‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource] (volume 4)Chapitre 11 sur 40 · UES PREMIÈRES DÉTERMINATIONS · texte numérisé non relu

UES PREMIÈRES DÉTERMINATIONS

§ VIII

Vorâre dans lequel nous disons que les parties s'organisent et que les fonctions s'établissent, appartient seulement aux espèces chez lesquelles la vie suit à peu près les mêmes lois que dans l'homme. Il est d'ailleurs des classes entières d'animaux moins parfaits dont la formation , le dé-, veloppement et les fonctions primitives ne s'opèrent point dans le même ordre , dont les différents organes et les opérations que ces organes exécutent n'ont point les mêmes rapports d'importance et d'influence mutuelles. Mais c'est de l'homme qu'd est iciparticuHèrement question ; et, lorsque nous jetons les yeux sur des faits relatifs à d'autres modes d'existence, c'est uniquement pour mieux éclaircir ceux dont on ne peut pas observer assez distinctement chez lui toutes les circonstances, ni déterminer, avec assez d'exactitude, la liaison avec les autres faits antérieurs ou subséquents.

Dans l'homme , et dans les animaux qui se rapprochent de lui, le centre cérébral, qu'on peut regarder comme la racine et l'aboutissant du système nerveux , et le centre de la circulation sanguine, ou le cœur, d'où sortent toutes les artères, et où viennent se rendre toutes les veines , sont donc les premières parties organisées ; ce sont les premières qui reçoivent les impressions vitales.

t|ui exécutent des fonctions, ou dans lesquelles les impressions engendrent des déterminations analogues à la nature et au degré de leur sensibilité naissante. Ainsi les impressions et les déterminations qui leur sont propres, ou leurs fonctions, s'identifient avec l'existence elle-même; elles commencent avec la vie , et restent pendant toute sa durée étroitement liées à sa conservation .

Nous avons dit plus haut que les circonstances d'où l'organisation résulte forcent les matériaux qui doivent former les parties à s'unir suivant certaines lois d'affinités. Or, ces lois se rapportent à chaque ordre de circonstances; et du moment que la matière est organisée, des affinités nouvelles y produisent une nouvelle série de mouvements.

Les parties vivantes ne sont telles que parce qu'elles reçoivent des impressions , et que ces impressions occasionent des mouvements qui leur sont relatifs , parce qu'elles sentent et qu'elles exécutent des fonctions. Sentir, et, par suite, être déterminé à tel ou tel genre de mouvements, est donc un état essentiel à tout organe empreint de vie : c'est un besoin primitif que l'habitude et la répétition des actes rend à chaque instant plus impérieux; un besoin dont l'impulsion est d'autant plus capable de reproduire et de perpétuer ces mêmes actes, qu'ils ont eu lieu déjà plus longtemps, plus souvent, ou d'une manière plus énergique, plus régulière et plus complète.

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Cela posé, les impressions et les déterminations propres au système nerveux et à celui de la circulation, conditions nécessaires et, en quelque sorte , base de la vie ; ces impressions et ces déterminations , qui ne paraissent jamais , en effet pouvoir être entièrement interrompues, sans que la vie elle-même cesse à l'instant , doivent engendrer bientôt, par leur répétition continuelle, la première , la plus constante et la plus forte des habitudes de l'instinct , celle de la conservation. Tel est, en effet, le résultat connu de l'organisation vivante; résultat qui précède tout ce que nous entendons par réflexion et jugement : et cette habitude ne s'ensuit pas moins directement et moins nécessairement des lois de la combinaison animale, que les premières et les plus simples tendances de la vitalité.

. Dans les premiers' temps de la gestation, l'estomac et les autres organes du fœtus, qui doivent concourir à la digestion des aliments, paraissent réduits à l'inaction la plus entière. La nutrition s'opère par la veine ombilicale : le sang qu'elle a amené vers le cœur va de là se distribuer à toutes les parties du fœtus; il y porte les principes de leur développement et les matériaux de toutes les sécrétions. Le surplus, ou le résidu de ce fluide nourricier, revient au placenta par le canal des deux artères correspondantes, qui remplissent, en quelque sorte, les fonctions d'artères pulmonaires : car c'est dans cette masse spongieuse ,

qu'après avoir parcouru le cercle entier de la circulation, le sang , en se remêlant avec celui de la mère , reprend une portion d'oxygène et les qualités sans lesquelles il ne saurait servir à la nutrition. Pendant tout ce temps, l'estomac demeure replié sur lui-même, il n'éprouve guère d'autres mouvements que ceux qu'exige son développement organique. Les intestins paraissent ne contenir que quelques restes de fluides , versés dans leur sein par les vaisseaux exhalants. Le foie s'organise, et prend un volume considérable ; mais il n'envoie point encore de véritable bile dans le duodénum. On peut en dire autant de tous les autres organes qui secondent les fonctions du canal alimentaire : ils sont d'abord plongés dans une espèce de sommeil.

Bientôt cependant l'estomac et les intestins présentent des traces d'excitations : ils reçoivent dans leurs cavités des fluides gélatineux, apportés par les vaisseaux , filtrés par les follicules , ou simplement extraits des eaux de l'amnios, que rien ne paraît empêcher d'entrer librement dans la bouche, et d'enfiler le canal de l'œsophage (i). En même temps , le foie commence à préparer

(1) Cet «ffet ne peut avoir lieu par une véritable succion, qui suppo.se la pression de l'air extérieur sur le fluide aspiré, ou sur le réservoir qui le contient, et le vide opéré dans celui qui doit le recevoir, l'extension de ses parois demeurant toujours la même; mais la communication entre la cavité de

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une bile imparfaite, il est vrai, mais déjà stimulante; la rate, à se mettre en rapport avec lui; le pancréas et les autres glandes sécrétoires, à verser leurs sucs. Excités par la présence de ces diverses humeurs, l'estomac et les intestins ébauchent des simulacres de digestion dont les résidus, lentement accumulés, forment cette matière noirâtre et tenace dont les enfants nouveaunés ont le canal alimentaire plus ou moins farci , et dont le mouvement dti diaphragme , mis en jeu par la respiration , suffit quelquefois lui seul pour les débarrasser.

Dans la digestion , comme dans toutes les fonctions de l'économie animale , on observe une série distincte d'impressions et de mouvements qu'elles déterminent. L'habitude et le besoin des unes et des autres produisent un nouvel ordre de tendances ou d'affinités. De là les appétits qui se rapportent aux ahments , ou X instinct de nutrition : et cet instinct acquiert rapidement une grande puissance par le caractère des impressions agréables qu'il cherche, et des impressions pénibles qu'il a pour objet de faire cesser. Il se fortifie encore beaucoup par ses rapports directs et

l'amnios et l'estomac est assez libre pour que les eaux de l'un pénètrent dans l'autre par le canal de l'œsophage. Il ne faut pour cela nul effort distinct de la part du fœtus : il suffit que la bouche s'ouvre , et que l'estomac élargisse accidentellement sa cavité.

constants d'influence réciproque avec Xinstinct de conservation. Enfin , la sympathie de tous les viscères du bas-ventre avec les organes du goût et de l'odorat fait qu'un certain degré d'excitation de ces derniers est inséparable de la série d'impressions et de mouvements dont nous avons dit que la digestion se compose. Or, cette circonstance doit rendre, et rend, en effet, V instinct de nutrition plus énergique ; elle en rend surtout les appétits plus distincts et plus éclairés; et l'on observe qu'ils le sont d'autant plus, que le goût et l'odorat ont un plus grand degré de perfection.

§ IX

Il paraît de l'essence de toute matière vivante organisée d'exécuter des mouvements toniques oscillatoires; de passer successivement, pendant to^te la durée de la vie , de l'état de contraction à celui d'extension. Mais ces alternatives ne sont que faiblement marquées dans les membranes cellulaires; elles le sont plus faiblement encore dans les sucs muqueux et dans le sang, où des expériences ingénieuses les ont cependant fait reconnaître (i). C'est la fibre motrice et musculaire qui

(i) On a vu, même hors des vaisseaux vivants, le sang se contracter et se dilater par mouvements alternatifs. Sont-ce les matériaux directs des fibres musculaires qui, flottant dans son sein, lui communiquent cette propriété? et n'entre-t-elle pas pour quelque chose dans la pulsation des artères ? Voyez

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nous les montre dans un haut degré d'énergie et d'intensité; c'est aussi par elle que s'opèrent tous les mouvements destinés à vaincre des résistances considérables; car les muscles qui composent la vraie puissance active des animaux ne sont que des faisceaux plus ou moins volumineux de ces mêmes fibres, dont la contraction ou l'extension produit tous les mouvements que les membres peuvent exécuter. Je crois devoir observer ici que je me sers du mot d'extension au lieu de celui de relâchement employé par l'école de Haller, parce qu'il est maintenant bien prouvé que l'état des fibres , alternatif et opposé à celui de contraction, n'est pas toujours , à beaucoup près , un état passif, et que les fonctions de plusieurs organes importants s'exécutent par un véritable épanouissement actif de leurs faisceaux musculaires,

La tendance à la contraction et à l'extension , qui forme la propriété fondamentale de ces fibres, est donc parfaitement analogue à toutes les autres affinités animales; elle s'ensuit directement et nécessairement du caractère de l'organisation. C'est encore, dans le sens propre du mot , un véritable besoin , dont l'énergie , la durée , le retour et les nuances se modifient suivant la nature des fonc-

les Éléments de Physiologie de Dumas , professeur de Montpellier, ouvrage qui ajoute beaucoup à la gloire de son auteur, et dont tous les amis de la science attendent impatiemment les dernières parties.

lions et l'état actuel des organes auxquels appartiennent les fibres ou leurs faisceaux : et cette tendance, fortifiée par la plus facile reproduction des mouvements qu'amène l'habitnde, constitue les déterminations instlnctwes , propres au système musculaire en général, et à chaque muscle, ou même à chaque fibre motrice, en particulier.

Voilà donc encore un nouvel instinct, celui de mouvement : voilà de nouvelles séries d'appétits dont la nature nous montre avec une égale évidence les motifs, et dont elle nous laisse entrevoir l'artifice, et pressentir les résultats. A mesure que cet iiistinct se développe , il contracte des liaisons étroites , d'une part , avec celui de consermtion, parce que, sous plusieurs rapports, il dépend lui-même de l'influence nerveuse et du jeu de la circulation sanguine; de l'autre, avec celui de nutj-ition, parce que la réparation des forces motrices est bien plus l'ouvrage de la sympathie des muscles avec les organes de la digestion alimentaire , que du renouvellement et de l'appUcation des sucs nutritifs, et, qu'en outre, la solidité du point d'appui qui soutient à l'épigastre tous les efforts musculaires dépend de l'état de l'estomac, du diaphragme et de tous les viscères adjacents. Ainsi, la tendance à l'action motrice et le caractère de chaque mouvement particulier sont subordonnés, en plusieurs points, aux déterminations conservatrices et aux appétits de nu-

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trition; ils sont même, dans une infinité de cas, produits immédiatement par eux; ils les secondent, ou plutôt les réalisent et les manifestent audehors; ils suivent enfin des directions d'autant plus justes et plus sûres, ils sont d'autant mieux appropriés à l'utilité de l'animal, qu'ils ont des rapports de dépendance plus étendus avec les deux autres instincts primitifs, et que ces derniers sont eux-mêmes plus parfaits et plus distmcts. De là , ces différences si remarquables dans les déterminations motrices des différentes espèces d'animaux; de là, ces phénomènes si singuliers dont quelques philosophes ont nié l'existence, faute de pouvoir s'en rendre compte, mais dont en même temps beaucoup de visionnaires ont voulu se servir pour appuyer leurs rêves: phénomènes et différences qui se rapportent également aux lois communes de l'organisation vivante , en général, et aux modifications que ces lois subissent dans chaque espèce ou même dans chaque animal en particulier.

Le citoyen Tracy, mon collègue au Sénat, et mon confrère à l'Institut national (i), prouve, avec beaucoup de sagacité, que toute idée de

(2) Voyez ses Mémoires, dans la Collection de l'Institul, deuxième classe; voyez aussi ses Éléments d'idéologie.

corps extérieurs suppose des impressions de résistance, et que les impressions de résistance ne deviennent distinctes que par le sentiment du mouvement. Il prouve , de plus, que ce même sentiment du mouvement tient à celui de la volonté qui l'exécute , ou qui s'efforce de l'exécuter; qu d n'existe véritablement que par elle ; qu'en conséquence, l'impression ou la conscience du moi senti du moi reconnu distinct des autres existences, ne peut s'acquérir que par la conscience d'un effort voulu; que, en un mot, le moi réside exclusivement dans la volonté.

D'après cela, nous voyons que le fœtus a deja reçu les premières impressions dont se composent l'idée de résistance et celle de corps étrangers, et la conscience du moi: car, il exécute des mouvements qui sont bornés et contraints par les membranes dans lesquelles il est renfermé; d a le besoin et le désir, c'est-à-dire la volonté d'exécuter ces mouvements; et , quant à la conscience du moi, on peut croire qu'il lui suffirait, pour Tacquérir, d'éprouver des impressions de bien-etre et de malaise, et de tenter, pour prolonger les unes et faire cesser les autres , des efforts voulus, quelque mal conçus et vagues qu'on puisse d'ailleurs les supposer. J'ajoute que, pour recevoir la sensation de résistance, la présence des corps extérieurs ne paraît pas indispensable, puisque le poids de nos propres membres et la force des muscles nécessaire pour les mouvoir, qui sont l'un

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et l'autre très- variables, ne peuvent manquer de mettre le moi dans cette même situation d'où 1 on sait maintenant que résulte pour lui l'idée des autres corps.

Ainsi, lorsqu'il arrive à la lumière, le foetus porte déjà dans son cerveau les premières traces des notions fondamentales que ses rapports avec tout l'univers sensible, et l'action des objets sur les extrémités nerveuses, doivent successivement y développer. Déjà cet organe central , où vont aboutir les impressions, et d'où partent les déterminations; cet organe, qui ne diffère des autres centres nerveux partiels que parce que la volonté générale y réside ou s'y produit à chaque instant, a reçu plusieurs modifications qui commencent a le faire sortir des simples appétits de l'instinct. Ce n'est plus cette table rase que ce sont figurée plusieurs idéologistes : le cerveau de l'enfant a déjà perçu et voulu; il a donc quelques faibles idées ; et leur retour ou leur habitude a produit en lui des penchants. Tel est le point d'où il faut partir, si l'on veut, en faisant l'analyse des opérations intellectuelles, les prendre véritablement à leur première origine. Nous allons voir, dans un instant, que pour bien concevoir leur mécanisme il est encore d'autres données premières qu'on ne peut négliger impunément.

Je ne parlerai point, au reste, ici des impressions qui se rapportent à l'action du système absorbant, quoiqu'elles puissent être moins obs-

cures dans le foetus qu'elles ne le deviennent par la suite dans l'adulte, toujours distrait de ses affections internes par la présence des objets extérieurs. Il est pourtant assez probable que leur effet se réduit, chez l'un comme chez l'autre, au simple sentiment de bien-être ou de malaise; et dans les cas où l'absorption des cavités viscérales et du tissu cellulaire languit, à l'état de torpeur et d'engourdisssement nerveux dont cette circonstance est toujours accompagnée.

Je ne parlerai même pas des affections sympathiques, engendrées dans le fœtus par ses intimes rapports avec la mère. Il me suffit de faire observer que la mère exerce en effet sur lui l'influence la plus étendue, non-seulement à raison de la nature du fluide nourricier qu'elle lui transmet, mais encore par l'espèce d'incubation nerveuse à laquelle il demeure constamment soumis dans la matrice, dont l'exquise sensibilité est assez connue. De là cet accord , cette union dans la manière d'être et de sentir de l'enfant et de la mère; de là cette transmission des maladies, des dispositions morales , de certaines habitudes , de certains appétits de la mère à l'enfant : phénomènes qu'on observe surtout dans les cas où l'une est très-sensible, et l'autre, d'une organisation primitivement faible. Ce sujet mériterait sans doute un plus long examen ; mais pour l'exercer complètement, il faudrait entrer dans des détads que ce Mémoire ne comporte pas.

^98 BIS PREMIÈRES «ÉTÎHfflmATIOlïS

Il est pourtant nécessaire de faire observer en core que le fœtus peut n'être déjà plus e" è e""

cependant les organes propres ne sont dans une Plcne act.v.té qu'après la naissance : je veux ."ar 1er des sensations de la lumière et du son B au" coup de fa.ts physiologiques et pathologique!""' mont-nt que l'action de la llière L't

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çoivent des i™p^es?oriZrnett.t'Ixp™ience" nous a rend auss. que certaines pressioir Ter! cees sur les yeux entièrement clos leur font aoer-

nombreuses, dont l'éclat peut devenir fatigant Les coups reçus sur la voûte du crâne peuvent produire le même effet; et, dans plusieurs ma lad.es des nerfs et du cerveau, dans l'hypoc!ndnas,e, dans la manie, en un mot, dans différents del res a.gus ou chroniques, le malade, au sein de l obscunte la plus profonde, voit souvent des clartés v.ves, des feux permanents ou fugitifs, des objets fortement éclairés et peints de riches couleurs Ces impressions ont même quelquefois lieu dans les cas de goutte sereine, où l'œil est incapable de recevoir directement aucune sensation de umiere. Ainsi, peut-être va-t-o„ plus loin que la vente, quand on établit, sans modification, que I aveugle de naissance ne peut recevoir et n'a jamais reçu d'impression lumineuse : l'assertion

est plus hasardée encore quand elle s'applique au fœtus pourvu de deux yeux sains, et dont les nerfs optiques jouissent du genre et du degré de sensibilité qu'exigent leurs fonctions. Mais il ne s ensuit pas que l'aveugle-né ni même le fœtus puissent avoir aucune idée de la lumière du jour, et des couleurs que ses rayons et son action simultanée sur l'œil et sur les objets externes apprennent seuls à comparer et à distinguer : cela, sans doute , est absolument impossible.

Quant à l'organe de l'ouïe, tout le monde sait qu'il peut être affecté de différentes espèces de sons , relatives à l'état du cerveau ou des nerfs en général, et notamment de ceux des viscères du bas -ventre. Il est aussi reconnu que des frottements ou de simples applications mécaniques sur l'oreille externe sont capables de faire entendre des sons et des bruits plus ou moins distincts. Enfin, beaucoup d'expériences, parmi lesquelles je prends pour exemple celles faites sous la cloche du plongeur, ont prouvé que les sons peuvent se transmettre à travers les fluides aqueux ; ce qui, pour le dire en passant, paraît lever tous les doutes touchant l'élasticité de ces fluides, longtemps méconnue et formellement niée par les physiciens. Or, les humeurs séreuses, lymphatiques, gélatineuses, muqueuses que les membranes du fœtus renferment , qui baignent les cavités et parcourent les téguments du bas-ventre de la mère, jouissent d'une élasticité bien plus grande

DES PREMIÈRES DÉTERMINATIOIYS 1

a cause des matières animalisées qu'elles tiennent en dissolution, sans même parler de la faculté contractile directe que plusieurs physiololtes admettent dans ces humeurs. Ainsi' donc, iffe! ' tus peut avoir reçu des impressions de son ■ il peut avoir du moins entendu des bruits con/us Il paraît même assez difficile de concevoir que ces "^pressions ne se soient pas fréquemment renouvelées pendant le temps de la gestation. Nous n'en conclurons cependant point que l'éducation de oreille soit alors fort avancée ; mais , en affirmant qua la naissance de l'enfant, les bruits extérieurs iui font éprouver des ébranlements entièrement nouveaux, on s'appuie de notions physiologiques incomplètes, et l'on s'expose à mal commencer 1 histoire analytique des sensations, des idées et oes penchants.

Tel est à peu près l'état idéologique du fœtus, au moment qu'il arrive à la lumière.

Cet état est commun en plusieurs points à des classes entières d'animaux: mais on sent qu'il ne peut manquer d'être modifié dans les espèces par es différences générales de l'organisation; et clans les individus, par certaines particularités dépendantes des dispositions du père et de la mère et des impressions qui, de celle-ci, sont transmises incessamment au fœtus renfermé dans la matrice. Manière de sentir, jugements naissants, appétits, habitudes, tout enfin se rapporte alors, comme tout se rapportera dans la suite, aux lois

DE LA SENSIBILITE. 3oi

Je la combinaison animale actuelle , au genre de fonctions qu'elle détermine, à la manière dont ces fonctions s'exécutent, ou dont tous les mouvements, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu, se coordonnent avec le caractère et les opérations de la sensibilité.

En ramenant la formation des corps orgamses, et les phénomènes qui leur sont propres , à des affinités spéciales, que certaines circonstances, la plupart encore indéterminées pour nous , développent et manifestent dans toute portion de matière, nous n'avons point voulu diminuer le juste étonnement et l'admiration qu'inspire plus particulièrement le spectacle de la nature végétale et de la nature vivante. Les lois secrètes et primitives qui produisent ces tendances n'en seront pas moins un sujet d'éternelle méditation pour le sage. Mais nous avons essayé de resserrer un peu , s'il est possible , le champ des chimères et des visions; de nous rapprocher de plus en plus des causes premières, sur lesquelles nous reconnaissons d'àilleurs qu'on ne peut acquérir aucune notion satisfaisante. Nous avons voulu rapporter à un principe unique , dont l'action ne peut être contestée , des faits très-merveilleux sans doute , mais que des hommes doués de plus d'imagination que de jugement se plaisent trop à nous montrer comme une suite de miracles, et qui, par cette manière vague et superstitieuse de les considérer, sont devenus indirectement l'appui

302 DES PREMIKllES DÉTERMIIYATIOJVS

de beaucoup d'erreurs ridicules et dangereuses Ces imaginations faibles ou prévenues, et surtout les charlatans dont elles sont le jouet, manquent rarement de crier à l'impiété quand les sciences physiques viennent leur enlever quelque nouveau retranchement de causes finales. Mais Newton était -il un impie lorsqu'il soumettait à une seule loi tous les mouvements des corps célestes, et par conséquent tous les phénomènes généraux qui résultent pour nous de la succession des jours et des nuits, et de la marche des saisons? quand Franklin prouvait l'identité du fluide électrique et de la matière fulminante, était-il un impie? Non, sans doute. Ceux qui s'abstiennent de vou- ' loir pénétrer les causes premières, qui les proclament inaccessibles à nos recherches, incompréhensibles, ineffables, ne méritent point d'être taxés d'impiété. Ce reproche s'appliquerait, sans doute, avec plus de fondement, à ces hommes qui veulent faire agir la force motrice de l'univers d'après leurs vues étroites, l'asservir à leurs rêves , à leurs passions , à leurs caprices ; qui , non contents de déterminer et de circonscrire ses attributs, veulent encore se rendre les interprètes de ses intentions; et loin d'interroger les lois de la nature, par lesquelles seules cette cause communique avec nous, veulent qu'on foule, pour ainsi dire, ces mêmes lois aux pieds, et vous somment, avec menaces, de préférer leur propre témoignage à la voix de l'univers.

DE LA SENSIBILITÉ. 3o3

Mais ces hommes eux-mêmes ne sont pas tou- |ours des impies, puisqu'il en est qui sont de bonne foi.

§ XL

Ce fut une entreprise digne de la philosophie du dix-huitième siècle, de décomposer l'esprit humain , et d'en ramener les opérations à un petit nombre de chefs élémentaires ; ce fut un véritable trait de génie , de considérer séparément chacune des sources extérieures de nos idées, ou de prendre chaque sens l'un après l'autre; de chercher à déterminer ce que des impressions simples ou multiples, analogues ou dissemblables, doivent produire sur l'organe pensant; enfin, de voir comment les perceptions comparées et combinées engendrant les jugements et les désirs.

Jusqu'à cette époque on avait pu faire d'utiles recherches sur l'art du raisonnement, indiquer les routes générales de la vérité , fixer les caractères auxquels on peut la reconnaître, et tracer les 'meilleurs moyens de la faire pénétrer dans les esprits; mais on n'avait encore, et peut-être on ne pouvait avoir aucune notion précise ni de la manière dont nous commerçons avec le monde extérieur, ni de la nature des matériaux de nos idées, ni de la série d'opérations par lesquelles les organes des sens et le cerveau reçoivent les impressions des objets, les transforment en sensations ou impressions perçues, et de ces der-

304 DES PllEMlÈRES DÉTERMINATIONS

nières composent tout le système intellectuel et moral II faut pourtant l'avouer, cette analyse qm a fait faire un si grand pas à l'idéologie est cependant encore incomplète ; elle laisse m'éme dans les esprits plusieurs idées fausses sur le caractère des fonctions du système sensitif et cérébra , sur le genre d'influence qu'elles éprouvent cle la part des autres fonctions organiques, sur es rapports nécessaires qui lient entre eux tous es mouvements vitaux, et les font résulter également, dans chaque espèce et dans chaque individu, de l'organisation primitive et de l'état actuel des diverses parties du corps. Les Mémoires précedents me paraissent avoir au moins préparé 1 examen de ces diverses questions. Ils peuvent je pense, suggérer des idées plus justes de 1 homme, considéré sous les deux points de vue du physique et du moral, dont tous les phénomènes se trouvent ainsi ramenés à un principe unique. Pour achever d'écarter les nuages, il me reste quelques observations à faire sur les belles analyses de Buffon, de Bonnet et de Condillac, ou plutôt sur une certaine fausse direction qu'elles pourraient faire prendre à l'idéologie, et (le dirai-] e sans détour? ) sur les obstacles qu'elles sont peut-être capables d'opposer à ses progrès.

Rien, sans doute , ne ressemble moins à l'homme, tel qu'il est en effet, que ces statues qu'on suppose douées tout à coup de la faculté d'éprouver distinctement les impressions attribuées à chaque

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sons en particulier; qui portent sur elles des ju-

enients, et forment en conséquence des déter- ■ nunations. Comment ces diverses opérations pourtfaient-elles s'exécuter, sans que les organes dont l'action spéciale ou le concours est indispensable à la production de l'acte sensitif le plus simple , de la combinaison intellectuelle et du désir le plus vague, se soient développés par degrés; sans que déjà, par cette suite de mouvements que la vie naissante leur imprime , ils aient acquis l'espèce d'instruction progressive qui seule les met en état de remplir leurs fonctions propres, et d'associer leurs efforts, en les dirigeant vers le

but commun ?

Rien ne ressemble moins encore à la manière dont les sensations se perçoivent, dont les idées et les désirs se forment réellement, que ces opérations partielles d'un sens qu'on fait agir dans un isolement absolu du système, qu'on prive même de son influence vitale, sans laquelle il ne saurait y avoir de sensation. Rien, surtout, n'est plus chimérique que ces opérations de l'organe pensant qu'on ne balance point à faire agir comme une force indépendante; qu'on sépare, sans scru-, pule, pour le mettre en action, de cette foule d'organes sympathiques dont l'influence sur lui n'est pas seulement très-étendue, mais dont les nerfs lai transmettent une grande partie des matériaux de la pensée, ou des mouvements qui contribuent

à sa production.

3o6 DES PREMIERES DÉTERMWATIONS

Nous savons qu'avant de voir le jour, le fœtus a déjà reçu, dans le ventre de la mère , beaucoup d'impressions diverses, d'où sont résultées en lui de longues suites de déterminations ; qu'il a déjà contracté des habitudes, qu'il éprouve des appétits, et qu'il a des penchants. Ces impressions et ces déterminations ne se trouvent point renfermées dans le cercle étroit d'un seul ou de quelques organes; elles n'appartiennent point à quel-, qu'un de ces foyers partiels de réaction , destinés à diriger des mouvements de peu d'importance. Après s'être graduellement formées dans certains systèmes généraux d'organes, elles sont devenues communes au système total. C'est d'elles que dérivent ces habitudes, ces appétits, ces penchants, dont la production ne peut être due qu'à l'action de tout l'organe nerveux, et dont l'ensemble constitue l'instinct primitif (j).

Au moment de la naissance, le centre cérébral a donc reçu et combiné déjà beaucoup d'impressions : il n'est point table rase, si l'on donne au sens de ce mot toute son étendue. Ces impressions sont, à la vérité , presque toutes internes; et, sans doute, il est table rase relativement à l'univers extérieur : car la connaissance qu'il en acquiert ne

(i) On verra plus bas pourquoi je l'appelle instinct primiUf. En effet, à des époques postérieures de la vie, on voit éclore de nouveaux penchants qui doivent être également rapportés à l'instinct.

peut être que le fruit des tâtonnements réitérés cr simultanés de tous les sens; et l'organe pensant n'est véritablement comme tel en relation avec cet univers, que lorsque les objets et les diverses sensations qu'ils occasionent deviennent pour le moi déterminés et distincts.

Mais il s'en faut beaucoup que les sensations, les déterminations et les jugements qui n'ont lieu qu'après la naissance, soient étrangers à l'état intérieur du fœtus. Un petit nombre de réflexions suffit pour faire sentir que cela n'est pas possible: 1° le caractère et le genre même des sensations tiennent à l'état général du système nerveux; car cet état est surtout ce qui différencie les espèces et les individus. 2° Les habitudes particulières dés différents organes, ou systèmes d'organes, liés par une étroite sympathie avec le cerveau, ne peuvent manquer d'influer sur ses fonctions ; le genre d'action qu'il éprouve de la part de ces organes, se rapportant toujours à leur manière de sentir et à celle d'exécuter les mouvements qui leur sont attribués par la nature. ^ La direction des idées, et même leur nature, sont toujours, jusqu'à certain point, subordonnées aux penchants antérieurs; et des classes nombreuses de jugements dépendent uniquement des appétits.

En un mot, les opérations de l'organe pensant sont toutes nécessairement modifiées par les déterminations et les habitudes générales ou particulières de l'instinct.

3o8 DES PREMIÈRES DÉTERMINÂT IONS

Et comment serait-il possible, en effet, que les penchants, même les plus automatiques de Vinstinct conservateur, n'influassent pas sur notre manière de considérer les objets, sur la direction de nos recherches à leur égard , sur les jugements que nous en portons ? Comment les appétits et les répugnances relatifs aux aliments n'auraientils aucune part, soit à la production, soit à la tournure d'une classe d'idées qui, surtout dans le premier âge, a certainement un degré remarquable d'importance ? Comment n'agiraient - ils pas encore sur l'ensemble des fonctions intellectuelles, en changeant, comme il est démontré qu'ils le font presque toujours, les rapports d'influence de l'estomac sur le cerveau? Enfin, comment les habitudes de tout le système sensitif celles des viscères ou des autres organes principaux, et le caractère de leurs sympathies avec le centre cérébral, demeureraient- ils étrangers à cette chaîne de mouvements coordonnés et délicats qui s'opèrent dans son sein pour la formation de la pensée ? Je n'entre point dans le développement de ces diverses considérations, ni de quelques autres qui s'y lient intimement : pour faire voir combien les unes et les autres sont concluantes, je crois suffisant de les indiquer. L'analyse détaillée et complète de l'état idéologique de l'enfant , avant que tous ses sens aient été mis simultanément en jeu par les objets extérieurs, n'est pas un de ces sujets qu'on traite en

passant : ce serait celui d'un ouvrage qui manque, et qui, d'après les données ci-dessus, présente peut-être maintenant moins de difficultés

Passons à la seconde proposition, sur laquelle ie dois encore quelques éclaircissements : je veux parler de l'impossibilité positive que jamais loteane particulier d'un sens entre isolément en action, ou que les impressions qui lui sont propres aient lieu, sans que d'autres impressions s y mêlent, et que les organes sympathiques y concourent. En voici la preuve en peu de mots.

Il est certain d'abord que le sens du tact, le type ou la source commune de tous les autres , prend toujours part , jusqu'à certain point , a leurs opérations; qu'il serait impossible, par exemple, de séparer entièrement les impressions que 1 œi reçoit comme organe de la vue, de celles dont il est affecté comme partie pourvue d'extrémités sentantes fort nombreuses. L'œil , le nez, l'oreille , indépendamment des sensations délicates qui leur sont particulièrement attribuées, jouissent dune merveilleuse sensibilité de tact : et quelques observations faites sur des aveugles -nés , à qm la lumière a tout à coup été rendue, portent à croire que, dans l'origine, son action sur l'œil ddtere peu de celle d'un corps résistant , par lequel la rétine se sentirait touchée dans tous les points de son expansion.

On sait que les sons résultent des vibrations de l'air; et ces vibrations, dans certains cas, peu-

3lO DES PHKMIÈRES DETERMINATIONS

vent devenir perceptibles pour les extrémités nerveuses de toute la superficie du corps. On sait également (et chacun peut l'avoir observé cent fois sur soi-même) que certaines odeurs fortes affectent la membrane pituitaire comme si leurs particules étaient armées de pointes aiguës, qu'elles y causent une véritable douleur. Et quant aux organes du goût, je crois tout-à-fait superflu de vouloir faire sentir qu'ils fournissent une nouvelle preuve : les impressions savoureuses sont toutes, en effet, évidemment tactiles, c'est-à-dire toutes liées à l'action physique et directe des aliments ou des boissons , qui s'appliquent aux papilles de la langue et du palais.

Mais, outre ce lien général qui entretient des correspondances continuelles entre tous les sens leurs organes peuvent se trouver unis par des relations plus particulières et plus intimes; conséquemment leurs fonctions respectives peuvent devenir plus spécialement dépendantes les unes des autres. Le voisinage, les communications immédiates, les connexions anatomiques des organes du goût et de ceux de l'odorat, ne sont pas les seuls rapports qui rapprochent ces deux sens et les confondent, en quelque sorte, dans les considérations physiologiques les plus triviales : d'autres rapports moins matériels unissent encore les sensations qui leur sont propres, bien que trèsdifférentes par la nature de leurs causes , et trèsdistinctes par leurs caractères ou par les effets

DE LA SliNSIBILITÉ. 3l '

ail'elles produisent sur tout le système. D'ailleurs, ces sensations se mêlent d'une manière remarquable ; elles se dirigent , s'éelairent , se modifient , et peuvent même se dénaturer mutuellement. Lodorat semble être le guide et la sentuielle du gout; le gov.t, à son tour, exeree une puissante tnfluence sur l'odorat. L'odorat peut isoler ses fonctions de celles du goût; ce qui plait à l'un ne pla.t pas toujours également à l'autre : mais comme les aliments et les boissons ne peuvent guère passer par la bouche sans agir plus ou moins sur le nez. Soutes les fois qu'Us sont désagréables au gout ils le sont bientôt à l'odorat; et ceux que 1 odorat avait d'abord le plus fortement repousses finissent par vaincre toutes ses répugnances , quand le goût les désire vivement.

lour ne pas multiplier les exemples du même genre qui se présentent eu foule, je me borne a une seule observation , la plus importante par sa généralité. Ce n'est pas sans doute la même chose pour un sens en particulier de recevoir isolement les impressions des corps qui viennent agir sur lui, ou de les recevoir de concert avec un ou plusieurs des autres sens, c'est-à-dire , simultanément avec les impressions que ces mêmes corps peuvent leur faire éprouver. Par exemple , lorsque Condillac fait sentir une rose à sa statue , dans l'hypothèse donnée , la sensation se borne a 1 odorat ; elle n'est accompagnée d'aucune impression étrangère : il peut donc dire avec vérité que

3l2 DES PREMIÈRES DJîTERMIWATIONS

smne déifient, par rapport à elle-même, odeur de rose, et rien de plus; et cette expression, non moins exacte qu'ingénieuse, rend parfaitement la modification simple que le cerveau doit subir dans ce moment. Mais si, au lieu de cet isolement partait ou l'on place ici l'odorat, nous le considérons agissant, comme il agit presque toujours dans la réalité de concert avec l'ensemble, ou du moins avec plusieurs des autres sens; si tandis qu'il reçoit 1 impression de l'odeur de la rose, la vue reçoit celle de ses couleurs, de sa forme agréable, de celle de la main qui l'approche ; si l'oreille entend les pas ou la voix de l'homme qui tient la fleur, croit- on que la perception et le jugement du cerveau se borneront à ce que Condillac suppose? Et puisqu'il est reconnu que le jugement altère ou rectifie les sensations, pense-t-on que celle de 1 odeur de rose n'ait pas acquis un nouveau caractère par le concours des autres sensations simultanées ? Enfin , si le désir rappelle la fleur qui s'éloigne, et qu'elle ne revienne pas; si lorsque le désir n'existe plus , elle reparaît , et Je ces a ternatives se répètent assez fréquemment pour laisser des traces bien nettes dans le cerveau, ne yoilà-t-il pas un ensemble de données dou parait devoir résulter la connaissance ou lidee des corps extérieurs (i) ? Et quoique la ré-

(0 Quoicjuej'aie quelque penchant à croire que les choses se passent ainsi, je n'ose prononcer définitivement sur cette

DE LA SENSIBILITÉ. 3l3

sistance au désir ne soit pas ici la résistance physique au mouvement voulu, n'est-elle pas suffisante, surtout se trouvant jointe à plusieurs sensations collatérales de différents genres, pour que le moi s'en forme les deux idées distmctes, de lui-même et de quelque chose qui n'est pas lui?

A coup sûr, la statue, même en ne la considérant de cette manière que sous le seul rapport des sensations reçues par l'odorat , n'est plus dans le réel ce qu'elle doit être dans la supposition de Condillac, simple odeur de rose. Ainsi, par cela seul que les sens ne reçoivent point des impressions isolées, et qu'ils n'agissent point séparément les uns des autres, ils sont dans une dépendance réciproque continuelle; leurs fonctions se compliquent et se modifient, et les produits des sensations propres à chacun d'eux prennent un caractère résultant de la nature et du degré proportionnel de cette influence, à laquelle ils sont respectivement soumis.

Mais il y a plus. Des sympathies particulières lient les organes de chaque sens avec divers autres organes dont ils partagent les affections, et dont l'état influe sur le caractère des sensations qui leur sont propres. Plusieurs maladies du système nerveux , quelques-unes même qui portent uniqueimportante question; mon collègue, le sénateur Tracy, est d'une opinion contraire, et son autorité est du plus grand poids à mes yeux.

3l4 DES PREMIÈRES DÉTERMINATIONS

ment sur l'estomac et sur le diaphragme, sont capables de dénaturer les fonctions de l'ouïe jusqu'au point d'altérer tous les sons , d'en faire entendre qui n'ont aucune réalité, ou de produire une surdité complète. Les viscères abdominaux influent aussi très-puissamment sur les opérations de la vue. Un grand nombre de maladies des yeux dépendent de matières nuisibles introduites ou accumulées dans le canal alimentaire : quelques affections hypocondriaques, et différents désordres de la matrice et des ovaires , paralysent momentanément le nerf optique, et causent une cécité passagère. Nous avons fait remarquer ailleurs que l'odorat et les organes de la génération ont entre eux des rapports sympathiques particuliers : mais entre le canal intestinal et l'odorat les rapports ne sont ni moins étroits , ni moins étendus; et si divers états maladifs des organes de la digestion peuvent dénaturer les impressions des odeurs, plusieurs maladies du bas -ventre abolissent entièrement la faculté de les recevoir. Quant au goût, personne n'ignore que sa manière de sentir est entièrement subordonnée à la conscience de bien-être ou de malaise général, surtout au sentiment qui résulte de l'état de l'estomac et des autres parties directement employées à la digestion; état qui le dirige ordinairement avec sûreté pour le choix et la quantité des aliments , pourvu que l'imagination ne vienne pas égarer cet heureux instinct.

DE LA SENSIBILITÉ. 3l5

Observons encore que chaque sens, ne pouvant entrer en action qu'en vertu de l'action préalable de tous les systèmes généraux d organes, et s'y maintenir qu'en vertu de leur action simultanée, il se ressent toujours nécessairement de leurs habitudes , et partage plus ou moins leurs affections les plus ordinaires. Ainsi , le degré de sensibiUté du système sensitif , et ses rapports de balancement avec le système moteur, influent beaucoup sur le caractère des impressions reçues par chaque sens en particulier. C'est par cette circonstance , autant et plus peut-être qu'à raison de l'état direct de l'organe mis en jeu, qu'elles sont fortes ou faibles, vives ou languissantes, durables ou fugitives. Ainsi, la marche de la circulation et les habitudes du système sanguin impriment aux sensations différents caractères, dont on chercherait en vain la cause dans les dispositions particulières du sens auquel elles appartiennent : une légère différence dans la simple vitesse du cours des humeurs suffit pour éclaircir ou troubler, aviver ou émousser toutes les sensations à la fois.

Observons enfin que tous les organes des sens n'exercent leurs fonctions spéciales que par des relations directes et continuelles avec le cerveau; qu'ils se ressentent les premiers des changements qui peuvent survenir dans ses dispositions , et que son état est la circonstance la plus capable de modifier et même d'intervertir entièrement l'ordre et le caractère des sensations.

3l6 DES PREMIÈRES DETERMINATIONS, CtC.

Je ne vais pas plus loin : des preuves nouvelles ajouteraient peu de force à ce qui vient d'être dit. Nous pouvons donc conclure avec toute assurance que la bonne analyse ne peut isoler les opérations d'aucun sens en particulier de celles de tous les autres; qu'ils agissent quelquefois nécessairement, et presque toujours occasionellement, de concert; que leurs fonctions restent constamment soumises à l'influence de différents organes ou viscères , et qu'elles sont déterminées et dirigées par l'action plus directe et plus puissante encore des systèmes généraux, et notamment du centre cérébr.al.

Ces considérations ouvrent pour l'étude de l'homme des routes entièrement nouvelles ; elles indiquent avec plus d'exactitude les sources d'où naissent et la manière dont se produisent les premières déterminations, les premières idées, les premiers penchants : en un mot, toutes les observations ci -dessus forment, réunies, le programme et comme le résumé d'un nouveau traité des sensations , qui , s'il était exécuté dans le même esprit avec tous les développements nécessaires, ne serait peut-être pas moins utile dans ce moment aux progrès de l'idéologie que le fut dans son temps celui de Condillac.

DE l'instinct.

De V Instinct.

Les détails dans lesquels je suis entré précédemment touchant les appétits instinctifs qui se développent avant que le fœtus ait éprouvé 1 action de l'univers extérieur, me permettent de glisser rapidement sur ce qui me reste encore à dire de l'instinct en général.

Nous avons vu que les éléments ou les matériaux dont les substances animales se composent, ne sont eux-mêmes que des combinaisons particulières produites par la tendance continuelle de toutes les parties de la matière les unes vers les autres. Nous avons vu, par suite, que l'organisation résulte des tendances nouvelles que ces matériaux acquièrent en se formant; et qu'à mesure que les combinaisons se multiplient , ils suivent d'autres lois d'arrangement, ils acquièrent d'autres propriétés ; enfin , qu'il se manifeste d'autres affinités particulières, d'où naissent, à leur tour, de nouvelles séries de phénomènes qui paraissent n'avoir plus aucun rapport avec ceux des combinaisons élémentaires antérieures. C'est ainsi que la tendance vive de l'acide nitrique vers la potasse ne se montre ni dans l'azote, ni dans l'oxygène, et que les propriétés des différents éthers n'existent ni dans l'alcool, ni dans leurs acides respectii^.

DE l'instinct.

La nature de toute combinaison dépend sans doute de celle de ses éléments ; mais elle dépend aussi de leur proportion réciproque et des circonstances dans lesquelles ils se sont confondus. Ces circonstances suffisent même assez souvent pour dénaturer entièrement les résultats. Si , par exemple, le soufre incomplètement saturé d'oxygène développe un acide odorant et volatil, le même soufre et le même oxygène, unis à parfaite saturation, forment un acide pesant, fixe, et presque sans odeur. Par exemple encore, certames circonstances particulières et différentes dans lesquelles l'oxygène et l'azote se combinent suffisent pour leur faire produire tantôt de l'acide nitrique, ou nitreux, tantôt de l'air atmosphérique pur.

Nous avions reconnu déjà par nos recherches sur la physiologie des sensations , et nous venons d'étabhr sur de nouvelles preuves, que l'action du système nerveux, comme organe de la sensibilité et comme source des mouvements vitaux, consiste en ce que les impressions réçues par les extrémités sentantes se réunissent dans un point central , et que de là , par une véritable réaction , partent les déterminations analogues et subséquentes qui doivent mettre en jeu toutes les parties que ce même point central retient dans sa sphère d'activité. Nous avons constaté , de plus , que, dans le système animal, il peut exister primitivement, ou se former par l'effet des habitudes postérieures de

DE l'instinct. 3i9 la vie, un nombre plus ou moins grand de ces centres nerveux qui, quoique liés et subordonnés au centre commun, ont leur manière de sentir propre , exercent leur genre d'influence , et restent souvent isolés dans leurs domaines respectifs, soit par rapport aux impressions reçues, soit par rapport aux mouvements exéfcutés : et nous avons en même temps vu que dans le centre commun la réaction prend le caractère de la volonté ; que là, par conséquent, réside le moi; que si tous les organes peuvent agir sur lui suivant leur degré d'importance, les déterminations qui se forment dans son sein les embrassent tous , ^t se rapportent à leurs diverses fonctions et à leur état particulier. Enfin , après avoir observé que les différents systèmes d'organes et les besoins qui leur sont relatifs ne se développent pas tous à la fois, mais d'une manière successive et graduelle, que les appétits , nés de ces besoins , ou qui ne sont que ces mêmes besoins en action , se forment nécessairement dans un ordre successif; nous avons vu naître et se confirmer chaque tendance instinctive avec le système d'organes auquel elle appartient plus particulièrement , d'abord celle de conservation, ensuite celle de nutrition, qui s'y lie de la manière la plus étroite, et, en dernier lieu,, celle de mouvement, qui se coordonne bientôt avec les deux autres : et, comme nous avons rapporté tous les besoins, qui ne peuvent être pour nous distincts des facultés, aux affinités animales

^^'O l'instinct.

que chaque combinaison (i) nouvelle fait éclore nous avons pu, sans sortir des faits physiologiques les plus certains, et des analogies directes que nous offrent les lois communes à toutes les parties de la matière, nous faire une idée claire et simple de l'animal vivant , sentant et voulant, tel qu'au sortir de l'œuf ou du ventre de sa mère il arrive à la lumière du jour. Or, c'est de la mémi manière, c'est exactement par la même série d'o pérations que se forment, dans la suite, ses jugements touchant les divers objets de l'univers extérieur, les appétits ou les passions que ces jm gements font naître en lui , et les déterminations? qu'il conçoit en vertu de ces passions ou de ces< appétits ; je veux dire que les impressions reçues? par les extrémités nerveuses dont se composenti les organes directs des sens, transmises au centre cérébral , y prodiiisent des réactions et des déterminations conformes à leur nature, de la même' manière que les impressions qui viennent des extrémités internes, et qui jusqu'alors ont été presque les seules qu'aient reçues les centres partiels et le cerveau (2).

(1) Il ne faut pas croire que ces combinaisons n'aient lieui que pendant la formation de l'animal , ou dans les premiers • temps de la vie : il peut s'en faire chaque jour de nouvelles, jusqu'à la mort définitive.

(2) Je crois inutile d'ajouter que les impressions reçues par les sens se conforment elles-mêmes aux habitudes instinctives

DE l'instinct. 32Î

Il y a cependant ici, quant aux résultat^, une différence sensible à observer. Comme le moi réside dans le centre commun , toutes les opérations qui ne sortent point du domaine des centres partiels ne peuvent produire ni jugement aperçu, ni volonté sentie : et, comme les impressions qui viennent au cerveau des extrémités nerveuses internes sont loin d'être aussi distinctes, et de pouvoir être rangées et classées aussi méthodiquement, que celles qui lui sont transmises par les organes des sens proprement dits, les premières et tous leurs produits ont toujours, et Ton sent bien qu'elles doivent avoir en effet , quelque chose de plus confus et de plus indéterminé.

Les premières tendances et les premières habitudes instinctives sont donc une suite des lois de la formation et du développement des organes: elles appartiennent particulièrement aux impressions internes et aux déterminations que ces dernières occasionent dans tout le système animal. Celles qui se forment aux époques subséquentes de la vie se ressentent beaucoup plus du mélange et de l'influence des impressions relatives à l'univers extérieur, lesquelles sont recueiUies par les sens; mais c'est toujours à l'état des ramifications nerveuses distribuées dans le sein des viscères et des organes principaux, c'est quelquefois aux dispo-

antérieures, et qu'elles sont encore modifiées par les impres- • sions internes actuelles.

DE l'iNSTIJVCT.

sitions intimes du système cérébral lui'- même qu elles doivent leur naissance : et toujours elles conservent quelque empreinte de ce caractère vague qui montre qu'elles sont peu dépendantes du jugement et de sa volonté.

§ II

Dans la première classe de ces habitudes ou de^ ces détermmations, il faut évidemment ranger celles qui se manifestent au moment même où 1 animal voit le jour. Ainsi le cailleteau ou le perdreau qui, traînant encore l'œuf dont il vient de sortir, court après les grains et les insectesle chat et le chien, qui cherchent, les yeux encore fermés, la mamelle de leur mère; le canneton, qui s'achemine vers l'eau sitôt qu'il la sent et qui s'y jette sitôt qu'il l'aperçoit, malgré les cris ' d une mere adoptive, d'espèce différente, qui l'avertit avec anxiété du danger qu'elle y croit voir pour lui; la petite tortue, toute humide encore des flmdes de l'œuf dont elle s'échappe à peine qui se dirige sur-le-champ vers la mer, en prend le chemin, le suit sans détour, le reprend vin-t fois, même à de grandes distances, et de quelque coté qu'on lui tourne la tête : tous ces phénomènes appartiennent aux déterminations primitives; ils découlent des lois de l'organisation et de l'ordre de son développement. Peut-être faut- il aussi ranger dans la même classe certains autres

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