LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU
EsT-'CE un conte ? est-ce un apologue ? Vous en déciderez : voilà tout mon prologue.
Une dame en faveur, je vous tairai son nom , Belle encor quoiqu'un peu passée, Eut, je ne sais comment , la jambe fracassée : Il fallut en venir à l'amputation.
Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance; Mais on se tira bien de l'opération.
Bref , on touche au moment de la convalescence : Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt , Dans une double éclisse avec art enchâssée , Supplément du membre défunt, Au lieu vacant fut promptemcnt placée : L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.
DE CHAMl'ORT. I 35
Madame de suri lit descendait; mais , hélas!
Admirez l'étrange caprice , La malade soudain veut ravoir l'autre bas. On cherche, on se tracasse , il ne se trouve pas : JKlle de s'obstiner, soit sottise ou malice;
La voilà qui gronde ses gen;s ,
Maltraite époux, amis, parens, Troupe indulgente , autour du lit groupée, Par pitié , voyez-vous , pour la pauvre éclopée. Jugez où l'on en fut , lorsqu'ensa déraison
Elle parla de quitter la maison !
Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure. Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris Que perdre le beau nom de monsieur le marquis : Une jambe est coupée , et c'est le bas qu'on pleure.
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