‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 3 sur 65 · C.^ fut encore ici pour moi, je l'avoue , un sujet · texte numérisé non relu

C.^ fut encore ici pour moi, je l'avoue , un sujet

>^ d'erreur. J<- crus avoir enfin découvert le vérii:>ble foyer du mal : et, perdant encore de vue mou premier pronostic, je me regardai comme

par une suite nombreuse d'hommes de tout état, de tout parti, de toute opinion. La rue se remplissait déjà de peuple : et , dans tous les lieux publics , les groupes ne s'entretenaient que de cette maladie , qu'on regardait avec raison comme un très -grand événement. Les bulletins se renouvelaient plusieurs fois dans la journée: mais ils ne suffisaient pas à l'inquiétude universelle. Dans l'intervalle de l'un à l'autre, il fallait encore donner des nouvelles verbales : et sitôt qu'ils paraissaient chez le portier, ils étaient enlevés avec une incroyable promptitude, et en si grand nombre, qu'on prit enfin le parti de les faire imprimer.

Les parents, les amis, les connaissances plus particulières de Mirabeau , remplissaient sa maison, sa cour, son jardin, où leur foule se renouvelait d'heure en heure. Le soir , la Société des amis de la Constitution envoya une députation , à la téte de laquelle était M. Barnave. Le malade fut très -touché de cette marque d'intérêt de la part d'iuie société dont il connaissait et appréciait les importants services , et qu'il regardait comme aussi propre, soit par elle-même, soit par ses nombreuses affiliations, à seconder le rétablissement de l'ordre et l'exécution des lois, qu'elle l'avait été dans les premiers temps à soutenir le zèle et les efforts du patriotisme. Il entendit avec plaisir une phrase obligeante de M. Barnave, qui lui fut rapportée avec exactitude. Mais lorsqu'on l'assura quelques heures après, qu'un membre de

la même société, représentant comme lui de la nation, connu pour un des plus ardents patriotes, avait refusé d'être de cette députation, son étonnement fut presque aussi grand que celui des personnes qui l'environnaient : et je ne puis nier qu'il n'ait dit ce mot, dont trop de papiers publics ont fait mention, que je ne répéterai point, et sur lequel même je voudrais, par respect pour un nom que l'amour de la liberté paraît consacrer encore, pouvoir jeter le voile de l'oubli. Il ajouta : Jugez combien une pareille conduite est inconcevable : dans le temps de la fameuse égratignure que vous savez, je n'ai pas laissé passer un seul jour, sans envoyer chez lui demander de ses nouvelles , ou sans y aller moi-même.

Dans le public , on croyait Mirabeau très-colère et très- vindicatif. L'impétuosité de ses goûts et le caractère très -prononcé de ses opinions l'exposaient, il faut en convenir, à des violences de premier mouvement. Cependant cet homme, si facilement irrité par les provocations ou par les obstacles, était celui qui savait le mieux maîtriser son ame : cet homme qui, sans doute, était susceptible de profonds ressentiments, puisqu'il avait beaucoup d'énergie et de dignité dans le caractère, sacrifia toujours ses passions personnelles au succès des affaires publiques. Dans les orages de l'Assemblée , jamais on ne l'a vu s'emporter de manière à perdre la liberté de son jugement et fà-propos de ses ressources. Dans les occasions où

l'on cherchait à le rapprocher des personnages qu'il aimait le moins, et où cela pouvait avoir en effet quelque objet d'utilité générale, il n'a jamais opposé une résistance durable. Je l'ai vu, plus d'une fois, faire dans ce genre des sacrifices dont, en les approuvant beaucoup , j'avoue que j'aurais difficilement été capable. Souvent, d'ailleurs, il décriait les opinions, il attaquait les démarches, il censurait les vues, sans que les personnes y fussent pour rien : et pour peu qu'on sût intéresser sa générosité , il n'était pas d'injure qu'on ne pût l'engager à mettre en oubli. Je l'ai vu de très- près; je l'ai vu assez long-temps; je l'ai vu dans toutes les situations : et j'atteste que jamais il ne fut d'être moins haineux, moins capable d'une vengeance méditée et suivie , moins capable de faire sentir à ses ennemis l'ascendant de sa situation ou même celui de son talent.

Le mercredi soir , vers les onze heures , il était passablement bien. Les épispastiques avaient produit beaucoup d'effet: les sueurs baissaient, mais sans aggravation très-sensible d'aucun symptôme. Tous les couloirs étaient libres; et le pouls n'était pas mauvais. Cependant , comme je l'ai dit plus haut , la gêne de la respiration ne cessait jamâis entièrement, même dans le temps le plus calme; et depuis quelques heures, elle paraissait avoir augmenté.

A minuit, je crus m'apercevoir en le quittant, qu'il se préparait un orage. Il y avait de la con-

DE MI il A BEA TI. L['J

centration dans le pouls, et les inspirations étaient plus pénibles et plus serrées. Je recommandai qu'à la moindre augmentation des accidents, on vînt ra'avertir sur l'heure.

Le jour venait de poindre quand je descendis dans sa chambre. On me dit qu'il avait souffert considérablement depuis trois heures ; mais qu'il n'avait jamais voulu consentir à me laisser éveiller. Le pouls reprenait par degrés le même caractère que dans l'accès du lundi au mardi ; les douleurs commençaient à déployer la même férocité; enfin, les étouffements , les spasmes et tout l'appareil effrayant qui les avait accompagnés d'abord, revenaient à grand pas, et présageaient une cruelle journée. Je fis appeler M. Delarue, et ensuite l'apothicaire , qui était plus voisin , pour placer des sangsues à la poitrine. L'un et l'autre dormaient encore : mais le dernier m'envoya des sangsues. Je les plaçai moi-même. Elles mordirent mal. En attendant, les spasmes et les douleurs faisaient de rapides progrès : ils étaient si forts quand M. Delarue arriva, que nous prîmes le parti de répéter la saignée du pied et l'application des sinapismes cantharidés, de ranimer les vésicatoires qui étaient placés aux jambes , et d'en placer de très -larges aux cuisses. Immédiatement après, nous fîmes donner de demi-heure en demi-heure une pilule de six grains de musc, jusqu'à ce que le malade en eut pris de trente à quarante grains.

Ce remède , je veux dire le musc, est certai-

nemeiit d'une grande efficacité; mais il n'agit qu'à haute dose. Dans cette circonstance, il parut seconder puissamment l'effet de la saignée et des sinapismes ; et la sueur qui s'établit pendant son action fut plus abondante, et présenta des apparences encore plus critiques que celle du mardi.

Ce nouvel accès dura long -temps : il fut trèsgrave. La physionomie y prit un aspect qu'elle ne perdit plus. C'était celui de la mort, mais d'une mort pleine de vie , si l'on peut se servir de cette expression. Malgré l'amélioration progressive du pouls; malgré la diminuation des étouffements, des douleurs et des spasmes; malgré la souplesse de la peau et l'apparence si favorable de la sueur, il me fut impossible de voir désormais Mirabeau vivant. Il sentit lui-même qu'il n'était déjà plus : et les assistants ont remarqué que lui et moi, nous parlâmes toujours dès lors de sa vie au passé, et de lui comme d'un homme qui avait été, mais qui avait cessé d'être.

Jusque - là , son courage était resté dans les bornes de la fermeté, de la résignation, de la patience. A ce moment, il prit un caractère plus imposant et plus élevé. L'aspect de sa fin , qu'il voyait approcher , donnait à ses pensées quelque chose de plus -grave, de plus profond, de plus vaste; à ses sentiments, quelque chose de plus affectueux, de plus abandonné, de plus sublime. Tant qu'il avait espéré guérir, il avait éloigné même ses amis, pour laisser agir les remèdes on

paix, et ne troubler leur action par aucune émotion vive. Quand il vit, ou plutôt quand il sentit qu'il n'y avait plus d'espoir, il voulut les voir tous sans cesse auprès de lui, sans cesse converser avec eux , sans cesse tenir sa main dans les leurs, et saisir ces derniers instants, pour rapprocher dans un court espace toutes les jouissances, peut-être, qu'une longue vie peut faire trouver dans l'amitié.

Depuis plusieurs années, M. de La Marck admirait ses talents , et avait beaucoup d'attrait pour sa personne. Depuis l'ouverture des élatsgénéraux , des rapports philosophiques d'opinions, une tendance commune vers l'affranchissement et le bonheur de l'espèce humaine , les avaient unis plus étroitement. Malgré la trempe différente de leur esprit et de leur caractère, ils étaient faits l'un pour l'autre : ou plutôt M. de La Marck , convaincu de l'extrême utilité dont Mirabeau pouvait être à la chose publique , s'était fait une sorte de devoir de devenir son surveillant invisible, d'épier soigneusement pour lui tout ce que de grandes occupations laissent nécessairement ignorer, de veiller même quelquefois à ses intérêts comme à sa gloire.

Dans les premiers jours de sa maladie , Mirabeau n'avait presque pas vu M. de La Marck. Celui-ci, sachant d'ailleurs que le malade avait besoin de repos, et que plusieurs personnes assiégeaient sa porte, pour la franchir malgré les ordres 0.. 4

5() s U R I. A jVr A L A D r F. E T L A M O R T |

précis donnés par lui-même , venait chercher des nouvelles plusieurs fois par jour; mais il se tenait à l'écart, avec une réserve qui prouvait mieux son amitié qu'un empressement plus impétueux. A dater du jeudi matin , Mirabeau le demandait à chaque-» instant : et sa vue lui semblait nécessaire, pour s'acquitter avec cet ami noble et généreux, par l'expression mille fois répétée des sentiments qu'il avait pour lui.

Sa famille n'était pas exceptée des ordres qu'il avait donnés à sa porte. On sait qu'il avait peu de relations avec le plus grand nombre des individus qui la composent. Leur opinion relativement aux affaires publiques, et leur conduite particulière relativement à lui, le mettaient en droit d'écarter des caresses feintes. Mais il avait toujours aimé tendrement madame du Saillant sa sœur, femme respectable, si digne de son affection par la noblesse de son caractère, et par cette bonté touchante, qui la rend vénérable et chère à tout ce qui l'approche. Il la fit prier de venir chez lui avec madame d'Arragon sa fille, et avec ses autres enfants, qu'il regardait comme les siens propres : et, dans un moment de calme, il voulut la voir, pour la rassurer et lui donner les dernières marques de ses sentiments plus que fraternels.

Cependant le danger étant très-pressant , et ma responsabilité trop pénible pour mon cœur, j'au- I rais désiré d'invoquer d'autres lumières et d'ap-

DE MIRABE A.U. .01

peler de nouveaux secours. Mais le malade avait montré d'une manière si décisive sa répugnance pour tout autre médecin que Lachèze et moi , il était même entré dans un accès de colère si violent quand on lui en avait parlé, que je me résolus avec courage à prendre tout sur moi. Je suis convaincu que le public est hors d'état d'apprécier le traitement du plus simple rhume. Une triste expérience m'a fait voir que, parmi mes confrères dont je pourrais rechercher l'opinion, le plus grand nombre ne prononce pas toujours , à beaucoup près , avec cette justice et cette bonne foi qui peuvent seules donner du prix à un jugement. En conséquence y je n'attache, je l'avoue, aucune importance à la rumeur publique. L'approbation de quelques hommes de l'art éclairés et droits me suffit: et, s'il faut dire jusqu'au bout ce que je sens avec la conviction de ma raison et le témoignage de. ma conscience, je me passerais facilement de toute approbation étrangère (i). J'avais donc pris mon parti sur tous les discours auxquels je devais être en butte : mais je ne pouvais le prendre sur le sort du malade. Madame du Saillant et M. de La Marck m'ayant

(i) Je respecte beaucoup l'opinion publique, parce qu'elle est toujours juste à la loniîue : mais ce vain bruit que les charlatans nous donnent si souvent, et que les inibécillcs prennent trop de fois pour elle, je déclare que je le inépiise profondément.

Sa SUR LA. MALA.DIE ET LA MORT

invité plusieurs fois à demander un conseil, je leur proposai d'envoyer chercher M. Antoine Petit. On fit partir sur-le-chainp une voiture pour Fontenai-aux-Roses. M. Delarue proposa M. Jeanroi. On envoya chercher M. Jeanroi presque au même instant.

M. Petit, que je connaissais peu, est un des médecins de l'Europe dont j'estime le plus le tact, et dont j'honore le plus le caractère. Je me flattais , en rappelant plusieurs traits de sa vie et plusieurs mots qui lui sont échappés, de le faire recevoir par le malade. M. Jeanroi m'était moins connu : mais il passe pour un praticien éclairé; et je savais que c'est un fort honnête homme.

IM. Jeanroi arrive. Je lui fais l'histoire de la maladie et du traitement. Mais il demande avec raison à reconnaître les objets par lui-même. Je ne peindrai pas l'emportement de Mirabeau, quand je lui proposai de voir d'autres médecins : cet emportement fut extrême. Il refusa formellement ma demande; et il me dit: Je ne vous empêche point de dire ou de faire hors de ma chambre tout ce qu'il vous plaira : mais qu'ils n'entrent point ici, si vous ne voulez pas que je vous cause le dernier chagrin. M. Jeanroi me donna quelques avis avec beaucoup d'intérêt : on va voir dans l'instant qu'il me fut impossible de les suivre.

Je redescends dans la chambre du malade. Non, me dit-il d'une voix forte, je ne verrai per-

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