‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 542 sur 669 · EXAMEN CRITIQUE DES ENFANTS D’ÉDOUARD · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE DES ENFANTS D’ÉDOUARD

mène d’un poignard à deux irnnchanU, et l'on convient | que la tragédie s« nourrit de crimes; mais est-ce une rai- : son pour qu’elle s'on assouvisse jiiiKiu'au dégoût? Certes,

H y en avait pour elle une richeel abondante matière dans I le massacre de deux jeunes princes, vertueux, innocents. | unis parles liensd'une douce et louchante tralernilé, élevés ensemble sous les ailes d'une mère adorée, et arrachés aux douces illusions de la gloire et de la puissance par ‘ une ambitieuse barbarie. C'est là. ce nous semble, un horiion assez vaste pour que l'itnagination du poète s'y joue en pleine liberté. Y a-t-il lieu à la terreur? qui oserait la nier? Ne voit-on pas d'avance les tristes et aimables viclimes, placées immobiles sous le regard magnétique du tigre qui n’épie que le moment favorable de les mettre c-n pièces avec plus de sécurité? N’entendez-vous pas les rugissements du monstre ((ui rû<le autour de sa double ^ proie? Ne suivez-vous pas ses mouvements tortueux et , convulsifs , et n'ètes-vous pas épouvanté de cette soif de | sang qui étincelle dans scs yeux, <|ui fait froncer ses épais sourcils, qui se trahit par le craquement de ses dents? Y a-t-il terreur? tib ! oui, sans doute. Quoi de ! plus terrible en effel que celte lutte du crime tout-puis- , sant, tout hérissé de fer, contre deux enfants uniquement protégés par les grâces de leur figure, par l'innocence de ' leur âge, par la sainteté de leurs droits? Daus un pareil combat, dont l'issue ne peut malheureuseiiietit être douteuse, il n'y a d'égale à la terreur que la pitié ; pitié pour | les fils, pitié pour la mère, pitié )>our l'Angleterre, que i l’exécrable Richard doit encore écraser pendant quatre ans du poids de son usurpation. ;

Hais, pour que la catastrophe réponde par sa durée | aux dimensions ordinaires de la tragédie, qu’aura à faire i le poCle? Fiez-vous-enà M.C. Delavignej il saura bien trouver dans le caractère des individus dont il entoure ses deux principaux personnages le moyen de remplir le cadre de son drame, et d'amener, sans secousse et sans * fàUgue, l'action toujours variée, toujours une, toujours attachante, jus/^u'aux termes de son déplorable dénoû- , ment. Après la représentation ou la leclnre, on connaîtra Richard III toul aussi bien qu'oii a pu lecunnailre dans ^ Shakspearc. On le verra faux, dissimulé, cruel, habile ' toutefoisjusqu’à tromper la vigilance ombrageuse d'une mère, ella religion des prélats, et la complicité intéressée de ses propres courtisans, et jusqu'à la scélératesse du principal ministre de ses fureurs. Vous le trouverez tout entier dans sa difformité jibysique et morale, ei tel que l’a représenté la véridique histoire et non tel qu'il a plu à son apologiste Uoracc Walpole de le falsifier, apparemment pour le plus grand intérêt de l’humanité et de la vertu. Oli ! si les sophistes pouvaient savoir quel mal ils font aux hommes en essayant de réhabiliter la mémoire des tyrans! Bel encouragement aux vertus i>oliliques dos maîtres du monde, que de revenir ainsi sur la condamnation des brigands couronnés qui ont ensanglanté le ]m>uvoir et déshonoré la pourpre royale ! Comme il est utile, comme il est exemplairedeleurapprendreque, condamnés parleur conscience, par la voix ou parlesilencedesconlem- [«rains, ils trouveront unjour, dans la postérité, des vengeurs complaisants qui érigeront leurs crimes en problème.

et qui calomnieront vingt, trente, cent générations, pour se donner le plaisir d’absoudre, de leur autorité privée, l'homme dont le nom est devenu

Aux plut cruel* ijraru une cruelle (njuro !

Revenons à la tragédie, dont cette digression ne nous a pas beaucoup éloignés. Il était question de la fidélité avec taqiietle le poète avait conservé le caractère historique de Richard. En effet, le plan de l'usurpateur est arrêté ; les deux fils d’Edouard seront d'abord, par ruse ou par violence, amenés à la Tour. Là. sét|uestrés de leurs partisans, il en disposera à son gré. 11 entre ; il interrompt les jeux enfantins du plus jeune des fils d'Élisabéth; et voyez la duplicité de Richard, qui s’étend avec un plaisir hypocrite sur les hommages et les honneurs dont les fidèles Anglais accueillent le retour du roi à Londres ;

Moi, non hiitnbleiMijet,

Heureux <Ifl cc« tratxporta dont Je chéri» Tobjcl,

4‘arrlvc, cl de* douleur» je trouve tel l'innge !

Tant d'jttnlts sont voilé» dr» miibm du veuvage.

Que ce front, pour un Jour iffTAnchl de »ou deuil,

Rajonoe, bcurcu*c mère, ctd'lvrc«*c et d'ursuull.

L'infâme ! et c'est à une mère qu'il s'adresse ; à une mère autour de laquelle il va é]iai8sir les ombres de ce deuil conjugal qu’il a l'air de lui reprocher; à une mère que, s'il est permis de créer une double expression <|ui manque à notre langue, il va rendre dans quelques heures, reure etoiyheline de ses deux enfants!

Dans celle scène digne, non jkis d’être lue, mais d’ètre étudiée, ilyadriix traits empruntés à Shakspeare, dont l'un paraîtra sans doute plus heureux que l’autre. A la suite d'un sarcasme très-piquant lancé par le petit duc d’York à son oncle, Richard le quitte brusquonieiit.

A revoir, bon nevciil

( A part. )

Quand il* ont tAiit d'esprit, le» cnfAnt* vivent pou.

Cela est bien ; l'àmc, les desseins sinistres de Richard s’y tiévoilent j et le dernier vers fait frissonner. Quant à l’autre proverbe ;

HauviJjie herbe e»t précoce cl croît avant le temps,

on le jugera i>cul-étrc peu en harmonie avec la dissimulation dont use Richard dans toul le reste de la scène, et avec les convenances, puisqu’il parle au frère du roi, en présence delà mère du roi. Il eût mieux valu laisser à Shakspeare le mérite de rinvenllon, ou de l’application.

La scène suivante où Richard, au nom de prétendus conjurés qui n’existent pas, veut amener la reine à confesser publiquement la honle, l’opprobre du royal époux qui l'a couronnée, n’est pas moins remar<|ual>le d’adresse ' et de perfidie, et elle provo«iue une n'*ponso admirable d’Élisabeth, admirable de sciilimcnl, d’éloquence, de p.i-

DKLAVlCXi.

îH8 EXAMK\ CniTIOUE DEî

Ihj'fiqii»*. H rf** W piTwnni» qui, apri's ravoir

lue. ne s'écrie* .iver plus lie «incérilé que Rirh.ml

Verlti I qtie c'rM lilm lâ Ion itihliine Rirhaid, il est vrai,ajoiiU'

HjI» rrnyri qii'ftvant von*, si f.i liiltc »’rnB:iKe.

J'Irai leur faire alTroiit de leur» propre» nolreeur»,

Heine, r4 vou» m'oiiWici parmi »o# derenieor».

Abominable hypocrisie! proteslalions décevantes de service et de dév<memi*nt ! El cejM*ndanl la leiidresse maternelle elle-ménie y esl lroin|M'*e. Ah! c%*sl qu’il est undepré de fausseté et d'imposture qu’une Amc|nire ne peulsmipçonner. Rritamii< us refuse de croire à la trahison de Narcisse. Placée en dehors de la trame, Juriie éclairé*? par l'amour, comme ici le duc d'Vork par la tendresse fraternelle, en recounailH eu démêle seule la noiit'eur. Ouoi donc! l’amour inaleruel est-il moins craintif, se liendrad-il moins sur ses {;<irdes que les passions cl les seiiliinenU de l'aiiolescence? Non. s^ms doute j mais Elisabeth mêle ses plus vives aflVclious les raisonnements de la |^olitique et les calculs de rinlérél personnel de Richard. EUeromple ses amis; elles’appuie sur des droits dont elle s’exagère facilement l’étendue et refficacilé. La jeunesse agit d’instinct, elle c(*de A scs premières impressions; elle ii'a (ju’un guide ; e’est son emur ; voilii p*mrquoi ses prévisions sont souvent plus sûres que culles de l’ex|>éripn( e et de la maturité. Pans le chef d’œiUTC que je viens de citer, Agrippine se laisse facilement duper par les promesses de Néron :

Avec BrUannlcu* je me rCconrUle,

dil le monstre, et dans l'acte suivant llritannieus est empoisonné. Juniesf?ule a |>ersévéré4lans ses tristes pressenlimenls.Yoilàla nature, voilà Racine; voilàaussi M. Casimir j llelavigne. |

Les autres personnages des Enfants tV Edouard ne sont ni moins exacts, ni moins conformes aux mœurs <le l’époque, telles qu’elles ont été si futèlemeiit retracées par Shakspeare. Le fond du caractère de Ruckinghain est tiré du |M>eie anglais, ainsi que celui de Tyrrel. Mais M. Casimir Üelavigiie s'est trouvé dans l’heureiiso nécessité de leur tioniur à l’un el à l'autre un plus grand développement. C’est au lecteur à juger le<(Uel est le plus f.tcile d'al- | leindi*c aux pro|>ori ions d'une tragédie par raccumulation des incidents, ou par la peinture savante des ^>assions du cœur humain.

Buckingham est le type de celle aristocratie féodale, qui, du haut de ses tours crénelées , écrasait de ses mépris et de ses violences la classe utile el lahorieuse de la société. Dévouée à la tyrannie sous la condition de partager exclusivement avec elle le fruit de ses vengeances el de ses rapines, le sang pléWien est trop vil à ses yeux pour tiu’ellc éprouve le plus léger remords à le répandre. S’ils'agitdevérserccliiides siens ailleurs que sur le champ de halaille, «die hésite, elle conspire même. Klle eompn'nd

5 ENFANTS D’ÉnOrARD.

qu'il y n solidarité entre tous les membrc.s de son orgueili leiisc n(trégalion. Montesquieu observe i}ue la noblesse ’ d’Angleterre SC fil ensevelir sous les débris du Irdne de I Charles l<*. I*n siècle et demi plus lard, on a vu un roi i populaire abandonné par une autre noblesse, mal défendu \h où il n'élail point attaqué, expier par une catastrophe I non moins tragique le tort irréparable d’avoir embrassé j avec prédilection les intérêts du plus grand nombre, d’a- I voir montré des intentions bienveillantes pour la partie I plél)éienne de sa nation, c’est-à-dire pour sa nation elle- ' même.

Buckingham a du moins sur cet article le mérite de la franchise.

Mon horreur ponr le peuple e»! choae ss»es iwiolre.

Tout ce qui n'(*»l pu noiu, me ütigoOlc A l'excès!

Aussi avec quelle légèreté ironique il traite le maire et J les aldermeii, el les eommerçanis de la Cité! Vn eritiqtte aussi éclairé que hrenveillant a blâmé ce moreeaii. tout I en rendant justice au mérite du style el à l'esprit satirique dont il étincelle. Cette observation serait Juste, si la tirade censurée était un hors-d’œuvre, s'il n'en ressortait pas un trait de caractère el une obseTratinn morale qui trouve tous les jours son application. Al. Casimir Delavigne a voulu rappeler que les grands ne flattent les petits que |K>iir les faire scrxir à leurs projets, et s’en rao- 4{uer ensuite. êToiiblions pas d'ailleurs que Buckingham est en téte-à-télc avec Richard , riiomme de son siècle qui, si l'on s'en rapporte h Shakspeare, affichait le plus profond mépris pour le |K*uple.

Ce Riickingham a doue versé sans scrupule le sang de Hivers, et toutefois il recule à La proposition de consommer son ouvrage par le meurtre des deux fils d'I^douard. Est-ce humanité’ est-rc sympathie pour leur âge, pour leur Innocence, |>our la dignité royale? Nullement. C’est que les droits de la royauté aor/ /et garants des droits de la noblesse.

Le* deux princes, c'est noo*. qui les loachc nous blesse.

Il est royaliste par égofsme, par communauté d'inléréts; le si'ntimeiit n’entre pour rien dans sa résistance. Il ahandoiine donc Richard, et Richard lui fait pressentir assez clairement la réoumpense qui lui est destinée.

I Le Jour oO, quand Je marche, on me Ulae en chemin,

Cc jour, i>our mon ami, n'a pas de icmiemain.

Et il est homme de parole, cet excellent Richnrtl. Tyrrel reçoit l’ordre quelques instants après d'assassiner Riickingham ; et s’il l'exécute assez maladroitement, le noble duc ne |H*rdra rien pour attendn'. Sh:iksi»eare nous , le fait voir marchant à l’échafitud dans la compagnie I d'ilastings. autre loni retardataire. M. Casimir Ibdavigne , a épargné à notre délicatesse le spectacle du bourreau, et i il a Fait d’autant plus sagement qu’en cela il a suivi éga- I lement les règles du goût et celles de la vérité historique. Ruikingham fut en effet décapité par l’ortlre de

EXAMEN CRITlüUE DES ENFANTS D’ÉDOLARÜ. Kll)

RichArd, matt deux ann^s s’étalent écoulées depuis le meurtre des enfants d’Édouard.

On a reproché à Tyrrel de ne pas être d'accord avec Itii-mérae. Ce serait une faute très>0rave, et M. Casimir hi'lavtgne n’cst pas homme à s’en permettre de cette nature. U conoail bien son Horace, et ce serait pour la première fois qu’il aurait oublié le précepte

Servelnrjid tinuin

Qualk ab Incccpto proceateril, et MbI corulct.

Malgré le dévergondage de sa conduite passée ; en dépit de sa cupidité insatiable, de ses habitudes de jeu, d’ivrognerie, de meurtre, cet homme vendu corps et Ame A Richard, ce misérable qui déjà, sur un signe du tfran, a tenté d’assassiner Buckingham, éprouve un retour de sensibilité au moment de frapper deux enfauls dont l’àge et les grâces lui rappellent un fils unique enle>'é à sa tendresse. M. Casimir Delavigne a parfaitement saisi la nuance qui sépare d’un monstre, d'un franc et froid scélérat tel que Richard, un détestable sujet, sans doute, un être que le malheur et l’inconduite ont porté à désespérer de lui-même, qui repousse la société parce qu’il en esi universellement repoussé, mais qui jette encore un regard douloureux vers cette ile e$carpée et $ans bords qu’une première hiute peut-être lui a fait quitter, et dans laquelle il lui est désormais impossible de rentrer. Dans une pareille position, l’amour paternel a pu survivre et a survécu, en effet, â toutes les vertus; cet amour s’est réfléchi, en quelque sorte, sur ces malheureux enfants dont il voïklrait être le père, dont il est condamné à être l'assassin. C'est comme cela, du moins, que M. Casimir Delavigne m'a paru avoir conçu le râle de Tyrrel ; et, pris de

ce point de vue, on peut dire que ce personnage a qiiel- I que chose de grand et d'original ; c'est un ange déchu, dans l’âme et sur le front duquel n'est |ias encore (olaleinenl effacée l'empreinte de sa splendeur primitive.

Shakspeare, qui n'a fait qu'effleurer comme en passant le caractère de Tyrrel, si profondément creusé par M. Ca- ] simir Delavigne; Shakspeare, dis-je, n'a pas craint de mettre dans sa bouche un récit louchant de la mort des Jeunes princes. On peut lire ce récit â la première page de ta tragédie française. L'homme qui , parlant de Forrest, s’écrie : « Le scélérat ! • n'était pas né pour devenir liii-méme un modèle de scélératesse.

I Après avoir répondu â quelques reproches, que rcslet-il à faire à la critique ? Louer le style, faire remaniULr la suite non interrompue de l’action, sa marche rapide,

I l'observation sévère des règles, et établir, par cet exemple,

I la compatibilité tant contestée de ces règles avec les plus I>eaux effets de la scène tragi<|ue, ce serait se répéter en I pure perle, et reproduire avec quelques variantes les jugements déjà publiés sur les ouvrages antérieurs de I .M. Casimir Delavigne. C'est à |>eine si certains chicaneurs s'aperçoivent qu’il s'est écoulé trois jours entre rarri\ée I des princes â la Tour et leur mort. Faisons-en néanmoins l’observation pour l'acquit de notre conscience, et pour j <(u'on ne nous accuse pas d'avoir volontairement pass4^ sniis silence cette grave infraction au précepte d' Aristote, ^ d'Horace, et de monsieur Despréaux.

La pièce est dédiée à M. Paul Delaroche. Celle dédicace est l’acquit d’une dette de Justice, autant qu’un tribut . d'amiUé. Dn beau tableau a dù inspirer un beau poème,

rt piriiira, pocslu.

DON JUAN DAUTRICIIE,

OÜ

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