VENISE
l’AH M. LE COMTE ÜAKL.
On donna pour luccesseur à Dandolo Marin Palier, de Tune dei plut anciennes maitout de Venise, qui avait déjà donné deux doçes à la république, Vital Palier en 1083, et Ordelafe, mort en combattant les Hongrois, en 1117. Après avoir occu(>é les principales dignités de la république, Marin Palier, déjà presque octogénaire, se trouvait en ambassade à Rome lorsqu'il apprit ton élection. Le changement qui venait de s'opérer dans l'organisation du conseil ne portait aucune nouvelle atteinte à l'autorité personnelle du doge, déjà fort restreinte par les règlements antérieurs.
L'élévation de Palier sur le trdne ducal paraissait terminer glorieusement une longue carrière. Venise ne devait pas s'attendre à voir son prince à la tète d'une conjuration.
Nées ordinairement d'une ambition trompée , les conjurations sont dirigées contre les dépositaires du |iouvoir, par ceux <|iii s'en voient exclus. Elles sont préparées par de longues haines , concertées entre des hommes qui ont des intérêts communs. On n'y trouve guère ni vieillards , parce qu’ils sont circonspects et timides , ni jeunes gens , parce qu'ils sont peu capables de dissimulation.
Celle que j'ai à raconter s'écarte de tous ces caractères. Elle fut entreprise par un homme qui, par\enu à la première dignité de sa patrie et à l'àge de quatre-vingts ans, n'avait rien à regretter dans le passé, rien à attendre de l'avenir; et ce vieillard était un doge ému par un sujet frivole, s'alliant, pour exterminer la noblesse, à des inconnus, au premier mécontent que le hasard lui avait présenté.
Tn autre doge, trente ans auparavant, s'était fait un point d'honneur d'arracher au peuple le peu de pouvoir qui lui restait. Celui-ci conspira avec des hommes de la dernière classe couire les citoyens éminents ; mais sans intérêt, sans plan, sans moyens : tant la passion est aveugle, imprévoyante dans scs entreprises.
Les négociations qui suivirent le désastre de la flotte de Pisani avaient rempli les premiers moments de l'adininistration du nouveau doge, cl il avait eu du moins la
! consolation de signer la trêve qui remiait le repos à sa I patrie.
Il donnait un hnl le jeudi gras à l'occasion d'une solennité : un jeune patricien , nommé Michel Sténo, membre de la quarantie criminelle, s'y permit, auprès d'une des dames qui accompagnaient la dogaresse, quelques légèretés que la gaieté du bal et le mystère du masque rendaient peut-être excusables. Le doge, soit qu'il fût jaloux plus qu'il n'est permis de l'être à un vieillanl, soit qu'il fût offensé de cet oubli du resi)cct dû à sa cour, ordonna I qu'on fit sortir l'insolent qui lui avait manqué. Palier I était d’un caractère naturellement violent.
Le jeune homme , en se retirant , le cœur ulcéré de cet affront, passa par la salle du conseil et écrivit sur le siège du doge ces mots injurieux ]>mir la dogaresse et pour son époux : Afann FaUer a une belle fémme ^ mai» elle ; n'c»t pa» pour lui.
; Le lendemain, cette affiche fut un grand sujet de acanj dale. On infonna contre l'auteur, et on eut peu de peine I à le découvrir. Siéno, arrêté, avoua sa faute avec une ingénuité qui ne désarma point le prince, ni surtout l'époux offensé. Palier s’oublia jusqu'à manifester un ressenli- I ment qui ne convenait ni à sa gravité, ni à la supériorité I de son rang, ni à son âge.
I 11 ne demandait rien moins que de voir renvoyer celle ' affaire au conseil des Dix, comme un crime d'Ëlat; mais on jugea autrement de son importance; on eut égard à ' l'àge du coupable, aux circonstances qui atténuaient s;i faute, et on le comlamna à deux mois de prison que devait suivre un an d'exil.
! Une satisfaction si ménagée parut au doge une nou- ; voile injure. 11 éclata en plaintes qui furent inutiles. Malheureusement, le jour même, il vit venir .à son audience lu I chef des patrons de l'arsenal, qui, furieux, le visage en- ! sanglanlé, venait demander justice d’un patricien qui ; s’était oublié jusqu'à le frapper. « Comment veux-tu que « je te fasse justice? lui répondit le doge, je ne puis pas . » l'obtenir pour moi-méme. — Ah! dit le patron dans sa 1 •> colère, il ne tiendrait qu'à nous de punir ces insolents! •
1(K) FATRAIT DES CIIIIÜ.MQUES ITALIENNES.
Le doge, loin de réprimander le plébéien qui se pormctlailimc telle menace, lequesUouna à l’écart, lui lémoi(;nn tic l’iiilérél, de la bieiiveillance même, enfin IV-ncouraRea à (el (>oint que cet liuiiiine. attroupant (|iiel«]ues-mis de ses matelots, se montra dans les rut's avec des armes, an- MOiiçant hanlemeiit la résolution de se veii|;er du noble <jui l’avait offensé.
Lelui-ci se tint renfermé chez lui el écrivit au dof^e pour réclamer la sûreté qui lui était due. Le patron fut mandé devant la seigneurie ; le prince le réprimanda sévèrement, le menaça de le faire |)ciKlre s’il s’a^isiut d'atlrou|H:rla multitude, ou dese|>eriuetlre des in>ecüves contre un patricien, el le mivoya en lui ordonnant, s’il avait quelques plaintes à former, de les |>orter devant les tribunauv.
La nuit étant venue, un émissaire alla trouver cet homme qui se nommait Israël Bertuccio, l’amena au palais, et l’introduisit mystérieusement dans un cabinet où était le prince avec son neveu Berluce Falier.
Là , l’irascible vieillard écoula avec complaisance tous les emportements et tous les projets de vengeance du patron, lut demanda ce qu’il pensait des dispositions des bomiues de sa classe , quelle était sou influence sur eux, combien il pourrait en ami-utcr, quels élaienl ceux dont un espérait se servir le plus utilement. Bertuccio indiqua un sculpteur, d’autres disent un ouvrier de l’arsenal, nommé Philippe CalendarOj on le fit venir à l'instant même, ce qui prouve à quel excès d’imprudence la colère peut entraîner. Un dtige de quatre-vingts ans passa une partie de la uuit en confércuceavec deux hommes du peuple, qu’il ne connaissait pas la veille, discutant les moyens d'exterminer la noblesse vénitienne.
Il était diflicile qu'on soupçonnât un pareil complut : les conférences {muvaieiit se multiplier sans être remarquées; ce|>endant il n'y en eut pas un grand nombre; caries conjurés se jugèrent, au bout de quelques jours, en étal de mettre à exécution cette grande entreprise. Il fut convenu qu'on choisirait seize chefs, parmi les populaires les plus accrédités; qu’on les engagerait à prêter main forte pour un coup de main d'où déi>endait le salut de la république; qu'ils se distribueraient les différents quartiers de la ville, et que chacun s’assurerait de soixante hoiiimes intrépides et bien armés, .iiusi c'était uiimillierd'boinmes qui devait renverser le gouverni inetil d'une ville si puissante; cela prouve qu'il n'y avait pas alors de forces militaires dans VeiiUc. On arrêta que le signal serait donné an point du jour par la dôche de Saint-Marc : h ce signal, les conjurés devaient se n’*unir, eu criant ciue la flotte génoise urrivail à la vue de \ cuise, courir vers la plao«* du palais, el massacrer tous les nobles à mesure qu'ils arriveraient au conseil. t}uand tous les préparatifs fuixMil terminés, on arrêta «;ue l'exécution aurait lieu le la d'avril.
La plupart de ceux qn’mi avait engagés dans celle affaire ignoraient quel en était rol)jel , le plan , le chef , et quelle devait en être l'issue. On avait été forcé d’initier plus avant ceux qui devaient diriger les anln-s. tn Berganiasipie. nommé Bertrand, |>e!letior de sa proLusiuii , voulut préserver un noble, à qui il était dévoué, du sort
I réservé à tous ses pareils. Il alla trouver, le 14 avril au J soir, le patricien Nicolas Lioni, el le conjura de ne pas ' sortir de chez lui le lendemain , quelque chose qui pùl j arriver. Ce geiililhomme, averti par cette espèce de révé- ^ latiori, d’un danger qui devait menacer beaucoup d'au- : très personnes, pressa le conjuré de questions, et n'en j obtint que des ré|K)nses mystérieuses, accompagnées de la prière de garder le plus profond silence. Alors Lioni sc détermina à se rendre maître de Bertrand jusqu'à ce que celui-ci eût dit tout son secret; il le fil retenir, et lui ! déclara que la liberté ne lui serait rendue qii'après qu'il aurait pleinemeul expliqué le motif du conseil qu'il avait . donné.
Le conjuré, qu'uiie bonne intention avait conduit auprès du patricien, sentit qu’il en avait déjà trop dit, rt i qu'il ne lui restait plus qu’à se faire un mérite d'une ré- I vélalioii entière. Il ne savait probablement pas tout, mais ^ ce qii'il révéla suflil pour faire voir à Lioni qu'il n’y avait , i»as un moment à perdre.
Celui-ci courut chez le doge pour lui communiquer sa découverte el ses craintes. Falier feignit d'almrd de l*élonneinent; puis U voulut paraître avoir déjà connaissance de celle conspiration, el la juger peu digne de I l'iin|K>rUnce qu'on y attachait. <'>es contradictions étonnèrent Lioni; il alla consulter un autre patricien, Jean I Gradeiiigo; tous deux se tr,insportèrent ensuite chez Marc Cornaro : el enfin Us vinrent ensemble interroger ' Bertrand, qui était toujours retenu dans la maison de I Lioni.
I Bertrand ne pouvait dire jusqu’où s'étendaient les lîai- I sons el les projets des conjurés ; mais H ne pouvait igno- ! rer que le patron Bertuccio cl Philippe Calendaro y ' avaient une part considérable, puisque c’était par eux I qu'il avait été entraîné dans le complot.
Les trois patriciens que je viens de nommer convoquè- ' relit niissilùt, non dans le ;>alais ducal, mais au cou- . vent de Saint-Sauveur , les conseillers de la seigneurie,
. les membres du conseil des Dix, les avogadors, les chefs ‘ de la quuranlie criminelle, les seigneurs de nuit, les chefs des six quartiers de la ville , et les cinq juges de paix.
. Celle assembléeenvoya sur-le-champ arrêter Bertuccio et Calendaro. Ils ftircnt appliqués l’un et l'autre à la torture. A mesure qu'ils nommaient quelque complice, on I donnait des ordres pour s'assurttr dosa personne. Lurs- ; qu'ils révélèrent que b eloebe de Saint-Marc devait doni lier te signal, on envoya une garde dans le clocher |M>ur : cm|>êcherde sonner. U était naturel que les cou)>abIcs cherchassenlà atténuer leur faute en nommant leur chef, oii apprit avec éloiinemenl que le doge était à la télé de j la conjuration.
Celte nuit même, Bertuccio el Calendaro furent pendus devant les retiêlres du palais; des gardes furent plact’S à I toutes h s issues de l'appartement du doge. Huit des conjurés , (pli s'étaient échappés vers Chiozza, furent arrêtés el exécutes apres leur in(eiTogaloirt>.
La journée dn 15 fut employée à riiislrucliou du pro- ! cès du doge. Le consiil des Dix, dont une {laretlle cau»e I relevait si haut rioiporlance, demanda que vingt {lalri-