SCÈNE PREMIÈRE
IDAMOIIE, ALVAIt.
ALVAR
Tout repose dans rombre, et le seul Idainorc Des njitrs de Rénarcs s échappé avant 1 aurore f Quel est ce bois anthpic où vos pas in'oni conduit? Mais j'entrevois un temple, et l'asire de la nuit ,
Pont les faibles rayons nous guident sous l’ofubragc, Pu dieu de l'Indoslan me découvre riinagc...
Sans répondre à ma voix, d’où vient que vous errez i Sous CCS palmiers épais à Brama consacrc.s?
IDAMORE
Bientôt du jour naissant les clartés vont éclore,
Kt fHjurlant Néala ne paraît point encore.
AIV.AR.
Pieu! quel nom vénérable osez-vous proférer?
I Néala!... Près de vous quel soin peut rallircr?
! I.a fille d'Akébar, d’im préirc, d'un braminc!
I lUARORE.
Oui, cet unique fruit d’uiic tige divine,
Celle licaiilé cachée à l’ombre des autels,
I Qui nVbloiiit nos yeux qu'en des jours solennels,
I Et qui, des lis du Caiigeuu temple couronnée,
I Fiu à l'hymen du fieuve en naissant deslinéc,
I Je l’adore...
ALVAR
Ail! qu’cntciids-je?
IDAMORE
Et mon amour jaloux I Prétend la disputer à son céleste époux.
I Le message secret que ses mains m’ont fait rendre I Dans ce lieu redouté m'ordonne de l’aUemlre;
I Elle y doit devancer rinstanl où le soleil I \’oil le |>euple en prière adorer son réveil ;
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LE PARIA. — ACTE I
ma
Mais, si j’on crois les fleurs donl le irisic assemblage l)(i coeur de Néala m'a transmis le langage ,
Si mes yeux ont bien lu dans leurs sombres couleurs, Je dois me pri'iiarer à d'étranges malbeurs.
Sans t’avoir coiisiiUc, ma tendresse importune Par un danger nouveau reiicbainc à ma rorliine; Pardonne: en ces climats, quel autre qu’un cbrclieii FjU protégé le cours d’un semblable entretien?
Mais la raison, Alvar, instruite atu bords du Tage, Des dogmes de Brama repousse l’esclavage,
Kl ronvoit qu’une vierge, inlulèlc à ses dieux.
Leur préfère un guerrier qui iriompba pour eux.
ALVAB.
Ne vous assurez point dans vos pieux iropbtMîS ;
Los clameurs des soldats, par la crainte étouffées. Sont un faible remp:trt au chef audacieux Qui brave le courroux d’uii luiuislre des cieux.
De ce danger moi-inémc utile et triste exemple, J’avais vengé mon roi, mon pays et mon temple; Malheureux! j’éveillai par un seul jour d’erreur D’un tribunal sacré l'ombrageuse fureur :
Du ciel pour me punir descendit raiiaiiièinc ;
Il sécha sur mou front l’eau pure du bapiémc ; Convive rejeté de la table de Dieu,
Je vis devant mes pas se fermer le saint lieu.
J’errais loin de l’asile où le crime s’expie;
Le pain de la pitié fuyait ma boiicltc impie ;
Que devenir? Alors, aux récits de Gama,
La soif de conquérir sur nos bords s’alluma.
Nos guerriers en espoir dépouillaient votre inonde Des tributs éclatants qu’il recueille ùGoleond.î, Vüguaicnl vers ces climats où l’Océan pour eux Sur l'ambre et le corail roulait ses flots bcuriMix. .Mméida , leur chef, me vit d’un mil de frère ;
Au fond de ses vaisseaux II cacha ma misère :
Adieu, dis-je, vallons, que je ne verrai plus!...
Mais la flotte ciup()rla mes regrets superflus,
Toucha le cap terrible, et, nommant sa comjiièic,
Fit asseoir rcspéraiice uù mugit la tempête. J’apportais l’esclavage cl je reçus des fers.
Vos soins ont adouci les maux que j’ai soulîciis.
Ah ! prenez en échange une vie agitée ,
Que loin du sol natal l’orage a transplantée;
Disposez d'un captif libre par vos bienfaits,
Mais du beau ciel d'Kurüpe exilé pour jamais!
IIIAMURB.
Des bouts de Tunivers ({uel destin nous rassemble, Pour nous aimer, «ous plaindre, et pour souffrir eu- L’erreur l'a rc|K)Ussédu milieu des chrétiens... [semble! L'bommc est partout lo même, et les maux sont lès Il est sur ce rivage une race flétrie, [miens.
I l'ne race étrangère au sein de sa patrie;
I Sans abri protecteur, sans temple lios]>ilalicr, Aliominable, impie, horrible au peuple entier,
^ Les Parias; le jour à regret les éclaire,
. La terre sur son sein les porte avec colère . i Kt Dieu les retrancha du nombre des humains I Quand l’univers créé s’échappa de ses mains.
' L’Indien, sous les feux d'un soleil sans nuage ,
Fuit la source limpide où se peint leur image,
Les doux fruits que leur main de l’arbre a détaches.
I Ou que d’un souffle impur leur haleine a touchés.
I D'un seul de leurs regards a-t-il reçu l'aUeinle,
I II se plonge neuf fois dans les flots d'une eau sainte :
, Il dispose à son gré de leur sang odieux ; i Trop au-dessous des lois , leurs jours sont à ses yeux Gomme ceux du reptile ou dos monstre.s immondes . Que le limon du Gange enfante sous scs ondes.
! Pi-ofanant la t>caulé , si jamais leur amour I Arraclie à sa faiblesse un coupable retour,
I Anathème sur elle, infamie cl misère!
-Morte pour sa tribu, maudite par son père .
' Promise après la vie au céleste courroux ,
Fn exil éternel la livre à son é|Kiux.
j Kb bien!... Mais je frémis! lu vas me fuir pciii-êlre; Ami d’un malheureux , lu vas cesser <ic l’ctrc :
Je foule un sol fatal à mes pas interdit;
Je suis un fugitif, un profane, un maudii...
Je suis un Paria...
ALVAB.
lUARORE
Kneor si ma rare
F.ùl par de grands fuiTails mérité sa disgrâce ,
Ce fardeau de malheur, qu’en naissant j’ai porté,
, NVhU pas de ma rai.son confondu l’équité.
: Je ne t'accuse pas, auteur de la nature; î Mais je les convaincrai d'orgueil et d’im|K>slur4‘ , j Ces élus de Brama, dont t'infaillihlc voix I Explique sa parole et révèle scs lois, j Leur tribu, disent-ils, de son front élancée I Sur le peuple à genoux régna par la pensée ;
La tribu des guerriers, ouvrage de ses bras ,
Fut la force eu partage et courut aux combats ;
.Nous, i! nous ciifanlu dans un jour de vengeanci' , i La poudre de scs pieds nous donna la naissance.
; Je le croyais, ami , quand mon cœur sc lassa i De rétcrncl printemps des forêts d’Orixa.
Leurs gazons, leurs rochers importunaient ma vue; Me.s yeux du haut des monts dévoraient réiendue , Quand mon père attachait mes esprits enchantés Aux tableaux fabuleux qu'il traçait des cités :
LK l'ABIA. - ACTE I.
J'en (lecouvrais Je loin les pompeux édiiices.
J'eii devinais les arls, j'cn rêvais les déliées,
Je hrâiais, consumé du désir curieux D'admirer ces niorlcls, ces rt>is, ces dcmi>dieux ,
Ces êtres iiicoimus... Zarès, ù mou père ,
Que loi) réveil fui Irislc el tu douleur amère .
Quand ton œil sur ma couche erranl avec elfrui Lui demanda Ion (ils qui fuyait loin de toi !
ALVAR
Quoi! vous l'avez quillê?
lüAXOSE.
Voilà, voilà mon crime ; Voilà de mes malheurs la source légitime.
Zarès au doux sommeil s'abandonnait encor :
Je pars ; fuyant sans guide aux champs de ILilaissor, Des pictls des voyageurs j'interrogeais la trace. Farouche, élincelaiil de vigueur et d'audace,
Les tigres des déserts, par mes bras terrassés,
Mc couvraient tout entier de leurs poils hérissés. Ainsi de ma tribu les véleiiieiUs serviles S’écartaient point mes pas de renccintc des villes.
J'y courais ; des clairons les belliqueux accents Four la preuiièrc fois font tressaillir mes sens: J'écoutc... il me sembla qu’ils parlaient un langage (iounu de mon oreille et doux à mon courage. l.a plaine se couvrit d'armes cl d'étendards :
Je les vis ces mortels qu'appelaient mes regards ;
Je cbercliai sur leur front quelque marque divine Où fût empreint l'éclat de leur noble origine ;
Vain c$|)oir! Quai<jc vu? des traits ciïéminés,
Vieillis par les plaisirs, par les pleurs sillonnés;
Sous un faste imposant des corps dont la mollesse Faisait mentir le fer qui chargeait leur faiblesse.
Je jurai d'asservir ces fanldmes guerriers ;
Je l'ai fuit. Dans leurs rangs, armé |K>ur leurs foyers, J'ai prodigué ces jours dont leur foule est avare;
J'ai rougi de mon sang les flèches du Tartarc ;
J'ai livre cent combats, Alvar, et le dernier.
En mécréant lcurcl)cf, le lit mon prisonnier;
J'entrai dans Ik'narès par mes mains délivrée ;
Je voulais contempler celle ville sacrée,
L'admirer cl la fuir. Insensé, j'espérais
La fuir pour mon vieux ptTe cl mes tristes forêts.
D'un peuple adulateur l'ardcntc idolâtrie.
Les mots nouveaux pour moi, de gloire et do patrie, prodige des arts, ce bruit des iustruinciUs, L'encens cl Taloès autour de moi fumants,
D’un essaim du beautés la danse onebanteresse ,
Tout pénétra mes sens de langueur et d'ivress**,
Mais Ncala parut , cl dan.s ce cœur dompté
Je sentis s'amollir un reste de (Icrlc ;
Je fléchis le genou , je vis une immortelle,
Kl mon front malgré moi se courba devant clic.
j ALVAR.
Oui, ce jour m'est présent; elle vous coiirontia Des lauriers .suspendus à rautcl de Crîsiia.
I Jamais plus de beauté, jamais plus d'innocence,
N'ont souniis nos rcs|>ects à leur double puis-sanre. I Hélas! c'était ainsi que dans des jours plus lieaiix > 1.^ vierge des chrétiens liénissail mes drapeaux.
I IDAMORS.
Je l'aimai ; je connus ce premier csclavsige ,
I Qu'embrasse avec transport une àmc encor s:)uv:ige. Ce tumulte des sens et ces brûlants désirs,
Ces craintes , ces fureurs dont il fait des plaisii's :
Je connus cet amour qui cliarmc et désespère.
Que voulais-tu de moi, vain souvenir d'un |>ère? Impuissante raison, vertu, respect des lois,
Que vouliez-vous? j'aimais pour la première fuis.
Je surpris Nèala non loin du sanctuaire j Qui cacite aux feux du jour son culte solitaire ,
Sous ces bois d'orangers, dont deux fleuves rivaux Ont consacré les bords cii confondant leurs eaux. J'osai de mes lounuciits peindre la violence.
Ah! que la vérité nous donne d'éloquence!
(^t aveu trouva grâce à ses yeux allcmlris,
I Dans sa bouche entrouverte il arrêta ses cri^ :
' Que dis-je? clic m'aima ; mais Iremblanie, incertaine, Triste, et passant pour moi de l'amour à la haine,
I hUlc oublie à ma voix un époux immortel,
Kt court en iue quittant embrasser son autel.
De mon sang réprotivé si la source est connue ,
Je ne suis plus qu'un monstre exécrable à sa vue. Que de fois dans ce cœur, honteux de la tromper,
Je retins mon secret qui voulait m'cchap|)cr!
Paria! ce nom seul .la glace d'é{>ouvantc;
La prétresse frissonne, et je n'ai plus d'amante.
Voilà quel est mon sort: longtemps mon amitié T épargna les chagrins d’une vainc pitié ;
Sans qu'un malheur prochain m'étonne ou m'intimide. J'ai besoin qu'un ami me console cl me guide ,
Je le sens , cl loi seul... Qui |)ortü ici scs pas?
On s'approche... C'est clic! .Alvar, ne vois-tu [kis,
A travers l'épaisseur de ce feuillage sombre,
Ce vêtement sacré qui lu trahit dans l'ombre?
Ami, si quelque Drame errait autour de nous,
I Cuiirs, moiitrc-lui ton glaive, et contiens soacourroux;
Forcc-lc de rentrer dans su sainte demeure :
^ Qu'il vive, s'il se lait; s'il (tousse un cri, qu'il iiicurr. Deviens pour la sauver.
LK PARIA. — ACTE I