Oeuvres complètes de Cabanis [electronic resource]
Ce n'est pas une relation que je suis en état de faire, ou des matériaux que je puis rassembler pour l'histoire : ce sont des tableaux dont je ne saurais soulager mon imagination qu'en me les retraçant encore ; ce sont des sentiments dont je suis oppressé, que j'ai besoin de répandre; c'est ma juste douleur dont je cherche à me nourrir. Lecteur, vous ne trouverez ici que l'exactitude des faits , et la vérité des impressions qui m'en restent pour toujours.
Pardonnez les détails médicaux où j'entrerai sur la maladie qui vient de ravir à l'humanité l'un de ses plus zélés bienfaiteurs. Quand il n'en résulterait aucune connaissance utile pour l'art de guérir, des souffrances si funestes seraient encore intéressantes à décrire : et l'on voudrait connaître les particularités du traitement par lequel on a tenté sans succès d'en prévenir la terminaison déplorable.
Je reviens sommairement sur l'origine de mes liaisons avec Mirabeau , et sur l'époque à laquelle il me confia le soin de veiller sur sa santé.
Ce fut le i5 juillet 1789, que je le vis pour la première fois. J'avais été témoin la veille, dans la journée , des grands mouvements qui agitaient alors la capitale. J'avais appris le soir la prise de la Bastille , et les circonstances sanglantes qui précédèrent ou qui suivirent cette expédition.
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IjCS troupes, pour le renvoi desquelles venait de paraître cette adresse éloquente , digne d'être ])lacée à côté des plus beaux morceaux de la littérature ancienne ; les troupes environnaient encore Paris et Versailles. Tous les bons citoyens n'attendaient pas sans inquiétude le parti qu'allait prendre Louis XVI. Son caractère connu devait rassurer : mais les voiles sombres qui semblaient répandus sur l'empire , et les orages qui s'amoncelaient de toutes parts, remplissaient les ames d'une défiance involontaire. Dans les agitations que tant de grands événements m'avaient communiquées, je volai à Versailles pour m'informer par moi-même de la situation des affaires, et du sort de quelques amis qui ne pouvaient pas être les derniers en péril si l'Assemblée nationale s'y trouvait réellement. Le matin , Mirabeau avait parlé plusieurs fois , et toujours avec un grand effet. C'est ce jour-là même qu'il avait dit ces belles paroles : Henri IV faisait entrer des vivres clans Paris assiégé et rebelle ; et des ministres pervers interceptent maintenant les convois destinés pour Paris affamé et soumis. Au moment où j'arrivai, le roi venait , suivant son expression , se réunir à son peuple, et donner le signal de la paix à la France. Il fut reçu comme un père au milieu de sa famille qui croyait l'avoir perdu.
Quand il fut sorti , j'entrai dans l'enceinte des députés. La plupart d'entre eux ignoraient ou ne
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savaient qu'imparfaitement ce qui s'était passé la veille à Paris : j'avais plusieurs nouvelles importantes à leur apprendre. Mirabeau me suivait des yeux , tandis que je parlais à cinq ou six de ses collègues : il demanda mon nom à Garât le jeune et à Volney, tous deux mes amis intimes : et comme il avait vu ce nom au bas de quelques morceaux de littérature , échappés à ma première jeunesse , il m'aborda avec l'intérêt qu'il ne manquait jamais de témoigner à toutes les personnes auxquelles il supposait des talents, ou même seulement de l'instruction. Je date de ce moment ma connaissance avec lui : quoique j'aie depuis été fort long-temps sans presque le rencontrer , je ne l'ai jamais perdu de vue. Les avances amicales qu'il m'avait faites se sont retracées souvent à ma mémoire; et, de son côté, il m'a dit plusieurs fois lui-même que cette en-^ trevue lui avait laissé des traces , et qu'il faisait remonter jusque-là l'époque de notre amitié.
A l'ouverture de l'assemblée il avait la jaunisse. Les travaux immenses qu'exigeait le début des affaires ne lui permettaient pas d'employer les remèdes convenables. Par une confiance aveugle dans la force de sa constitution herculéenne , ou par une sorte d'insouciarice de lui-même et de la vie, il négligea cet état qui ne devait pas être négligé. Dans le courant de l'été de 1789, la nature tenta plusieurs efforts; la fièvre s'établit à différentes reprises : mais le malade ne fit rien ,
soit pour la modérer, soit pour en rendre la solution avantageuse. On se rappelle qu'il traita plusieurs questions importantes dans de véritables accès de fièvre : et les profondes combinaisons de son esprit ne s'en ressentaient pas plu§ que la vigueur de son éloquence. Le seul remède dont il fît usage était une abondante boisson de limonade, dans laquelle il ajoutait de petites quantités d'eau de la côte pour maintenir l'activité de son estomac.
L'été et l'automne se passèrent dans une situation physique qui n'était pas un état de maladie bien caractérisé , mais qui , cependant , était fort éloignée de l'état sain. L'Assemblée nationale vint à Paris. La salle de l'archevêché qu'elle occupa pendant quelque temps, était extrêmement incommode. Celle qu'elle occupe depuis l'est un peu moins : mais dans l'une et dans l'autre l'air a toujours été fort mauvais. La salle du manège a long-temps manqué de cheminées pour l'évacuation de l'air corrompu, et de tuyaux inférieurs pour son renouvellement. Les membres les plus robustes de l'assemblée se ressentaient du passage brusque d'un local vaste et bien aéré , dont la belle saison avait permis d'ailleurs de laisser toujours les ouvertures libres , à ces- salles humides, étroites, où l'hiver forçait de tenir habituellement des grands poêles allumés, et de clore avec soin les portes et les fenêtres. Il est difficile de respirer un air plus insalubre. L'estomac et les
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yeux en étaient principalement affectés. Les ophtalmies et les larmoiements furent épidémiques , non - seulement parmi les députés , mais aussi parmi les spectateurs curieux qui suivaient leurs séances avec quelque assiduité.
Mirabeau fut attaqué d'une ophtalmie rebelle dont tous les secours de l'art mitigèrent à peine les accès, et dont ils ne purent prévenir les récidives. Il passa l'hiver dans les remèdes; et plusieurs fois , il fut obligé de porter un bandeau sur les yeux. Vers le printemps, après l'applicacation de plusieurs vésicatoires aux parties supérieures, il parut sous l'oreille droite une glande assez considérable qui s'étendait vers la face antérieure du cou.
Je ne fais pas l'histoire du traitement qui fut employé par un oculiste de réputation (i) et par des médecins habiles. Je n'y pris aucune part : je n'eus pas même occasion de le suivre et d'en observer les effets. Tout ce que je sais , c'est que la santé de Mirabeau parut alors se dégrader au point d'inquiéter ses amis. Volney m'en parla plusieurs fois avec un vif intérêt. Je lui communiquai les réflexions et les conjectures que ses récits me faisaient naître. Il en fit part au malade, qui désira de me voir, et qui me demanda sur-le-champ un rendez-vous.
(i) Cet oculiste était le citoyen Chamsern, devenu beaucoup plus célèbre depuis cette époque (an XI).
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Le malade commença par me faire succiuctemeiit l'histoire physiologique de sa vie. Sa jeunesse avait été très -saine et très - vigoureuse. A l'exception du temps qu'il avait passé dans le donjon de Vincennes, pendant lequel son estomac s'était considérablement dérangé, la douleur, la maladie , les incommodités même , semblaient s'être imposé la loi de respecter des années et des travaux dont la patrie devait un jour recueillir tant de fruits précieux. Cependant, par la suite d'une vie agitée, et, puisqu'il faut en convenir;, par l'effet de nombreuses et graves erreurs de régime , ses entrailles s'étaient affaiblies. Il y éprouvait souvent des douleurs sourdes. Ses jambes s'engorgeaient de temps en temps. TiCS bras et la poitrine étaient attaqués par intervalles d'un rhumatisme vague , qui n'occasionait pas des souffrances aiguës , mais qui ne se terminait aussi par aucune crise complète. Enfin l'œil gauche , depuis quelques années , offrait des indices légers et fugitifs de l'affection plus profonde dont il était menacé pour l'avenir. Ces divers accidents se succédaient sans période fixe, et se balançaient réciproquement. Il était aisé de sentir qu'ils étaient hés l'un à l'autre, et qu'ils tenaient à la même cause : mais jamais il ne s'en montrait plusieurs à la fois; un seul tenait lieu de tous : et les forces s'exerçaient pendant ce temps , avec leur énergie naturelle , dans tous les organes libres.
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On voit clairemeiit qu'il existait une hunieur sans caractère bien déterminé, humeur que l'action (le la vie tendait à chasser du corps, et qui cherchait à s'échapper par différents émonctoires.
Assez long-temps avant la convocation de l'Assemblée , Mirabeau avait eu une colique violente. Cette maladie fut jugée si éminemment inflammatoire , qu'on lui tira , dans l'espace de deux jours, plus de vingt poèlettes de sang. Ses forces extraordinaires avaient jusque-là conservé toute leur intégrité. Mais, dès lors , il y sentit un déchet considérable; et, comme il le disait lui-même, cette époque fut pour lui celle du passage de l'été à l'automne.
J'ai dit qu'un état semi -douloureux des en^trailles, une affection rhumatique mal prononcée, une affection plus légère encore des yeux , et surtout de l'œil gauche, enfin le gonflement des jambes, paraissaient et disparaissaient chez lui alternativement , de manière qu'il n'était jamais sans l'une de ces incommodités. Aucune n'était grave : la dernière était la moins grave de toutes; aussi la regardait- on comme une crise : et ses amis , sans le concours d'aucun médecin , cherchèrent plus d'une fois à la produire par art.
Dans le temps que la convocation se préparait à Paris, et que l'opinion, comme un torrent irrésistible , entraînait le gouvernement dans la direction qu'elle venait de prendre elle-même, Mirabeau faisait en Provence la révolution. Ses
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écrits , ses discours , ses lettres , ses moindres billets, jetaient les germes féconds de l'esprit public. Toutes ses pensées , toutes ses démarches se dirigeaient vers un seul but : et ce but, digne de son ame , était une gloire immortelle fondée sur les services qu'il se jugeait capable de rendre à son pays, àu milieu des travaux assidus auxquels il se livra, des agitations où cette circonstance décisive le tint pendant quelques mois , des combats interminables qu'il eut à soutenir dans les assemblées de la noblesse, sa santé ne resta pas aussi ferme que sa téte et son courage.
Pour écrire ces protestations éloquentes , où la raison prend tout le caractère de la passion , mais où la véhémence n'est fondée que sur la justice et la vérité, Mirabeau fut obligé de passer plusieurs nuits sans sommeil : et des journées employées en discussions orageuses , en négociations, en mouvements de tout genre, étaient peu propres à calmer le désordre que l'état de son ame imprimait à ses humeurs. C'est alors que se déclara pour la première fois une véritable ophtalmie , dont il n'avait encore eu que les annonces; ophtalmie qui s'est renouvelée à différentes époques , et dont ni la cause , ni les effets n'ont jamais été complètement détruits.
Tel est en abrégé l'historique des phases par lesquelles avait passé cette sanlé, jadis si vigoureuse, lorsqu'il réclama mes conseils : voilà ce qu'il me dit lui-même, ou ce que je recueillis
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lies personnes qui le voyaient le plus habituellement, entre autres de son valet de chambre, qui le servait avec zèle, et qui mettait trop d'intérêt à cet excellent maître, pour n'avoir pas fait sur son état beaucoup d'importantes observations. Quelques membres de l'Assemblée m'assuraient d'ailleurs que , depuis deux ou trois mois , Mirabeau ne jouissait pas sans effort de toute l'activité de sa téte, et que cet esprit si fertile dans les détails, si prompt à faire des combinaisons sans nombre, marchait souvent avec une lenteur pénible, ou même cherchait en vain quelquefois et ses idées, et ses expressions. Comme des travaux d'un genre différent ne me permettaient pas de suivre l'Assemblée , il fallut recueillir à cet égard les remarques d'autrui, me réservant le droit déjuger par moi-même, quand j'aurais observé par moi-même.
Voici maintenant ce que j'aperçus, soit au premier coup - d'œil , et d'après les réponses qui furent faites à mes premières questions ; soit à la suite de quelques essais de remèdes et de plusieurs examens réfléchis.
La glande, qui s'était gonflée au col, conservait un volume considérable. Quand elle paraissait diminuer, ou se ramollir, l'œil gauche devenait plus malade; quand l'œil se rapprochait de l'état sain , elle redevenait ou plus grosse , ou plus dure, et toujours un peu douloureuse. Je jugeai de là qu'il y avait un rapport intime entre
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ces deux centres d'irritation , entre ces deux rendez-vous des humeurs altérées. Je crus voir de plus, que le foyer de l'ophtalmie était dans la glande; et, quoique je n'eusse pas osé soutenir que ce foyer existait déjà lors de la première attaque qui avait eu lieu en Provence, je ne doutais nullement que les attaques actuelles, ou plutôt que la perpétuation de la dialhèse ophtalmique ne lui fût due entièrement.
Les sueurs abondantes auxquelles le malade était habitué , et que cette habitude lui avait rendues nécessaires , avaient diminué considérablement par le défaut d'exercice : elles s'étaient même presque entièrement supprimées , à la suite de bains chargés de sublimé corrosif, dont il avait fait usage. Toute l'habitude du. corps était devenue languissante et lourde : les forces avaient décliné rapidement ; la couleur du visage était mauvaise; l'estomac ne digérait plus avec la même activité ; l'ame commençait à se livrer à la méiancolie , et l'esprit au découragement. L'idée d'une mort prochaine, et les préparatifs de ce dernier passage , avaient remplacé les projets des plus grands travaux et les espérances d'une ambition qui sentait ses forces , et qui n'aspirait à se trouver sur un grand théâtre , que pour répandre d'incalculables bienfaits sur l'espèce humaine. Enfin les jouissances même de la gloire , dont cette imagination passionnée avait toujours fait