EXAMEN CRITIQUE DE DON JUAN D’AUTRICHE
de caractère* originaux alors, et aujourd'hui complèteuient effacés, n'eût-il pas ajoutés à sa riche galerie ! Dans cette cour où s'agitaient tant de passions diverses, où se formaient et se croisaient tant d'intrigues ; sur ce brillant théâtre où le* grands se faisaient si petits, et se disputaient si ourertement la faveur du souverain, la bienveillance d'une maitresse et les bonnes grâces d'un confesseur, combien le génie de Molière ne dut-il pas puiser de pensées fécondes, d’idées comiques, qui, mises en œuvre, aurairot, sans contrerlii, ajouté â sa gloire eu ajoutant â nos iHaisirs! Mais s’il était admis à Versailles, c'était moins â litre de poète qu'en qualité de valet de chambre du grand roi; il venait lâ pour s’acquitter d’un service et non pour y faire un cours d'observations. Il était dangereux pour le poète comique d’emporter de la royale demeure le moindre souvenir dont pût profiler le théâtre : le marquis du Bourgeotê genHlhomtne fut une tentative hardie et malheureuse j la vérité du portrait fil peur aux modèles ; et Molière comprit qu'il y aurait imprudence de sa part à renouveler un essai de ce genre.
Libre de faire i>araitre sur la scène quelques personnages de plus noble maison <(ue les Sganarelle, les Jourdain, et les Amolphe, Molière ne se fût certainement pas contenté d'en stigmatiser les travers, d'en peindre le caractère et les mœurs ; il eût senti le besoin, en se servant de Dou\eaux acteurs, de donner à la comédie une physionomie nouvelle \ il eût été natureUeoieut conduit à la rendre plus intéressante, et, grâce aux prodigieuses ressources de son génie, il eût su ménager l’inlérét avec tant d'art et d'habileté , que loin d’affaiblir le comique par l'emploi de ce nouveau moyen, il lui eût donné plus d'effet â l'aide d'une foule de contrastes heureux, et d’oppositions vives et inattendues.
Tartufe est certainement la preuve de celte vérité. Dans cet ouvrage, qui peut être considéré comme le dernier mot de Molière sur la comédie, il y a aliiance bien marquée de l’intérét et du comique, alliance devenue nécessaire par le seul fait de l'inlrodiiction d'un |>«rsonnage nouveau qu'il était impossible de jeter convenablement dans une intrigue légère.
Pourquoi fuut-il que MoUere n'ait eu ni le temps ni la liberté de parcourir la voie Ilou^elle dans laquelle son premier pas avait été signalé par un chef-d'œuvre? S'il eût pu traduire sur la scène les intrigues des gens de cour aussi bien que l'hypocrisie des gens de religion, quelles conquêtes notre théâtre n'eùt-il pat faites? Les limites de l'art eusâent été peut-être invariablement posées dès lors, et MoUère, en conservant à la comédie son caractère originel, eût accompli dans un ordre élevé une révolution qui fut tentée un siècle après lui, dans un ordre trop vulgaire, et au grand préjudice de l’art.
Aujourd’hui que la comédie peut prendre ses acteurs où l>on lui semble, et les choisir même parmi les personnages qu'on croyait dévolus en toute propriété à la sévère et grave Melporaène, il lui est devenu beaucoup plus facile d'inventer des sujets où le comique et rinlérél s'allient et s'harmonisent heureusement. Dans une intrigue Imurgeoise, quelque habileté qu'on y mette d’ailleurs , il est preMpie impossible de ne pas sacrifier l'un â l’aiilre
c'est forcément ou la gaieté ou l'Intérét qui domine. Aussi un sujet historique habilement choisi eil-il, entre tous, celui qui nous parait offrir le plus de ressources à un auteur comi(|ue : c'est un heureux champ où son esprit peut se donner carrière et se dévelopi»er â l'aise : passions, mœurs, caractères, ridicule* généraux ou particuliers , imaginés ou réels, il |>eut là tout mettre â profil, tout ex ploiter avec avantage et en pleine liberté \ la seule variété des personnages lui |>erm«t de prendre tous les tons, dv s'élever ou de s'abaisser à ton gré. sans blesser le goût ni choquer la vraisemblance ; tour à tour grave ou légère , sa muse peut, selon ton caprice, toucher le cceur ou charmer l'esprit, exciter le rire ou les larmes, et faire passer rapidement fjiè rémoliou la plus douce à la gaieté la plus vive et la plus franche.
C'est évidemment vers ce double but que doivent tendre de tous leurs efforts, aujourd’hui, les |>oèles comiques; car il ne suflU pas maintenant de faire rire, et ce n'est pas assez non plus d'intéresser uniquement : on se lasse presque aussi facilement du rire prolongé que des larmes Incessantes. C'est surtout an théâtre qu'il faut prendre gardc de ressemhlerà ces auteurs qui d'un diveritMêement nous font une fatigue. Or quiconque saura concilier l'intérét et la gaieté, et. par d’ingénieuses combinaisons, rendre leur alliance intime, naturelle et nécessaire, sauvera au public la fatigue des effets et des situations uniformes, et augmentera ses plaisirs de tout l’attrait qu'y ajoute la variété.
Pour foudre dans un ouvrage le comique et l'intérêt, et les lêpartir dans une mesure à peu |>rès égale, U était difficile de s'emparer d'uue idée plus heureuse et plus féconde que la pi^dendiie destination dedonJuan d’Autriche au eloilre. Aussi, quel merveilleux |>arti en a tiré M. Casimir Delavigne! Où est l'ouvrtigequi offre une succession plus rapide, un plus agréable mélange de situations fortes et dramatiques, de scènes comiques et gracieuses ; et cependant comme tout cela s'allie et s'enchaîne franchement ! Quelle vérité, quel naturel, quel charme et
aussi quel succès! ! !
Suivons à grands pas la marche de l'auteur.
Charles-Quinl. le jour même de son al>dicatiun, a confié à Quexada le secret de la nai.ssance du Jeune don Juan, et lui a remis le soin de diriger son éducation : c'est une éducation toute chrétienne qu'il doit lui donner, car Charles destine son fils aux modestes honneurs et aux paisibles jouissances de la vie monastique. Quexada a tout fait pour seconder les paternelles intentions de son tnal- Ire; mais par malheur, don Juan, lounneiilé d’un vague désir de gloire, et dominé par uue profane passion qur lui a inspirée et que partage la plus tielle des Andaloiises. est resté insensible et froid aux sages exhortations de son vieux précepteur. Cepend.inl pour faire preuve de soumission et de res|»ect envers Quexada, dont il se croit le fils, il s’est efforcé de prtmdre tes dehors d’une vocation qu’it n'a pas. Tous les jours, il les consacre en prières ; mai.s quand la nuit arrive, il s’échappe furtivement et court dans Tolède les galantes avrniun's.
Philippe II, jaloux de s'assurer des dis{H)silions de son frère, arrive chez don Quexada sans être attendu ; celui-ci