SCÈNE VI
DANVILLE, HÜUTENSE, VALENTIN.
DAXVii.LB, A Valcniin qui (rivertc le uion.
Ab ! viens, approche, accours; Pourlc Ilûvrc, mon vieux, nousparionsdan.slrois jours.
VALETTia
l*oiir le iUvre!
&ASVILU
Oui , vraiment.
VALEVTH.
I OA.^VILLE
1 Allons, pour qii’d me croie
Il faudra que le fait soit |var vous attesté.
! UOBTBX9E. A Valentla.
Quand monsieur vous l'a dit.
VAI.EKTIîr.
I Je n’en ai pas douté ;
I M.iîsje suis marié, que voulez-vous, madame!
I Je ne me crois janmis sans consulter ma femme.
ROBTEVSB.
J Bon principe.
i SCÈNE Vil.
DANVILLE, IIORTENSE, VALENTIN. BONNAliD, MADAME SI.NCLAIR.
ROKVAftO.
Mon cher, on m’a fait un aecueil Qui doit toucher ton cœur et flatter ton orgueil.
Le duc à tous mes vœux promet de satisfaire,
Fn ajoutant pour loi que, sur certaine affaire.
Qui l’inspire, dit-il, un très-vif intérêt,
. Il jure de garder le plus profond secret.
lADARE SINCLAIR.
I Mais moi, ce qu'il m'apprend me chagrine cl m’étonne:
] Vous refusez, monsieur, la place qu’on vous donne?
BORTB.VSE.
Ma mère, il a raison.
RA5VILLB.
El Bonnard doit sentir Que mon fils sans délai nous force à repartir.
. MADASB .SINCLAIR, eUnilée.
^ A HorlenM*. A DanrlUe.
J'admire la sagesse? Est-on plus raisonnable?
DA5V1LLB.
Aussi je lui rendrai notre terre agréable:
Quelques |)clii8 cüiiceris, deux bals dans In saison;
A Vjiienlln.
Toiil sera [lour le mieux, Qii’cn dis-tu, mnn garçon?
! Eleoimncnl trouves-tu nos clniteaux en Espagne?
VAl.EXTIX,
^ A p.irl.
I Superbes. Nous aurons Paris à la campagne.
DAXVII.I.K.
I El mon ami Bonnard, s’il oUienl un congé.
Arrive avec sa femme...
Excusez, mais la joie...
Est-ce bien sûr, madame?
noHTENSE, A Bonnanl.
Eli ! quoi ?. .
,’ÉCOLE IIES VIEIIXAIIDS. — ACTE \ .
ROII.IARD, i DanvlUc.
Bien obligé.
Ik.* les réflexions j'ai la lèlc remplie; i'l|K)u8cr aussi (ard femme jeune ol jolie.
Cela peut réussir, mais ce n'esi pas coimmiii.
Tu fus heureux , d'accord ; sur mille on en trouve mi. I Quand je louche, Danvillc, au terme du voyage. Dans un chemin douteux lu veux que je nreiigage? Où d'autres ont glissé, je puis faire un faux pas,
, Ct ton ami itonnard ne se mariera pas.
NOTE
J'ai Irouvé, tlans la plupart des journaux qui ont ; rendu compte de ma com^ie, une disposition favorable et un désir de me voir bien ^ire dont je ne puis leur témoigner ma reconnaissance quVn faisant mieux. D'après leurs avis, mon ouvrage a subi | quelques modifications. Avant qu'il fût Joué, les conseils de mes amis m'avaient déj^ fait retrancher (piclques passages; je n'en regrette qu'un seul, que je rétablis ici parce qu'il me semble tenir rssentielicinent an sujet. !
Os vers faisaient partie du rôle de Danvillc au i cinquième acte. ^
^cottle-moi, Paris» pour loi mille appas :
Je n’en parlerai point en vieillard qui les fronde .
Kn mari sermonneur, mais en homme du monde ,
Kn ami; ce séjour, dont Téclal t’aveuglait,
A la coquetterie ouvre un champ qui lui plaît.
C’est en voulant régner que l’on s’y donne un mallr»
On fait plus d’un esclave, ti l’on finit par l’élre.
O nœud formé dans l'ombre échappe rarement Au scaiulah* public, son dernier cli.'Uimem ;
Et fùt*il ignoré, va, ie Lmnheur qu'il donne Cède au chagrin secret qui toujours l’empoisonne.
Un amant sans e8)>otr est tendre et séduisant;
Mais dés qu’il est vainqueur sou Joug devient i^esanl.
Il venge tôt ou tard réi>oux qu’il déshonore.
Celle qu’il a soumise en cédant lutte encore;
Ces combats, ces terreurs, cet éternel besoin De cacher son penchant, d’écarter un témoin.
L'arrache par degrés aux soins de sa famille;
Elle évite sa mère, elle éloigne sa fille.
Son bonheur domestique est à jamais détruit ;
Le remords l’accompagne et la honte la suit ;
Elle rougit au nom de la femme infidèle Ou'un cercle indifférent immole devant elle.
Ainsi trompant toujours sans pouvoir se troin|>er.
En vain à son mépris elle veut échapper.
Dans te monde ou chez elle en vain cherche un refuge . Et seule avec sui-mème elle est avec sou juge...
Tu crains peu ce malheur; mais poun]uoi l’affronter? Hortense, épargne-loi le soin de résister.
Plus un cœur csL honnête, cl moins il prend d'alarme; S’il brave on se jouant uii piège qui ie charme ,
Il en voit les |iérils quand il vient d'y (oml>er :
Oui s'expose toujours doit enfin succomber.
t’n ji'um^ poUeqiitfà ans, (li'iilora en Ih‘Aux
vers les mnlhetirs de In France , et (]iii , peine parvenu son sixième lustre , a orné nuire seconde scène d’mivraies dinnes de figurer sur la preraiérf* , railleur des Meiwuienncs , du Pana, de* /V/irc* 5Vr/7/c?i»e.'s et ^ des ComéitieitM , n résolu lirumiseinciit un des pruldtV mes les plus difticiles de noire é{KKjUC. Il est parvenu à ; faire reprtsenter sans eniraves mie grande comédie de mœurs en cin<| actes et eu vers, et il a uMonu un des plus éclatants succès dont fassent nientioit les annales du théâtre- N'ayant |K?inl ipie des passions de la vie jii> térieurc, il a passé fain et sauf par les armes lilaiiclies de la censure, et, |K>iir la première fois peut-être depuis dix ans , un };rand ouvra^je est sorti pur de ses intiliia lions. Le public de sou cùtè peut applaudir sans être déclaré suspect ; la faiblesse d'un vieillard amoureux et ! jaloux d'ime jeune femme n'a rien i|ui puisse otfiis>|iici ' les heureux du jour. Mats avisez-vous de fronder des ridicules en crédit , peignez ces dévots de circonstance qui jouent à la bourse et à la chapelle , ces moralisles dont le bras est loiijours levé pour prêter iiii serment, et dont la conscience sait toujours s'accommoder avec un parjure; traduisez sur la scène ces cbarlatans d'inié{;rité qui ont un intérêt dans les transactions les plus bonleiises, CCS honnêtes coiirlien d'inlrigties <|iii iié^'ocient dans ratitichainbrc , flalicnt dans le salon et déiimiceiil dans Iccalniirl, vous garderez votre coméilie en |njrtefeuille , ou, si vous osez la produire , elle (grossira celle , multitude d'ouvrages condamnés à mort avant d'avoir lu le jour , et elle sera étouffée entre les deux Guichets de fa grande inquisition littéraire.
L'analyse de l’AVo/e tict yieiHanfê est tout entière dans la moralité de rmivrage, qui brille beaitemip pins par le dévelop|K*menl d'une aclion simple et naliirelle , I que par le fracas des siliialious et par une combinnisofi étudiée de surprise-^ et d’évéïiemeiU* inaUeiidiis. j
L'auteur a eu pour but <le i>cindre le danger des imioits mal assorties; son vieillard a eu le tort d’épouser à , soixante ans une femme qui nVnaquevingl,el qui, pour
comble de inallietir, est fort aimable et extrêmement jolie. Cette pnmiière faiblesse le comluit â beaucoup d'autix‘S. Il amène sa femme â Paris, ce qui est déjà uni* grande imprudence; niais i! l'y laisse seiib* deux mois, et c'en est une bien pins grande enrore. Les fêles, tes concerts , et tous les plaisirs se multiplient hieiitùt sou> ses pas ; elle s'abandonne h tout ce «pie le monde a d'enivrant; et l'on se fait sans |k‘iiie une idée des séduction* de tout genre dont e&t , pour ainsi dire, enveloppée une feiiiiiie cbarmnntc de vingt ans, dont le mari en a soixante , et se trouve a!>seiil de Pari*.
Ce{>cndanL il y revient, cl il ét.iil temps! Pemianl son départ, sa femme a reçu la ville et la cour, mai* elle a Kiirloul accueilli un certain due d'Klinnr qui habite le même biitel. Ce duc est jeune, riche, aimable, magni- Hqiie; il a de plus |»our oncle un ministre qui donne de grands emplois aux époux protégés par son ucveii; celuici a vu madame Daiiviile, et il a résolu de placer sontn.iri.
Ce|>eu(Lint l'Iionncle vieillaixl , bien qu'il soit doué de l'Ame la plus sensible et de la vertu la plus indulgente . ne larde pas à concevoir de vives inquiétudes sur le* assiduités du neveu de Son Excellence. Elles donnent lieu à des explications entre le mari cl la femme, qni font milaiil ressortir la bonté cl l'amour de l'im , que la légért'té et les grâces naïves de Paiitre; mais à peine l'orage est calmé , <pie de nouvelles tempêtes écluleul dans le cœur de l’boiméle huinuie qui a peur d’être Iroinp**; Il éprouve tous les lourinenls , toutes les fureurs de la jalousie ; enfin dans une des scènes les plus Indles, le* plus énergiques et les mieux écrites |>eul-étre de notre théâtre , il défie le jeune séducteur, et remet A son bra4 sexagénaire le soin de venger l'oITense qu’il croit avoir reçue. Mais sa force ne répond plus A son courage, il est désarmé, et ce n'est qu*aprt>s le comb.'it 4|u'il apprend que , SJ sa femme fut légère, elle ne tut pas coupable; elle le supplie elle-même derarrarlicr bien v ile au séjour dangereux de Paris , cl de remniener au fond d’une province où il y a moins do séducteurs sans doute , mais uù tous les hommes n’ont pas soixaiile ans.
zoo
KXAMKN CRITK^H’I-: DE l/ECOLE DES VIEILDARDS.
C'est Je cc sujet, en apparence si simple et si peu j i:hür{[i^ d'événements, que i'uuleur a fait surlir les plus liautcs leçons de morale et les scènes les plus comiques et les plus vraies j il sait tour ù tour charmer l'esprit par lies détails pleins de çr.1ce et de douceur, et émouvoir l'Ame par l'image si toucliante de l'amour le plus tendre, uni à la délicatesse la plus exquise j et quand il arrive A son quatrième acte, quand éclatent les premiers transports de la jalousie, Il porte l'intérét Jusqu'au plus haut det;ré du pathétique, et par un véritable prodige de l'art, il alleinl le sublime dans une situation où jusqu'à ce jour on n'avail aperçu que le ridicule.
Vainement quelques censeurs chagrins vont répétant de toute part que l'ouvrage manque de comique ; s'ils veulent dire qu’il ne provofpie pas constamment le rire, qu'il n'ahonde pas en traits facétieux comme les ouvra* ges de hegnard . je l'accorderai factiemeiil ; mais il me semble qii'ici ils confondent le comique et le plaisant , entre IcsqiieU il y a une nuance très-forte et très-caraclérisée. tue scène est queh|uefois plaisante sans être comique, ou comique sans être plaisante. La véritable expression des mœurs Ja passion qui se trahit, le ridicule qui se dénonrelui-méme, appartiennent à la véritable comédie, et n'excitent |>as loiijmirs une gaieté cunmuinicative , comme telle peinture grotesque, ou telle situation invraisemblable et péniblement amenée , qui rail circuler le rire dans tontes les parties de la salle.
Molière, il est vrai .aété ù la fois comique et plaisant; mais outre ce génie prodigieux dont il était doué, et qui le rend, selon moi, supérieur aux hommes mêmes les plus étonnants du ranliquilé et des temps modernes, il avait riminense avantage de peindre une socitHé qui commençait à peine à se former, et qui offrait cette bigarrure de caractères, de prétentions et d'habitudes durit le contraste offre tant de ressources A la musc comique. Alors il y avait plus d'originaux , des mœurs plus marquées ; niais aujourd'hui que la société n'ulTre pour ainsi dire que des nuances imperceptibles, que toiil le monde a le mémo langage, le même maintien, et que, si je puis m'exprimer ainsi , la puiule de tous les caractères se trouve émoussée, il eu résulte une ressemblance générale, une monotonie, une iiniformilé, qui prive le peintre de mœurs de ses plus lirillanles couleurs, et surtout de la magic si puissante des contrastes et des op^msilions. H faut donc qu’il remue le s|>eclateur , qu’il est devenu si difficile d'amuser, et qu'il trouve, dans la | lutte et dans la peinture énergique des passions , la leçon morale que ne lui offre plus la seule image des ridicules. |
Quand Molière donna son École dex l'emmes , au lieu | de peindre et la femme et le mari , il ne mit en scène | qu'un tuteur et une pupille; c'était uii hommage à la | morale de ne pas faire une viclimo comique d'un mari | trompé, et de ne pas appeler l'intérét sur une é[>ouse ! perfide ; mais cc n'élail pas une concession à l'esprit du .siècle , où les infortunes conjugale n'étaient alors qu'un sujet de raillerie pour les (RTsonnes du grand monde, les seules qui fussent très-assidnes aux représcnlalioiis théâtrales. La société se resseutail encore tic la corrujifimi <|u'y avait introduite (Uilliei'ine de Médieis. Il y avail
assez de siipersiilion d.ans les esprits, pour qu'il y eût lieaiicmip de relAclieineiil dans les mœurs.
La crainte d'élre ridicule pouvait faire impression , la crainte d'élre trompé ii'arrétait personne. Certes l'Aniolphe de Molière |>oufrait être le personuage le plus capable d'exciter rinlérèl, et celui d'Agnès le plus susceptible de produire rindignalion. Celle orpheline doit sa fortune, son éducation à un tuteur qui l'adore et qui ressent pour elle une passion iinn moins ardente que celle de Oanville pour son épouse dans VÉcule </c« f 'iciUardéj cl cependant Molière a rendu ridicule le mari sur lequel M. Casimir Delavigne a su appeler le plus vif intérêt.
Les deux auteurs ont agi comme ils devaient le faire , ils ont suivi rimpulsioii des mœurs et du temps; car la comédie qui peint la société doit se modifier avec elle.
Iteprésentez aujourd'hui V École tic» Femmei devant un homme de soixante ans prêt à épouser une Agnès; celle leçon ne lui sera d'aucun profit. Il se dira : Je ne suis point un Arnolphe; un être aussi ridicule est fait |H)ur être Iroihpé. Mais qu'il assiste à VÉcole des Fieillards, ne fera-t-il pas un retour sur lui-méme , et, forcé de convenir tacitement qu'il n'est ni aussi aimable, ni aussi généreux que le Danvilic de M. Delavigne, ne rcdoutera-l-il pas {Hitir lui les tourments et les |ieines cuisantes auxquelles est eu butte le plus noble , le plus seusiblu cl le plus jeune des vieillards? Car il ne faut pas s'y tromper, M. Delavigne n'a pas rassuK* tous les époux , en rassurant iteliii dont il nous a offert l'image II n'csl pas tin s|>eclaleur qui ne tremble pour Daiiville, et pas un mari jaloux de son honneur qui voulût être à sa place. Son llurletiso produit à |>cu près la même impression que la Victoriiie du Philosophe sans te savoir. Elle est encore verlueuse à h fin du la pièce; mais iH^rson ne ne répondrait du lendemain. On ne saurait s'empêcher de faire une réflexion, c'est que Danvilic a soixante ans, et que , s'il éprouve des chagrins si cuisants , des inquiétudes si criiclles quand il lui reste encore quelque chose des grâces de la jeunesse cl de la force de l'Age mûr, sa femme n'aura que trente ans au moment où il touchera I A la décrépitude.
I Je doute beaucoup que la cerlitiide qu'a Danvilic de ^ ii'élre pas trompé détermine un homme de son âge â subir les mêmes épreuves, que, prêt à signer^e contrat., I il ne fasse de sérieuses réllexions , et qu'en sortant de la comédie, il n'aille donner contre-ordre à son notaire.
M. Delavigne a donc rempli dignement 1a haute inissiuit de l'auteur comique : il a été tout à la fuis moraliste et grand écrivain. Ici , la critique, même la moins bienveillante, est forcée de lui rendre hommage; son style est A la fois élégant et nerveux, il unit la force A la grâce, et si j'avais à lui faire un reproche, ce serait une élévation trop soutenue qui ôte quelquefois au dialogue le naturel et l’espèce de négligence et de laisser- aller A l'aide desquels les grands maîtres de la scène comique produisent ritliision la plus complète. Mais quelle richesse de détails , quelle verve dans les scènes entre le vieux mari cl le vieux garçon; quelle abondance de traits heureux , que de charme et d'abandon dans les scènes enti'e l’époiix et la femme’ qtiflle vigueur de pinceau dans
Digiii^tîu uy vjuOgIt
KXAMEN CniTIQlE DE L’ÉCOEE DES VïEII.I.ARDS.
rfX|itcâ.«iuii d ut! amour qui défie de lui-mèmc, et d'une jalousie (|ui éclate avec d'aulaiil plut de force «lu'cMe veut se contraindre davanlane !
M. Casimir Delavigne « par la ina(;le du talent cl du style, a tu se passer de ces traits de mœurs qui sont, pour ainsi dire , la vie des ou\ra{;es dramatiques , et qui sont à la cnméilieceque la couleur est à la peinture; mais s’il avait pu attaquer les ridicules et les travers de Tesprlt , comme il a su peindre les faililesses du cœur, coin* bien son succès u'eûl-il pas été plus grand! Il n’a ha> tardé qu’un seul personnage qui , par sa position sociale, |K)uvait offrir une critique large et hardie de nos mœurs ; cVsl le neveu de ce ministre qui obtient des bonnes rnr> lunes par le crédit de son oncle, et qui déshonore doublement les é|K)UX par la tendresse qu’il leur ra^ il et par les places qu'il leur donne. On a généralement trouvé ce Lovelace ministériel un peu terne; mais est-ce la faute de railleur, et ne seiit-uii |>as sur quels charlmns ardents il marchait quand sa verve comupje osait inéiue esquisser un pareil personnage? Certes , si notre scène jouissait lies mêmes libertés que sous le règne de Louis XIV, M. Dflavigne aurait dessiné d’un crayon plus vigoureux le libertinage de nos temps modernes , et aurait pu faire ressortir le contraste de celle pruderie qui règne dans les liiscours et de ce dévergondage qui dirige les actions ; il eût fait voir surtout que ronde qui donne une place sujiérieure ne l'accorde ]>as uniquement aux fantaisies de son iie\eu , et qu’il met à une telle faveur des conditions qui n’imiHisi'iil pas à la femme seule l'oubli des devoirs et des priiM'ipes li-s plus sacrés.
Les mœurs qu'a tracées M. Oelavigne sont plus celles du règne de Louis, XIV que les nôtres; mais parfois les auteurs comiques sont obligés d'imiter les |»eintres de (lorlrails; quand leurs modèles ne sont pas beaux, ils ne se croient pas tenus à une parfaite ressemblance, ils dissimulent ii.ibileinent les défauts, et laissent dans i'oinhre les difformités trop choquantes.
Ce|iend.iiit le personnage du duc, avec quelque ménagement qu'il soit représenté, n’a pas eu le bonheur de plaire à tout le monde; on raconte même qu'un homme titré, qui assistait à la ré|>étilion générale de la pièce, disait naïvement : •Voilà cerUinemenl une belle comédie, mais je crains pour l'auteur le personnage immoral du duc. l.e public ne lui passera pas cela. • Mol très remarquable , qui prouve qu'on ne voit le public que dans sa société habituelle, et qu’on est toujours enclin à prendre ses flatteurs pour le parterre.
Le succès si brillant et si mérité de cet ouvrage n'est ec[>endanl pas sans contradicteurs; on est allé rechercher
péniblement Je ne sais quelles petites |>iëces ou quels vaudevilles , où on a sérieusement reproché à l'auteur d’avoir puisé son sujet. Ceux là ont rappelé YÉcole du .Vcam/a/e de Shéridan, ceux-ci le Tartufe de Mtruri . imité de celte comédie anglaise, et ces tristes recherches d'une érudition chagrine u’onl fait que constater davantage le triomphe du jeune auteur. Après les applau dissemenis du public, il ne lui manquait que l'hommage de l'envie , et il a complètement obtenu cet autre succès.
Je n'ai jamais conçu , je l’avoue, celte passion honletise qui se masque si habilement sous l'intérêt de l’art et sous une iinparlialilé affectée , et qui verse |>erfidement ses poisons sur tous tes ouvrages qui révèlent une grande destinée littéraire. 11 n’y a que des esprits médiocres quepuisscatleindrc celte triste maladieile véritable homme de lettres Jouit du triomphe de ses rivaux, et il ressent bien plus vivement encore celui des Jeunes talents qui , après avoir été naguère l'espoir de la scène , eu sont déjà rornemenl.
Que M. Casimir Delavigne ne s’attriste pas de vaines critiques ; qu’il sc réjouisse plutôt de les avoir méritées.
Il en est toutefois de justes dont il doit faire son profit . Le personnage de la mère est peu digne de cette grande composition; ü forme une disparate choquante. Celui de la jeune femme n'est pas nuancé avec asseï de finesse; dans les premières scènes , on la prendrait presque jKMir Célimène mariée , et )>eul-étrc ne prép.'ire-t-elle pas assez le s(icclateur à ces preuves d'un excellent naturel qu’elle donne au troisième acte ; du reste, ces Liches, dans un tableau de maître, sont trop légères pour en faire oublier les nombreuses beautés.
VÉco'.e des f^ieil/ards est un ouvrage excellent, mais n'csl pas un ouvrage parfait; ce qu'il y a de plus heureux , c'est qu'il en promet encore de meilleurs , et que l’auteur tiendra parole.
Il est d'autres censures malveillantes échappées à cet esprit de parti, implacable et Jaloux, qui ne peut ;>ermeltre le talent au patriotisme; mais ce sont des cris impuissants qui suivent le triomphateur , et qui l'empêchent de s'endormir sous ses lauriers.
Il en est de l'auteur dramatique qui s’élève comme de tous les hommes que leur vol rapide met hors de ligne ; ils se trouvent entre deux espèces d'ennemis également à craindre, entre les envieux et les flatteurs. A bien prendre , cetix-ci sont encore les plus à redouter |Hiur mi jeune talent; mais M. Casimir Delavigne a fait preuve d'un esprit assez élevé pour résister aux louanges des lins . et pour profiter de ta iiialu'iliance des autres.
PRINCESSE AI RÉLIE,
COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN VERS
RfcPBENbNTÊK nK LE TUtATRE FRANÇAIS, l.K C R\R5 t8â.S.
com^'dic a été pour moi le dt-laMcmenl de tra j vaux plus graves ; je ne l’ai jamais considérée que comme iiti l>adinage, et j’ai cru que des conversations , semées de traits satiriques , où je me jouerais sans aigreur des liommes et des choses, où je donnerais en riant quelques leçons utiles , pourraient , ù l’aide d’une intrigue légère , occuper doucement le cœur et divertir des esprits délicats. La plaisanterie trouve pende place dans un ouvrage fortement noué, et une pièce satirique est nécessairement moins intriguée qu’une autre. Peut-être ma comédie a-telle déplu d'abord à quelques personnes par les qualités mêmes qui feront son succès un jour, surtout auprès du lecteur , et qui caractérisent le genre auquel elle appartient.
Je ne me défendrai point : si mon ouvrage renferme des beautés réelles , il vivra malgré les critiques; si le contraire est vrai , je le défendrais en vain , il est juste qu’il meure. On ne m’a fait qu’un seul reproche que je veuille repousser; je dots des remcrclments au critique bienveillant qui a déjà répondu pour moi à ccUe accusation , mais elle est assex grave pour que je la réfute à mon tour. On a prétendu que j’axais attaqué des hommes à terre. Ces mêmes hommes étaient debout quand j’ai dit
• Ch bien f lU tomberont cet «mtnU de la nuit ’
•• La force comprimée eit celle qui détruit;
• C*etl quand II eat captif dana un nuage totnbrr.
• que le tonnerre Cclate et luU;
>■ £t la chute etl facile i qui marche daiu l'ombre. ••
En annonçant leur défaite, je ne pensais pas, je l'a voue , que ma prophélie dût sitôt s’accomplir. Je m’occupais alors de La Printei9t Àuréüe ^ je devais la soumettre à leur censure, je les attaquais donc en face, dans toute la plénitude, ou plutôt dans tout l’excès de leur pouvoir, et presque sans espérance d’arriver jusqu'au public.
Je dois de la reconnaissance à tous les acteurs qui ont joué dans ma pièce, et je m'empresse de la leur témoigner. Quant à l’actrice inimitable qui a représrnié avec tant de grâce la princesse Aurélie , un a épuisé pour elle toutes les formes de l'éloge. Que lui dire? si ce u'est que je confie à son amitié la destinée d’un ouvrage qu'elle seule peut faire comprendre et goûter aux spectateurs, lit me devront du moins un plaisir , celui d'admirer dans toute sa perfection un des plus beaux talents qui aient Jamais lionoré la scène.
Mars 1828.
LA PRINCESSE AURELIE
PERSONNAGES
.^CRÉLIE. prificoA£«‘ tU* S.ilernc.