‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 4 sur 65 · DE M 1 11 A 13 K AU · texte numérisé non relu

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sonne. Vous en avez eu tous les inconvénients : si je reviens à la vie, vous en aurez tout le mérite; je veux que vous, en ayez toute la gloire. Mirabeau, lui répondis -je, voilà des mots qui me font plus de mal que votre colère; voilà des considérations dont je ne puis pas n'être point afflis^é mortellement. Il fut inflexible : il le fut encore lorsque M. Petit arriva, c'est-à-dire , deux heures après.

M. Petit, malade lui-même, était accouru avec un zèle que je n'oublierai de ma vie. Monsieur, je craignais bien, lui dis-je, que vous ne pussiez pas venir nous aider de vos lumières,- dans cette déplorable circonstance. Mon cher confrère, me répondit -il, je serais venu en morceaux. Je lui fis part des dispositions du malade. Il n'en fut affligé que par la difficulté de me conseiller utilement sans le voir. Je m'efforçai d'y suppléer par un tableau fidèle des accidents et du traitement que j'avais mis en usage. On a prétendu qu'il avait désapp-rouvé la saignée : il est constant qu'il ne désapprouva . rien , absolument rien.

En réfléchissant sur la maladie , je trouvais qu'il y avait eu un grand accès dans la nuit du samedi au dimanche, un second dans celle du lundi au mardi , un troisième dans celle du mercredi au jeudi. Cette périodicité si marquée , jointe à la marche anomale des symptômes et à leur caractère pernicieux, me fit soupçonner une

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fièvre intermittente maligne, cachée sous des apparences humorales et spasmodiques. Je communiquai ma conjecture à M. Petit : il la trouva fondée ; et nous convînmes d'essayer le quinquina , d'abord à faible dose , et associé à de doux laxatifs , ensuite à dose très-haute , si ces premiers essais faisaient expliquer plus clairement la nature, et si leurs résultats nous confirmaient dans ce plan de traitement.

Je rendis compte au malade du point de vue nouveau que son état nous présentait : il en fut frappé comme d'un motif d'espoir ; et il s'en réjouit comme d'un trait distingué de médecine qu'il supposait devoir me faire beaucoup d'honneur. M. Petit repartit sans l'avoir vu : mais il m'assura que nous pouvions toujours disposer de lui ; et il fut convenu entre nous <|ue nous l'enverrions chercher le lendemain matin , nous flattant que je parviendrais peut-être à fléchir enfin le malade.

Quand on sut dans Paris que nous devions donner le quinquina, de toutes parts les personnes qui croyaient en avoir de très-bon , s'empressèrent de nous en envoyer. L'excellent M. Pilos, l'une des plds fameuses victimes de l'inquisition , sous le nom (V Ollat^ùlez , vint lui-même nous apporter quelques onces de celui qu'il reçoit directement de sa patrie , laquelle est aussi celle de cette précieuse écorce. Il nous pressait de le donner en giande quantité et sans mélange. Mais,

comme je n étais pas sans beaucoup de doutes sur la justesse des motifs qui nous avaient fourni cette indication, je m'en tins au plan arrêté avec M. Petit. La première dose ne produisit aucun effet sensible ; la seconde n'agit pas davantage ; le malade revomit la troisième : et je m'aperçus le vendredi matin que le pouls, loin de prendre plus de développement et de régularité (comme il fait toujours quand le quinquina détermine des changements utiles), se concentrait, redevenait convulsif et intermittent ; et même que le système artériel , commençant à perdre de sa force , cessait d'être en harmonie avec les systèmes nerveux et musculaires. D'ailleurs , la peau se desséchait , les urines coulaient plus difficilement, et la gène de la respiration s'aggravait d'une manière très -menaçante. Je suspendis le quinquina : je fis ranimer les sinapismes et les vésicatoires des cuisses et des jambes ; et je me bornai d'ailleurs à des boissons calmantes en attendant M. Petit.

Quand le malade vit le peu de succès du quinquina : Tu es un grand médecin , me dit-il ; mais il est un plus grand médecin que toi, l'auteur du vent qui renverse tout , de l'eau qui pénètre et féconde tout , du feu qui vivifie ou décompose tout.

Je lui avais dit la veille que son sort serait décidé le samedi matin. Il m'appelle, et me serrant la main avec tendresse : — Vous avez raison , mou

ami, mon sort sera décidé demain dans la matinée, je le sens. Il prononça ces mots avec une sérénité touchante, et avec un accent qui retentit encore dans mon cœur.

M. Petit devait arriver à huit heures. Je voulais absolument qu'il vît le malade. J'étais trop ému pour être bien sûr de mon propre jugement; et je ne voulais pas me laisser d'éternels remords. Je revins , avec Mirabeau , sur le compte de M. Petit. Je lui citai les traits et les mots que je m'étais rappelés pour cela. Il les trouva d'un genre très-élevé. Je lui parlai de sa vie privée et pnblique , de son dévouement à ses amis , de sa probité sans tache. Il m'écoutait avec plaisir. — Il faut absolument que vous le voyiez. Mon ami , me dit-il, pourquoi me tourmenter inutilement? vous savez bien que je n'ai de confiance qu'en vous. Mais , lui répondis-je , vous savez aussi toute celle que j'ai dans M. Petit. Vous ne pouvez pas douter que ce ne soit un homme rare pour le talent : pourquoi me priver d'un secours dont je crois avoir besoin? ce n'est pas pour vous que je vous le demande ; c'est pour moi. Il paraissait ébranlé. C'est en effet un homme, me dit-il. Ecoutez, Cabanis, j'y consens. Mais je vous avertis de vous défier de vous-même. Votre tendre affection pour moi vous fait faire une chose à laquelle je n'è devrais pas consentir. Mon ami, vous avez plus de génie et d'ame que de caractère. Qu'on me pardonne de citer ici ces exagérations de l'a-

niilié : elles me sont chères; et ce ne sont pas (le misérables jouissances d'amour-propre que je trouve à me les rappeler.

Mirabeau avait vu l'émotion profonde de M. de La Mardi : il l'avait vu , pour la première fois , verser des larmes. C'est un spectacle bien touchant, nous dit-il, que celui d'un homme calme et froid , ne pouvant cacher qu'à demi une douleur contre laquelle il s'arme vainement.

Il recevait les soins les plus assidus et les plus affectueux de son ami M. Frochot. Personne , disait-il, ne me remue avec autant d'adresse que lui. Si j'en revenais, je ferais un bon mémoire sur l'art de garde-malade. C'est hii qui m'en a fourni les idées principales ; il m'a aussi suggép4 celle de quelques procédés mécaniques qui me paraissent devoir être avantageux.

Il demandait à l'un de nous de lui soulever la tête : Je voudrais, ajouta-t-il , pouvoir te la laisser en héritage. '

Il s'informait toujours de ce qui se passait à l'Assemblée nationale : il parlait des affaires de l'extérieur; il s'occupait principalement des vues cachées de l'Angleterre. Ce Pitt, me disait-il, est le ministre des préparatifs. Il gouverne avec ce dont il menace, plutôt qu'avec ce qu'il fait. lSï /eusse vécu, je crois que je lui aurais donné du chagrin.

.le lui parlais de l'intérêt extraordinaire qu'on prenait à sa maladie; de l'empressement avec le-

quel le peuple demandait partout de ses nouvelles , et venait en savoir à sa porte; de l'atteiitiou qu'on avait eue de barricader la rue au-dessous et au-dessus de sa maison , afin que le bruit des voitures ne l'incommodât point pendant la nuit. Ah! oui, sans doute, s'écria-t-il à ce récit, un peuple si sensible et si bon est bien digne qu'on se dévoue à son service , qu'on fasse tout pour établir et consolider sa liberté! Il m'était glorieux de lui consacrer ma vie tout entière : je sens qu'il m'est doux de mourir au milieu de lui.

Il y avait déjà long-temps que le pouls n'existait plus , quand M. Petit arriva : déjà même les bras et les mains étaient glacés. Cependant leur mouvement n'était point affaibli ; et la force musculaire se soutenait d'une manière étonnante. Du reste, la respiration devenait plus mauvaise de moment en moment , les spasmes et les douleurs plus insupportables par intervalles, la physionomie plus effrayante.

Le malade reçut M. Petit avec sa grâce ordinaire. Je vais , dit - il , parler avec franchise à l'homme qui passe pour aimer le mieux ce ton. j'ai toujours cru qu'on ne devait avoir pour médecin que son ami. Voilà mon ami et mon médecin : il a ma confiance entière et exclusive. Mais il est plein d'estime pour vos lumières, et de respect pour votre caractère moral. Il m'a cité de vous des mots qui contiennent, en quelque

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sorte, toute la révolution (i), et des traits qui [)rouvent qu'au milieu des institutions sociales , et malgré la culture peu commune que vous avez donnée cà votre esprit, vous êtes encore resté l'homme de la nature. J'ai donc pensé C[u'un pareil homme , si j'avais eu le bonheur de le rencontrer , serait devenu mon ami. Voilà , monsieur, ce qui m'a déterminé à vous voir. M. Petit lui répondit que l'ami , dans toute la rigueur du mot, était encore plus celui qui aimait, que celui qui était aimé ; et qu'à ce titre , il méritait d'être regardé comme l'ami de M. de Mirabeau ; que depuis long- temps il le suivait des yeux dans son immortelle carrière, et qu'il chérissait en lui la patrie , la liberté , la constitution.

Il examina très-attentivement le malade. Celuici voulut savoir quel était son pronostic. Il lui

(i) Je lui avais, entre autres, rapporté l'anecdote suivante. Petit soignait le dauphin, celui cpii mourut peu de temps avant la révolution. Une voiture de la reine allait pi-endre Petit deux fois par semaine, à Fontenai-aux-Roses, pour le mener à Versailles. "Un jour la voiture revient vide ; le médecin avait refusé de venir. A la visite suivante , la reine se plaignit à lui , de ce qu'elle appelait une négligence inouïe. Il lui répondit qu'il avait été retenu par une paysanne en couches, qui était dans le plus pressant danger. La reine reprit d'un ton piqué : Et c'est pour cela que vous avez abandonné mon fils? Madame, je ne l'ai point abandonné, répliqua Petit: quand il serait le fds d'un de vos palefreniers, je ne l'aurais pas soigné avec plus d'attention.

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demanda la vérité franche, l'assurant qu'il était fait pour l'entendre. J'estime, lui répondit M. Petit, que nous vous sauverons ; mais je rien répondrais pas.

Nous nous retirâmes dans une pièce voisine. Le malade est perdu sans ressource, me dit-il. Faisons cependant ce que la circonstance indique. Mon avis est d'appliquer un vésicatoire à chaque bras , et d'employer le camphre à la dose d'un demi-grain, de demi-heure en demi-heure. Tant qu'un homme respire encore , il ne faut ni l'abandonner , ni même désespérer entièrement. J'adoptai sans réclamation l'avis de M. Petit ; et nous l'exécutâmes sans délai.

Quand nous repassâmes dans la chambre du malade : M. Petit , voyez , dit-il , toutes les personnes qui m'entourent : elles me soignent comme des serviteurs; et ce sont mes amis. Il est permis d'aimer et de regretter la vie , quand on laisse après soi de pareilles richesses.

Six heures après l'application des vésicatoires , comme ils ne produisaient point encore de donleur , nous les relevâmes pour examiner la partie: à peine était-elle un peu rouge. Je la fis ventouser et laver avec de l'alcali volatil ; et l'on replaça de nouveaux vésicatoires très -forts. La douleur et la chaleur s'établirent en peu d'heures : les spasmes et les anxiétés diaphragmatiques diminuèrent encore une fois; la sueur reparut; et comme tous ces effets ne se soutenaient point, je réitérai

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les lotions d'alcali , volatil , qui complétèrent le dernier effort de la nature, et nous donnèrent la dernière et bien faible lueur d'espérance. Le malade fut bien toute la soirée , jusqu'à onze heures , et même , je crois , un peu plus avant dans la nuit.

Après le départ de M. Petit, qui promit de revenir le lendemain, je m'assis auprès du lit du malade , commandant autant qvi'il m'était possible à mon émotion. Son mot est sévère , me •dit-il : je l'entends. Vous êtes moins décidé. Jè suis porté à juger comme lui; mais je me plais à croire comme vous : ma confiance , mon amitié et les projets auxquels elle m'attache , s'en accommodent mieux. M. Petit, lui répondis -je, est un vieux praticien. Quand on a vu beaucoup de malades, on est moins présomptueux. Je suis encore dans l'âge de la présomption; et peut-être n'en suis-je point , exempt aujourd'hui.

Il me comprenait très -bien, et assurément il n'espérait plus : mais il avait toujours l'air d'espérer, pour ménager la tendresse de ses amis. L'après - dînée il voulut faire son testament. Il fit demander M. Mautort , son notaire : et en attendant , il s'entretenait avec M. Frochot des devoirs qu'il avait à remplir. J'ai des dettes , lui disait-il , et je n'en connais pas la quotité précise : je ne connais pas mieux la situation de ma fortune ; cependant j'ai plusieurs obligations impérieuses pour ma conscience , et chères à mon cœur.

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M. Frochot rapporta ces paroles à M. de La Marck, qui répondit : Allez lui dire que si sa succession ne suffit point aux legs qu'ib fera, j'adopte ceux que son amitié voudra bien me recommander. Il faut qu'il ait encore un bon moment.

Mirabeau , digne de ce dévouement généreux , en sentit tout le prix; mais il n'en fut point étonné. Il accepta comme un homme qui en aurait fait autant ; et il en usa avec modération , mais sans réserve minutieuse.

Depuis deux jours je recevais de toutes parts des avis et des indications de remèdes infaillibles. J'étais excédé de lettres à écrire, de billets à répondre , d'explications a donner. La grandeur de l'intérêt excusait tout. Mais je ne pouvais suffire à des fatigues étrangères qui venaient sej oindre aux fatigues nécessitées , et aux continuelles angoisses de ma situation.

Dans cette après -dînée, je fus harcelé d'une cruelle manière. Quelques personnes s'étaient mis dans la tête que les- poudres de James pouvaient rendre la vie à Mirabeau. En conséquence elles étaient venues me proposer ce moyen. L'idée en avait été répandue dans le peuple qui assiégeait la porte , et dans les groupes du Palais- Koyal. Des intrigants, à ce qu'on me dit, cherchaient à diriger sa colère contre nous pour exécuter dans le tumidte des projets très-criminels.

Je m'opposai formellement à l'emploi dès poudres de James. Je déclarai que non-seulement je

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ne les proposerais point au malade , mais que je lui en dirais mon avis s'il le demandait; et que jamais, d'après quelque motif, et dans quelque situation que ce pût être, je ne me servirais, comme on l'exigeait de moi , de la confiance que le malade m'avait accordée pour lui faire prendre un remède dans lequel je n'en avais aucune. On insistait : — Vous le croyez perdu. Les cures merveilleuses opérées par ces poudres sont constantes. !Ne vaut -il pas mieux tenter une ressource douteuse , que de rester dans un désespoir inactif? Je répliquais : Les secrets de la nature ne me sont pas tous connus : elle peut tenter quelque effort utile. Mais je connais très-bien l'effet des poudres de James : je sais aussi très-bien qu'elles ne conviennent nullement dans la circonstance actuelle ; et, suivant moi, le malade périrait infailliblement dans leur opération. M. Petit, auquel on avait dépéché un exprès pour le consulter là -dessus, fut du même avis. On ne donna point les poudres.

L'ouverture du cadavre prouva combien nous avions raison. Je ne dis pas cela pour affliger les personnes qui mirent tant d'obstination à me ' faire adopter leur spécifique ; la pureté de leurs vues les justifie sans doute : mais je voudrais leur faîre sentir qu'on ne saurait prononcer avec trop de défiance sur des objets dont on n'a pas de notions bien claires, et dans lesquels les erreurs sont à la fois et si fociles , et d'une si grande importance.

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Tant que dura cette lutte pénible, je n'en parlai point au malade. Quand elle fut terminée, je lui en rendis compte. Où en suis -je donc, me dit-il , pour que les empiriques et les bonnes femmes croient pouvoir s'emparer de moi? Cabanis, je vous rends responsable de tout ce qui me concerne : je vous le déclare; et cette responsabilité, je la place dans votre conscience.

M. l'évêque de Lyon et M. l'ancien évéque d'Autun , ses amis, le virent ce jour -là même, l'un le matin , l'autre le soir. Le public connaît le résultat de sa conversation avec le dernier. Celle qu'il eut avec l'évêque de Lyon fut courte. Quoi qu'en aient dit quelques journaux, ce sont les seuls ecclésiastiques qu'il ait reçus pendant sa maladie. Mais ceux- là n'étaient pas indignes de recueillir ses derniers sentiments.

Cette nuit je ne le quittai point : je me couchai sur une chaise longue à côté de son lit. La poitrine se prenait de plus en plus, et le malaise était très -grand. Cependant son esprit avait une telle activité que les idées lui faisaient oublier les souffrances , et que le halètement de sa respiration n'était pour lui qu'un bruit incommode qui le dérangeait dans ses méditations , sans beaucoup l'occuper d'ailleurs. Il provoquait sans cesse la conversation pour modérer le mouvement de sa tête , craignant que si ce mouvement croissait encore, il ne se transformât en véritable délire. Les pensées et les images se présentaient à lui avec

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une rapidité étonnante : jamais peut-être son langage n'eut autant (le précision, d'énergie et d'éclat.

Aussitôt que le jour parut , il fit ouvrir ses fenêtres, et il me dit d'une voix ferme et d'un ton calme : Mon ami , je mourrai aujourd'hui. Quand on en est là , il ne reste plus qu'une chose à faire : c'est de se parfumer, de se couronner de fleurs , et de s'environner de musique , afin d'entrer agréablement dans ce sommeil dont on ne se réveille plus. Il appela son valet de chambre. — Allons, qu'on se prépare à me raser, à me laver , à faire ma toilette tout entière. Je lui observai que son accès n'étant pas fini , le moindre mouvement serait très-préjudiciable , et qu'il pourrait le rendre mortel ; au lieu que peut-être cet accès ne le serait pas en gardant le repos nécessaire. Il est mortel, me répondit-il. Son valet de chambre avait été fort malade le jour précédent.— Eh bien, mon pauvre Teisch, comment cela va-t-il aujourd'hui ? — Ah! monsieur,ah! mon cher maître , je voudrais bien que vous fussiez à ma place. Le malade , après un moment de réflexion , lui répliqua : Tiens , je ne voudrais pas que tu fusses à la mienne.

Il me fit approcher de lui, et me tendant la main : Mon bon ami, me dit-il, je mourrai dans quelques heures : donnez -moi votre parole que vous ne me quitterez plus; je veux finir avec un sentiment doux. Je lui répondis en laissant échapper des sanglots que je ne pouvais plus retenir.

Point de faiblesse indigne de vous et de moi , ajouta -t -il : c'est un moment dont il faut que nous sachions jouir encore l'un et l'autre. Donnez-moi de plus votre parole que vous ne me laisserez pas souffrir des douleurs inutiles. Je veux pouvoir goûter sans mélange la présence de tout ce qui m'est cher.

Il demanda M. de La Marck. Quand celui-ci fut arrivé , le malade s'adressant à moi : J'ai des choses importantes à vous communiquer à tous les deux. Vous voyez que j'ai beaucoup de peine à parler : croyez -vous que je serai plus en état de le faire dans un autre moment. Je lui répondis : Si vous êtes trop fatigué, reposez - vous ; mais, si voiis le pouvez, parlez dès ce moment même. En effet, il baissait à vue d'oeil.

J'entends, me répondit-il. Asseyez -vous donc sur mon lit; vous ici, et vous là. Alors, divisant en trois points ce qu'il avait à nous dire , il nous parla pendant près de trois quarts d'heure, d'abord sur ses affaires particulières ; ensuite sur les personnes chères qu'il laissait après lui; enfin sur l'état des affaires publiques. Il glissa rapidement sur les premiers articles : il ne pesa que sur le dernier. Cette conversation a été précieusement recueillie , et ne sera pas perdue pour l'histoire : mais comme elle intéresse plusieurs individus (i), ce n'est pas le moment d'en rendre compte.

(i) Plusieurs des mêmes individus étant encore vivants,

Quand il eut fini avec nous, il fit appeler M. Frochot. Il lui prit les deux mains, dont il mit l'une dans celle de M. de La Marck, et l'autre dans la mienne. Je lègue, ajouta-t-il, à votre amitié mon ami Frochot : vous avez vu son tendre attachement pour moi ; il mérite le vôtre.

Bientôt après il perdit la parole : mais il répondait toujours par des signes aux marques d'amitié que nous lui donnions. Nos moindres soins le touchaient ; il y souriait avec une sécurité et une grâce touchantes. Quand nous penchions notre visage sur le sien , il faisait de son côté des efforts pour nous embrasser : et le mouvement de ses lèvres nous avertissait de la douceur qu'il trouvait dans nos caresses.

Ses mains glacées restèrent dans les nôtres pendant plus de trois heures. Son agonie fut calme pendant tout ce temps. Mais vers les huit heures les douleurs se réveillèrent. Alors il me fit signe de lui donner à boire. Je lui apportai successivement de l'eau, du vin, de l'orangeade, je lui offris même de la gelée. Il refilsa tout, et fit le mouvement d'un homme qui veut écrire. Nous lui donnâmes une plume et du papier. Il écrivit très-lisiblement : Dormir. Je fis semblant de ne pas l'entendre. Il fit signe de lui rapporter le papier et la plume, et il écrivit : Croyez-vous donc que

l'auteur de ce journal croit toujours devoir différer la publication de cette conversation intéressante (an XI).

la mort, ou l'effet qui in en jrippjochera , puisse produire un sentiment dangereux ? Voyant que je n'adoptais pas sa demande, il écrivit encore: Tant quon a pu croiie que V opium fixerait V humeur , on a bien fait de ne pas le donner : mais maintenant quil n'y a plus de ressources que dans un phénomène inconnu , pourquoi ne pas tenter ce phénomène ; et peut-on laisser mourir son ami sur la roue , pendant plusieurs jours peut-être?

Les douleurs augmentaient de moment en moment : elles étaient déjà si violentes, qu'elles devenaient causes accélératrices de la mort. Mon devoir était alors de les modérer. Je formulai un calmant; et je dis au malade que, dans une minute, son vœu serait rempli. M. Petit arrive sur Ces entrefaites. Comme nous passions dans un cabinet voisin , la douleur ranime tout à coup le malade et lui rend la parole. Il me rappelle avec force , et me dit : Jurez - moi que vous ne direz point ce que vous allez faire. M, Petit approuva le calmant : mais il préféra de donner, dans de l'eau simple, le sirop diacode que j'avais ordonné dans une eau distillée. L'apothicaire logeait dans la même rue : cependant , il fallait le temps d'aller chez lui et d'en revenir. Les douleurs devenaient atroces. On me trompe , dit à M. de La Marck le malheureux agonisant. — Non, l'on ne vous trompe pas : le remède arrive; nous l'avons tous vu ordonner. Ah! les médecins! les médecins î reprit -il. Et se tournant vers moi avec un air

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mêlé (le colère et de tendresse : N'étiez-vous pas mon médecin et mon ami? Ne m'aviez-vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille mort? Voulez -vous que j'emporte le regret de vous avoir donné ma confiance ? — Ces paroles , les dernières qu'il ait pcpnoncées, retentissent sans cesse à mon oreille. Il se tourna sur le côté droit dans un mouvement convulsif : et ses yeux s'étant élevés vers le ciel, il expira dans nos bras vers les huit heures et demie. C'est à peu près à la même heure, que la veille, entendant tirer des coups de canon, il s'était écrié comme en sursaut : N'est-ce pas là le commencement des funérailles d'Achille?.... M. Petit, debout et pensif au pied de son lit, nous dit : Il ne souffre plus.

On a prétendu qu'en mourant , Mirabeau avait prononcé cette phrase remarquable : J'emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie, dont les débris vont être la proie des factieux. C'est le précis , mais le précis très - exagéré de plusieurs de ses mots sur l'état des affaires publiques. Il aimait la monarchie, et craignait pour elle des dangers. Il pensait que la liberté , conquise par l'insurrection, devait être conservée par le respect des lois; que les lois ne pouvaient être exécutées que par une force active; que, dans un grand empire, dont le peuple n'est pas encore éclairé, dont les mœurs sont avihes par des siècles d'esclavage, cette force doit résider

dans les mains d'un seul; qu'en un mot, l'alliance de la vraie démocratie représentative et du gouvernement monarchique est très-naturelle , et que nulle autre forme ne réunit au même degré la vigilance d'une bonne police à la garantie respectueuse de la liberté nationale. Ce ne sont pas les amis les moins zélés de la révolution , ce ne sont pas surtout les hommes le moins au fait des circonstances sctuelles, qui pensent entièrement comme lui (i).

Après avoir reçu ses derniers soupirs , M. Petit et moi , nous étions descendus dans le jardin. Nous le parcourions tristement, ayant à peine la force de nous dire quelques paroles, quand je reçus une lettre conçue à peu près en ces termes : J'ai lu dans les papiers publics, que la transfusion du sang avait été exécutée avec succès en Angleterre, dans les maladies graves. Si, pour

(i) Telle était en effet alors, et telle fut leur opinion, jusqu'il la fuite du roi, qui arriva vers la fin du moi de juin suivant. Mais après cette dernière époque, tous les amis un peu clairvoyants de la liberté ne se flattèrent plus de pouvoir la trouyer ailleurs que dans la république. Ce sentiment était conforme à celui de Mirabeau: car avant sa mort, on avait déjà parlé du projet de cette fuite. J'ai, nous disait-il, défendu la monarchie jusqu'au bout : je la défends même encore que je la croie perdue, parce qu'il dépendrait du roi qu'elle ne le fût point, et que je la crois encore utile. Mais s'il part, je monte à la tribune, je fais déclarer le trône vacant, et proclamer la république.

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sauver M. de Mirabeau, les médecins la jugeaient utile , j'offre une partie de mon sang ; et je l'offre ' de grand cœur : l'un et l'autre sont purs. — Au bas est une signature un peu déguisée : je crois que ce nom qui se cache est Mornais ou Marnais. L'indication de la demeure est, rue Neuve-Saint- Eustache, w"" 62. Je ne fais aucune réflexion sur cette lettre : il y a des traits qu'on défigure en les louant.

Le corps fut ouvert le lendemain dimanche , vers midi, en présence d'un nombre très- considérable de médecins et chirurgiens. Plusieurs d'entre eux y manifestèrent un grand esprit de sagesse, entre autres M. Petit et M. Vicq-d'x\zir, dont les opinions font autorité dans toutes les parties de la médecine, mais surtout dans l'anatomie. L'estomac, le duodénum, une grande partie du foie , le rein droit , le diaphragme et le péricarde, offraient des traces d'inflammation, ou plutôt, à mon avis, de congestion sanguine. Le péricarde contenait une quantité considérable d'une matière épaisse, jaunâtre, opaque. Des coagulations lymphatiques recouvraient toute la surface extérieure du cœur, à l'exception de sa pointe. La cavité de la poitrine contenait uï\e petite quantité d'eau.

Certainement l'état du cœur , et l'épanchement dans lequel nageait cet organe , peuvent être regardés comme mortels. Mais je cycis, ainsi que Lachèze^ dont les himières et les soins m'ont

beaucoup aidé dans le cours de la maladie, que la mort a été déterminée immédiatement par l'affection du diaphragme; et j'attribue toujours cette affection, ainsi que celle du cœur, à l'humeur rhumatismale, goutteuse, vague, que nous en avions, dès le début, regardée comme la cause. J'atteste avec candeur , qu'en retrouvant la même série de symptômes , je porterais encore le même jugement, et que j'emploierais les mêmes moyei-s de curation.

Pendant toute sa vie, c'est-à-dire, depuis le moment qu'il parut sur le théâtre de l'opinion, Mirabeau s'est vu constamment poursuivi par la haine, et noirci par la calomnie, importunée de tant de succès brillants. Son caractère impétueux avait , il est vrai , provoqué plus d'une fois des ressentiments personnels ; et quelques erreurs de sa jeunesse donnaient, aux yeux du public léger, une sorte de vraisemblance à de plus graves imputations. Mais l'histoire fidèle d'une vie où l'on trouve tant de grandes pensées, tant de sentiments généreux , tant de travaux utiles, étouffera pour toujours, dans le cri de la reconnaissance, ces clameurs envieuses que la majesté de sa mort et la douleur publique ne font taire peut-être que pour quelques instants. Encore une fois, ce n'est pas ici le lieu de le peindre, et d'épurer l'image immortelle de cette ame véritablement grande, véritablement digne de l'apothéose que la France lui décerne. Ma douleur, fatiguée de

toules ces scènes cruelles, dont je viens de retracer la suite, ne me permet pas d'aller plus loin. Je ne dirai qu'un seul mot; mais ce mot renferme tout : c'est que Mirabeau est mort irréprochable envers la patrie et envers l'amitié (i).

(i) L'auteur de l'écrit ci-dessus n'a pas changé d'opinion sur le compte de cet homme véritablement grand et par ses talents, et par l'élévation de son ame, et par son dévouement à la cause sacrée de l'humanité. On lui a reproché des relations coupables avec la cour. Nous oserons dire que si sa correspondance avec la reine était publiée par les personnes qui doivent l'avoir encore entre les mains, ce recueil , composé de vingt-deux ou vingt-trois longues notes, serait le plus beau titre de Mirabeau à la reconnaissance de son pays et des vivais amis de la liberté. Non, quoi qu'on dise, il n'a pas abandonné un seul instant la sainte cause pour laquelle il avait si glorieusement combattu : les moyens de tout genre que lui procui'aieut ses rapports avec le château, il les employait tous , au contraire , à la faire triompher. Des calculs personnels auraient suffi pour rendre la liberté chère à Mirabeau. Il avait de grands talents ; et il regardait un pays libre comme le seul théâtre digne de lui : il aimait la véritable gloire ; et il savait qu'il n'appartient point à des esclaves de la décenier (an XI).

FIN

SUR

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