives commotions capables d'intervertir la série des mouve-
raents du système nerveux, et de lui en impnmer de nouveaux.
Arétée distingue soigneusement les délires causés par les obstructions viscérales atrabilaires, de ceux qui se manifestent directement dans les fo'nc tions du cerveau. Selon lui, les premiers sont caractérisés par la mélancolie, ou par la fureur - les seconds, par le désordre des sensations et' de toutes les opérations mentales. Il observe que dans certaines circonstances, les malades acquièrent une finesse singulière de vue ou de tacf qu'ils peuvent voir, ou sentir par le toucher, des objets qui se dérobent aux sens dans mi'état pics naturel. Il dit ailleurs : « On en voit qui sont «mgénieux, et doués d'une aptitude singulière à « concevoir : ils apprennent ou devinent l'astro- « nomie sans maître; ils savent la philosophie sans «l'avoir apprise; et il semble que les Muses leur « aient révélé tous les secrets de la poésie par « une soudaine inspiration». Ces manies, qu'on a guéries dans tous les temps par des voyages par des pèlerinages vers les temples, par les réponses des oracles, par les neuvaines, par diverses pratiques religieuses, par l'application topique de différents objets de culte, par les sortilèges et les paroles enchantées, n'ont jamais, sans doute, dépendu de véritables et profondes lésions organiques ; et , sans doute aussi , les délires qui cèdent à l'immersion subite dans l'eau froide, et les folies plus lentes dont plusieurs inédecins ont triom-
phé tantôt par la terreur, tantôt par les caresses , et plus souvent, peut-être, par un mélange de douceur et de sévérité, de mauvais et de bons traitements, sont, en général, bien plutôt du domaine de l'hygiène morale que de la médecine proprement dite. Suivant Pinel , cette classe de folies est beaucoup plus étendue qu'on ne pense. Il ne paraît pas éloigné d'y comprendre le plus grand nombre de celles dont il a suivi la marche dans les deux hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière. Il y rattache même celles dont la solution s'opère par une suite d'accès critiques , et dans lesquelles le délire, périodiquement augmenté, devient son propre remède ; de la même manière qu'on voit souvent la cause des fièvres intermittentes se détruire elle-même par un nombre d'accès déterminé (i) : et c'est sur le traitement moral, ou sur le régime des habitudes, qu'il paraît compter le plus pour leur guérison.
Nous croyons qu'il a raison pour un assez grand nombre de cas : mais cet excellent esprit n'ignore point que tout ce qui porte le nom de moral réveille des idées bien vagues et même bien fausses. La puissante influence des idées et des passions sur toutes les fonctions des organes en général ,
(i) Ce genre de folie, observé d'abord par l'ingénieux et respectable Pussin, surveillant des fous de Bicêtre, a été considéré sous de nouveaux points de vue , et décrit, pour lapr(^mièrc fois, par Pincl.
^7^ DU SOMMEIL
OU sur quelques-unes en particulier, est encore; au nombre de ces vertus occultes qui, par les té-' nèbres mystérieuses dont elles sont environnées,, font les délices des visionnaires et des ignorants; ' et la manière dont cette influence peut changer l'ordre des mouvements dans l'économie animale, tout-à-fait inexplicable d'après l'opinion qui sup-' pose différents principes distincts dans l'homme, n'en est devenue que plus facilement l'objet ou la' cause de nouvelles rêveries. Il serait sans doute à désirer que Pinel, à qui l'idéologie devra presque autant que la médecine, eût dirigé ses recherches vers cet important problème. Puisqu'il ne l'a pas fait, je tâcherai, dans le Mémoire suivant, de poser la question en termes plus précis : et du simple rapprochement des phénomènes dont les psychologistes ont tiré l'idée abstraite du moral, il résultera que, loin d'offrir rien de surnaturel, son influence sur \q physique, ou sur l'état et sur les facultés des organes , rentre dans les lois communes de l'organisation vivante et du système de ses fonctions.
Du Sommeil en particulier.
^ Pour apprécier les effets du sommeil sur l'organe pensant, et pour juger à quel point les songes se rapprochent en effet du délire, il est
nécessaire de se faire un tableau succinct des circonstances qui déterminent et complètent l'assoupissement ; il est surtout indispensable d'embrasser d'un coup-d'œil la suite des phénomènes qui caractérisent chacun de ses degrés.
Tous les besoins renaissent , toutes les fonctions s'exécutent à des époques fixes et isochrones. La durée des fonctions est la même pour chacune de leurs périodes: les mêmes appétits, ou les mêmes besoins ont des heures marquées pour chacun de leurs retours ; et , le plus souvent , lorsque les besoins, ne sont pas satisfaits alors , ils diminuent et s'évanouissent au bout d'un certain temps , pour ne revenir avec plus de force et d'importunité qu'à l'époque suivante , qui doit en ramener les impressions. Ce caractère de périodicité se remarque particulièrement dans les retours et dans la durée du sommeil : le sommeil revient ordinairement chaque jour à la même heure; il dure le même espace de temps; et l'on observe que plus il est régulièrement périodique , plus aussi l'assoupissement est facile, et le repos qui le suit salutaire et restaurant.
Sans entrer ici dans la recherche des causes dont dépend ce phénomène (i), l'on voit donc
(i) Il est vraisemblable que ces causes dépendent ellesmêmes de lois plus générales de la nature : il est possible que la périodicité des mouvements de l'économie animale doive rtre uniquement rapportée à celle des mouvements de notre
DU SOMMJtIL
que se coucher et. s'endormir tous les jours aux mêmes heures, est une circonstance qui favorise le retour du sommeil.
L'assoupissement est, en outre, directement provoqué par l'application de l'air frais, qui répercute une partie des mouvements à l'intérieurpar un bruit monotone, qui, faisant cesser l'attention des autres sens, endort bientôt sympathiquement l oreille elle-même; par le silence, l'obscunte, les bains tièdes , les boissons rafraîchissantes; en un mot, par tous les movens qui rabaissent le ton de la sensibilité générale, modèrent en particulier les excitations extérieures, et, par conséquent, diminuent le nombre ou la vivacité des sensations.
Les boissons fermentées, dont l'effet est d'ex citer d'abord l'activité de l'organe pensant, et de troubler bientôt après ses fonctions, en rappelant dans son sein la plus grande partie des forces sensitives destinées aux extrémités nerveuses; les narcotiques , qui paralysent immédiatement ces forces , et qui jettent encore, en même temps, un nuage' pins ou moins épais sur tous les résultats intellectuels par l'afflux extraordinaire du sang qu'ils déterminent à se porter vers le cerveau; l'application d un froid vif extérieur; enfin, toutes les
système planétaire, surtout de l'astre c,ui nous dispense les jours et les années, et mesure ain.si le temps par intervalles égaux.
EN P A.RTICDL1ER.
circonstances capables d'émousser considérablement les impressions, ou d'affaiblir l'énergie du centre nerveux commun , produisent un sommeil profond, plus ou moins subit.
L'état de l'économie animale le plus propre a laisser agir les autres causes du sommeil , est une lassitude légère des différents organes, surtout de ceux des sens et des muscles soumis à l'action de la volonté. Une lassitude très-forte est accompagnée d'un sentiment douloureux; et, par cela même, elle devient une nouvelle cause d'excitation. En effet , les personnes qui ont éprouve de grandes fatigues ont besoin de prendre des bains tiedes des boissons et des aliments sédatifs, ou du mo'ins de se reposer quelque temps daris le silence et l'obscurité, avant de pouvoir s'endormir.
Un certain état de faiblesse est encore favorable au sommeil : mais il faut que celte faiblesse ne soit pas trop grande, ou plutôt, il faut quelle porte sur les seuls organes du mouvement, et non sur les forces radicales du système nerveux; car, lorsqu'elle est poussée jusqu'à ce dermerpoint, non-seulement elle n'invite pas au sommed mais, en sa qualité de sentiment inquiet et profondement pénible, elle excite des veilles opmiâtres , qui ne manquent pas, à leur tour, d'aggraver encore l'affaiblissement.
Soit que le sommeil arrive par le besoin pressantde repos dans les extrémités sentantes et dans les organes moteurs, soit que la simple action pe-
DU SOMMEIL
rioclique du cerveau le produise, en rappelant spontanément dans son sein le plus grand nombre des causes de mouvement, c'est ce reflux des puissances nerveuses vers leur source, ou cette concentration des principes vivants les plus actifs qm constitue et caractérise le sommeil. Sitôt que' cet état commence à se préparer dans le cerveau le sang, par une loi qui dirige constamment son cours, s y porte en plus grande abondance : car les mouvements circulatoires tendent toujours spécialement vers les points de l'économie animale ou les causes excitantes (r) se rassemblent;
(i) Les eauses excitantes ne sont plus répandues en aussi grande quantité dans les membres; et, quoique alors le cerveau n'agisse pas autant, du moins à plusieurs égards, que pendant la veille; ces causes sont en effet concentrées dans son sein. La raison qui fait que leur présence, après avoir stimule le cerveau dans un certain sens, finit par l'engourdir dans tous les autres, tient à des lois physiologiques que ce n est pas ICI le lieu d'éclaircir; mais le fait est constant. (iV^o.e de La première édition. )
Quelques personnes paraissent avoir mal saisi le sens de ce passage : je n'ai point dit qu'il y ait plus d'action dans le cerveau pendant le sommeil que pendant la veille, mais que le sommei I nest point une fonction purement passive; que des causes d excitation se concentrent pour le produire ians le sein du cerveau, et qu'il en est de cet organe comme de tout autre destine a remplir diverses fonctions : il se repose de la veil e par le sommeil, et du sommeil par la veille; mais il n es jamais dans cet état inerte , imaginé par des hommes qui portent dans l etude dp Ii ^Ar, j« • i - u , . • / A VTT, ^ ^ ''^^ d'un mécanisme gros-
sier. (An Xin.j ^
et la faiblesse des vaisseaux que le sang vient gonfler n'opposant ici presque aucune résistance , il n'est point détourné de sa direction, comme il arrive dans certaines concentrations nerveuses, où le spasme général de l'organe affecté empêche le fluide d'y pénétrer librement. En même temps le pouls et la respiration se ralentissent ; a reproduction de la chaleur animale s affaiblit ; la tention des fibres musculaires diminue; toutes es impressions deviennent plus obscures , tous es mouvements deviennent plus languissants et plus incertains.
Mais les impressions ne s'émoussent point toutes à la fois , ni toutes au même degré ; c'est encore suivant un ordre successif, et dans des limites dif erentes, relatives à la nature et à l'importance des différents genres de fonctions, que les mouvements tombent dans la langueur, sont suspendus, ou paraissent ne perdre qu'une faible partie de leur force et de leur vivacité. Les muscles qui meuvent les bras et les jambes se relâchent, s'affaissent et cessent d'agir avant ceux qui soutiennent la tête; ces derniers, avant ceux qui soutiennent l'épine du dos. Quand la vue, sous l'abri des paupières, ne reçoit déjà plus d'impressions, les autres sens conservent encore presque toute leur sensibilité. L'odorat ne s'endort qu'après le gout; l'ouïe, qu'après l'odorat; le tact, qu'après l'ouïe. Et même pendant le sommeil le plus profond, il i s'exécute encore divers mouvements détermines
^'^^ DU SOMMEIL
par un tact obscur. Nous obéissons à des impressions tactiles, quand nous changeons de position rlans notre lit, quand nous en quittons une naturellement pénible , ou devenue telle par la durée de la même attitude; et cela se passe le plus souvent sans que le sommeil en soit aucunement troublé.
Si les sens ne s'assoupissent point tous à la fois leur sommeil n'est pas non plus également proond. Le goût et l'odorat sont ceux qui se réveillent les derniers. La vue paraît se réveiller plus difficilement que l'ouïe : un bruit inattendu tire souvent de leur léthargie des sotonambules sur qui la plus vive lumière n'a fait aucune impression , leurs yeux même étant ouverts. Enfin le sommeil du tact est évidemment plus facile à troubler que celui de l'ouïe. Il est notoire qu'on peut dormir paisiblement au milieu du plus grand bruit, souvent même sans en avoir une longue habitude; et les sensations pénibles du toucher n'ont pas besoin d'être très -vives, pour faire cesser un sommeil profond : la même personne qu'on n'a pu réveiller par des bruits soudams très-forts, se lève tout à coup en sursaut au plus léger chatouillement de la plante des pieds.
EN PARTICTJ LIJiB.
Ce qui se passe dans les organes des sens et dans les autres parties extérieures, est limage fidèle de ce qui se passe dans celles quan.ment les extrémités sentantes internes : les viscères s'assoupissent l'un après l'autre; et ils s assoupis- Qpnt très-inéealement.
avon! déjà fait observer qu'à l'approche du sommeil, la respiration se ralentit ; tout le temps qu'il dure, et surtout dans les premières heures, elle est, tout à la fois, lente et profond- Ainsi donc, sans imputer uniquemen a letat du poumon la diminution de chaleur qu on observe en même temps, on voit que son assoupissement n'est que partiel, mais qu'il précède celui des sens eux-mêmes; et les expectorations abondantes qui surviennent souvent une demi-heure, ou une heure après le réveil, indiquent que cet organe bien différent de ceux, par exemple, de la vue et du tact, ne reprend que peu à peu tout son ressort et toute son activité.
Pendant le sommeil, l'estomac agit en gênerai plus lentement et plus incomplètement, le mouvement pérlstaldque des intestins languit les d.tférents sucs qui arrosent le canal des aliments, et qui concourent à leur dissolution, paraissent avoir eux-mêmes mohis d'énergie, les évacuations alvines sont retardées; en un mot, tous les mou-
OQ
BU SOMMEIL
vements qui font partie de la digestion deviennent plus faibles et plus lents. Ce n'est pas que certaines personnes, celles surtout qui se livrent a des travaux manuels très-forts, ou qui font un grand exercice, ne digèrent bien pendant le sommeil; il en est même d'autres qui digèrent beaucoup mieux que pendant la veille : mais chez les premières, la digestion, quoique facile et complete, se fait encore alors avec beaucoup plus de lenteur; chez les secondes, c'est précisément parce que cette fonction se ralentit et devient plus paisible qu'elle se fait mieux : et quand certains individus digéreraient plus promptement endormis qu éveillés, cette exception ne serait qu'un nouvel exemple des variétés ou des bizarreries que peut offrir l'économie animale, ou une nouvelle preuve de la puissance des habitudes.
Ajoutons qu'on pourrait la rapporter à d'autres faits analogues, que présentent les fonctions des organes extérieurs.
D'un côté, nous voyons les somnambules se servir, avec beaucoup de force et d'adresse, des muscles de leurs jambes et de leurs bras, quoique leurs sens restent plongés dans un sommeil profond. Les cataleptiques, qni sont le plus souvent insensibles à toutes les excitations externes peuvent tantôt conserver les différentes attitudes qu'on leur fait prendre, ce qui demande la contraction soutenue des muscles employés à détermmer et à fixer ces attitudes; tantôt ils peu-
EM PARTICDLIEB. 3oI
vent marcher en avant assez loin, et conserver pendant quelque temps le degré de mouvement e^t la direction qu'on leur imprime: c est un fa.t que j'ai moi-même , plus d'une fois , eu 1 occasion
d'observer (i). ^ ^
D'un autre côté, l'on voit des hommes qui contractent assez fac.lement l'habitude de dormir à cheval, et chez lesquels, par conséquent, la vclonté tient encore alors beaucoup de muscles du dos en action. D'autres dorment debout. 11 parait même que des voyageurs, sans avoir été jamais somnambules, ont pu parcourir à Vf'-^" état de sommeil non équivoque, d assez longs espaces de chemin. Galien (.) dit que , après avoir rejeté long-temps tous les récits de ce genre il avait éprouvé sur lui-même qu'ils pouvaient être fondés' Dans un voyage de nuit, il ^'-dorm. en marchand, parcourut environ l'espace d un stade, plongé dans le plus profond sommeil, et ne seveiUa qu'en heurtant contre un caillou.
Ces cas rares ne sont pas les seuls ou Ion observe dans l'état de sommeil , des mouvements produits par un reste de volonté; car c est en vertu de certaines sensations directes, quun
(,) Van-Swlcten, dans ses commentaires sur Vépilepsie, cite m exemple plus frappant encore, celui d une jeune filU cataleptique, T". plongée dans le plus profond sommeil, parlait et marchait .avec beaucoup de vivacité.
(î) Gal. de mota musculorum, lib. H, cap. 4-
SOMMEIL
homme endormi remue les bras pour chasser le^ mouches qui courent sur son visage; qu'il tire à lui sès couvertures, s'en enveloppe soigneusement ou comme nous l'avons déjà fait remarquer' quil se retourne et cherche une plus commode situation. C'est la volonté qui, pendant le sommeil, maintient la contraction du sphincter de la. vessie, malgré l'effort de l'urine qui tend à s'échapper; c'est elle qui dirige l'action du bras pour chercher le vase de nuit, qu, sait le trouver et fait qu'on peut s'en servir pendant plusieurs minutes, et le remettre à sa place, sans s'être éveillé, i^nfin, ce n'est pas sans fondement que quelques physiologistes ont fait concourir la volonté à la contraction de plusieurs des muscles dont les mouvements entretiennent la respiration pendant le sommeil.
§ ni.
Mais les organes qui méritent le plus d'altention, par rapport à la manière dont ils sont excités pendant le sommeil, sont ceux de la génération. Dans l'état de veille, leur action paraît presque entièrement indépendante delà volonté : les causes par lesquelles ils sont sollicités résident en euxmêmes, ou tiennent à des impressions reçues dans d'autres organes, qui les leur transmettent directement et par une espèce de sympathie immédiate : l'organe pensant ne semble y prendre part que pour former ou rappeler les images re-
EN P A RTICULIER. 383
latives à ces impressions, et fortifier ainsi leur premier effet. Pendant le sommeil, ils ne sont plus mis en jeu par l'action des sens externes : leurs déterminations ne se rapportent plus alors qu'à leurs impressions propres; à celles de quelques viscères, liés étroitement avec eux par la nature de leurs fonctions, ou par le genre de leur sensibilité; à des images qui se réveillent dans le cerveau. Cependant , bien loin de partager l'assoupissement des sens extérieurs , à mesure que ces derniers s'endorment, les organes de la généralion paraissent acquérir plus d'excitabilité; les images voluptueuses les plus fugitives qui se forment dans le centre nerveux, ou les causes stimulantes les plus légères, dont les extrémités nerveuses de ces organes éprouvent directement l'influence, suffisent pour les faire entrer en action. On peut attribuer une partie de ces effets à la chaleur du lit, qui sans doute agit sur eux comme un excitant direct, et surtout aux spasmes de certaines parties du bas-ventre ; car, n'étant plus contrebalancés par les mouvements musculaires externes, ces spasmes prennent en effet alors une beaucoup plus grande puissance; et ils retentissent rapidement dans tous les points du système qui leur sont liés par quelque degré de sympathie , ou seulement par des rapports de proximité.
J'ai fait voir ailleurs que les images produites dans le cerveau doivent nécessairement agir avec
DU SOMMEIL
plus de force pendant le sommeil sur les organes, dont elles peuvent stimuler les fonctions , parce ' que les illusions n'en sont plus, comme pendant la veille, corrigées ou contenues par des sensations directes et par la réalité des objets.
Mais , indépendamment de ces diverses circonstances , dont Faction et le pouvoir ne sauraient être révoqués en doute, il paraît constant que le sommeil en lui-même, par letat où il met tout le système nerveux, par les nouvelles séries ou par le nouveau rhythme de mouvements qu'il imprime aux différents systèmes partiels , en un mot par les altérations qu'il porte soit dans les fonctions de tous les organes, soit dans leur excitabilité même, augmente encore directement et l'activité de ceux de la génération , et leur puissance musculaire. Presque tous les narcotiques , à moins qu'on ne les emploie à des doses suffisantes pour engourdir l'action des forces vitales, sollicitent les désirs de l'amour; et, du moins momentanément, ils accroissent le pouvoir de les satisfaire, en même temps qu'ils produisent un certain degré de sommeil. On a souvent trouvé les soldats turcs et persans restés sur les champs de bataille dans un état d'érection opiniâtre, qui, loin de céder aux convulsions de la douleur, en paraissait plus marquée, et persistait encore long-temps après la mort. Or, cette érection était évidemment causée par l'ivresse de l'opium.
Non-seulement les organes tant externes qu'iii-
ternes, s'endorment à différents degrés, et d'une manière successive ; mais , de plus , il s'établit eiatre eux, surtout entre les derniers, de nouveaux rapports de sympathie , de nouvelles liaisons relatives aux impressions qui leur sont exclusivement propres, ou à celles qui, venues du dehors, sont combinées avec elles par réminiscence. De là s ensuit un nouveau mode d'influence de leurs extrémités sensibles sur le centre cérébral commun. Ainsi, par exemple, les spasmes des intestms, ceux du diaphragme et de toute la région epigastrique, la plénitude des vaisseaux de la veineporte, ou les angoisses d'une digestion pénible, enfantent d'autres images dans le cerveau pendant le sommeil que pendant la veille : et la mamere dont l'état de sommeil occasione ces images ressemble parfaitement, comme on va le voir, à celle dont se produisent les fantômes propres au délire et à la folie , dans les affections maladives de différents organes intérieurs.
Mais, en outre, cette prédominance d'un ordre particuher d'impressions ou de fonctions , qu'on a regardée , avec raison , comme formant le trait caractéristique d'une classe entière d'aUénations mentales, s'observe également et pendantle sommeil, et dans le cours de différentes maladies, et même dans quelques états particuliers qui s'éloignent simplement de l'ordre naturel. Les viscères dont la disposition à partager l'assoupissement des sens extérieurs est le plus manifeste, peuvent devenir
DU SOMMEIL
eux-mêmes le foyer de cette action surabondante. II est des affections nerveuses qui impriment, dansi le temps du sommeil, à l'estomac et aux intes-, tins une activité que ces organes n'ont pas dans tout autre temps. J'ai vu plusieurs de ces malades i qui étaient forcés de mettre, en se couchant, de quoi manger sur leur table de nuit. Les personnes qui ne prennent pas une quantité suffisante de nourriture ont presque toujours, en dormant, le cerveau rempli d'images relatives au besoin qu'elles n'ont pas satisfait. Trenck rapporte que, mourant presque de faim dans son cachot, tous ses rêves lui rappelaient chaque nuit les bonnes tables de Berlin, qu'il les voyait chargées des mets les plus délicats et les plus abondants, et qu'il se croyait assis au miheu des convives , prêt à satisfaire enfin le besoin importun qui le tourmentait.
§ IV
On voit donc que, des trois genres d'impressions dont se composent les idées et les penchants, il n'y a dans le sommeil que celles qui viennent de l'extérieur qui soient entièrement ou presque entièrement endormies ; que celles des extrémités internes conservent une activité relative aux fonctions des organes, à leurs sympathies, à leur état présent, à leurs habitudes; que les causes dont l'action s'exerce dans le sein même du système
nerveux, n'étant plus distraites par les impressions qui viennent des sens, doivent souvent , lorsqu'elles se trouvent alors mises en jeu, prédominer sur celles qui résident ou qui agissent aux diverses extrémités sentantes internes. Ainsi, l'on rêve quelquefois qu'on éprouve une douleur à la poitrine ou dans les entrailles : et le réveil prouve que c'est une pure illusion. L'on peut rêver aussi qu'on a faim , même dans des moments où l'estomac est surchargé (r) ; et si l'excitation directe des organes de la génération est souvent la véritable source des tableaux voluptueux qui se forment dans le cerveau pendant le sommeil, c'est aussi très-souvent de ces tableaux seuls que l'excitation des mêmes organes dépend.
On sait , d'un autre côté , que la folie consiste , en général , dans la prédominance invincible d'un certain ordre d'idées, et dans leur peu de rapport avec les objets externes réels. Si l'on remonte à l'état physique qui produit ce désordre, on n'aura pas de peine à reconnaître une discordance notable entre les diverses impressions , un trouble direct , ou un affaibhssement de celles que les organes des sens sont destinés à recevoir : et l'on trouvera même souvent, dans l'extrême manie, que ces dernières ne sont presque plus aperçues par l'organe pensant, tandis que toute la sensibi-
(i) Plusieurs observations ne me laissent aucun doute sur la réalité de ce fait.
^^88 DU SOMMEIL
lité semble concentrée clans les viscères ou dans le système nerveux.
Je ne parle point ici de l'imbécillité qui tient' au défaut de sensations distinctement perçues, et qui, par là, soumet presque tous les actes de l'individu aux simples lois de l'instinct. Je passe également sous silence cette faiblesse et cette mobilité d'esprit qui le forcent quelquefois à cou-rir d'idées en idées, et l'empêchent de se fixer surr aucune; état qui résulte du défaut d'harmonie entre l'organe cérébral et les autres systèmes, tant internes qu'externes, et où l'action tumultueuse du premier ne trouve point dans les autres la résistance nécessaire pour lui fournir un solide point d'appui. Je ne crois pas même devoir m'arrêter à ces fausses associations d'idées, qui ne constituent point toujours une folie véritable, mais qui sont la cause immédiate d'une foule de mauvais raisonnements et d'écarts d'imagination. Elles se rapportent bien plus évidemment encore,, en effet, à cette discordance dont nous parlons; car, sans doute, elles viennent de ce que le cerveau ne considérant les idées que sous une face, les lie entre elles par des ressemblances ou des dissemblances incomplètes : or, il ne les considère ainsi, que parce que certaines impressions prédominantes subjuguent et font taire presque entièrement toutes les autres.
. Et maintenant , en quoi consistent les rêves, ou ' ces suUes d'opérations que le cerveau, comme orpensant , peut exécuter encore pendant le oleU? «u'pL. par quel genre d->mpress.ons et par quel état de l'économie anmiale les rêves sont-ils produits ? ,. . j . ;i
D'apre^s ce que nous avons d>t a-dessus, il es évident quils^nt lieu dans un état qu. st^pend l'action des sens extérieurs; qm modère celle de plusieurs organes internes et les ™P';-;-"\f ' ^ Lcoivent, mais qui les »°dère a lièrent srés, et même augmente la sensibilité et la force !L\ondequelqnes-uns;ilestévient,en^^^^^ qu'en même temps cet état ramené et concentre une grande partie de la puissance nerveuse dans ïLfne cérébral, et V'abandonne soit a ses propre! impressions, soit à celles qui sont encore reçues par les extrémités sentantes internes, sans que les'impressions venues des objets extérieurs puissent les balancer et les rectifier.
^ Les associations d'idées qui se f"™/"' 1 ~ la veille se reproduisent aussi pendant le sommeil. Voilà pourquoi telle idée en '^PF f ^ cilement et si promptement beaucoup d autres pourquoi telle image en amène à sa suite un grand Tombre qui lui semblent tout-à-fait é^angere. Des impressions très-fugitives se lient également
DV SOMMEIL
à de longues chaînes d'idées, à des séries éten (lues de tableaux : il suffit que l'association se so,t faite une fois , pour qu'elle puisse se reproduire en tout temps, surtout lorsque le silence des sens externes diminue considérableratnt les probabilités de nouvelles associations.
Une impression particulière venant à retentir, pendant le sommeil, dans l'organe cérébral soit qu'elle ait été reçue par lui directement au' sem même de sa pulpe nerveuse, soit qu'elle arrive des extrémités sentantes qui vivifient les organes intérieurs, il peut s'ensuivre aussitôt de longs rêves très-détaillés, dans lesquels des choses qui semblaient presque effacées du souvenir se retracent avec une force et une vivacité singulières. La compression du diaphragme, le travail de la digestion, l'action des organes de la génération , rappellent souvent ou des événements anciens , ou des personnes, ou des raisonnements, ou des images de lieux qu'on avait entièrement perdus de vue; car il n'est pas vrai que les rêves ne soient relatifs qu'aux objets dont on s'occupe habituellement pendant la veille. Sans doute les associations de ces objets avec des impressions dont l'accoutumance rend le retour plus probable, fait qu'ils doivent eux-mêmes se représenter plus facilement à l'esprit; mais il est certain que les rêves nous transportent souvent loin de nousmêmes, et de nos idées ou de nos sentiments habituels.
EN P A RTICULIER. f
Ce n'est pas tout. Nous avons quelquefois en ono-e des idées que nous n'avons jamais eues, ^ous croyons converser, par exemple, avec un lomme qui nous dit des choses que nous ne savions pas. On ne doit pas s'étonner que, dans des emps d'ignorance, les esprits crédules aient at- -ribué ces phénomènes singuliers à des causes Hirnaturelles. 3'ai connu un homme très -sage et très-éclairé (i) , qui croyait avoir été plusieurs fois instruit en songe de l'issue des affaires qm occupaient dans le moment. Sa tête forte, et d ailleurs entièrement libre de préjugés , n'avait pu se garantir de toute idée superstitieuse, par rapport à ces avertissements intérieurs. Il ne faisait pas attention que sa profonde prudence et sa rare sagacité dirigeaient encore l'action de son cerveau pendant le sommeil, comme on peut 1 observer souvent, même pendant le délire, chez les hommes d'un moral exercé. En effet, l'esprit peut continuer ses recherches (2) dans les songes; il peut être conduit par une certaine suite de raisonnements à des idées qu'il n'avait pas; il peut faire, à son insu, comme il le fait à chaque instant durant la veille, des calculs rapides qm lui de-
(i) L'illustre B. Frantlin.
(a) CondiUae m'a dit, qu'en travaillant à son Cours d'études , n était souvent forcé de quitter, pour dormir, un travad deja tout préparé, mais incomplet, et qu'à son reved il lava.l trouvé plus d'une fois terminé dans sa téte.
DU SOBIMEIL
voilent l'avenir. Enfin, certaines séries dlmpressions internes, qui se coordonnent avec des idées antérieures, peuvent mettre en jeu toutes les puissances de l'imagination, et même présenter à l'individu une suite d'événements dont il croira quelquefois entendre dans une conversation régulière le récit et les détails.
Tels sont les rapports entre les songes et le délire, entre les causes qui déterminent le sommeil et celles qui produisent la folie. J'ajoute que les liqueurs spiritueuses et les plantes stupéfiantes qui, les unes et les autres, sont capables de produire , à différentes doses , un degré plus ou moins profond d'assoupissement, peuvent aussi troubler à différents degrés , les opérations mentales , et même occasioner le délire furieux. Certains accès de folie débutent constamment par un état comateux, ou cataleptique. Enfin, l'abus du sommeil altère toujours plus ou moins les fonctions de 1 organe pensant; il peut même à la longue occasioner une folie véritable. Formey (i) rapporte qu'un médecin connu de Boerhaave, après avoir passé une grande partie de sa vie à dormir, avait perdu progressivement la raison , et qu'il finit par mourir dans un hôpital de fous.
Ce n'est pas que toujours la folie et le délire dépendent de cette cause, ou soient liés à des circonstances analogues : il arrive au contraire assez sou-
(i) Mélanges philosophiques.
vent qu'ils sont directement produits par l'extrême Iens,bil.té des organes des sens, et par leur excv-
a ion trop long-temps prolongée. Les hommes a „és de beaucoup ^'i^agmation qu. sont éga lent ceux dont la raison court le plus de hasards, ^ont pour l'ordinaire très-sensibles à l'.mpress.on des objets extérieurs. Cependant ce fait mcontes-
:blc i'est pas aussi contraire aux observaUon
ci.dessus, qu'il peut le P- ^ ^^^^^^^^^^ l'imaginât on combine ses tableaux, lea
"eut: lorsque la folie produite par l'excès des Tensations se déclare, le sentiment et le mc.iv - . ment se concentrent dans les viscères et dans le ! sein du système nerveux ; et le degré de cette concentration peut être regardé comme a mesure exacte de celui de la folie, ou de ceUn de 1 extase qui caractérise tous les genres divers d'excitation violente de l'organe cérébral, sans en excepter le délire incomplet auquel on donne le nom d mspiration.
§ VI
CONCLUSION
' Je termine ici ce parallèle et ce long Mémoire. Il y aurait sans doute encore beaucoup de choses à dire sur le rapport de la folie avec divers états particuliers des organes : il serait surtout trescurieux de rechercher comment la folie et certaines idées s'excitent, ou se détruisent mutuel-