DON RUY GOMÈS, PHILIPPE II
PHILIPPE II, qui Jette ton manteau sur un slvgeets'aMinl.
Quel ennui! que les trois dernières lieues sont longues en voyage !
GOHtS.
Comme tout ce qu'on voudrait voir finir. Mais nous voici clicz l'ancien serviieurdc votre auguste père, (x* qui me surprend, c’est qu’un tel monarque ait pu choisir un pareil conseiller.
PHILIPPE If.
Je n'en serais pas moins surpris que vous, si les rois, quand ils choisissent un conseiller, prenaient l'engagement de suivre scs conseils.
DON JUAN D’AUTRICHE. — ACTE I
GOliS.
Du secret, de la probité! j’en conviens...
fiiLirrB II.
Cest bien quelque chose, don Cornes.
fioiks.
Mais point de caractère.
raiLipPE II.
I^s gens qui en ont beaucoup usent volontiers de ceux qui n en ont pas.
Reculant au premier péril, embarrassé du moindre obstacle, trop convaincu qu’il est habile, pour ne pas être souvent dupe : tant de réputation et si peu de mérite ! c’est gagner sans mettre au jeu.
FBILim II.
Il ressemble à bien d’autres qu’on croit des hommes supérieurs tant que le génie les emploie : les abandonne-t-il , on est tout étonné de les trouver médiocres.
GOMiS.
Votre Majesté fait d'avance Hiistoire de ses ministres... Mais elle rêve profondément, sans doute à ce jeune don Juan?
PHILIPPE II, •« levant.
Je ne puis tenir en place. Pourquoi l’ai-je vue? ah! pourquoi l'ai-je vue? C'est toi qui m'as dit dans les jardins d'Aranjuez : Regardcx-la, sire, qu'elle est belle!
GOMfcS.
Quoi! cette image vous poursuit encore?
Non , je n'y songe plus ; je n y veux plus songer. Comme vous le disiez, c'est don Juan qui m'occupe.
GOHÈS.
Peut-être le sang vous parle, et votre cœurs'éiueut au moment où vous allez décider de son sort.
Et de quel sentiment serais-je ému? L’ai-jc assez, connu pour l'aimer? puis-je lui reproclier quelque chose pour le hoir? où est le bien qu'il m'a fait? où sont ses torts envers moi?
Il n’en a eu qu’un seul.
PHILIPPE ir.
Lequel ?
gohS.«.
Celui de naître.
PHILIPPE i:.
Par le salut de mou âme! je conviens que c'est vrai. Oui, cct liomnic a un tort irrémissible : le même sang
coule dans nos veines. Je me plaisais h être unique ; cependant j’ai promis, promis sur rËvangilc.
GOHtS.
Rome peut tout délier sur la terre.
Oh! je m’humilie devant le pouvoir de Rome; mai.s Rome ne fait rien pour rien.
GOlfcH.
Profonde vérité.
Je le verrai ce don Juan ; je lirai dans son âme. S’il est ce qu'il doit être, je le reconnais, et un céliliat volontaire ensevelit dans les dignités ecclésiastiques sa naissance, ses prétentions et sa postérité. Mais si je surprends sur ses lèvres un soupir de regret pour les pompes et les plaisirs de ce monde, si l'esprit de révolte est en lui, je l’oublie, et pour peu qu’il ail percé le mystère de sa naissance, je... Dieu m'inspirera.
GOH&5.
Je comprends.
Que ne puis-je roedélivrerde tous les souvcnirsqui me tourmentent aussi facilement que du sien! Quoi, j’ai fait pour elle ce que je ne fis jamais pour aucune autre! La suivre deux fois sous un dt^uisement ! nie mêler à la foule pour m'attacher à ses pas dans les obscures allées du Prado! et tout cela par tes conseils! cl tout cela en pure perte !
COMÊ5.
Pouvais-je croire, sire, que cette jeune fille ou que cette veuve, car j’ignore qui elle est, échapperait à mes recherches?
Ses habîLs de deuil vous trompent : ce n’est point une veuve; c'est une jeune Gllc d.ms toute la candeur (le son âge, dans toute la (leur de l'innocence et de la lieauté. Une veuve! je serais jaloux du passé... Mais pourquoi donc me parlez-vous d’elle?
GOEt«.
C’est vous, sire, qui le premier...
PHILIPPE n.
N’avez-vous aucune affaire, aucune nouvelle qui puisse s'emparer de ma pensée ?
GOXE5.
Une seule, elle concerne la fui.
I^a foi ! parlez , parlez.
GOHÈ«.
On m’écrit que, dans une des vallées du Piéinoni.
ÜON JUAN D’AUTÏUCIIE. — ACTF I,
plusieurs (te vos sujets sont soupçonnés<riiérésie. Voici ma ré|>ons#.
PillMPPI 11, lisant.
C’csl Irop long. ï*oiiU de procès ; en matière dcroli- * gioii, on lie juge pas, on frappe. Trop long! vous dis>jc; écrive/.
(iOMÈS.
Dictez, sire.
PHILIPPE II- j
Trois inoi.s ; « Tous augiliet. » i
GOXtS. I
Votre Majesté épargne le travail à son secrétaire.
riiiLippE II.
Un prêtre , pour les assister à Tarliclc de la mort s'ils veulenlsc repentir; s'ils veulent discuter, le bour- | reau.
euxts. j
On a bien raison de dire i|ue Philippe II est le plus ferme appui de la foi cailiolique.
Le ciel me devrait une récompense. Mais qui sait, | Oomès, si tu ne seras pas pour moi rinslrument de sa miséricorde ? ne m'as>tu pas dit que mon supplice i finirait ici? n'as-tu pas des renseignements sûrs? ne ( rois-tu pas qu'elle habile Tolède ? esi'CC vrai ou faux?
GOXGS.
Je le crois toujours, cl cette nuit quelques gens à moi ont drt faire des rcclicrchcs pour découvrir sa demeure. j
Puisses-tu réussir, Oomès,et ma reconnaissance sera sans bornes; car je veux bien mettre devant toi toutes les plaicsde mon c<eiir à découvert : clic m'ob- | sèdo cette foinmc; c'est mon mauvais génie; c'est un ' rêve qui me dévore, une sorte de possession. Je la retrouve entre celui qui me parle cl moi, entre moi et le Dieu qui m'écoute. J'y songe!... aiijoiird'bui inèiiie, encore aujourd'hui, j’ai omis de le prier. Ali! CCI (Hat ne peut durer, il est inioléralde; il met en ' péril ma vie dans ce monde et mon éternité dans l'autre. Oui, je vais jusqu'à foniier des vœux contre moi-même... j
r.nsfes. j
Vous, sire!
PHIIIPPE II.
Jusqu'à désirer qu'une vieillesse anlici|iée vienne * tout à coup me glacer le cœur. Mes sens seraient éteints alors, et mes passions seraient mortes. Je me plongerais dans une idée unique, celle d’agrandir assez *
mes royaimics pour qu’il me devînt possible d’extiiq>cr de l’Kiirope jusqu’aux ilernières racines du judaïsme et de l'hérésie. Alors, sourd à la voix des plaisirs et aux cris de la douleur, je n’entendrais que lesordresdc l’I^glisc. Je ferais passer par le fer cl par les flammes tous ceux qui ne penseraient ni comme elle, ni comme moi, et, me réjouissant dans mes œuvres, j’aurais la eonscienoe tranquille, rh!)glisc me liénirait, et je mourrais en chrétien.