‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 67 sur 67 · IX · texte numérisé non relu

IX

Examen de la septième objection.

Aux yeux de celui qui regarde les six premières objections comme insolubles , la dernière est entièrement superflue. Avant de l’examiner, il faut avoir reconnu que les autres sont susceptibles . de réfutation : avant même de chercher à la résoudre, il faut les supposer entièrement résolues. Et dans cette hypQthèse, la plus fayorable à la cause de la médecine, que de difficultés ne reste- • t-il pas encore à éclaircir ! que de doutes à fixer ! Car ses principes pourraient être établis sur des fondements solides : le temps, suivant l’expres-

confiance dans la médecine. Gette confiance est peut-être , en quelque sorte , autant la eause que le résultat de leurs succès : elle seule a pu les soutenir dans leurs travaux. L’inere-1 dulité n’y enfante que la paresse; elle ne fait que servir de voile à l’ignorance.

5lO D II DEGRÉ DE CERTITUDE

sion de Bacon, pourrait les avoir enfantés (i) avec lenteur; des veilles opiniâtres pourraient avoir joint ensemble tous les anneaux de la chaîne qu’ils doivent former : cela ne suffirait pas encore. Ces principes ne' deviennent véritablement utiles que par leur application : et si les études préliminaires que la pratique de la médecine exige sont au-dessus des forces communes; si des obstacles sans nombre les interdisent à la plupart des esprits ; si des sources d’erreurs presque inévitables s’y rencontrent à chaque pas , ne serons- nous point forcés de convenir que l’art * pèche essentiellement par cette mêm% disproportion de ses moyens avec nos forces, par cette . impuissance où nous sommes , en général , de lui faire remplir convenablement son objet? C’est en effet un bien affligeant tableau que celui des difficultés qui s’opposent à son utilité réelle? Quel est le médecin , un peu au fait de ce qui se passe journellement, qui n’hésiterait pas à prononcer sans détour, si elle fait plus de bien que de mal, si son entièré abolition serait avantageuse ou funeste (2)?

(j) Medicina.... iemporis partus. Bac...

*, (a) Dans le* pays où la médecine s’enseigne et se pratique d’une manière supportable elle est d’une utilité directe : dans ceux où son enseignement et sa 'pratique sont mauvais, elle est encore indirectement utile , comme on va le voir dans un moment. ,

DE LA MÉDECINE. 5ll

- Mais ce n’est pas sous ce point de vue qu’il faut envisager la question.

L’homme souffrant Veut être soulagé : il le veut, non d’après les vues discutées du raisonnement, mais par l’invincible impulsion de l’instinct. De là, cette croyance universelle à là médecine, plus forte, quoi qu’on en dise, plus superstitieuse chez le pauvre et l’ignorant , que parmi les gens aisés et dont l’esprit a pu recevoir de la culture; chez les hordes sauvages, que parmi les peuples civilisés. Les villes ont des médecins : mais les campagnes ont des meiges , et les forêts de l’Amérique des jongleurs, qui, pour mettre en jeu toutes les fibres crédules du « cerveau humain, joignent à la charlatanerie de leur art une foule d’impostures religieuses.

Partout les hommes voient l’application de certaines substances produire sur le corps de grands et salutaires effets : ils voient guérir par là des maladies graves,' qui, faute de secours, sont ordinairement rtlortelles (i). Eh faut -il davantage ,

(i) Pour révoquer eu doute l’action de la médecine, il faut une suite de raisonnements subtils , dont les hommes simples et grossiers, ne sont pas capables. Les remèdes produisent’ soits leurs yeux des effets sensibles ; ils changent l’état des malades ; ils ramènent la santé. D'autres malades dans un état analogue, manquant de ces moyens de guérison, ou les dédaignant , empirent de jour en jour, dépérissent lentement ou meprent tout à coup.- Voilà les motifs de la croyance du, peuple. Le peuple, et par ce mot j’enténds le gros des hommes.

5l3 du degré de certitude lorsqu’ils sont malades eux-mêmes , pour les déterminer à recourir aux personnes qui savent employer ces remèdès , pour se flatter de recouvrer par eux la vie et la santé? Cet espoir qui les porte vers les guérisseurs de tout genre n’est pas le fruit de la réflexion; c’est mi besoin véritable, inséparable de notre existence et de nos autres besoins. En vain attaquerait-on ce penchant : en détruisant la médecine, on ne le détruirait pas; et l’on ne ferait que livrer sans défense un, plus grand nombre de victimes à l’ignorance audacieuse. • * t '

Je crois pouvoir aller plus loin. Puisque cette disposition nous est si naturelle ; puisqu’elle se trouve liée à nos premières impulsions , elle est bonne en elle -même; elle n’a besoin que d’être

se laisse guider par des raisonnements simples et directs tirés de données frappantes. Cette manière de procéder est peut-être peu piquante pour l’amour-propre et pour l’imagination : mais au fond , n’est-elle pas la plus sûre aussi bien que la plus facile ? Les rêveurs et les esprits déliés , en s’écartant des manières communes de voir ou de sentir , ne sont-ils pas nécessairement exposés à tomber , par cela même , plus souvent dans ^‘erreur? il y a des opinions absurdes dont les hommes d’esprit sont seuls susceptibles. Le sublime de la philosophie est de nous ramener au bon sens. Or , le bon sens est le produit de sensations nettes et distinctes : il rejette tout ce qui les contrarie, ou qui n’v tient pas immédiatement. Notre nature exige que nous considérions les objets par grandes masses , que nous en jugions par grands résultats , que nous les saisissions, en quelque sorte , par le gros bout.

1)15 'I. V MKDKCIXE. Si 3

dirigée, ür que faut -il pour cela? Il faut* d’un

côté , que les -vrais médecins s’efforcent de perfectionner la science par des travaux assidus; de l’autre, que le pouvoir public, par de bonnes lois de police, préserve le peuple de ses propres erreurs : car cet objet est du petit nombre de ceux qui ne doivent pas être abandonnés à une liberté sans bornes. Si l’on n’a donc, comme je le pense, que l’alternative de confier la vie tles hommes aux élèves sortis de nos écoles, ou «le la laisser à la merci des jongleurs et des comméres, ne vaut-il pas mieux encore s’en tenir aux* premiers? et ne serait -ce pas une philosophie bien fausse et bien meurtrière, que celle qui nous livrerait aux mains de leurs méprisables concurrents ?

Qui ne connaît les troubles de l’esprit, la faiblesse et la crédulité des malades? qui ne sait avec quelle assurance présomptueuse chacun se mêle de leur conseiller son remède, sans connaître ni la maladie, ni le remède lui -même? Vous avez vu, sans doute, de ces malheureux, dont les amis, les connaissances, les voisins, les voisines, s’emparaient tour à tour, et qui n’avaient rendu mortelles «les maladies guérissables par le repos et la diète; que pour n’avoir pas eu la force de résister aux importunités, aux menaces, aux promesses, et surtout à ces récits de cures merveilleuses dont la drogue est toujours ‘ enveloppée. Or est-it personne qui puisse se pro- ^ J. '# . . - 33

S r/J r>u DEGRÉ DF. C FlfTÏTII DF.

meltiD d’avôir toujours cette force ? Dans les moments où les organes ne sont plus en équilibre, croit-on que le jugement conserve le sien? La tète s affaiblit avec les fonctions vitales , et par • . les mêmes causes : elle s’égare souvent d'une ma: nière complète, bien long-temps avant leur abolition, et même sans quelles paraissent sensiblement altérées. Lue maladie légère peut rendre f homme le plus sage entièrement incapable de . raisonner : le délire le met au-dessous d’un enfant. Dans le premier cas, ceux qui l’entourent le font vouloir ; dans le second , ils veulent à sa place. Plus les circonstances deviennent alarmantes, et plus les avis deviennent tumultueux, précipités, incertains: plus les secours exigent de prudence, et plus on les multiplie saus ordre et sans objet précis. Pour sauver le patient de : • tant de déterminations aveugles, vacillantes,

‘ contradictoires, il faut une autorité qui captive sa confiance, qui puisse imposer à tout ce qui l’approche, confondre l’ignorance par l’ascendant ,des lumières, donner au traitement un esprit méthodique et de l'imité: il faut quelqu;UB ordonne, afin que tout le monde ne veuille pas • ordonner à la fois. Voilà le véritable rôle du nié-* decin; voilà ce qu’on nb peut attendre <jue dé, lui : de sorte que, s'il fait peu de bien, il piévient beaucoup de mal; et. que même; fit-il quelque mal de moi chef, il en empêcherait encore davantage : amis ou ennemis de la médecine.

• DE LA MÉDECINE. 5l Ô

c’est sans doute ce que personne n’osera nier.

Ainsi donc, malgré les vices presque universels de son enseignement; malgré l’imperfection de sa pratique, dont mon but «?est pas de faire une peinture trompeuse; malgré les obstacles de toute espèce qui s’opposent à ses progrès: les esprits justes, après un examen plus réfléchi, sont forcés de reconnaître son utilité réelle, même dans les suppositions les moins favorables à sa cause. De leur côté , que les âmes sensibles se rassurent : bien loin d’être, comme l’affirment quelques dé- -clamateurs , un fléau de l’humanité, la médecine en est au contraire l’espérance, la sauve-garde; elle lui promet pour l’avenir des ressources qui doivent devenir de jour en jour plus étendues et plus efficaces.

En effet , et cela résulte de tout ce qui précède, la médecine étant dans la nature, ainsi que les autres sciences et les autres arts, elle a , commeeux, ses bases éternelles et ses moyens de perfectionnement. Les besoins lui donnèrent naissance : le temps et l’observation l’ont agrandie et cultivée; ils ont déjà porté la lumière dans une foule d’objets qui n’en paraissaient pas susceptibles; ils ont soumis à l’analyse ce qui semblait s’y refuser. Quelles bornes oserait-èn prescrire à des découvertes dont les sujets sont placés sous nos yeux, dont le but nous touche immédiatement, et pour lesquelles il suffit de nos sens bien dirigés? Qui pourrait dire r « L'esprit de l’homme

5r6 DIT' O^OSS DE C K R T I T U II lr.

ira jusque-là; il ne passera pas outre?» Sans doute la mesure de ses sensations est celle de sa perfectibilité : mais qui la connaît, cette mesure? qui sait jusqu’à quel point les sensations peuvent être perfectionnées elles-mêmes? Dans ce qui leur est étranger, il n’y a ni plus, ni. moins d’évi- . dence; il y a ténèbres complètes. Mais , dans tout le reste, il n’est rien que nous ne puissions éclaircir. Plus nous savons, et plus nous avons de moyens d’apprendre. Nos espérances et notre ambition peuvent embrasser, en quelque sorte, l’infini. Et si l’on parvient à perfectionner les méthodes qui soulagent la mémoire; si, à mesure que nos connaissances se multiplient, nous savons les rattacher à des résultats qui les renferment toutes véritablement r elles seront aussi étendues que sûres, d’une application aussi aisée que précise; . . nous pourrons les avoir toujours à nos ordres, et nous en servir sans effort à tout instant. C’est peut-être en médecine , que ces classifications analytiques sont le plus nécessaires : elles y sont peutêtre aussi le plus faciles. La nature semble nous y porter d’elle-même, et souvent comme malgré nous. Au lieu de résister à ses impulsions, nous n’avons qu’à les suivre religieusement : nous ' n’avons qu’à là consulter avec confiance et ré- ' flexion; elle ne demande qu’à se dévoiler à des yeux dignes d’elle.

■DE f. A HKUKCIJMH.

CONCLUSIOH.

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toi

Oui , j’ose le prédire : avec le véritable esprit d’observation, l’esprit philosophique qui doit y présider, va renaître dans la médecine; la science va prendre une face nouvelle. On réunira ses - . fragments épars, pour en former un système simple et fécond comme les lois de la nature. Après avoir parcouru tous les faits ; après les avoir revus, vérifiés, comparés, on les enchaînera, on les rapportera tous à un petit nombre de points .. . fixes ou peu variables. On perfectionnera l’art de les étudier, de les lier entre eux par leurs analogies ou par leurs différences, d’en tirer des règles générales, qui ne seront que leur énoncé mêipe, mais plus précis. On simplifiera surtout.' ‘ l’art, plus important et plus difficile, de faire l'application de ces règles à la pratique. Alors, chèque médecin ne sera pas forcé de se créer ses méthodes et ses instruments, d’oublier ce qu’on apprend dans les écoles , pour chercher dans ses propres sensations ce qu’il demanderait vaine- ; ment à celles d’autrui; je veux dire des tableaux, non-seulement bien circonstanciés et d’une vérité scrupuleuse, mais formant un tout dont les diverses parties soient coordonnées. Alors, il ne sera plus nécessaire que le talent se mette sans ceçse à la place de l’art > l’art, au contraire, di-

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SlS eu U te RIS ' 1>K CfiKÏITUOE

rigera toujours le talent, le fera naître quelquefois, semblera même en tenir lieu: non que je croie possible de suppléer, par la précision des procédés, à la finesse du tact (f), et aux combinaisons d’un génie heureux ; mais le tact ne sera plus égaré par des images vagues et incohérentes , ni le génie enchaîné par des règles frivoles et .* trompeuses ; ils ne rencontreront plus ni l’un ni l’autre aucun obstacle à leur entier développe-

(i) Les connaissances quon acquiert dans les écoles ou dans les livres, ne peuvent donner ni cultiver la sagacité deS . sens. Les règles de la poésie ue font pas un grand poète , ni celles de la musique un grand musicien. Le talent est rare et ne sc trausmet pas. Les vraies connaissances do notre art ne sont qu'un ensemble, plus ou moins complet, de sensations recueillies au lit des malades : ces sensations 'ne peuvent être fournies que parles objets mêmes qui lès produisent. Ainsi la lecture , à proprement parler , ne nous enseigne , en quelque sorte , que ce que nous savons déjà. Mais quand les livres élémentaires seront rédigés dans un bon esprit, ils indiqueront la véritable manière d’observer : quand ils présenteront les faits dans leur enchaînement et sous leur jour naturel , ils aideront à mieux voir les objets, à se retracer d’une manière plus nette les impressions qu'on en reçoit souvent au hasard. Ces livres-là ne feront pas perdre un temps précieux à graver péniblement dans la mémoire des choses qu’on est trop heu- • * reu\ de pouvoir eu effacer dans la suite: ils abrégeront, au contraire, ils aplaniront toutes les difficultés; ils seront pour le jeune élève ce qu’est un maître habile, qui, pour mieux lui comuyiniqucr sés connaissances, s'efforce de le mettre dans les situations , et de lui faire employer les procédés par lesquels il les a lui même acquises. * • - ,

bï L 4 Hli IJJiGlJS £. JI9.

ment. Alors, des esprits médiocres feront peutêtre avec facilité, ce que des esprits émiuents ne font aujourd’liui qu’avec peine : et la pratique, dépouillée de tout ce fatras étranger qui 1'oifusque, se réduisant à des indications simples, distinctes, méthodiques, acquerra toute la certitude que comporte la nature mobile des objets sur lesquels elle s’exerce.

En attendant, quoiqu’on puisse bien sans doute lui faire des reproches graves et fondés; quoiqu’il se trouve partout des médecins indignes de*, ce nom : les jugements du public, qui les mettraient tous sur la même ligne , et confondraient • le savoir et la vertu avec l’ignorance et le charlatanisme, seraient sans doute de la plus haute et de la plus choquante iniquité. Rien de plus propre à décourager le talent , à flétrir les coeurs honnêtes. Les gens du monde veulent avoir mi avis sur tout ce qui fait le sujet -des conversations. O11 parle de maladies et de medécins : ils veulent connaître les unes, ils veulent prononcer sur les autres. — Cette fièvre a été mal prise; ou a fait telle faute : on eût dû faire cela. — ;Tel mé* decin a tué son malade : si l’on eût employé tel remède , il ne serait pas survenu tel accident. — . A ces décisions, aussi tranchantes que peu mo-' tivées, les gens de l’art devraient du moins répondre par le sourire de pitié qu’elles méritent. Bien loin de les accueillir eux-mêmes, de les appuyer, d’en repaitr.c la malignité publique, ils dtv-

iraient faire sentir à ceux qui les énoncent , combien l’on avilit sa raison en jugeant de ce qu’on ignore; combien l’on insulte à toute justice, eu voulant avilir ceux qn’on n’est pas en état de juger.

Qu’il est peu de personnes qui puissent prononcer à la fois avec impartialité, et avec une véritable connaissance dé cause , sur les matières île médecine ! Les lumières nécessaires pour cela n’existent que chez les médecins : et les médecins peuvent être souvent disposés à profiter de l’esprit de dénigrement qui règne dans les cercles; ils peuvent quelquefois saisir avec empressement les occasions qui les dispensent d’être équitables envers leurs confrères. Ainsi donc, d’un côté, le public n’est pas en droit d’avoir une opinion sur deur compte; d’autre part, l’opinion qu’ils cherrhent à lui donner les uns des autres peut être assez fréquemment suspecte. Il est incompétent; ils ne sont pas toujours sans préventions.

Si l’on se contentait de conclure de la manière générale de raisonner de chaque praticien et de sa conduite dans les affaires de la vie, quelle tournure d’esprit et quel degré de moralité l’on peut en attendre dans l’exercice de son art; si ' l’on ajoutait à ces premières données celles de ses succès et de ses malheurs : la confiance serait moins aveugle , les censures moins injustes. Puisqu’on veut absolument juger les médecins , on né devrait du moins pas sortir de là. Quant à ce

qui les regarde personnellement, comme en se livrant à leurs injustices mutuelles ils sont toujours passionnés ou de mauvaise foi, par quels motifs pourrait-on les faire rentrer dans les borpes de la raison et de l’équité? c’est à leur conscience , c’est au sentiment plus juste de leur propre dignité qu’il faut en appeler auprès d’eux.

Mais , je le répète , il en est , il en est même un assez grand nombre qui se plaisent à rendre hommage au mérite : il en est aussi qui joignent et le talent aux vastes connaissances, et l’humanité la plus touchante (i) à cette morale réfléchie qui cultive la vertu comme un art, qui fait remplir les devoirs comme on satisfait à des besoins. S’ils sont plus rares, il faut l’attribuer autant, peutêtre, aux erreurs de l’opinion , qu’aux vices de nos écoles ou de l’éducation générale. Pour les multiplier, il suffirait de leur payer le tribut d’hommages qui leur est dû. Si je le réclame c’est moins en leur faveur, qu’en faveur de ce même public qui les condamne avec tant de légèreté. Ils n’ont pas besoin de son approbation ; ils savent en apprécier les incertitudes. Mais cet 1 encouragement est nécessaire à des aines plus’

(i) Dans tout le cours de cette longue guerre, les officiers de santc ont donné les preuves du plus généreux dévouement ; ils ont servi la patrie et la liberté avec un zèle qui honore la science, et qui leur assure la reconnaissance éternelle de leurs concitoyens. . ;

5 22 OÙ DEGKt DK-, CtHTiTU UK

indécises qui pourraient leur ressembler avec son appui. Considérez à quelles études sévères, à quels travaux rebutants ils se dévouent ! de quels sacrifices continuels leur vie se compose ! quels importants services peuvent en recevoir les individus, les familles, la société (i)t Ce ne sont

(i) Eu insistant sur l’importance des travaux du médecin, je ne crois pas nie laisser entraîner à ce sentiment personnel qui nous exagère, presque toujours celle des objets auxquels nous avons consacré notre vie : en montrant l’étendue des services que peut rendre un rifédecin éclairé, sage, vertueux, j’ai surtout en vue dé faire sentir à ceux qui embrassent cetto profession , toute la grandeur et toute la sévérité de leurs t devoirs. Peut-être en effet u’est-il aucun état dans la société dont les obligations soient plus variées , pins délicates , plus imposantes ; où l’on ait plus besoin de se tracer d’avance à •soi-même , un plan invariable de conduite; de soumettre, en .quelque sorte, au calcul tontes Ifs circonstances dans lesquelles on peut se trouver de diriger toutes ses démarches d’après des règles sûres, auxquelles ou puisse en rapporter tous les détails. Qu’on me permette quelques réflexions sur ' cet objet.

• Sous certains rapports , la profession de médecin est une espèce de saoerdnee : sous d’autres, c’est une véritable magistrature. Comme dans les objets de ses travaux il ne s’agit de rien moins que de la vie des hommes , son devoir de dire toutes les vérités utiles, dé n’en altérer aucune, de donner à sou esprit toute la perfection dont il est susceptible , devient si sacré que la plus légère violation , le plus léger oubli , la moindre négligence sur chacun de ces points , a toujours quelque chose de vei itajbleilieut criminel.

tïn peu t considérer les devoirs «lu médecin par rapport a

U K LA (I F D KC I A t. '■ , 5a3

j>«s seulement (les victimes* arrachées à la mort ou à la douleur, qui les rendent recommandables : ce sont les intérêts les plus chers au cœur de

la science', par rapport à ses malades, par rapport à la société toute entière.

Le médecin doit à la science, ou, si l’on veut , h l’humanité ( car l’utilité générale des hommes est tottjotirsson dernier but ); le médecin , dis-jp, lui doit de rechercher dans les sciences collatérales ce qui se rapporte à; notre art , a: qu’on peut y transporter sans hypothèse ; de rechercher dans l’art lùi-mème ce qu’il peut fournir aux autres sciences , surtout à celles qui lui servent de flambeau. Pour lui, l’amour de la vérité ne doit pas être seulement un penchant , une habitude; il doit être une passion: il doit avoir l’activité, les, sollicitudes, les scrupules d’une passion véritable. Si le me*- • decin vertueux ne peut se permettre de déguiser ou de taire la vérité , quand il croit l’avoir découverte , à plus forte raison ne peut-il négliger Vétudo des moyens par lesquelles elle se découvre, * • \ . ''■*••• • t

Ses malades ont sans doute droit d’en attendre tons les soins, tontes les consolations. C’est peu qu’il sache médicamenter; il faut qu’il Sache guérir. Et pour cela, il n’a pas moins besoin de connaître les divers effets des impression» morales , que ceux des remèdes , oü des aliments. 11 faut qu’il soit initié dans tous les sécrets du coeur, qu’il sache eu remuer à propos toutes les libres sensibles. Observez les mêdoêms qui guérissent le plus : vous verre» que ce sont presque., tous des hommes habiles i manier ,'à tourner en quelque'1 sorte à leur gré l’ame humaine ; à ranimer l’espérance, à porter le calme dans les imaginations troublées.

Car pour employer âvec fruit l’influence des passions dans le traitement des maladies , ib est bien nècessai re tl’fl voir ^k>s notions exactes touchant les rapports et • l’action réciproqtié

5a4 DU DEGRÉ DE CERTITUDE

ï* homme remis entre leurs mains; c’est l’espoir d’un mari , d’une épouse , d’un fils éploré , d’un père, d’un ami tendre; c’est le sort des infor-

de ces deux genres d'affections. On n’a pas moins besoin d'entendre le langage des unes, et l’art de les exciter ou de les modérer , que de connaître les signes des autres et les moyens d’en modifier les symptômes et le cours. Pour faire concourir tout ce qui environne un malade au plan du traitement ; pour animer les personnes qui le soignent des sentiT monts Tes plus propres à hâter sa guéfison; en un mot, pour savoir toujours ce qu’il convient de dire , comme' ce qu’il convient de faire , le médecin doit réunir à beaucoup de sagacité, beaucoup de discrétion et de tact.

Ses devoirs envers la société sont la communication franche et généreuse de toutes ses découvertes , l’emploi sage et patriotique de ses talents et de tous les moyens d’influence que sa profession lni donne. En pénétrant dans l’intérieur des aines , en s’associant par l’einpirp d’une douce confiance aux pensées et aux sentiments des familles, combien ne peut-il pas combattre de préjugés nuisibles! combien ne peut -il pas répandre d’utiles vérités ! Cette influence , qui tient à la nature même de ses fonctions, a quelquefois des effets généraux très-étendus : elle devient une véritable puissance publique.

• Dans l’ordre actuel des choses , un médecin peut rendre des services très -différents et très-nombreux à la société: mais chacun de ces services ne forme pas un ordre particulier de devoirs ; il est possible de les ramener à qnelques chefs principaux.

Le grand roi fait inviter Hippocrate à venir donner ses secours à la Perse , ravagée par une peste cruelle. Il lui offre toutes les richesses qui peuvent tenter son ambition , tous les honneurs qui peuvent flatter son amour-propre. Hippocrate répond : « J’ai ichez moi le vivre , le vêtement et le couvert ;

« »r. i.x utéoecime, ' 5u5

tuués qui craignent de survivre aux objets de leur attachement ; ce sont les secrets des familles

confiés "à leur sagesse y à leur probité fidèle ; ce

« il ne me faut rien de plus. Je n’irai point servir |es ennemis « de ma patrie et de la liberté. » — Voilà le* grand citoyen , voilà le sage ami des hommes, qui sert son pays par ce simple refus , comme Miltiàde et Thémistocle par ces éclatante» vie-toires dont le souvenir a depuis bien plus contribué qu’on ne pense à l’affranchissement des nations.

Mon maître chéri , le respectable Dubrueit , enlevé si jeune encore à la science'qu’il agrandissait chaque joue, à l’hmna- ' riité dont l’amour remplissait son aine , à l’amitié dont il semblait être le génie; Dubrueil était allé passer quelques mois. à Pézenas , dans la retraite du célèbre Vénel , son père en médecine. Au milieu des entretiens les plus attachants , au milieu des douces impression» de la plus belle nature et dn printemps le plus fleuri , tout à coup il apprend que dans son pays natal, alors la province de Rpuergne , il vient de se développer une maladie épidémique féroce , avec dépôts charbonneux et bubons , une vraie fièvre pestilentielle. Rien ne •

l’arrête : il part , il vole , et va se jeter au milieu de la contagion pour porter à ses compatriotes les secours de sa biénfai- ' • sance et de ses précoces talentfc. — Voilà le médecin vertueux , '

le citoyen dévoué.

Ces occasions signalées de servir son pays sont heureusement assez rares : elles le deviendront bien plus encore à mesure que la police, l’hygiène, et en général l’art de la vie, feront de véritables progrès. Mais , comme nous venons dé le dire , il est des occasions plus usuelles où le médecin remplissant en quelque spete’ le rôle d’un magistrat , peut faire tourner au profit des lois , de la morale , de la raison , t'empire que lui donnent la confiance- de ses malades et l’intimité de sçs rapports- avec les familles. ï;e plus grand bien qi^on* »

5a6 T)U DEGRÉ .DE CERTITUDE

sont en (in la paix et l'espérance portées dans les âmes , quand ils lie peuvent plus donner que cela. . Car tel est le charme de la vertu bienfaisante et courageuse , qu’elle n’a pas besoin de secourir le malheur pour le consoler, et que sa voix seule verse des douceurs sur toutes les plaies.

Mais, encore une fois, plus ils sont dignes de la reconnaissance publique, et mieux ils savent s'en passer : en faisant ce qu’il faut pour l’obte- ■ nir, ils établissent leur bonheur sur des fonde-’ mcnts plus solides. Èt, si j’ose le dire, ils doivent s'habituer à la dédaigner; puisqu’il est souvent de leur devoir de braver l’opinion qui la dispense.-Ne jpouvant être jugés par les autres, il faut qu’ils apprennent à se juger eux-mêmes: ne

puisse taire aux 1 loin mes egt incontestablement de répandre , parmi eux des idées saines, de leur inspirer des sentiments généreux. Cet apostolat du bon sens étale la vertu est un1 devoir sacré pour tout être qui sent et qui pense : mais c'cstuû dévoir bien plus pressant encore pour toutes’Ies personnes dont les opinions peuvent facilement devenir des autorités.

En général, les médecins sont plus libres de préjugés que la' plupart des autres hommes. L’habitude d’observer la nature lèpr fait voir à nu le fond de beaucoup -de choses relie leur dmme un profond mépris pour les rêves des imaginations inquiètes on désoeuvrées, beaucoup de pitié pour cette foule de sottises consacrées qui gouvernent le monde. Or, il est impossible que la hardiesse de l’esprit pe communique pas , à la longue, d* l’indépendance au Caractère. Aussi les médecins dont lu nom mérite de vivre dans -le souvenir , ont-ils été, de tdus temps , et dé vrais sages , et des amis sincères de la li-

pouvant être surveillés ni par la lui , ni par l’œil du public, il faut que leur propre .conscience les surveille sans ces§e; qu’ils se créent une existence intérieure indépendante du bjâme injuste et des vains applaudissements.

Us aiment leurs semblables ; ils aiment à les. servir: mais ils ne sont pas révoltés de leur ingratitude; ils savent même y trouver des douceurs ignorées du vulgaire. Car de sentir profondément qu’elle ne peut refroidir leurs projets de bienfaisance , ni flétrir dans leurs cœurs les douces

émotions de l’humanité, est sans doute bien audessus du plaisir que l’aspect de la reconnaissance-procure. 4 ■ . •

A leurs yeux, comme à ceux du législateur,

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bcrté i appréciant d’une manière courageuse et calme tout ce qui frappe de terreur ou d’admiratiou les autres hommes. De tous temps ces erreurs funestes qui n’abrutissent point les esprits sans corrompre les âmes, ont trouvé dans leur sagacité et dans leur énergie des ennemis d’autairt plus redoutables., que leurs arguments contre les charlatans de toute espèce s’appuient sur des faits physiques, et que pour en affaiblir la force , il faudrait pouvoir anéantir ces-faits. Que les médecins poursuivent ; qu’ils continuent de remplir el;tte .tâche, respectable ; qu’ils deviennent les surveillants de, la morale, conjme ils le sont de la santé publique; enfin, que les gouvernements libres et amis des hommes trouvent en eux de zélés a pâtres de la vérité et de la morale, dont la voix, répandant chaque’ jour dans le sein des familles les lumières avec les consolations-, fasse germer de toutes parts lés semences de la .raison,, des véritables vertus et, par conséquent, du bonheur.

Diç

5a8 DU DKG Iti DE ÇERTITUDE

il n’y a que des hommes : la vie du puissant ou du riche ne. leur e6t pas plus précieuse que celle du faible et de l’indigent. S'ils se permettent quelques acceptions de personnes, c’est en faveur dès bienfaiteurs de la patrie , des sages qui l’éclairent , des grands ;irtistes qui l’honorent : s’ils pensent quelquefois pouvoir refuser leurs secours, ce n’est qu’à des malfaiteurs publics (i) , contre qui la vengeance de la société se trouve quelquefois impuissante. Non contents de faire le

, bien , ils emploient tout l’ascendant de leur ministère à le faire aimer aux autres : non contents de se nourrir des leçons de la sagesse , ils emploient la confiance intime dans laquelle ils sont admis à propager toutes les vérités utiles. Quand le devoir l’exige, ils savent braver les haines, les dangers , les contagions et la mort. En les voyant entrer dans une ville pestiférée, ou respirer les vapeurs pernicieuses d’une fièvre maligne , vous les plaignez, peut-être! Ah! c’est vous, sans doute, qu’il faut plaindre, si vous ne sentez pas que ce dévouement porte avec lui son salaire; que l’état de l’ame qui l’inspire est accompagné des plus doutes comme des plus nobles jouissances!

Enfin, quand le moment approche de payer

" ’T r-Tf — . '* ‘ *. ' y • ; T

• (1) On vient.de voir ci-dessus en note, quelle fut la conduite d’Hippocrate, dont les ennemis de la Grèce et de la liberté imploraient les talents et les secours., .

DE LA MÉDECINE. D2f)

eux-mêmes lé tribut inévitable qu’ils ont vu payer à tant d’autres, reportant les yeux sur la carrière qu’ils ont parcourue, ils n’y voient rien qui ne les remplisse du plus pur contentement : et leurs dernières paroles sont encore des açtions de grâce à l’Arbitre éternel de la vie et de la mort , et l’expression touchante d'une vertueuse sécurité.

Tel fut jadis le grand Hippocrate; tel était, à la fin du dernier siècle , le sage et bon Sydenham; tels ont été, de nos jours, les Van-SwieteiL, les Dehaen, les Pringle, les^Morgagni, les Rosgn , les Antoine Petit , les Ribeiro Sanchez , les Dubrueil, etc. dont' les travaux ont servi l’humanité , dont lès noms’sont la gloire de l’art , et dont l’exemple, offert àrlféhtalation de la jeunesse, peut encore servir’ à . former , d'âge en âge,. dès hommes dignes .de lesrëipplacer (i). >

(i) La question que nous venons d’examiner dans ses arguments principaux pourrait'se poser plus généralement- et’ plus brièvement , à peu près' de la manière suivante :

l" Les phénomènes de la santé et de la maladie , les effets des aliments, des remèdes, ou de toute substance capable de modifier l’état du corps vivant ,' ont-ils lieu suivant unordre régulier?

i" Cet ordre peut-il être soumis è l’observation?

Ou , ce qui est la même chose , peut-on établir certains principes fixes sur la manière dont ces phénomènes ou dont ees effets sont produitk-3?,

F.t, par nue conséquence directe, pept-on établir d’au-

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très principes correspendànts sur la manière de les produire

par art, de les prévenir., oin de les faire cesser? •

Ici , comme on voit, chaque terme de la question porte, en quelque sorte, avec lui sa réponse.

Mais il en est de cet énoncé ri général , comme de presque tous ceux du même genre : on ne les entend bien , on n’en saisit bien le sens complet qu’après avoir suivi toute la chaîne des propositions particulières qn’ils renferment et présentent en, résumé.

P. S. Sur une observation d’un ami très - éclairé , je crois devoir ajouter ici que , quoique je n’admette pas la précision mathématique dans l’évaluation des certitudes relatives aux objets usuels de la vie , je .suis bien loin de nier que la méthode générale thi raisonnement se soit beaucoup perfectionnée par la considération plus attentive des procédés du calcul. Je n’ignore pas,’ d’ailleurs, que la langue algébrique a ét<i employée , avec quelque apparence de succès, par des hommes d’un génie éminent, pour l’évaluation des probabilités, non-seulement de toute, opinion^, qui ne peut être réduite en formule précise , vu la multitude et l’inconstance de ses données , mais aussi de la plupart des évènements éventuels , Me ceux mêmes qui sont fondés sur les passions , bien plus inconstantes encore et bien, plus mobiles , du cœur humain. Ces deux méthodes, je veux dire celle du calcul et celle de la saine métaphysique, s’éelairent mutuellement d’une vive lumière : de concert , elles ont déjà fait quelques pas nouveaux qui ne. peuvent être méconnus que des esprits inattentifs ; et tout annonce qu’elles sont à la veille d’en faire de bifen plus importants. Il faut convenir de plus que certaines parties de la physique animale , telles que l'appréciation des forces musculaires , la théorie de la vision, peut-être même celle de. l'audition ne paraissant guère pouvoir être traitées complê-1 tentent, sans le secours des mathématiques. Mais les vrais géomètres sont ceux qui savent le mieux que le calcul ne s’àp- • l '

UK L A MEDECIN E.

plique pas à tout : et ce qu’il y a de bien sur encore , c’est que les différentes applications qui en ont été faites jusqu’à présent à l’art de guérir, loin de bâter ses progrès , l’ont infecté des théories les plus fausses et des plans de traitement les plus dangereux.

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