‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 338 sur 669 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ElENA. Elle eit aitue et brode une écharpe.

Une écharpe de deuil, s-ans chiffre, sans devise '. Hélas, triste présent! mais je l'avais promise.

Je devais l'achever... Vaincu par scs remords.

Du moins après ma faute, il a quitté nos bords ;

Il recevra ce prix de l'exil qu'il s'impose.

Bile se le ve el s'approche de la fenêtre.

Le beau jour! que la mer où mon œil se repose, Que le ciel radieux brillant d'un éclat pur.

Et que Venise est liellc entre leur double azur! Lui seul ne verra plus nos lagunes cliéric.s;

Il n'est qu’une Venise I on n'a p.as Jeux patries Je pleure... oui, Fernando, sur mon crime et le lien.

I Pourquoi pleurer? j'ai Ion : les pleurs n'elfacent rien.

Mon bon, mon noble époux aime i me voir sourire ;

; Eh bien ! soyons heureuse, il le faut...

Bile s'assied Cl ouvre un livrr.

Je veux lire.

I Le Dante, mon poêle ! essayons... je ne puis.

I Nous le lisions tous deux : je n’ai pas lu depuis.

I Bile reprend le livre qu'elle avait fermé.

; Ses beaux vers calmeront le trouble qui m’agite.

1 « C’est par moi qu’on descend au séjour des douleurs;

I » C'est par moi qu’on descend dans la cité des pleurs ;

I •• C’est par moi qu'on descend chex la race proscrite.

I n Le bras du Dieu vengeur posa mes fondements ;

I • La seule éternité précéda ma naissance,

I • Et comme elle à jamais je dois survivre nu temps .

• Entrez, maudits! plus d’es|térancc ! »

MARINO FALIERO. — ACTE 1

(lufl avenir, ô ciel, veux-lu me nSvélcr?

Je IrcmMc ; est-ce pour moi que ces vers font |)arler l.a porte de l'aliime , où Dieu dans sa colère Plonge Eaniant conpalde et l'épouse ailultèn'?..

Où suis-je, et qu'ai-jc vu 1 Keriiando !

SCÈMÎ II.

ftl-ÉSA, FERNANDO.

FEMÜATCDO.

Demeurez!

Le doge suit mes pas; c'est lui que vous fuirez.

Près de voiis^ Illlèna, son neveu doit l'attendre.

ÉLt^A.

Vous ne me direz rien que je ne puisse entendre , Pernando, je demeure.

Eh quoi ! vous détournez Vos yeux qu'à nie revoir j’ai trop tôt condamnes! Qu'ils me laissent le soiu d'abréger leur supplice. Quelques jours, et je pars, et je me fais justice; Faut-il vous le jurer?

ntiA.

Ce serait vainement :

Lorsqu’on doit le trahir, que m'importe un serment?

FEKXAlflH}.

Quel prix d'un an d'absence où j'ai langui loin d’elle!

ELC!«A.

Celte absence d’un an devait être étemelle.

Mais j'ai donné l'exemple, et ce n’est plus de moi Qu’un autre peut apprendre à respecter sa foi.

FERXANDO.

Ne vous accusez pas, quand je suis seul paijure.

EUfiA.

Quelque reproche amer qui rouvre ma blessure, Pourquoi me l’épai^ncr? Le plus cruel de tous N’cst-il pas votre aspect, cl me l’cpargncz-vous?

Où fuir? comment me vaincre? ou trouver du courage Pour comprimer mon cœur, ctouiïcrson langage. Pour me taire en voyant s'asseoir entre nous deux L'oncle par vous trahi, l’époux... Mais je le veux;

Je veux forcer mes traits à braver sa présence ,

A sourire, à tromper, à feindre rinnoccncc; lis mentiront on vain : si ma voix, si mon front,

Si mes yeux sont muets, ces marbres parleront.

FERVAXau.

Ab! craignez seulement de vous trahir von.s-mèmo ! Vos remords sont les miens près d’un vieillard qui

[m'aime.

Je me contrains pour lui, que la douleur tuerait. Pour vous, que sou trépas au tombeau conduirait.

! Mais tout à riieiirc encor quelle angoisse mortelle I Mc causait de ses bras l’éircinle paternelle!

I Tout mon sang s'arrêtait, quand sa main a pressé I Ce cœur qui le chérit et l’a tant offensé !

Ses pleurs brûlaient mon front qui rougissait de honte.

, ÉllRA.

: Cl le tourment qu’il souffre à plaisir il Paffrontc,

11 le cherche, et pourquoi?

FBRXARDO.

Pour suspendre un moment , En changeant de douleurs, un plus affreux tourment. Ce n’csi pas mon amour, n'en prenez point d’ombrage, • Restez, ce n’est pas lui qui dompta mon courage.

J’en aurais triomphé! mais c’est ce désespoir Que n'ont pu, dans l’exil, sentir ni concevoir Tous ces heureux bannis de qui l'humeur légère A fait des étrangers sur la rive étrangère;

C'e$t ce dégoût d'un sol que voudraient fuir nos pas; C’est ce vague besoin des lieux où l'on n’csi pas ,

Ce souvenir qui lue; oui, cette 6èvrc lente,

Qui fait rêver le ciel de la patrie absente,

C’est ce mal du pays dont rien ne peut guérir.

Dont tous les jours on meurt sans jamais en inounr. Venise !...

EUra.

I Hélas!

FBRRARDÜ.

O bien, qu'aucun bien ne peut reudre!

O patrie î 6 doux nom, que l’exil fait comprendre;

Que murmurait ma voix, qu'éloufTaient mes sanglots. Quand Venise en fuyant disparut sous les flots ! Pardonnez, Eléna; peut-on vivre loin d’elle?

Si l’on a vu les feux dont son golfe élincellc.

Connu scs bords charmants, respiré son air doux ,

Le ciel sur d'autres bords n’est plus le ciel pour nous. Que la froide Allemagne et que ses noirs orages Tristement sur ma tête abaissaient leurs nuages!

Que son p&le soleil irritait mes ennuis!

Ses beaux jours sont moinsbeaux que nosplussombres Je disais, tourmenté d’une pensée unique : [nuits.

I Soiifllcz encor pour moi, vents de l’Adriatique!

I J'ai cédé, j'ai senti frémir dans mes clievcux ' Leur brise qu'à ces mers redemandaient mes vceiix.

; Dieu ! quel air frais et pur inondait ma poitrine! i Je riais, je pleurais; je voyais Paleslrine ,

' Saint-Marc que j’ap[>elais, s’.approcher à ma voix,

I Kt tous mes sens émus s’cnivraicut à la fois De la splendeur du jour, des munniires de l'onde,

Dc.s trésors étalés dans ce bazar du monde.

MARINO FAUERU. — ACTE I.

l)osjcux,desbruil8 <iii {>orl, des clianlsdii gondulict!... jTh! des fers dans ccs murs qu*on ne peut oublier!

Tn cachoi, si Ton veut, sous leurs plombs nxloutables, Plulüi qu'un trôncaillcurs,im tombeau dans nos sables, l’n tombeau , qui parfois léinoin de vqs douleurs, ,

Soit foulé par vos pieds cl baigné de vos pleurs ! |

Que les vcMres déjà n’arrosent>iIs ma cendre?

Mais... ce ne fut pas moi, je me plais à l'apprendre , Qui ramenai vos pas vers votre sol natal.

II n'est plus cet amour qui nie fut si fatal.

Quand sa cbalnc est coupable un noble ctcur la brise ; N’csl-ce pas, Fernando? Je voudraisfuir Venise, 1 Dont les bords désormais sont votre unique amour, j Kl pour vous y laisser m'en bannir à mon tour. ;

FERVASDO.

VouSjÉIéna?

É1.ÉVA

Qu importe où couleraient nies larmes?

A ne plus les cacher je trouverais des cliarincs.

Oui, mon supplice, à moi, fut de les dévorer. Lorsque, la mort dans l'dme, il fallait me parer, I.aisser là mes douleurs, en effacer rcinprcinic.

Pour animer un bal de ma gaieté contrainte : Heureuse, en leur parlant, (féchapper aux témoins, Dans ces nuits de délire, où je pouvais du moins Au profil de mes pleurs tourner un foi usage.

Et sous un masque enfin reposer mon visage.

FER>ASUO.

Je ne plaignais que moi !

Mon mallicur fut plus grand :

J'ai tenu sur mon sein mon époux expirant ; Tremblante à son cbevel, de remords poursuivie.

Je ranimais en vain les restes de sa vie;

Je croyais, quand sur lui mes yeux voyaient pescT l'n sommeil convulsif qui semblait m'accuser,

Qu'un avis du cercueil, qu’un rêve, que Dieu mémo Lui dénonçait mon crime à son heure suprême ;

E'i que de fois alors je pris pour mon arrêt Les aecenu étouffés que sa voix murmurait! Comment peindre le dontcoù (louaient mes )>ensées. Quand ma main, en passant sur ses lèvres glacées, Iniorrogeail leur souille, cl que, dans mon effroi. Tout, jusqu'à son repos, était sa mort pour moi?

Je fus coupable, ù Dieu ! mais tu in'us bien punie :

La nuit où dans riiorreur d’une ardente insomnie,

M se leva, sur moi penclia ses cheveux blancs ,

Fl pâle me liénit do scs bras défaillants ;

11 nie parla de vous !

riRSAKDO.

De moi!

XLt.XA.

Nuit vengeresse!

Nuit liori ildc! Cl pourtant j'ai tenu ma promesse. Jusqu'au pie<l des autels j'ai gardé mon secret. L'offrande qu'à nos saints ma terreur consacrait.

Je la portais dans l'ombre au fond des basiliques;

Je priais, j'implorais de muettes reliques,

Ft sans bruit, sous les nefs je fuyais, en passant Devant le tribunal d'où le pardon descend.

FERXAXnO.

Mais le ciel accueillit votre ardente prière.

tlÉSA.

Celle des grands, du peuple et de Venise entière,

La mienne aussi peiil-èlre; et vous, vous qu’aiijonrd'lini Je trouve à mes chagrins moins sensible que lui, Celicqui vous toucha quand vous m'avez quittée, PourToublicr sitôt, l'avcz-x'ous écoulée?

FERXAXDO.

Si je l'entends encor, c’csl la dernière fols;

Je pars. L'Adriaiw|ue a revu les Génois;

Venise me rappelle, cl sait que leur amlaee A quelques beaux trépas va bientôt laisser place.

Vos vœux seront remplis, je reviens pour mourir.

Pour mourir!

FEHXdAlK).

Mais ce sang (jnc le for va tarir,

Avant de se répandre où Venise l'envoie,

A battu dans mon sein d'espérance et de joie.

Il palpite d'amour! A quoi bon retenir Ce tendre et dernier crique la mort doit punir?

Je vous trompais; c'est vous, ce n'est pas la patrie. Vous, (|ui rendez la force à cette àmc (lélric ;

Vous, vous que je cherchais sous ce climat si doux. Sur ce rivage heureux qui ne m'est rien sans vous! C'est votre souvenir qui charme cl qui dévore;

Ccsl ce mal dont je meurs, et je voulais encore Parler de ma souffrance aux lieux où vous souffrez. Respirer un senl jour l'air que vous respirez. Parcourir le Lido, m’a.sscoirà celte place Où tes mers de nos pas ont effacé la trace ,

V'oir CCS murs pleins de vous, ce IkiIcor d'où mc.syeiix En vous le.s renvoyant recevaient vos adieux... élexa.

Par pitié!...

FERXAXOO.

(aîUc fois l'absence est éternelle :

Ou revient de l’exil , mais la toinlic est fidèle.

Je pars... Je mourrai donc, siir que mon souvenir

PEIAVIftXE.

MAniNO FAt.lEnO. ACTE ï.

rm

l)t* loiirnienls jamais ne vint ronlrelonir.

{'Ai prix qui inViail tirt, qu’en vain je lui rap|M'lle , |

Oïlc (‘•cliarpc , jamais... Oieu ! qu'ai-jc vu? Cest elle! | liü voilà ! je la liens... Ah ! lu pensais à moi ! |

Elle csi liumiticeiiroic.cl ecs pleurs je lescroi.

Tu me trompais aussi ; nos voeux êlaieiii les mêmes : | Allonslje puis mourir : lu m’as pleuré, lu m'aimes! | ËLl:*iA , qui vcul rcprctittrc rectiarpc. j

l'crnando ! I

FERNWOO.

Ton présent ne nie doit plus «piilier;

C’est mon bien, c esi ma vie! cl pourquoi me Tôlcr?

Je le garderai peu; cc deuil esl un présage;

Mais d’un autre que moi tu recevras cc gage,

Mais couvert de mon sang, pour toujours sé|iaré De cc cœur, comme lui, sanglant cl déchiré,

(^ui , louché des remords où son amour te livre.

Pour cesser de raimer, aura cessé de vivre.

ÉLEXA.

On vient!

FER^AVDO, racliAUt l'Oebarpe dans&on sein.

V ciller, sur vous un jour, un seul momcni , ; Par pitié pour tous trois.

ELEVA

11 le faut; mais comment Contempler sans pâlir ces traits que je révère?

FERVAVOt).

Quel nuage obscurcit leur majesté sévère!

SCÈM- III.

FAIIERO.

AppclIc-moi tou père , .

Tou ami.

FERNAVDO.

Que n'uni dispose de mon bras;

Qui ))cul prévoir mon sort?

FALIERO

Qui ? moi. Tu reviendras.

La mort, plus qu’on ne pense, épai^iic le courage. Kegarde-moi ! j’ai vu plus d'un jour de carnage;

Sons le fanal de Gêne cl les murs des Pisans ,

Plus d’un jour de victoire, et j’ai quatre-vingts ans. Tii reviendras. sceptre envié du vulgaire. Moissonne, Fernando, plus de rois que la guerre.

FERVAVDO.

Écartez vos ennuis!

FALIERO

Pour en guérir, j’attends Ce terme de ma vie , aliciidu trop longtemps.

Tu portes sans (c plaindre une part de ma chaîne, Pauvre KléiialJc crus mon heure plus prochaine. Lorsqu a mon vieil ami je demandai la main.

C’est un jour à passer, me disais-je, cl demain Je lui laisse mon nom, de l’opuIcncc, un titre;

Mais un pouvoir plus grand de nos vœux est rarbiirc. La faute en est à lui!

ELEVA

Qu’il prolonge vos jours ,

(yOininc il les a sauvés!

FALIERO

Sans toi, sans ton secours.

Je succombais naguère , et l’aurais affranchie, (^omme elle se courbait sous ma tèie blanchie !

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