‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 618 sur 669 · EXAMEN CRITIQUE DE DON JUAN D’AITRICIIK · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE DE DON JUAN D’AITRICIIK

trace au roi un (ouchaiU tahlcnii des verluc de son élèvej il a füî(, dit-il. un chef-d’œuvre d’éduratiori chiélienrie. Ces éloges, tout rassurants qu'ils sont f>our Phi- M|>l>e 11, ne lui suffisent pas cependant, il veut voir et interroger lui-même dnn Juan, <pii. dans la scène la plus ravissante et la plus originale, laisse échap(N-r de son Âme débordante de franchise et de naïveté ses goûts, ses |>encliants, ses espérances et jus<|U'ù l'aveu de son ninnur. Le {MTffde monarque voit qu'il a été troiniK' par t/ue\ada. comme tjuexada par son élève; unis en adroit |Kilitiquc. il impose silence à sa colère, se l•ése^^anl de chÂtier don Juan plus tani, et d'infliger à son digne piécepleiir la récompense qu'il mérite. Ici finit le premier acte, l'acte le plus vif, le plus animé et le plus intéressaul qui soit au théâtre.

Comme dans le reste de la pièce, ü n'y a rien lâ d'historiquement vrai, on le voit, mais tout est moralement vraisemhlahie ; c'est ainsi et non autrement qu'il faut trans]>orter l'histoire au théàti*e. Que p]iilipt>e U ait vu pour la première fuis don Juan d'Autriche dans les jardins de Valladolid et l'ait reconnu pour son frère en présence de toute sa cour, que nous iuipoKe et <|u'y a-t-it en cela d'intéressant? rien, certes; ei pourtant voilà l'histoire. M. Casimir Delavigne a donc agi en artiste hahile et en grand |M>êle en substituant à la véi ilé rraie et terne des faits une vérité dramatique vive et saisissante ; et ihjÎs, comme tous scs caractères sont tracés avec vigiienr, comme il a bien su placer ses principaux lUTsoiinagcs dans des situations favorables au développement de leur grande et historique ffgure ! tjui ne reconnaît dans cc |>é- i (niant et fougueux jeune homme le bâtard de Charles- Ouinl ; dans ce monarque dévot et cruel l'astucieux Phi- Iipi>e 11? Y a-t-il un seul trait de leur physionomie qui ail , échappé à l'auteur? Croit-on qu'il fut possible de les faire revivre d'une manière plus complète.

Un critique a rapproché le Philippe II de M. Casimir Delavigne du Philippe II de Schiller, et a, bien enleudu, , donné la préférence au dernier. Dans ce temps-ci, il n'est guère possible qu'un pot‘le français ail raison contre un ]>oê(e allemand ou anglais. Molière donnerait aujourd'hui j 7'artufe, t|ue ce chef-d'œuvre serait mis au-dessous dp^ r École tfe Scandale f nous n'en faisons aucun doute. I Diderot reprochait aux critiques de son tein|w d'exaller sottement le mérite des écrivain étrangers, et de rabaisser < injustement le mérite des écrivains natiimaux ; la critique du dix-neuvième siècle ne serait-elle donc que la cunlinualion de la crilique du dix-huitième?

Que le PhilipiH* de JJon Carlos et celui de Don Juan diffèrent. cVsl ce que persuiine ne contestera; mais n’é- l lail-il pas iudispi-nsahle. dans rinlérét même de la vérilé, que ces deux grandes figures ne se resseiiihlasseiit pas ilans l'un et l’autre ouvrage. Quand l’âge apporte de si ' notables changements dans les traits d'un homme, peut- : ou su[>poser qu'il n'en ap|>orte aucun dans son caractère? iiiilipIM.* Il jeiimt et passionné, déçu dons ses cs)iéruiices d'amour par la pK-féremo? qu'on accoixle à un rival, peut- ; il se montrer le même que Philip|>e II usé> et vieilli par les déli.niches, et trahi à la fuis par sa femme et son tils? non. mille fois non ; et les deux poètes , en traçant deux

jiortraits différents, ont eu raisou rnii et l'autre - ils ont ^ f.iit ce que feraient deux grands peintres, qui. Â vingl- I cinq années de distance, seraient chaînés de reproduire I les traits du même individu ; ils exécuteraient probablement deux portraits dissemblables entre eux, et qui ce- [Huidant n'i-n seraient |»as moins la copie fidèle, l'image ; vivante du même modèle pris à deux époques diffé- ' rentes.

I Mais revenons à don Juan, qui nous attend aux pieds de doua Ftorinde. sa helte fiancée. Dans une scène gracieuse et louchante, la jeune fille révèle â sou amant j (pi'elleesl juive; eh l qu’importe  don Juan à quelle religion appartient sa maîtresse? Ils prieront Dieu chacun à SI manière, voilà (mit; ils ne s'en aimeront pas moins;

; leur amour, d'ailleurs, n'est-il pas leur première et leur I ]ilus s.iinle religion, et ne siifiil-ii pas qu’en celle-là ils soient d’accord et se comprennent.

On a accusé don Juan de se montrer l)«auconp trop pliüosophe pour son siècle. Nous admettrions celte crili(|ue comme fondée en raison, si l'auteur n'avait pas fait don Juan amoureux ; mais, nous le demandons, quels sont les préjuges si dominants, <|Uelles sont les croyances si saintes, au-dessus ües4(uelles l’amour ne puisse en tou» les temps élever un homme, même vulgaire?

Bientôt survient Philip(>e U, qui reconnaît dans doua Florinde une jeune fille ipi’il aime, et dont il rêve la possession jusqu’au pied des autels, depuis le jour où elle s'est montrée à lui dans une des sombres allées du Prado. Dès (pi'il se voit seul avec elle, Philippe lui parle, ou plutôt !'é|>ouYaiite de sun amour ; car il uc le lui déclare pas en amant ipii tremble et supplie, mais eu maître qui commande et vent être écoulé.

M. Casimir Delavigne a |>eiat dans cette scène la seule p.'tssion qu'ait pu ressentir Philippe U, une passion farouche et brutale, impatiente de se voir satisfaite et assouvie. La jeune fille est entre ses mains; qu'elle l'aime ou non, il faut qu'elle soit à lui. Le sort de don Juan est dès ce moment décidé ; il ira expier dans les austérités du cloître rimpardoniiable tort de s'étre fait aimer.

Pauvre Quexadn, d.ms quels embarras plaisants le jette rétourderic de son élève, cl comme il aiTive toujours naluretlenieiit et à propos, lui, pour nous reposer des fortes émotions du drame |>ar quelques scènes de bonne et franche comédie.

Grâce à un heureux auachrotiisine dont nous devons lui savoir gré. .M. Casimir Delavigne nous transporte, au troisième acte, dans le couvent de Saint-Just. où nous trouvons Cliarles-Quinl.

» Ce Irotsièinc ade. • dit un critique dont nous nous plaisons à reproduire ici l’opinion, • est beau tout entier.

C’est lin chef-d’œuvre de style, d’émotion, de comique

- et d'intérêt. C’est ici qu'il faut admirer le tact exquis et

•* le bon goût, toujours sûr, de M. Casimir l>cla\ignc

» Quelles grandes pensées un homme de talent vulgaire • se serait cru obligé d'avoir à propos de tiharles-Qiiîut '< sons l'iiuhit d'un moine?.... Heureusement M. Casîmir •• Delavigne, en écrivain prudent et sage, sait trop bien " (jue rien nN^st plus facile que d’avoir de grandes |K?n-

- sécs, et que rien ne vaut ractioii dans un drame, pa»

cKiTiorE don jkan d’aitriciik.

« mollit* radnuralih' rcrii de Tlu'mut^ne ; M a donc , " de CfMé loiilps leg dédnmalions |M)iir aller droit au Fait. - X et en vérité, on ne pouvait pas aller à Mm ^il avec » plu» de f^râce. d'imaf;inalion et dV»pril. •

Le r<)|p de Cliartes-Ouirit est conçu avec un rare l»onheur. Celte vieille ma.je»tê dtVonronn«^e ne nous npparnil d'abord (pie comme l'ombre d'elle-mdme ; la vie semble pr^le îi abandonner ce corps u»^ par les souffrances el la maladie; dans relie tète autrefois si ardente et si active. | toute iolellif^ence parait deinte : le moine a pris la place de Tempereur; et eVst vainement que dans frère Arsène on chereherail h reconnaitre celui qui fut Cliartes-Quirit ; : mais quand don Juan arrive au couvent de Saint-Just, J quand dans ce novice inconnu frère Arsène retrouve son fils, alors le moine disparaît, et CbarleS'Ou'ut se monlri' à nous tout entier. Son f'énie n'élail point éteint, mais assoupi ; et maintenant qu'il s'a(çil de délivrer don Juan, ce génie autrefois si fécond et si actif se réveille dan.s ; toute la puissance de son énergie.

C'est assurément une h('ureuse et dramati(jue coneep> (ion que celle-là ; el ce |>ersonnnt;e. vu sous ces deu\ ^ces différentes, ne pouvait manquer de plaire et d’intéresser ; aussi le succès en a-t-il été complet.

Le rôle quelque )>eu épisodique de Peblo est une créa- ' (ion charmante; l’auteur a donné à ce petit moine tant de grâce, de malice, d'esprit, qu’il en a fait, comme de don Juan, un caraclère tout à fait neuf au théâln*. et qui lui appartient en entier.

La scène où Charles-Quint reconnaît don Jiiaii est d’un grand effet ; le cœur est délicieusement ému à la vue de ce malheureux père que le res)icct humain condamne à , refouler au fond de son cœur sa tendresse el sa joie, el ^ qui. pour ne pas trahir un secret qui l'accuse, se refuse ' nu bonheur de serrer son Kl» entre s(*s bras. I

Dans cet acte où l’inlérél occu|>e tant de place, il était . bien dlfftcile que le comi<pie ne fût pas sacriHé ; et ce|>cn- I dant il n'eu est i>as arrivé ainsi : l’auteur, par un art in- | fini, a su, là, comme ailleurs, faire marcher de front le drame et la comédie. Charles-Qiiiiit. sous sa robe de moiue, ne nous amuse pas moins <|iie don Juan, Quexad.i ! et Peblo, personnages beaucoup moins graves de leur nature et qui semblaient seuls appelés à égayer la trisb* et solitaire retraite du moine de .Sainl-Jiist. |

Délivré par son père qu’il a quitté sans le connaître. • don Juan accourt chei; dona Florinde; elle est absente, et comparait en ce moment devant le tribunal du saint office; don Juan qui sait à quelle religion appartient si maîtresse tremble pour elle, et le vieux (Juexada eu apprenant ce secret tremble pour lui. Encore et toujours la comédie et le drame; mais Ici, cependant, l'iiilérét domine, et l’on pressent â quelle hauteur le pcK‘te va le por- ' ter. C’est Philippe 11 qui a fait citer Florinde au tribunal ! derinquisiüon ; il a cru pouvoir vaincre par \a terreur les répugnances de la jeune fille ; il se flatte que pour éehapl>er à la sentence dont elle est menacée, elle consentira enfin à satisfaire à ses abominables désirs ; vain es|M)ir, Florinde préfère la mort à l'infamie (|Ui lui est offerte comme unique refuge. Irrité de cette résistance inattendue, Philippe \(nit recourir à la violence, mai», par

ce» mots (|iti la sauvent et la |(etdeut. « Je suis une Juive Florinde fait i*ecu|er d’horreur le dévùt el superstitieux monarque.

Heureuse d’avoir pu échapper à l'amour du roi, elle écoute sans terreur les menace» (huit il l'accable; mai» CP» menace», don Juan les a entendues; il nccmirl, provoque et insulte sou rival, lève sur lui .son épée et va l’en frapper au visage, quand à ce cri de Florinde. « C’est le roi ! B l'arme déjà su»|>endue s’échappe de ses mains.

Je dotile <|u'il soit au théâtre une scène à la fois plus audacieuse et plus habilement exécutée, que celle où Philippe veut obtenir par la force ce qu'une Jeune fille sans défense refuse obstinément d’accorder à son amour. Il lie fallait pas moins que le talent consuintné de M. Casimir Debivigne , sa connaissance |irofoiulc de la scène, poiiro»er aborder fr.mcheimmt une situation si netivt* el si liaidie ; mais il l’a préparée cl développé'e avec tant d'art, de convenance et de mesure; il s'est montré audacieux avec tant de sagesse, que le publie a frémi du danger que courait Florinde sans paraître même se douter du péril plus réel où s’était votoiitairement cx|H>sé l’aulpur.

La scène de provocation qui termine cet acte diffère essenliellemenl de se» deux ahiée» , celle de l*École de.t f^ieillardn et celle de Marina; mais die est digne de l'une comme de l’autre : c’est dans un autre genre in même chaleur et la même énergie. Il n'y a, à coup sûr. qu'un homme d’un grand talent qui puisse tirer des effets aussi opposé» de situations à peu près identiques.

Pour sauver les deux amants coupables, au premier chef, du crime de lèse-inajesté divine et humaine, l’intervenlion d'un personnage su)>éricur était indispensablement nécessaire; aussi le vieux Charles-Quint npparall-H tout à coup comme une de ces divinités que les Orées évoquaient à leur aide, pour 0{>ércr un dénoûmenl devenu impossible sans elles.

M. Casimir Dda>igne ne pouvait assiirtinenl terminer sa pièce d’une manière plus imposante ; aucun autre dénoûment ne convi^nait mieux à cette vaste et gigantesqur comédie.

Le succès de Don Juan a été immense, et U devait l'éire. Il y a d.ins cet ouvrage de si éminentes qualités, une tdle abond.iiice d’esprit, tant d’intéi él et de gaieté, qu’il était presque im|iossildc que le public, constamment tenu sou» le cbanne, s’a|ierçùl du bon mnrchi^ que faisait railleur, pour lapmntère foi», des trois unité» arislotélitpies, et (|irn rcui.ir<{uàt quehiites légers défaiils (|ue certains journaux se sont empressés d(* signaler avec leur rigueur ordinaire.

Choie étrange! de tou» les auteurs dramatiqui'S, M. Casimir Delavigncest depuis quinze ans cetui que la critûpte attaque avec le plus d'ohsiinaiion, ci celui que de son côti^ le public soutient avec le plus de coiislaiice. Il n'est pas un seul de ses ouvrages qui n’ait ohleniiau théâtre un succès éclatant, et pas un seul non plus dont le mérite et les qii.ilité» les plus incontestalile» u’aieiit été, de la part de presque tous les journaux, l’objet d’une foule d’attaques toujours vives, souvent passionnées et la idupart du temps injustes.

Quelle est donc la cause de rafferlion du public, non»

EXAMEN CRITIQUE DE DON JUAN D’AUTRICHE, pourrions même dire de sa prédileclion, pour l'auteur de ; tout esprit de partie il porte avec un entière indêpeadanoe

Don Jnanj et quelle est en même temps la source de raoUpalhie mal déguisée de quelques feuilles pour un | homme qui, ê force de travail et d’art, d'étude et d'habileté, de puissance eide flexibilité d'esprit, est par>'euu tour [ h tour à s'inspirer avec un égal bonheur des immortels i chefs-d’œuvre des Corneille et des Molière, des Racine et des Shakspeare.

Le public se serait-il par hasard trompé, en accueillant, dans leur nouveauté, de ses bravos unanimes, tes yépret. Us ComédienSf U Paria, VÉcole des yieiltards, Ma- \ rino, Ijouis XI, et Us Enfants d'Édonardf Serait-ce à son mauvais goût ou à son igoorance qu'il foudrait al- j Iribuer le succès de chacun de ces ouvrages , et n'est-ce ■ enfln que par suite d'une première erreur, qu'il les salue ^ encore quand il tes revoit, comme de bons et vieux amis?

Non, le public ne se trompe pas aujourd'hui et ne s'est ' pas trompé autrefois ; en matière dramalique, il est doué ■ d'un merveilleux Instinct, d'un goût sûr, d'une raison qui presque Jamais ne se fourvoie : incapable sans doute d'analyser à la manière des rhéteurs les beautés et les défouts d'un ouvrage, nul n'est plus habile que lui à les sentir; livré à lui-méme, c'est, sans conteste, le meilleur de tous lés juges ; étranger è toute coterie, libre au théâtre de

des jugements sans appel, et il sait au besoin càsstv les arrêts d'une critique élogieuse ou jalouse, et faire respecter ses propres décisions qui seules acquièrent force de loi.

Quiconque sait lui plaire et l'intéresser sans blesser la vraisemblance est sûr de réuMÎr, car tout ce qu'il vieDt chercher au théâtre, c'est de rinlérét et de l'amusemefit; et quelle que soit la forme de l'ouvrage qui réunit ces deux conditions, à quelque genre et à quelque école qu'il appartienne, il applaudit, sans savoir è qui ses applaudisaements s’adressent, bien plus souvent la pièce que l'auteur qu'il ne connaît pas, et auquel il ne s'intéresse qu'en raison du plaisir qu’il lui procure habituellement.

Aussi, que l'auteur de Don Juan eût élé tout autre que H. Casimir Dclavigne, auprès du public le succès de l'ouvrage eût été le même; le parterre eût passé allema- Uvement et avec un égal plaisir du rire aux larmes ; applaudi d'entrainement et sans obéir à un signal donné ; immobile à sa place pendant cinq heures, toujours silencieux et toujours attentif, l'esprit captivé et le cœur ému, il eût suivi avec une curiosité non moins avide la marche de ce drame touchant et passionné, de celte comédie si neuve et si originale.

I NK FVMILLE

Al TEMPS DE LUTHER,

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