‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 2 sur 65 · SUR LA M A L A U 1 K )•: T LA M O R T · texte numérisé non relu

SUR LA M A L A U 1 K )•: T LA M O R T

son idole , ne s'offraient plus à elle avec les mêmes couleurs et le même charme.

On avait placé des vésicatoires sur différents points, dans le voisinage de la tête; et c'est après leur usage que la glande s'était développée. On avait ouvert un cautère du côté de l'œil malade : et sans qu'il en fût résulté d'amélioration sensible pour cet organe , les forces générales avaient souffert ; la langueur du corps était augmentée. Ces moyens , dont je suis très-éloigné de vouloir censurer l'application , car peut-être les aurais-je tentés moi-même; ces moyens, dis-je, n'avaient point opéré le bien qu'on pouvait en attendre. Mais de plus , ils avaient causé des désordres qu'on n'avait pas dû redouter. Comme tous les évacuants dont l'action se dirige mal, au lieu de soulager la nature de son fardeau, au lieu d'enlever les obstacles qui rendaient ses tentatives infructueuses , ils la privaient d'une précieuse j)ortion de la substance nourricière : ils déterminaient une chaîne de faux mouvements, dont la répétition ruinait la force vitale , et qui traînaient à leur suite un épuisement d'un genre particulier, dont tous les praticiens exercés ont vu plus d'un exemple.

Les vésicatoires avaient été déjà supprimés , non-seulemeut sans désavantage pour le malade, mais même avec un succès frappant. Un médecin de Provence en avait, avec raison peut-être,

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désapprouve l'emploi, ainsi que celui du cautère: ii paraissait approuver, au contraire, la suppression de ce dernier, que le malade désirait ardemment. J'y consentis sans répugnance : mais l'évacuation qui se faisait par cette voie avait besoin d'être remplacée. Il fallait lui faire perdre son caractère énervant et vicieux : je voulais la rendre utile; je voulais qu'elle fût dépurante et critique, sans affaiblir, sans porter aucun -désordre dans les fonctions vivantes. Une seule issue ne suffisait pas pour cela : je sentis qu'il était nécessaire de ranimer à la fois toutes les sécrétions , de solliciter l'action de tous les couloirs, de veiller à l'intégrité d'énergie de tous les viscères principaux. En conséquence, j'employai, tour à tour, les bains tièdes , les sudorifiques doux , associés aux diurétiques, les fondants, les purgatifs par épicrase, les eaux minérales dépurantes et toniques. Au bout de peu de jours, le retour des forces, le perfectionnement des digestions, l'activité rajeunie, la couleur ranimée du visage, le sentiment d'une plus grande vie et beaucoup de bien-être, me firent voir que j'avais rencontré juste. Ce mieux si marqué dura pendant toute la fin de l'été et dans le commencement de l'automne : il ne fut troublé par luil accident, quoique le malade restât peu fidèle au régime dont nous étions convenus.

Vers les derniers jours d'octobre, ou vers les premiers de novembre , Mirabeau eut une colique

très- douloureuse , causée par plusieurs verres d'eau à la glace. Cette colique le saisit entre minuit et une heure. Toute sa maison le crut empoisonné. Comme il fallait du temps pour venir me chercher à Auteuil , et que les douleurs ne laissaient pas de relâche , le malade fit appeler le médecin provençal indiqué ci-dessus. Ce médecin le mit d'abord dans le bain , et lui donna bientôt après un vomitif. Le vomissement entraîna beaucoup de bile, et avec elle la colique elle-même, du moins en très-grande partie. Le jour suivant le malade garda le lit. Le surlendemain il était sur pied , se souvenant à peine des souffrances qu'il avait éprouvées trente heures auparavant.

A mesure que la saison devenait plus froide , les sueurs, qui n'avaient été soutenues que par des moyens artificiels , diminuaient sensiblement : je sentis qu'il fallait y suppléer. J'employai pour cela, de temps en temps, les eaux salines purgatives; et dans les intervalles, je continuai l'emploi des fondants. .

Au commencement d'octobre , j'avais fait faire des frictions mercurielles sur la glande. Leur effet avait été très -prompt: la glande s'était fondue aux trois quarts ; et des purgatifs répétés et doux avaient successivement entraîné les produits de de cette fonte. Le malade continuait à se trouver beaucoup mieux : les forces étaient entières, les facultés intellectuelles plus actives et plus fennes que jamais.

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L'entrée de l'hiver n'apporta presque aucun changement à sa situation. Il jouissait de toutes ses forces physiques et morales : mais malheureusement, il en jouissait trop pour un homme qui respirait si rarement le grand air, et dont l'exercice ne réparait plus les fautes diététiques. Il faut bien l'avouer, puisque rien n'est d'ailleurs si notoire , personne ne s'est joué de sa santé d'une manière plus imprudente.

Avant la convocation des états-généraux , Mirabeau menait la vie d'un homme de lettres fort assidu : mais il menait en même temps la vie la plus active. Il compensait par un exercice violent et continuel ses grands travaux de cabinet; et moyennant ce mélange, sa forte constitution ne s'était jamais ressentie d'aucun excès : il n'y en avait point, en quelque sorte, pour lui.

Du moment que l'Assemblée eut ouvert ses séances , il n'en fut plus de même. A dater de cette époque , le seul exercice de Mirabeau consistait dans le trajet de sa demeure à la salle ; et même depuis la translation de l'Assemblée à Paris , il ne faisait guère ce court chemin qu'en voiture. Or, voilà la seule chose qu'il eût changée daus son genre de vie. Il n'avait pas voulu sentir que dès lors il n'était plus le même homme, et qu'il ne lui était plus permis de hasarder ce dont il n'avait plus le moyen de réparer les inconvénients, ou de prévenir les suites fâcheuses. Mon amitié l'a toujours trouvé docile et fidèle

sur tous les points , excepté sur celui-là. L'attachement des personnes auxquelles il avait donné son cœur, ses espérances et ses projets de travail, la noble ambition dont il était animé, l'amour de la gloire , l'image même du bien qu'il pouvait faire à ses semblables; rien n'arrêtait dans ses désirs cet homme impétueux, qui se sentait immortel par trop de points pour se croire sujet aux lois, communes des infirmités et de la îTiort. Pourquoi faut-il donc que de si rares talents, cette hauteur d'ame, cette énergie et cette sensibilité, tiennent au même principe qui produit les grandes erreurs? Pourquoi des hommes, divins à tant de titres, ne le sont-ils point encore par la sagesse qui les conserverait à l'humanité? Mais gardez -vous, lecteur, de croire aux calomnies répandues contre Mirabeau : aucune de ces habitudes dont on est obligé de se déguiser la honte à soi-même n'était faite pour lui. Il avait tous les goûts passionnés; il n'en avait aucun qui fut avilissant : il ruinait ses forces ; il ne dégradait jamais son cœur.

Les travaux de sa présidence s'étaient joints à toutes les autres causes de destruction qui le menaçaient. La manière supérieure et neuve dont il remplit cette place importante, exigeant de lui des efforts extraordinaires, entraîna des fatigues qu'il n'était plus capable de supporter. Son ophtalmie reparut avec une nouvelle violence. Je fus obligé d'employer des moyens très-actifs et très-

prompts, pour le mettre en état de terminer sa quinzaine. A peu près clans le même temps, des oppressions , des crispations diapliragmatiques , des malaises douloureux de l'orifice supérieur de l'estomac, se firent sentir à plusieurs reprises : mais ils ne furent jamais de longue durée; ils se terminèrent toujours par des déjections bilieuses ou spontanées,, ou provoquées au moyen des eaux de Sedlitz,

Le malade me disait que, dans sa famille, on était sujet à ces incommodités; que plusieurs de ses parents avaient eu des difficultés de respirer , approchantes de l'asthme; que son père, pendant les rente dernières années de sa vie, avait beaucoup souffert d'étouffements convulsifs, et de ce qu'il appelait une barre^ à la région du diaphragme. D'autre part, l'excès de travail et de contention d'esprit , les inquiétudes , les traverses , les anxiétés , en un mot, cet état continuel d'émotion profonde où le tenaient les affaires publiques , avait tendu toutes les fibres sensibles de son être. L'homme le plus robuste était devenu susceptible d'être • remué par les plus faibles impressions. Ses muscles restaient toujours ceux d'un Hercule : ses nerfs étaient presque ceux d'une femme délicate et vaporeuse. Voilà pourquoi je ne donnai pas une attention très-suivie à ces resserrements pénibles du diaphragme, dont il se plaignit à moi, dans trois ou quatre circonstances différentes. Je les considérai comme de simples accidents nerveux,

qui n'avaient d'autre cause que l'excessive irritation du système, et que des bains et des calmants devaient dissiper. En effet, le bain les diminuait toujours : et, comme je viens de le dire, une diarrhée naturelle ou de légers purgatifs les emportaient entièrement.

Volney vient de me dire que Mirabeau , peu de temps après sa présidence, avait éprouvé devant lui, pour s'être penché précipitamment, de vives angoisses précordiales, au point de tomber presque en faiblesse. Mais cet accident se dissipa comme l'éclair, et n'eut aucune kiite. J'insiste làdessus, pour montrer que l'épanchement formé dans le péricarde, et la coagulation lymphatique qui recouvrait extérieurement la plus grande partie du cœur, quoiqu'ils datent vraisemblablement de cette époque, n'avaient donné aucun signe notable de leur formation , et que les phénomènes qu'on pourrait en regarder comme des indices , se rapportant plus naturellement à des causes spasmodiques ou au désordre de l'estomac, il eût sans doute été déraisonnable et téméraire de les attribuer à leur véritable cause. Les médecins éclairés savent combien les maladies du cœur sont obscures, et combien, lors même qu'elles s'annoncent par des signes constants, palpables, univoques, leur existence est encore problématique, et leur traitement hasardeux. J'aurais eu grand tort (rien n'est plus sùr) de supposer le cœur organiquement affecté, d'après les symptômes

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que je rapporte, et plus grand tort d'employer les remèdes auxquels cette supposition devait me conduire.

Le caractère de l'ophtalmie qui força Mirabeau de quitter le fauteuil pendant deux jours se trouva marqué d'une manière plus distincte. Les accès précédents m'avaient laissé des doutes sur la nature du mal : celui-ci les dissipa complètement; il me fit connaître sa cause elle-même: il confirma du moins des soupçons que je n'avais encore pu vérifier avec une certitude suffisante : et malgré qùelques complications qui demandaient des égards; malgré l'excès et le désordre de la sensibilité; malgré la vie orageuse à laquelle le malade était condamné, pour un temps indéfini, mon parti fut pris dès lors de commencer un traitement décisif et radical.

Tandis que je faisais toutes les combinaisons, et que je préparais tous les moyens, l'habitude des imprudences prenait tous les jours de nou-. velles forces. La constitution dépérissait ; l'estomac devenait plus inactif et plus débile ; le pressentiment vague d'une destruction prochaine revenait par intervalles. Mais ce pressentiment n'était pas plus efficace pour faire adopter un bon système de vie, que les représentations de la médecine et les tendres sollicitations de l'amitié , plus dignes sans doute de produire cet heureux effet.

J'ai oubhé de dire que l'état physiologique de Mirabeau présentait un phénomène remarquable.

Ses cheveux, naturellement bouclés, se prêtaient à merveille à la frisure, lorsqu'il était bien portant: dans l'état de maladie, et même dans des incommodités légères , leurs ondulations s'effaçaient en quelque sorte ; et de leur racine à leur pointe , ils devenaient d'une mollesse sensible à la main. Aussi, quand je m'informais de sa santé, mes premières questions à son valet de chambre roulaient sur ce phénomène; et ce n'étaient pas celles auxquelles j'attachais le moins d'importance. Depuis plusieurs mois, le valet de chambre était souvent mécontent : je l'étais plus souvent encore. Les imprudences se renouvelaient, et se rapprochaient de plus en plus.

Il y eut une première colique que des bains calmèrent , et qui se termina d'elle-même par des évacuations bilieuses. Il y en eut une seconde qui, dès le début, prit un caractère spasmodique très -marqué, présenta les mêmes phénomènes pendant plusieurs heures, et finit pourtant par exiger un vomitif, dont je complétai l'action en provoquant les intestins avec des eaux salines. A la suite de cette colique, le malade, mal remis de la secousse qu'il avait essuyée, fit un excès de table. En santé , le dîner était son seul repas : faible et languissant , il osa y joindre un repas de nuit. Il soupa, et ne s'en tint point à cette faute, déjà si grave par elle-même dans son état. Le lendemain je le trouvai très-changé : mais il éluda mes questions. Il riait de mes craintes: il réservait

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mes avis pour le temps où la nature se refuserait à tout; et son aveugle confiance dans le sentiment de ses forces , qui survivait encore à leur chute , hâtait le coup fatal qui devait nous l'enlever.

Il avait nouvellement acquis une jolie maison de campagne, appelée le Marais ^ et située à la porte d'Argenteuil. Il s'y rendait les samedis, tantôt pour y passer le dimanche tout entier, tantôt pour respirer seulement pendant quelques heures, jouir de l'aspect d'un beau ciel, et surveiller des travaux qui faisaient son amusement. Occuper un grand nombre d'ouvriers lui paraissait un véritable bienfait public : mais en même temps , sa charité compatissante pourvoyait au sort du pauvre incapable de travail. En faisant annoncer qu'on trouverait toujours dans sa maison de l'ouvrage et de bons salaires , il avait autorisé le curé d'Argenteuil à tirer sur lui des lettres-de-change en pain, viande, gros linge, etc., pour les malades ou pour les nécessiteux invalides.

C'est dans cette campagne , où il était avec quelques amis , et où mes affaires m'avaient empêché de le suivre, comme il le désirait, que, dans la nuit du samedi au dimanche 27 mars, il fut attaqué d'une nouvelle colique, moins douloureuse peut-être que les précédentes, mais compliquée d'angoisses inexprimables, dont l'éloignement de tout secours aggravait encore les sinistres impressions. Le lendemain , l'affaire des mines se discutait à l'Assemblée. 11 avait parlé sur

ce sujet une première fois ; et l'on avait ordonné la publication de son discours. Cependant il s'en fallait beaucoup que son opinion fût encore généralement adoptée. Une bonne administration des mines intéresse essentiellement la fortune publique. Rien de plus important que de bien marquer la limite qui sépare les droits des propriétaires de ceux de la société; de respecter les uns en veillant à la conservation des autres; et d'empêcher que la loi ne devienne complice d'odieuses vexations, ou ne laisse nonchalamment enfouie une grande source de travail et de richesses. Il sentait fortement tout cela. Il n'écouta donc ni les observations des personnes qu'il avait auprès de lui , ni le sentiment profond et pénible dont toute son existence était accablée. Il vint à l'Assemblée nationale : et pour la dernière fois , il y parla à cinq reprises, et toujours avec la même éloquence. C'était le chant du cygne. Il eut la satisfaction de faire triompher une cause , à laquelle il tenait particulièrement par l'examen le plus scrupuleux et la conviction la plus entière (i). Mais dès lors il se sentit frappé décidément à mort.

Lachèze, mon confrère et mon ami particulier, le rencontra sur la terrasse des Feuillants , où Mirabeau l'avait fait prier de passer au sortir de la séance. Mirabeau lui peignit sa situation physique,

(i) J'avoue ingénument que je ne partageais pas cette entière conviction.

et l'effet accablant des derniers efforts qu'il venait de faire. Sa physionomie en disait bien davantage. Vous vous tuez, lui dit Lachèze. Peut -on faire moins, répondit -il, pour la justice, pour une si grande cause et pour l'amitié?... Une foule tumultueuse les entourait. Vingt personnes voulaient parler d'affaires à Mirabeau. Les unes lui présentaient des mémoires ; les autres lui demandaient quelques minutes d'attention. Arrachezmoi d'ici, dit-il à Lachèze : j'ai besoin de repos; et si vous n'avez pas d'engagement pour la journée , faites-moi le plaisir de me suivre à la campagne.

Je n'étais point à Paris ce jour-là. On lui avait proposé plusieurs fois de m'envoyer chercher. Il avait toujours répondu : Le dimanche est le seul jour où Cabanis puisse donner plusieurs heures de suite à ses amis d'Auteuil : cet arrangement lui est cher ; je ne veux pas absolument qu'on le trouble.

Il prit Lachèze avec lui dans sa voiture , et repartit pour le Marais où il était attendu. Quand on se mit à table, il était près de six heures du soir. Hors un bouillon qu'on lui avait donné le matin à son départ , il n'avait rien pris de la journée. Il mangea peu : mais il mangea. La soirée et la nuit furent plutôt inquiètes et pénibles que douloureuses.

Le lundi matin, en arrivant à Paris, j'allai chez lui, où il m'avait donné rendez-vous. .Te ne savais encore rien de ce qui s'était passé depuis le samedi.

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Le samedi matin, je lui avais présenté deux artistes célèbres, MM. Molinos et Legrand, auxquels il avait proposé dans une longue conversation des idées et des plans qui mériteront d'être recueillis et publiés un jour. Je l'avais laissé, non pas bien portant, mais calme : et jamais il n'avait eu plus de présence d'esprit , plus de fertilité de conceptions, plus d'énergie et de richesse de langage.

En arrivant chez lui le lundi , je ne fus pas trèsétonné d'apprendre qu'il avait été malade; je savais les erreurs de régime qu'il avait commises dans les derniers jours de la semaine précédente : mais je le fus quand son portier me dit , et quand son secrétaire me confirma , qu'il resterait à dîner au Marais, et ne reviendrait à Paris que le soir. L'importance des affaires pour lesquelles il m'avait donné rendez -vous, me fit juger qu'il n'y manquait pas sans de graves motifs. Je conçus des inquiétudes, et je pris sur-le-champ une voiture pour aller le joindre.

Le cocher qui me conduisait voulut passer par Courbevoye et Colombe. Au-dessous de Colombe , le chemin de charroi est absolument impraticable. Ma voiture s'embourba de telle manière qu'il lui fut également impossible d'avancer et de reculer. Je pris le parti de faire à pied le reste de la route. Je rapporte cette particularité, parce qu'elle m'empécha de revenir à Paris, aussitôt que je l'aurais voulu, et d'y voir Mirabeau le soir, avant de regagner Auteuil. En arrivant au Marais, on me

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(lit qu'il n'y était plus. Inquiet sur son état, et craignant que , dans peu d'heures peut-être , il ne lui devînt impossible de soutenir la voiture, il était reparti avec M. Frochot, son ami très-intime , et bien digne de l'être (i), avec M. de Cliamfort et Lachèze. Malgré la juste confiance qu'il avait dans les lumières de ce dernier, il désirait ardemment de m'avoir auprès de lui; et son amitié , trop réservée et trop timide , se refusait à l'idée de me déplacer pour plus d'un jour.

Les personnes qui étaient restées au Marais me firent le tableau de ce qu'il avait souffert : elles me rendirent compte, tant bien que mal, des remèdes, ou plutôt des palliatifs qu'on avait employés, de l'accablement où l'avait mis la séance de la veille , enfin des vagues alarmes que leur donnaient tant de rechutes , compliquées avec tout ce qui pouvait rendre celle - ci plus grave, et avec ces altérations profondes qui présagent toujours un danger réel. Leur récit redoubla mes inquiétudes : mais je me fis un devoir d'en cacher une partie, parce que je savais combien mon opinion pouvait augmenter l'effroi; et celui qu'on me témoignait n'étant fondé que sur de simples vraisemblances, toujours très-équi-

(i) C'est le même que le département de la Seine se félicite aujourd'hui d'avoir pour préfet , et dont la modestie ne ])eut empêcher qu'on remarque que Mirabeau savait choisir SCS amis ( an XI).

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voques , je le voyais près de se calmer avec tout aussi peu de fondement.

On me dit que Mirabeau souffrant, et l'imagination noircie, avait pourtant toujours montré la sérénité la plus douce , quelquefois même la gaieté la plus naïve , à plusieurs hôtes venus de Paris pour le voir plus à l'aise dans sa retraite. On me parla des changements qu'il faisait faire, non dans la maison, dont il avait trouvé tous les appartements réparés et meublés à neuf, mais d'ans les deux pavillons qui décorent l'entrée, et dans le jardin, où la distribution du sol offre plusieurs emplacements pour des fabriques pittoresques. Il destinait l'un de ces pavillons à une petite famille que d'anciennes liaisons lui rendaient chère : il destinait l'autre aux rêveries du philosophe ou du littérateur; et son amitié se flattait avec raison d'y posséder successivement plusieurs hommes d'un mérite rare , qui le recherchaient avec empressement , et qui s'étonnaient chaque jour davantage de le trouver si propre à parler la langue de toutes les sciences, de tous les arts, de tous les travaux. Au bout du jardin, ou plutôt au bout du parc , il élevait un temple à la Liberté. La statue de cette première divinité de son cœur devait s'appuyer d'une main sur une colonne, où . l'on aurait lu ces mots , égalité des hommes. De l'autre , elle devait tenir un glaive enveloppé dans le volume de la loi. Sa physionomie aurait été sévère, mais calme. Ce n'était pas la liberté sou-

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levaut les peuples contre leurs oppresseurs, qu'il voulait peindre; cet emblème est celui de son enfance : il voulait donner une idée de sa maturité ; il voulait faire sentir qu'elle n'existe que par les lois; que leur exécution despotique ne lui est pas moins essentielle que leur formation populaire; et que son régime, comme il le dit lui-même dans un de ses discours encore manuscrits, est peut-élre plus austère que les caprices des tyrans.

En retournant à Paris, il rappelait les dangers auxquels il avait échappé depuis quelques temps: et, pour éloigner toute crainte, son aimtàle délicatesse les envisageait comme entièrement dissipés. Je ne sais pas trop , disait-il à M. de Charafort, si je dois m'en réjouir. N'est-il pas vrai que vous auriez fait sur moi un bon article de biographie vous , Garât et Cabanis? Là-dessus, il passa rapidement en revue les différentes époques de sa vie. Il se jugea sans prévention; mais il se jugea sans modestie ridicule et fausse. Il insista principalement sur cette jeunesse orageuse dont on a tant exagéré les erreurs : et du récit le plus simple et le glus fidèle , il résultait que si Mirabeau n'avait pas eu toutes les inclinations vertueuses et droites; si même il n'avait pas été doué de cette bonté de cœur qui peut seule tempérer les effets d'une haute énergie, les circonstances où l'avaient placé les caprices des hommes et le hasard des événements en auraient du faire un être d'autant plus

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hors de la nature , et même hors de la morale , qu'il était plus susceptible de sentir profondément l'injustice , et de se révolter contre la tyrannie.

Ceux qui l'ont vu de près savent s'il ressemblait aux peintures que la malveillance et l'envie faisaient de son caractère , et que la crédulité recevait sans discussion de ces bouches cruelles qui , pendant plus de quinze ans , le noircirent de fiel avec la plus opiniâtre persévérance. Ils savent s'il fut jamais un homme plus sensible àl'amitié, plus tendre envers ses amis , plus facile dans son intérieur, plus aimable dans le commerce de la vie , plus obligeant , plus incapable de soutenir sans émotion l'aspect du malheur, plus véritablement enclin à la bienfaisance. Ils savent si le goût de la raison ,* l'attrait de la vertu , le sentiment de la justice et de la rectitude, n'étaient pas chez lui des penchants plus habituels peut-être que ses passions elles-mêmes. Mais ce n'est point ici le lieu de le peindre et de l'apprécier. Un jour viendra où plaçant dans le même tableau , sous les yeux du public, les immortels ouvrages dont sa plume a doté les lettres, la philosophie ou la morale ; les inappréciables services qu'il a rendus à la patrie ; enfin l'histoire naïve de son cœur , de ses pensées , de ses habitudes intimes , de ses rapports particuliers avec les hommes , nous laisserons sans crainte au public le soin de juger si la place qu'il mérite comme bon, n'équivaut pas

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à celle qu'il obtient comme grand. Aujourd'hui , je me borne à tracer l'esquisse de ses dernières journées ; et je ne dois point me permettre de sortir des faits qu'elles présentent.

Ce ne fut pas sans souffrir beaucoup en route que Mirabeau revint à Paris. A son arrivée , on lui dit que j'étais allé au Marais. Ce contre-temps l'affligea sensiblement. Il balança s'il ne repartirait point de suite pour venir me reprendre. Il était hors d'état de le faire; et quand il l'aurait voulu , Lachèze ne l'eût jamais souffert. Au milieu de ses douleurs, l'idée de la fatigue que je pouvais essuyer, des perplexités où je devais être, de la peine qu'il me causait, l'occupait avec force, et quelquefois presque uniquement. « Ce pauvre ,Cabanis , disait -il, quelle journée cruelle je lui fais passer ! » Il y revenait sans cesse. « Combien il doit être en peine ! que d'inquiétude je lui donne! » Il voulut entrer dans mon appartement pour m'attendre : il eut toutes les peines du monde à monter l'escalier. En repartant , il prit un volume de Racine dans sa poche pour charmer ses douleurs par la lecture des plus belles scènes d' Es cher et dAthalie,

J'attendis long-temps une voiture pour repartir du Marais : il était huit heures et demie quand j'arrivai à Paris. Dans la maison de Mirabeau, où je courus en grande hâte, l'on me dit qu'il était allé aux Bains-Chinois, accompagné de Lachèze, qui ne l'avait pas quitté un seul instant. On ajouta

que les clouleiirs ayant été calmées par le bain , il avait un peu mangé, et qu'ils étaient allés ensemble à la Comédie-Italienne , dans l'espérance que la musique et le spectacle pourraient le distraire.

Madame Helvétius, auprès de qui je passe ma vie à Auteuil, ne savait rien de l'état de Mirabeau , ni de ce qui était arrivé dans la journée. Je rentre ordinairement de bonne heure ; ou quand je reste plus tard à Paris, ce n'est jamais sans qu'elle en soit prévenue d'avance. Je craignais de la laisser dans une grande inquiétude. Elle était incommodée elle-même, et par conséquent plus susceptible des affections inquiètes et tristes. D'autre part, je jugeai que Laclièze n'aurait pas permis au malade d'aller dans une salle tumultueuse et pleine de monde, si le mieux n'eût été très-sensible. D'après ces réflexions, je pris le parti de regagner Auteuil ; et je recommandai que, s'il survenait quelque chose de nouveau , l'on m'envoyât chercher sur-le-champ.

Vers les onze heures, Lachèze me dépêcha un postillon pour me rendre compte de ce que j'ignorais. A la suite du bain , le mieux avait été réel : mais dans la détermination d'aller à la comédie, il y avait eu beaucoup de ce courage et de cette volonté forte qui caractérisaient Mirabeau, et par lesquels il secouait la douleur physique , comme les peines morales. Le spectacle ne l'avait point distrait. Cependant , toujours

maître de diriger son esprit à son gré, sa conversation roula sur les objets qu'il avait sous les yeux , sur les théâtres en général , sur la musique , sur le jeu des acteurs; et chaque article lui fournit des vues étendues touchant l'art en général , ou des remarques pleines de finesse sur la musique et sur le chant. Il était toujours luimême.

Le bruit et les lumières commençaient à le fatiguer. La douleur s'était réveillée , sans pourtant être devenue insupportable. Elle paraissait même vouloir se dissiper; quand tout à coup, abandonnant la grande courbure de l'intestin colon qu'elle avait constamment occupée dans tous les accès et durant toutes leurs phases , elle se porte avec violence sur l'os sternum qui recouvre la partie antérieure de la poitrine. Mais , loin d'y rester fixe, elle parcourt en un instant presque tous les points de cette cavité, presque toutes ses dépendances internes et externes : le diaphragme , la région précordiale , le médiastin , les mamelles , les clavicules. Partout elle cause l'impression d'une griffe de fer qui serrerait des parties sensibles avec force.

Les anxiétés étaient très - grandes : le malade eut beaucoup de peine à descendre de sa loge. Sa voiture ne se trouva pas au rendez- vous qu'il avait marqué. Il se traîna jusque chez lui , non sans d'horribles souffrances, appuyé sur le bras de Lachèze. Il éprouvait de violents frissons. 2. 3

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Sa respiration était si gênée, qu'il semblait près d'étouffer. Rien n'affaiblissait son courage , rien ne diminuait sa patience. Il s'occupait encore de ses amis, malgré ses tourments ; il craignait de les incommoder. Il voulait éviter de faire une scène : et c'est pour cela qu'il refusa constamment d'entrer dans un café pendant qu'on aurait fait chercher sa voiture. Les suffrages et l'affection du public lui étaient infiniment précieux : mais , quoi qu'on ait pu penser et dire , jamais homme ne rechercha moins les regards dans les lieux fréquentés , et n'éprouva plus d'embarras de se trouver en spectacle.

Après des efforts incroyables , il arriva enfin chez lui, dans un état affreux. Son portier et son secrétaire lui apprirent que j'étais de retour du Marais, et que j'attendais de ses nouvelles à Auteuil. Il avait prononcé plusieurs fois mon nom ; il me désirait beaucoup ; mais il ne voulait pas absolument qu'on me fît relever : au milieu d'angoisses mortelles, il s'occupait de la fatigue passagère d'un ami.

Lachèze me mandait dans son billet , que les douleurs venaient de s'apaiser un peu. Il m'indiquait ce qu'il se proposait de faire , me demandait mon avis , et m'assurait que si le danger venait à augmenter , il m'enverrait chercher sans attendre le consentement du malade.

Je lui répondis ce que la circonstance me suggéra, et je me recouchai plein de la plus cruelle

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agitation. A minuit , j'entendis arriver la voiture : je me levai précipitamment et je partis.

Il n'était pas tout-à-fait une heure quand j'arrivai chez Mirabeau. Je le trou vai prêt à suffoquer, respirant avec la plus grande peine, le visage gonflé par l'arrêt du sang dans le poumon , le pouls intermittent et convulsif , les extrémités froides, et faisant de vains efforts pour retenir les plaintes que lui arrachait la douleur. Sa physionomie portait déjà l'empreinte des maladies funestes. Jamais , au premier aspect , aucun malade ne m'a paru si décidément frappé à mort. Mon émotion , qui fut extrême , et qu'il me fut impossible de déguiser , lui fit trop sentir , ainsi qu'aux personnes qui l'entouraient, ce que je pensais de son état. Il me dit : Mon ami , je sens très-distinctement qu'il m'est impossible de vivre plusieurs heures dans des anxiétés si douloureuses : hâtez-vous; cela ne peut pas durer. Il avait raison. Mon parti fut pris sur-le-champ : j'ordonnai une saignée du pied , et l'application de larges vésicatoires au gras des jambes , et de sinapismes trèsaiguisés sur tout le bas de l'extrémité inférieure. Des hommes qui se mêlent de juger au hasard , sans la moindre connaissance des faits sur lesquels ils prononcent, et, qui plus est, des médecins qu'un peu de respect pour eux-mêmes , si ce n'est l'esprit de justice , devrait rendre plus réservés dans leurs jugements , ont désapprouvé cette première saignée, ainsi que celle dont l'accès du

surlendemain me parut offrir la pressante indication : l'ouverture du cadavre a fait voir si j'avais eu tort.

Pendant qu'on faisait lever M. Delarue , chirurgien, et que l'apothicaire préparait les vésicatoires et les sinapismes cantharidés , le malade était toujours plus inquiet. Calmez-vous, lui dis-je, vous allez être soulagé dans peu. Je serais tranquille, me répondit-il, si l'on m'avait laissé remplir un important devoir. Frochot vous dira ce que c'est. M. Frochot me dit qu'il avait demandé son notaire, et qu'il voulait faire son testament. Je revins auprès de son lit , et je lui dis que nous avions d'abord des remèdes à mettre en usage ; qu'il s'agissait de le faire vivre , au lieu de le disposer à mourir. Songez , me répondit -il , mon cher Cabanis , que le sort d'un grand nombre de personnes en dépend. Prenez-y bien garde : je vous dis que demain vous vous en repentirez. Comment pouvez-vous insister , lui répliquai-je ? vous êtes dans un état que l'art peut soulager : serait-il possible qu'un médecin, je ne dis pas un ami, choisît ce moment pour vous abandonner aux gens d'affaires? Il ne revint plus sur ce sujet.

Les douleurs augmentaient au lieu de diminuer. Il s'écriait à chaque instant que M. Delarue n'arrivait pas. Son impatience était bien excusable. Mais M. Delarue, dès ce moment même, et pendant tout le cours de la maladie, lui a rendu les soins les plus assidus et les plus zélés; et le ma-

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lade les a reconnus par des marques continuelles de confiance et d'amitié.

La saignée rendit à l'instant le pouls plus régulier , en rendant la respiration plus libre : et sitôt que la moutarde et les cantharides commencèrent à mordre, les douleurs s'apaisèrent progressivement ; le pouls revint par degrés à son état naturel; il s'établit, de la tête aux pieds, une sueur halitueuse du meilleur caractère. Enfin, la plus cruelle et la plus dangereuse situation fit place au bien-être le plus complet , à l'ensemble le plus concordant de mouvements critiques. Dans tout le courant de la journée , nous eûmes soin de soutenir la sueur avec des boissons chaudes , simplement délayantes : mais le soir , les cantharides ayant légèrement affecté la vessie, nous prescrivîmes , dans une double vue , une émulsion camphrée. Le camphre, donné de cette manière , est très-désagréable à prendre : mais ses effets sont plus uniformes et plus sûrs. Il produisit ceux que nous en attendions : les ardeurs de vessie se calmèrent ; et la sueur augmenta considérablement encore.

Mirabeau , la tête pleine des plus grands projets; doué d'une activité dont il avait enfin trouvé le théâtre; jouissant de la vie autant et plus qu'aucun autre mortel; placé dans des circonstances qui lui promettaient une immense carrière d'ambition et de gloire; chéri de quelques amis dignes de faire son bonheur, et k cœur plein lui-même

de ces profondes affections, sans lesquelles on ignore les vrais biens accordés à la condition humaine : Mirabeau devait aimer à vivre ; en mourant il perdait plus qu'une vie.

Le soir du mardi, ce mieux, ou plutôt ce calme plein se soutenant toujours, il se crut absolument hors de danger. Il témoignait doucement le plaisir qu'il éprouvait à revenir des portes du tombeau. Mais ce qui lui rendait sa résurrection plus chère, en quelque sorte, c'était de penser qu'il m'en était redevable. Ce sentiment entrait pour plus qu'on ne saurait croire dans la satisfaction touchante qu'il nous exprimait. Ah! oui, disait -il, il est bien doux de devoir la vie à son ami ! Je me livrais moi-même à ces idées fantastiques : j'écartais les impressions que j'avais reçues le matin, impressions qui, chez tout autre malade, m'auraient permis bien peu d'espérance. J'en croyais plutôt mon cœur et mes vœux que ma raison ; et je faisais taire cet instinct médical , dont les jugements me décident toujours malgré moi.

Un homme qui s'occupait tant des autres dans ses douleurs , ne les oublia pas quand elles furent assoupies. Jugeant que madame Helvétius devait être inquiète de moi, il voulut absolument que j'allasse la voir dans l'après-dînée. Je lui dis que je reviendrais passer la nuit auprès de lui. Ami, me dit - il en me serrant la main , je n'ai pas le courage de vous refuser.

En rentrant, je ne le trouvai pas tout- à-fait

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aussi bien. Mais c'était le moment où la révolution diurne accélère le pouls, même dans l'état sain , et se fait sentir plus fortement encore aux malades, dont elle aggrave presque toujours les accidents. Je n'en fus pas très-inquiet. J'ordonnai quelques remèdes palliatifs de peu d'importance; et je le laissai plus tranquille vers minuit, en allant prendre un peu de repos dont j'avais grand besoin.

Livré à des réflexions qui n'étaient pas exemptes de graves inquiétudes, ce fut en vain que j'attendis le sommeil. Je ne pus fermer l'œil de toute la nuit. Son image , tel qu'il s'était présenté à moi la veille, dans le temps du péril, revenait sans cesse à ma mémoire. Il m'était impossible de me faire à l'idée de sa mort : mais j'avais besoin de me livrer à des illusions, pour croire qu'il pouvait guérir. Je m'y livrais avec cet aveugle sentiment qui nous cache ce que nous craignons de voir, mais qui le cache mal, et nous laisse entre les deux affections de la crainte qui se combat, et de l'espérance qui n'ose s'apprécier.

Le jour commençait à poindre, lorsque je descendis dans la chambre du malade. Nous étions au mercredi. La nuit n'avait pas été sans malaise : cependant il y avait eu quelques heures d'un sommeil tranquille. Je trouvai le pouls plus vite et plus élevé : la bouche était pâteuse , et même un peu amère , la tête lourde et douloureuse , la chaleur (le la peau au-dessus du degré naturel. Cet

4t> SUR LA MALADIE ET LA MORT

état avait été précédé d'un sentiment très -fugitif de froid aux extrémités , surtout aux extrémités supérieures. En un mot, tout attestait l'existence actuelle d'un appareil fébrile. Dans ce moment, le spasme artériel qui en résulte toujours avait fait reparaître , mais avec moins d'intensité , le spasme précordial et diaphragmatique. En conséquence, je me déterminai à reprendre l'usage des purs délayants, sur lesquels, à l'exclusion de tout autre remède , j'insistai pendant plusieurs heures. Le dégoût du malade me força de passer successivement à différentes boissons, mais dont l'effet était absolument le même ou très-analogue. Le mal de tête se dissipa; la peau redevint plus fraîche ; la bouche cessa d'être amère ; le pouls reprit un caractère plus calme et plus régulier.

Tout à coup les spasmes se réveillent à la poitrine : ils se jettent tour à tour sur l'omoplate droite, sur la clavicule et sur la région du diaphragme. Les premières altérations du pouls reparaissent, c'est-à-dire qu'il redevient intermittent et convulsif : mais je ne vois plus de trace de fièvre , ni d'aucun mouvement qui pût lui ressembler. Je crus devoir faire ranimer les épispastiques révulsifs. On fit un nouveau magma de moutarde et de poudre de cantharides, et l'on en recouvrit les pieds sous mes yeux. Cette nouvelle application produisit , au bout de trois quarts d'heure ou d'une heure, des douleurs si vives, que je fus obligé d'enlever le tout, renonçant

pour le moment à compléter l'effet que j'en avais attendu. Cet effet était déjà pourtant à peu près ce qu'il pouvait être. Les spasmes étaient déplacés ou considérablement affaiblis : la sueur recommençait à couler ; et le pouls revenait à peu près à son état naturel.

Alors il se développe un état bilieux très -caractérisé : le teint jaunit, la langue se charge; et des rapports de bile ne laissent pas de doute sur la présence d'une certaine quantité de cette humeur dans l'estomac. Au bout de quelques heures, les douleurs centrales se réveillèrent encore : et cette fois, elles subsistèrent conjointement avec celles que les épispastiques causaient aux extrémités. Ma première idée fut de regarder cette

^ présence d'une certaine quantité de bile acre dans l'estomac et dans le duodénum, comme la v^ause excitante de ces nouvelles douleurs. Un exa'Tfi'^n plus réflcchi confirma cette opinion : et nous donnâmes de petites doses de sel de Sedlitz, dissous df.ns du petit -lait, afin de provoquer quelques selles. Cet objet direct fut bien rempli par ce doux évacuant. Notre but ultérieur ne le fut p's moins bien; car les douleurs se dissipèrent presque entièrement: chaque évacuation semblait en emporter une partie.

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