‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 40 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Considérations particulières sur diverses branches de la Médecine.

Anatomie.

Avant Hippocrate, l’anatomie existait à peine. Galien prétend que les Asclépiades, dans la famille desquels la médecine fut long-temps renfermée, enseignaient à leurs élèves la structure du corps humain , par la voie indirecte des dissections d’animaux. Les leçons , dit-il , commençaient dès le plus bas âge; et l’habitude en rendait les objets si familiers, qu’il était inutile de consigner les descriptions dans des leçons écrites. Mais cette opinion, hasardée comme plusieurs autres du * même auteur, est formellement démentie par Clialcidius , ancien commentateur de Platon. Chai- « cidius affirme qu’Alcméon, disciple dePythagore, fut le premier qui disséqua des animaux. C’est donc à des époques très- postérieures, qu’il faut rapporter l’usage que Galien attribue aux premiers médecins de l’école de Cos.

On trouve, il est vrai, dans Hippocrate, plu-

a58 . -» RÉFORME

sieurs descriptions des organes de l’homme, tracées vraisemblablement d’après ces analogies infidèles: mais elles prouvent que la structure des animaux était elle-même alors très-imparfaitement connue : pour peu qu’on l’eût étudiée avec quelque attention, elle aurait suffi pour dissiper plusieurs erreurs grossières que le père de la médecine parait avoir adoptées avec confiance. Son Traité du cœur est assez exact. Les admirateurs enthousiastes des anciens pourraient y voir une espèce de pressentiment de la circulation : mais il faut avouer que ce grand homme était bien un mauvais anatomiste. Les seules parties dont il connût assez exactement la structure, étaient les os : on peut toujours se procurer, facilement des squelettes humains.

Les plaies , ou les maladies qui mettaient à nu les viscères , ou d’autres parties cachées dans l’épaisseur des membres; l’habitude d’embaumer les corps, qui, de temps immémorial, régnait en Égypte; enfin les rencontres fortuites de corps humains , que les eaux avaient rejetés sur leurs rivages, que la fuite précipitée d’une armée vaincue avait laissés sur le champ de bataille , ou que des accidents imprévus avaient livrés aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie, étaient les seules circonstances qui pussent fournir aux médecins quelques occasions fugitives, et souvent périlleuses, d’étudier la véritable anatomie humaine. Mais le préjugé qui, d’une part, atta-

- 1) £ LA MÉDECINE. a5g

ehait l’idée de sacrilège à l’examen trop curieux des morts , et, de l’autre, celle de souillure à leur attouchement, opposait une barrière presque invincible aux progrès de cette science. Aristote dit positivement que , de son temps , on n’avait point encore disséqué de cadavre humain.

C’est à l’époque d’Hérophile et d’Erasistrate que ce scrupule superstitieux s’étant déjà considérablement affaibli par lés lumières, on put étudier l’organisation de l’homme sur l’homme même. Le préjugé tint plus long -temps chez les Romains : ils étaient plus ignorants. Pline dit que la loi défendait de regarder les entrailles humaines. Cependant le désir de leur conservation fut plus fort chez les empereurs que le respect pour l’opinion publique. Us permirent souvent aux médecins de disséquer les corps des criminels ou ceux des ennemis. Sous Marc-Aurèle, une ordonnanéè leur livra ceux des Allemands. Galien , qui rapporte ce fait , avait pu disséquer plusieurs de ces corps; et l’on devrait supposer qu’il en cherchait les occasions. Cependant il paraît par la lecture de ses descriptions anatomiques, qu’il n’avait fait d’autres dissections que celles de différents animaux, et surtout d’un grand nombre de singes, qu’il préférait à cause de leur ressemblance avec l’homme : et quoique ses livres d’anatomie soient fort étendus, et pleins de bonnes choses pour le temps , on a lieu de croire (ju’il n’avait point vu par lui-même sur

ag0 * RÉFORME *

(Tes cadavres humains les objets qu’il décrit avec le plus d’attention.

L’anatomie de Galien a régné despotiquement jusqu’au temps de Vésale. Ses erreurs, qu’il était sans doute bien plus facile de constater dans cette partie , dont tous les objets sont palpables et fixes , que dans ceux de médeeine-pratique, qui sont trèsmultipliés, très-délicats ettrès-changeants; ses erreurs faisaient foi dans toutes les écoles. Personne n’osait les combattre , n’osait mêmé paraître soup- . çotiner quelles fussent des erreurs. Vésale, foulant aux pieds cette méprisable idolâtrie, attaqua courageusement Galien et ses superstitieux sectateurs. La médecine lui dut, en grande partie,, la marche plus hardie et plus ferme quelle commença dès lors à prendre , et qu’elle a toujours conservée depuis, même au milieu de ses écarts. Mais c’est à l’anatomie surtout qu’il a rendu des services immortels : c’est par l’heureuse audace et par les travaux de cet homme célèbre, qu’elle se débarrassa de ses langes , et que furent préparées toutes ces belles découvertes qui donnent maintenant â la pratique de la chirurgie une si grande sûreté.

Depuis ce moment, en effet, les progrès de l’anatomie ont été continuels et rapides. La découverte de la circulation du sang; celle de ses variétés dans l’adulte et dans le fœtus; celle des vaisseaux du chyle, de son réservoir et du conduit thorachique; l’appareil inconnu, dévoilé

DK LA MÉJJKCIN F.. 2fjl

dans plusieurs organes par les injections de Ruysch ; la structure des glandes ; la marche et les fonctions des vaisseaux lymphatiques entrevues; les recherches physiologiques et pathologiques sur le tissu cellulaire; les brillantes, mais trop souvent infidèles expériences sur les parties irritables et sensibles; l’appareil absorbant et glandulaire plus exactement décrit , et ses véritables fonctions mieux déterminées : tels sont les fruits les plus importants du zèle infatigable de beaucoup d’hommes laborieux, qui, par la suite non interrompue de leurs travaux , ont maintenant porté l’anatomie de l’hoiume, peut-être jusqu’au dernier degré de perfection.

Cette science, en tant que liée à l’enseignement médical, présente différents points de vue, sous lesquels elle mérite d’être examinée, i° Elle fait partie des descriptions physiques; et elle rentre dans 1,’ histoire naturelle proprement dite. a° Comme base et texte des explications physiologiques, elle forme une branche nécessaire de la physique animale. 3° Enfin , servant de guide à l’art de guérir , et surtout à sa partie chirurgicale, elle paraît maintenant inséparable de la pratique , dont elle assure souvent le succès.

Sous le premier point de vue, elle appartient à l’analyse de description : c’est une espèce de topographie curieuse, mais inanimée. Sous le second, elle prend un caractère plus intéressant; et déjà elle se rapproche de la médecine et de la

mJL

D jgttized^4ÿfe^lc

aGa RÉFORME

chirurgie. Sous le troisième, elle est à chaque instant liée aux divers objets de leurs études; elle s’associe à la plupart de leurs travaux , quoiqu’elle * n’y joue pas toujours, sans doute, le rôle essentiel qu’on lui attribue ordinairement.

L’anatomie, considérée comme description, n’a , pour ainsi dire , point de bornes. A mesure que les objets les plus frappants sont éclaircis, * d’autres moins faciles à saisir se présentent; de nouveaux mondes s’ouvrent devant nous; et les bornes de l’horizon reculent toujours , au moment que nous croyons les atteindre. Cependant, pour faire encore de grandes découvertes en anatomie, il faudrait inventer maintenant des instruments plus parfaits, ou quelque méthode qui, semblable à celle des injections, pût grossir et développer les parties dont la structure échappe à nos moyens actuels. Ainsi, par exemple, la fabrique intime du cerveau ne paraît guère pouvoir être démêlée ni par le scalpel, ni par nos microscopes ordinaires, ni par les injections, . telles, du moins, qu’elles se pratiquent encore aujourd’hui. Mais heureusement cette fine anatomie est plutôt un objet de curiosité physique , que d’utilité médicale. Quoiqu’on ne doive point f la bannir, quoique même il ne soit pas impossible qu’on en retire un jour quelque avantage, elle est parfaitement inutile aujourd’hui; et nous sommes portés à croire qu’on pourrait s’en passer toujours. J- -J

DE LA MÉDECINE. a63

L’anatomie physiologique est plus bornée que celle de description : cependant elle l’est encore moins que l’anatomie thérapeutique. L’explication des différentes fonctions vitales, fondée sur la structure même des organes qui les exécutent, a déjà fait, et promet de faire encore des progrès. Mais c’est moins l’anatomie proprement dite, qu’une suite de bonnes observations faites sur le vivant, qui nous manque. Nous connaissons trèsbien l’organisation de différentes parties dont les usages nous sont entièrement inconnus. Les expériences à faire pour en suivre l’action , sont en général difficiles; quelques-unes même semblent impossibles, du moins, avec nos moyens actuels. Et quant à cette anatomie que j’appelle thérapeutique, qui est celle dont l’art de guérir fait une application journalière , elle se renferme dans les limites les plus étroites. L’opinion contraire, assez généralement répandue, tient peutêtre à la fois aux préjugés de l’ignorance, et à ceux d’un savoir acquis par des travaux pénibles et rebutants. La structurf, la situation et les connexions des viscères , la distribution des principaux troncs des vaisseaux et des nerfs, la forme et la disposition des os, les attaches des muscles , les expansions des aponévroses , et peut-être encore quelques menus objets, non moins faciles à saisir : voilà ce que le médecin a besoin de bien connaître. Peut-être même seraitil permis d’ajouter que la délicate anatomie est

•>fc‘

ligilized by Google1

a(r4 ’ RÉFORME •

bien rarement utile pour les opérations chirurgicales : j’oserais en appeler sur ce point , à la bonne foi des chirurgiens -anatomistes les plus éclairés.

Chaque démonstrateur a son ordre et sa méthode d’enseignement. Toute méthode et tout ordre sont bons ici , pourvu qu’ils soient clairs. Quand il ne s’agit que d’une simple exposition déformés, il n’importe guère, du moins ordinairement , qu’on commence par une face plutôt que par l’autre. En étudiant la géographie, on peut partir indifféremment de tel point, ou commencer par tel pays qu’on jugé à propos : il suffit que la mémoire retienne bien le tableau des lieux et de leurs situations respectives. Il en est à peu près de même pour l’anatomie. Cependant la manière dont la nature nous y montre les objets, n’est pas entièrement fortuite ; et peut-être si l’on se donnait la peine de la mieux observer, verraiton qu’il n’est pas permis de l’intervertir, en les offrant à l’observation des élèves. Winslow, dans son exposition anatoftique, semble n’avoir pas ignoré cette manière plus naturelle dont les objets s’offrent -à nous. Lieutaud , qui fut un homme de bon sens , -et même de quelque esprit , quoique d’ailleurs ses deux précis de matière médicale et de pratique , soient au-dessous du médiocre ; ■Lieutaud avait porté ses vues plus loin. Il avait voulu, dans son anatomie, décrire les objets précisément comme pourrait les chercher et

Vi' • .

CE LA MÉDECINE. aG5

les découvrir l’inventeur même de la science , en supposant qu’un seul homme fût capable d’en suivre tous les travaux, et d’en faire toutes les découvertes. Cette vue était belle; mais l’auteur en a manqué totalement l’exécution. Quelque anatomiste de talent , plus au fait des méthodes philosophiques, peut s’en emparer encore; et c’est à lui seul qu’elle appartiendra véritablement alors : car ici, projeter est peu de chose; bien exécuter est presque tout (i).

En attendant, il est facile de prédire d’autant plus de succès aux démonstrateurs , qu’ils se rapprocheront davantage dans leur enseignement de la méthode particulière que cette vue indique, et qui n’est elle-même qu’une branche de la méthode générale dont nous avons parlé tant de fois.

L’anatomie la plus intéressante sans doute, est celle qui a pour objet de rechercher dans les lésions organiques la cause aussi-bien que le siège des maladies ; c’est la véritable anatomie médicale. Elle redresse beaucoup d’erreurs, dissipe beaucoup de préjugés, et devient d’autant plus utile à la pratique , qu’elle est souvent plus dangereuse pour la vanité des praticiens. Qui ne sent, au premier aspect, tous les avantages attachés à l’exacte comparaison des phénomènes de

(1) Quand j’écrivais eeci , l’Anatomie de mon ami Boyer n’existait pas encore. Sons le point de vue dont je parle, éc grand chirurgien n'a laissé rien à faire après lui'.

-JB

ti

f Digifeed by

Page 1