EXTRAIT DES CHRONIQUES ITALIENNES
cicns lui fussent adjoints pour le jugement d'un aussi grand coupable. Celle assemblée, qu'on nomma la Gfunfa, fit comparaître le doge, qui, re\élu des marques de sa dignité, vint, dans la nuit du 15 au 10 avril, subir ton interrogatoire et sa confrontation. Il avoua tout.
Le IG, on procéda à son jugement; toutes les voix se réunirent pour son supplice.
Le 17, à la pointe du jour, les portes du palais furent fermées; on amena Marin Palier au haut de rcscalier des Géants, oCi les doges reçoivent la couronne ; on lui 6ta le bonnet ducal en présence du conseil des dix. Un moment après, le chef de ce conseil parut sur le grand balcon du palais, tenant à la main une épée sanglante, et s'écria : « Justice a été faite du traître! • Les portes fiirent ouvertes,et le peuple, en se précipitant dans le palais, trouva la télé du prince roulant sur les degrés.
Dans la salle du grand conseil, où son! lous les portraits des doges, un cadre, voilé d'un crêpe, fui mis â l'endroit
que devait occuper celui-ci, avec celte inscription : Place de A/orm Falier, décapité.
Pendant quelque temps on continua les recherches contre ceux qui avaient trem|ié dans la conjuration. Il y en eut plus de quatre cents de condamnés ù la mort, à la prison ou l'exil. Le pelletier Bertrand réclamait la récomi>ense qu'il croyait due à sa révélation; il eut l'insolence de demander un palais et un comté que Marin Palier possédait, une pension de douze cents ducats, et enAn l'entrée du grand conseil, c'est-à-dire le patriciat |>our lui et sa postérité.
De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de mille ducats réversible à ses enfants , et il en témoigna si haut son mécontentement , qu'on fut obligé de l'exiler à son tour; mais telle était l'idée qu'on avait de celte nature de services , et telle était la politique du gouvernement pour les encourager, que le conseil fut sur le point d'admettre ce dénonciateur au nombre des patriciens.
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EXAMEN CRITIQUE
DE MARINO FALÏERO.
On connail la deslinéo sini'iiliérc do ceüc tragédie. ] ComposéopotirleThéAlre'Français, où elle avait été reçue par arclaination, quelquej plaintes s'élevèrent sur la dis- i (ribution des rôles. Fatigué des contrariétés qui pouvaient ajourner indétlmment la représentation ) M. Casimir Delavigne retira son ouvrage; et, en jetant un coup d'mil de regret sur le beau rôle d'Éléna, qu’il avait contlé à mademoiselle Mars, H se demanda où il [>orterail son Falioro. Le théâtre de la Porte-Saint-Martin fut choisi.
Ainsi, un théâlrc du boulevard fut accidentellement j érigé en second Théâtre-Français! I
Le sujet de Marina Falirro est connu. Déjà mis en ! scène, mais sans aucun succès, au Théâtre-Français, déjà mélodramatisé, dans In rigoiireiifte acception du mot, à ce même théâtre de la Porle-Sainl-Martin, il nous est devenu | plus familier encore parr//»5/ofre</c/^eniscde M. Daru, ! cl par la tragédie de lord Byron. Le sujet est simple; je | veux dire que, tout extraordinaire, tout effrayante qu’en ' soit la catastrophe, il est chargé de très-peu d’incidents. : Le chef d’une république, le doge de Venise, âgé, ou, j l>mir parler comme Voltaire, chargé de quatre-vingts ' ans, conspire le bouleversement de l’État et l’égorgement de tout le patriciat vénitien. 11 associe â ses desseins ce qu'il y a déplus vil et de plus méprisable dans la ville qu’il gouverne. Son motif est aussi puéril que les suites i doivent en être sanglantes. Un jeune noble s'est i>ermis ' de tracer sur le fauteuil du doge quelques lignes Injurieuses à la vertu de sa jeune et innocente épouse. Un arrêt des Quarante condamne le coupable à deux mois de prison et à une année d’exil, faible réparation d’un outrage qui, aux yeux du doge, ne pouvait étreexpléqiie par le sang. là sa colère, de là le projet d’une vengeance nusHÎ atroce qu'e.xtravaganle. Le complot est découvert delà même manière que le fut depuis, à Londres, la conspiration des poudres. L'un des conjurés prévient un sénateur, dont il était le client et l'obligé, de ne pas se rendre le lendemain au palais de Saint-Marc, quand même il entendrait sonner la cloche d’alarme. Celle indication met sur la voie, cl bientôt, à i’aide des reclierehcs et des tortures, la conjuration est à jour. Le doge est ar-
rêté; on lui fait son procès; il est décapité sur le lieu même où il avait revêtu les insignes de la souveraineté; et sur la muraille où devait figurer un jour son image entre celles des doges ses prédécesseurs, et des doges qui lui succéderaient, il fut ordonné qu’il serait étendu ud voile noir, sur lequel on lirait celle inscription : Mic est locuê Marini FaMrOf decapitati pro criminibui : « C’est ici la place de Marino Falelro (ou Faliero), décapité pour ses crimes. *
Voici , si je ne me trompe , ce qui rend un pareil sujet fort difficile à transporter sur la scène. Règle générale, il n'est rien de plus froid qu’une conspiration fKilitique. Autant elle intéresse dans l'histoire, autant elle parait froide au théâtre, qui ne vil que de passions tumultueuses, d’émotions violentes , et en quelque sorte individuelles, et où chaque spectateur aime à trouver, de préférence à tout, la corde qui répond à ses sympathies particulières, l'ne conspiration est un fait en dehors de la vie commune. Il est utile, pour les hommes d'État , de savoir comment s’y prennent les conspirateurs ; il est bon de rappeler aux chefs des nations qu’il n’est point d'intérêts, si faibles eu apparence, que la politique ne leur ordonne de ménager; et il est bon qu'ils fassent entrer dans la sphère de leurs calculs et de leurs prévoyances, que la position la plus élevée, ainsi que la situation la plus vile de la société, pi'ut devenir, suivant les circonstances, le siège ouïe foyer d’une conjuration formidable. Mais ce n’est point au parterre ou dans les loges que les hommes d'État ont à faire ces sortes d'études ; c'est dans leur cabinet, et sous les yeux de Tacite, de Machiavel et de Montesquieu. Pour le public du théâtre, il lui faut quelque chose de plus chaud , de plus entraînant, de plus animé. Il va iâ I i>our sentir, et non |>our raisonner,
1 Voyez le Faiiero de lord Byron. Certes , ce n’est point le feu poétique qui manque d'ordinaire à ce poêle célè- ! bre; mais, dans son triste drame, lord Byron s'est traJné ! à la remorque des annalistes italiens. Les détails de sa I tragédie sont attachants; mais à l'oxceplion de son Anj giolina, la femme du doge, qu'il a einl)cMie de tous 1rs . altraili de la jeunesse cl de In vertu, scs personnages ne sont ni plus vivement colorés, ni plus expressifs «{ue ceux
EXAMEN CniTlOI E DR MARINO FAURRO.
de rbisloire. Cette Angialina même, dont le nom sembUf emprunté de tet qualités angéliques, serait divine dans une élégie ; dans un drame, sa perfection est un défaut. Par son âge et par la pureté do son Ame, elle contraste avec le caractère fougueux d’un époux octogénaire ; mais ce contraste, il faut le dire, ii’a rien de saillant, de vigoureux, de pittoresque. On plaint Angiolina , mais on est faiblement ému. L’événement a justifié l’arrêt prononcé d’avance par la critique. Après la mort de lord Byron , et contre sa défense expresse , son Faiiero fut joué sur un des théâtres de Londres, et la représentation n’en put être achevée. John Bull veut être remué fortement. Il demande dos tragédies à l’eau forte, et il brisa, sans scrupule, la bouteille d’eau de rose qu’on avait essayé de lui servir.
Cette leçon n’a pas été perdue pour M. Casimir Delavigne. Maître absolu du caractère de la femme du doge, sur laquelle l'histoire n’a pas cm devoir s’expliquer, il a pris le contrepied de lord Byron , et il a eu de quoi s’en applaudir. Son Ëléna, nom poétiquement plus commode que celui d* Angiolina , est devenue , sous sa plume énergique et brillante, une épouse coupable et adultère. De cette simple transmutation, le poète français a tiré un effet prodigieux , et l’élément le plus incontestable du succès dont sa tragédie a été couronnée. Il a supposé qu'un neveu du doge , Fernando Faiiero. l’unique héritier du nom de cette famille illustre, était l’auteur du déshonneur de son oncle, et par lâ se trouve expliquée la part qu’il prend au resseiitiment du doge contre l’in-
. scriplion outrageante dont celui-ci a à se plaindre. Il lui I est impossible de pardonner à Sténo une attaque <l'au(anl I plus ofii'nsanle que la conscience de Fernando lui en rc- I proche la justice et la vérité. Il cherche Sténo, il le rencontre, il se bat, est vaincu, et expire entre les bra-'i du doge, dont celte mort porte au plus haut degré l'irritation et la fureur. Le malheureux vieillard voit expirer, I sous le fer d’un patricien insolent, le dernier rejeton d<* sa famille. Toute sa poilérité est ensevelie dans la tombe ' de Fernando. Que lui reste-t-il à craindre? qu’a-l-il : désormais à ménager? Quelques jours de plus àajouterâ ; ceux que la nature lui a ménagés peuvent-ils entrer dans ’ la balance avec les intérêts de sa vengeance? C’est ici un artifice de pœie auquel on ne peut donner trop d'élo- I ges; car ressentiel et le difficile tout ensemble était de satisfaire le s}>ectatcur sur les causes qui précipitèrent le doge dans l’abinie de l’infamie et du malheur. Ajou- : tons que nous devons des beautés d’un autre genre à l.i I faute d'Éléna. Nous la voyons, accablée du poids des remords, te relever par un aveu déchirant de rbumiliaiioii où son crime l’a jdongée. Cet aveu produit aussi , dans t'âme du vieillard, des mouvements sublimes de généro- ; sité et de grandeur d’âme. Nous trouvons là ce qui conj slilue la tragédie, la pitié et la terreur; et en pardonnant à Éléna, comme son mari lui a pardonné, nous tommes obligés de nous écrier : 6 culpa ! à faute heureuse! sans laquelle peut-être la tragédie de M. Casimir Delavignc n’eùt pas été plus fortunée que celle de lord Byron.
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